20.
- Non, ni l'un ni l'autre vous ne les toucherez ! jetèrent deux nouveaux venus.
Le premier était un très jeune homme blond aux immenses prunelles couleur de caramel, vêtu d'une longue tunique d'un vert pâle. La seconde était une femme d'une impérieuse et paisible beauté, les yeux gris pâle, son opulente crinière bleu nuit la drapant jusqu'aux cuisses mais laissant passer une petite paire d'ailes duveteuses.
Le jeune homme se tint entre le Pirate supplicié et l'Arachné qui avait stoppé net, l'inconnue debout auprès d'Alguérande qui s'était écrasé au sol, tentant vainement de se redresser et ramenant contre lui ses jambes inutilisables.
- Pouchy ! Léllanya ! Mais vous ne pouvez pas nous défendre, la violence vous est interdite ! glapit Alguérande.
- En effet, mais nous pouvons les empêcher de vous atteindre, déclara froidement et fermement Pouchy.
- Possible, mais si vous avez l'éternité, il n'en va pas de même pour nous, souffla Alguérande qui à défaut de mieux était demeuré appuyé sur ses coudes, seule position qu'il pouvait tenir.
- J'aurai besoin de beaucoup moins, déclara simplement l'Elite sans élever la voix, mais en faisant trois pas vers Anténor qui était demeuré figé de stupeur devant cette double apparition.
Arandyll grogna mais ne bougea pas, tenu en respect par Pouchy qui pourtant n'avait pas eu un geste, se contentant de dégager de sa toute-puissante énergie.
- C'est quoi ce cirque ? siffla le capitaine du Mégalodon. Arandyll, pourquoi m'abandonnes-tu maintenant ?
- Arandyll n'est pas un fou sanguinaire. Tout comme toi, il doit entendre l'autre version de la vérité, expliqua Léllanya.
- Je connais la vérité, je l'ai vécue ! rugit Anténor. J'ai été un bébé soldat, on m'a infligé une formation inhumaine. Je n'ai eu que les coups, les humiliations et l'absence totale d'amour en retour de toutes mes réussites. On a voulu me blinder. Ce fut une entière réussite ! Je n'ai rien à foutre de votre version des faits !
Alguérande leva les yeux sur l'Elite.
- Tu es devenue la plus pure des créatures qui soit, que pourrais-tu donc faire ?
- A toi de voir également ! laissa tomber Léllanya en usant à son tour des toiles d'araignée pour y projeter des souvenirs.
La cage avait été érigée dans le jardin de la villa de la capitaine de la Janae, à l'époque un privilège exceptionnel pour les meilleurs Pirates de la Cité, ouverte à tous les vents artificiels de la station spatiale qui recréait les saisons selon sa programmation.
Recroquevillé sur le sol enneigé, dans le coin le moins exposé – enfin façon de parler vu que le jardin était presque nu et donc sans obstacle pour le vent – le garçonnet de sept ans en paraissait à peine près de six, malingre et en simples t-shirt et short en dépit du froid mordant.
- Alguérande, je suis là, murmura Khell, désolé au possible. Je t'ai ramené un cadeau, et aussi de quoi manger un peu plus. Je vais négocier la fin de ta punition.
- Je l'ai méritée, marmonna le garçonnet en relevant la tête, révélant un visage tuméfié et couvert de sang séché. Je n'ai pas été à la hauteur des espoirs de ma maman… Elle a tué mes oiseaux…
Alguérande hurla avant de mordre à pleines dents dans son oreiller.
- Désolé, Algie, j'essaie d'être le plus doux possible. Elle t'a mis dans un état…
- C'est de ma faute, je me suis endormi.
- Ce n'était quand même pas une raison pour te lacérer le dos jusqu'à l'os, moi qui venais juste de te remettre sur pieds ! Elle t'a massacré, mon pauvre petit.
- Je devais veiller sur la Janae…
- La Janae vole toute seule ! protesta Khell. Laisse les adultes s'en occuper. Ta mère n'avait pas à t'infliger cette corvée. Elle l'a juste fait en toute connaissance de cause, gronda le Pirate. Un enfant de huit ans n'a pas à veiller toute une nuit !
Léllanya rugit et pointa son pistolet sur son ennemi, pas assez rapide, avant de s'effondrer, transpercée de part et part par le tir gravity saber.
- Assassin, je t'aurai un jour ! hurla une jeune voix totalement incongrue au milieu du désastre.
Dans les étincelles et fumées du vaisseau Pirate mis à mort, Albator distingua vaguement une silhouette qui s'était agenouillée auprès de Léllanya, se saisissant du pistolet pour le braquer. En retour, il réagit en une fraction de seconde.
- Ne tire pas, Albator, le scan est formel : c'est un enfant ! hurla Fulker depuis l'Arcadia
- Quoi ! ? glapit le capitaine de l'Arcadia dont le doigt s'était machinalement raidi sur la gâchette, le tir était parti.
Et la petite silhouette s'était écroulée.
- Mais que fait ce gosse ici ? ! souffla Albator, épouvanté par son propre acte.
- C'est le fils de ma capitaine.
- Mais Léllanya n'a pas d'enfant !
- Oh que si, je te l'assure, Albator. Et c'est même le tien !
- J'ai bien compris ce que je viens d'entendre… Tu es mon père ? ! Et tu as tué ma mère ! C'est pire que dans certaines mythologies !
- Et toi, tu veux m'abattre, la boucle est bouclée, remarqua le grand corsaire balafré.
Le revolver toujours tremblant dans la main, Alguérande se tourna vers Khell.
- Ça n'a pas l'air de te surprendre… Tu le savais ? Tu l'as toujours su ? !
- On dirait que je ne connaissais finalement qu'une partie de l'histoire, marmonna l'ancien second de la Janae. J'aurais pourtant dû m'en douter, connaissant à la fois ma capitaine et celui de l'Arcadia… Ayant fait son choix, il ne pouvait lui revenir dans les bras.
L'adolescent se décomposa littéralement.
- Alors, personne ne m'a voulu ? se lamenta-t-il.
Anténor hurla, fou furieux, sa crinière fauve plus en bataille que jamais, son unique prunelle vert émeraude étincelante, et ce même s'il avait détourné le regard des images, les cris déchirants du petit martyre et les propos tenus suffisant à le glacer, même lui.
- Mensonges ! Je sais que j'ai été conçu lors d'une orgie, par toi, vieux Pirate. Ma mère m'a expulsé et jeté comme un déchet ! Mes parents formateurs ont été abominables, mais je n'ai jamais subi ces tortures ! Je m'en souviendrais, et mes parents auraient été les premiers que j'aurais trucidés alors que là ils ont fait de moi un homme apte à survivre dans ce monde de tarés !
- Ce ne sont pas tes souvenirs. Ce sont les miens, souffla Alguérande – qui ne voyait pas du tout où l'Elite voulait en venir !
- Oui, et ce fut moi sa bourreau, reprit cette dernière. Je lui ai donné le jour… Alguérande a connu une enfance différente de la tienne, Anténor - il est hors de question de les comparer - mais ce fut dans les sévices et l'absence totale d'amour aussi. Ce n'est pas pour autant qu'il est devenu une machine de guerre. Il a gardé sa flamme pure, encore et toujours. Il s'est sauvé lui-même ! Et pour toi, tout n'est peut-être pas perdu, Anténor !
