18.
Fruit d'un patient travail, mais le temps ne représentait rien pour une créature comme Arandyll, la Nef n'était composée que de fils de soie, formant plusieurs bâtiments complètement asymétriques et évoquant davantage des espèces d'igloos que l'orgueilleuse construction antique dont elle portait le nom.
Et bien que d'apparence fragile, la soie d'Arandyll était comparable à celle de ses lointains congénères naturels, solide, indestructible, magnifique dans sa composition architecturale.
Mais pour Alguérande et son père, il ne s'agissait que d'une énième cellule, poignets et chevilles entravés, d'autres fils s'étant enroulés autour de leur cou et de leur taille, ainsi que soutenant les jambes mortes du jeune homme.
Le grand Pirate balafré rugit, ce qui était à peu près tout ce qui lui restait comme possibilité de sursaut après les passages à tabac des Pirates et le fait qu'il était ficelé comme un saucisson.
- Qu'est-ce qu'il attend encore, ce mal embouché ? ! grogna-t-il. Il lance une bombe, puis me livre à ses Gardes. Ce n'était pas vraiment la mise au point que j'attendais ! Et à toi, Alguérande, il t'a dit quelque chose durant tes semaines de détention ?
Alguérande se contenta lui aussi d'un marmottement.
- J'ai dormi la plupart du temps, je te le rappelle ! Et quand ce n'était pas dû aux blessures dans un premier temps, ce furent les médocs ensuite jusqu'à ce que la Doc Oglèze confirme bien mon infirmité et donc que je ne représentais plus guère de menace – c'est-à-dire comme tu m'as retrouvé. Et durant tout ce temps, Arandyll puis Guylette son œuf ont empêché toute localisation… gémit le jeune homme.
- Et toi, tu n'as rien pu faire ? se révolta un peu son père. Tu as un chromosome doré !
- En temps ordinaires, je le fais raisonner, sans vraiment y réfléchir. Là, j'ai réalisé qu'il fallait une énergie démentielle, et que je n'étais même pas capable de tenir debout quelques secondes sans aide !
- Tu es si mal en point que ça ? fit tristement Albator.
- En ce moment, tu n'es guère reluisant, remarqua avec tout aussi de chagrin son fils à la chevelure fauve. Ils t'ont bien esquinté !
- J'encaisse plus qu'ils ne croient. En revanche, il fait glacial ici et vu qu'il ne me reste plus que quelques lambeaux de vêtement, cet Anténor n'a qu'à attendre que je me congèle, que nous nous changions en glaçons !
- Aucun risque, il va vouloir son moment de gloire, ou tout du moins nous balancer ses vérités à la gueule ! Il ne va certainement plus tarder…
- Et dire que c'est moi que l'on taxe d'oiseau de mauvais augure… La pomme ne tombe donc décidément pas loin de l'arbre !
- Merci pour le compliment, ne put s'empêcher de sourire Alguérande. En revanche, oui Anténor a intérêt à se bouger le cul. Je ne sens pas mes jambes, ce qui est normal, mais mes mains ne vont pas tarder à devenir insensibles à leur tour !
- Algie, je te retrouve pour que nous soyons perdus ensemble, soupira Albator. Et dire que personne ne le saura jamais. Mais je suis heureux pour toute la famille !
Alguérande eut un hoquet, l'estomac noué, à deux doigts de gerber.
- Alveyron, qu'as-tu voulu dire au sujet de l'aîné de mes enfants ? !
- Alveyron est en train de mourir. Aucune médecine ne peut le sauver. Même Clio est impuissante, le fait qu'elle n'est jamais revenue sur l'Arcadia est suffisamment éloquent à ce sujet !
- Oh non, pas mon petit garçon… Si seulement j'avais assez de forces pour mobiliser mes amitiés surnaturelles !
Une ombre se projeta soudain entre les deux toiles d'araignée qui évoquaient de façon sinistre les croix d'un supplice du passé.
- On dirait que les mauvais traitements et le froid ont singulièrement atteints vos cerveaux, vous délirez plein pot, se réjouit Anténor qui venait d'apparaître, Guylette la petite araignée sur ses talons alors qu'Arandyll se montrait à son tour, massive comme un petit immeuble de trois étages, d'une blancheur immaculée, un cercle bleuté sur le dos. Les yeux d'or, les pattes terminées par des griffes impressionnantes.
Le capitaine du Mégalodon se planta face à ses prisonniers, bras croisés.
- Il est temps que la petite réunion de famille commence, jeta le jeune homme en ôtant son masque.
- La ressemblance est troublante, admit Albator avec réticence. Tu es même le portrait craché d'Alguérande, en plus âgé. D'où sors-tu donc ?
La prunelle vert émeraude d'Anténor étincela alors qu'il serrait convulsivement les doigts à se faire mal aux muscles.
- Des Nuages de Klomel. J'y ai passé toute mon enfance. Lothar Grudge voulait faire de moi ton successeur, vieux Pirate ! Il a tout mis en œuvre en ce but, il a tout supervisé, depuis ma conception jusqu'à ma formation. Et tu l'as tué ! Quant à toi, Alguérande, les Militaires de ta Flotte ont anéanti les restes de la Cité Pirate, et j'y ai perdu mes parents, enfin ceux qui ont fait de moi un guerrier en tuant toute humanité en moi.
- Ce Grudge est plus taré encore que Léllanya, murmura Alguérande entre deux claquements de dents.
- Mais je ne peux pas être ton père ! protesta Albator dans un cri. D'ailleurs, comment et quand aurais-je pu… ? !
- Tu n'aurais jamais dû abattre ton mentor, il t'a offert les plus belles filles de son sérail, gronda Anténor d'une voix froide et furieuse à la fois. Pour tes vingt ans et durant cinq ans, elles n'ont été que des corps qui satisfaisaient tes instincts, alors que tu passais de l'une à l'autre. Le temps est venu de payer l'enfer que tu m'as fait vivre !
- Papa ? souffla Alguérande.
- Anténor n'a fait que rappeler un passé bien réel… Il est donc tout à fait possible qu'il soit né des étreintes dans le lupanar de Lothar Grudge ! Je suis tellement désolé…
- Tu peux, espèce de déchet ! Arandyll, projette mes souvenirs sur toiles d'araignée, qu'ils puissent voir que je n'ai dit que la stricte vérité !
L'Arachné claqua des mandibules, faisant se visualiser le passé du jeune Pirate borgne et balafré à la chevelure fauve.
