14.
Dans le salon de son capitaine, Vagosse croisa les bras.
- Voilà, Arandyll a emprisonné le Pharaon dans une bulle d'isolation. Nous n'avons même pas à le remorquer, notre ami arachnoïde va l'amener à notre Forteresse. Sans compter que tant qu'un de ses œufs est à notre propre bord, il empêche toute détection de ton passager.
La jeune femme siffla telle une chatte en colère.
- Tu aurais dû laisser Oglèze utiliser sur lui l'EncéphaloExtracteur ! Pourquoi mobiliser notre centre de soins, vider nos stocks de médicaments, pour le garder en vie ? D'ailleurs, si j'en crois notre Doc, il a toutes les chances de clamser !
- Il s'en sortira… Bien que si j'en crois mes archives il a rarement été aussi amoché, de façon naturelle. Mais je me suis bien défoulé sur son cuirassé, ça en valait largement la peine !
- Oui, tu exultais comme jamais ! sourit la seconde du Mégalodon. Avec tous ces croiseurs, ces Militaires ont cru jusqu'au bout que tu en voulais à ce minable convoi de transport !
- C'était effectivement une autre mise à mort que j'avais en tête.
- Tu parles d'une exécution, tu as ramené ton ennemi ici ! protesta Vagosse. Ne me dis pas que cette étrange ressemblance t'a poussé à l'épargner in extremis ? C'est un Militaire, tu es un Pirate !
- J'ai mes raisons.
- J'espère que, le moment venu, elles seront bonnes, grogna-t-elle. Tu as ramené le renard dans le poulailler !
- Non, j'ai ramené un moribond dans mes filets, rien de plus. Et, qu'il survive ou non, sa carcasse me servira toujours !
- Je ne comprends rien à ce nouveau plan, Anténor, se plaignit sa lieutenante.
- Tout s'éclaircira le moment venu. Alguérande Waldenheim me servira, d'une manière ou d'une autre.
- Et maintenant, que faisons-nous, que je transmette tes ordres ? préféra alors interroger Vagosse.
- Nous repassons sous bouclier d'invisibilité, et nous attendons.
- Quoi ?
- Qui ! rectifia le jeune homme. L'autre balafré ! gloussa-t-il.
Oglèze la Doc Mécanoïde du Voilier était venue faire un nouveau rapport à son capitaine balafré à la crinière fauve.
- Je ne peux toujours pas te dire si Waldenheim s'en sortira ou non. J'ai loin d'en avoir fini avec tous les soins. J'ai encore au moins deux interventions chirurgicales à pratiquer… De nombreux nerfs lombaires ont été endommagés. Même s'il se réveille un jour, je doute qu'il puisse marcher.
- Aucune importance, du moment qu'il ne peut pas cavaler, persifla Anténor.
- Ton cynisme dépasse toute imagination, marmonna Oglèze.
- Ne te fais pas plus mauvaise que tu n'es, s'amusa sincèrement le jeune homme. Il y a trois semaines, tu étais certaine que j'allais le laisser mourir ou que toi tu allais signer son certificat de décès dans les trente-six heures !
- Ca peut encore se faire, remarqua la Doctoresse, lugubre. Vous, les êtres biologiques êtes vraiment complexes et vous défiez toutes mes connaissances théoriques. En théorie justement, ce Waldenheim devrait déjà n'être plus que de la viande froide… Je ne comprends pas ce qui peut le faire s'accrocher, rester dans ce monde – pas pour le futur que tu envisages pour lui !
- Que sais-tu seulement de mes projets à son encontre ?
- Je savais pour le demi-lien génétique entre vous. En plus de la ressemblance physique, j'ai bien évidemment pratiqué à des tests sur base de ton dossier médical. Oui, vous pourriez passer pour des jumeaux au premier et au second coup d'œil, les différences sont infimes sur vos visages. Et bien que son corps semble extérieurement moins abîmé que le tien, il a bien morflé. Enfin, tout cela pour dire qu'il est toujours entre la vie et la mort et que je ne poserai aucun diagnostic vital.
- Oui, je l'avais compris ! grinça Anténor. Quoi qu'il arrive, je veux juste que tu conserves intacte son enveloppe corporelle justement ! Le reste, je n'en ai rien à battre, bien que je me serais également bien défoulé sur lui. L'avoir mis à terre de passerelle à passerelle n'a rien de vraiment jouissif ! Tiens-moi au courant, Doc !
Quand Vagosse entra sur la passerelle du Mégalodon, elle vit son capitaine masqué d'argent écraser précipitamment son mégot de cigarette dans le cendrier installé dans l'accoudoir de son fauteuil.
- Anténor, la Doc t'a interdit de fumer ! Tes poumons sont bien trop détériorés par tous les gaz inhalés depuis tant d'années au gré de nos abordages ou replis en catastrophe !
- Je fêtais quelque chose, se défendit le jeune homme, effectivement grand sourire aux lèvres.
- Et quoi donc ?
- Ma cible vient enfin de quitter sa tanière ! Son cuirassé s'est désorbité de la Terre !
- Et où va-t-elle ?
- Elle revient ici. Enfin, j'espère ! Je le pense, il n'en a pas fini avec ces zones galactiques, et je l'attends de pied ferme !
Sans un mot, Vagosse prit place à son poste, curieuse des événements à venir.
