Réponses aux reviews!

Salut Mizumiii ! Alors, pour la publication ça sera tous les lundi (mais ça peut varier selon que je suis plus ou moins dispo) et toutes les deux semaines. Quand ma correctrice aura terminée de corriger tous mes chap', je posterais peut-être toutes les semaines. Ensuite, ouais, il est cool le Limier ! Et ça manque gravement de SandorxOC ici. Et je ne pense pas qu'il aurait couché avec Sansa, il a dit ce qu'il a dit à Arya en espérant qu'elle mette fin à ses souffrances, sans oublier qu'il était délirant à ce moment-là. Il veut protéger Little Bird, pas se la taper, c'est définitif dans mon esprit x) Pour savoir ce qui arrive à Anguy, lis les livres ou la série, son sort est le même : celui d'un petit con très chanceux u_u Oui, Thalia ets très libertine, mais qu'est-ce que tu veux ? Elle a été élevée dans un bordel quand même ! xD Sinon... Pas de lemon au programme, je ne me sens pas assez douée pour me lancer là-dedans. Mais c'est pas exclu que je poste un chapitre bonus avec une "scène manquante" des aventures de Thalia au lit xDDD

Hum, c'est probablement dû à mon côté sadique, mais j'ai adoré écrire ce chapitre...

Enfin bref ! Encore une fois, Thalia fait preuve d'imprudence en oubliant qu'Anguy n'est pas là pour veiller sur ses arrières. Et elle commence à réaliser pleinement qu'elle est vraiment seule...

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Chapitre 4

Inquiétantes nouvelles

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Thalia revint chez Thobo à bride abattue, surexcitée par la nouvelle. Dans les rues de la ville, personne n'était encore au courant, mais elle ne doutait pas une seconde que cette information se répandrait comme une traînée de poudre… Le roi était mourant, tout de même !

Le forgeron, habituellement si maître de lui, sembla ébranlé par la nouvelle. Gendry se contenta d'un reniflement dédaigneux :

– C'était un ivrogne et un incapable.

– Là je ne peux pas te contredire, approuva Thalia. Il paraît que c'est la Main qui fait tout le boulot à sa place, et que lui passe son temps à chasser le sanglier et baiser des putes. J'espère que son fils sera un meilleur roi.

– J'espère surtout qu'il paiera aussi bien, fit Thobo en se redressant. Bon, Archer, tu n'arriveras à porter de message à aucun de nos clients avec cette nouvelle. Ta journée est terminée.

Thalia acquiesça, fataliste. Gendry, tout en se remettant à frapper le fer chaud, lui adressa un bref sourire, et la jeune femme se souvint de sa promesse de lui forger une épée. Une épée à elle, faite pour frapper et parer aussi bien que pour piquer. Plus solide qu'une rapière et moins lourde qu'une arme de chevalier…

– Bonne journée, Gendry ! lança-t-elle en quittant la boutique.

– Cesse de lui faire du charme, maugréa Thobo Mott.

Thalia éclata de rire, et s'éloigna en rabattant sur sa tête la capuche de sa cape. Ce geste était quasiment devenu un réflexe au cours du temps.

Thalia traîna à travers la ville sans véritable but. Elle aida un marchand de combustible à décharger de son chariot des sacs de bouses ou, pour ceux qui avaient les moyens, des fagots de bois. Elle échangea quelques mots avec lui, et lui apprit la nouvelle de l'agonie du roi. Comme les oreilles traînaient partout, la nouvelle se répandit comme une traînée de poudre, et quand Thalia quitta la rue, tout le monde ne parlait plus que de ça.

Plus la journée avançait et plus l'histoire devenait détaillée. Robert avait été blessé à la chasse. Robert avait été blessé à la chasse par un sanglier. Robert avait été blessé à la chasse par un sanglier qu'il avait tué ensuite. Robert avait été presque éventré par un sanglier qu'il avait ensuite tué d'un coup de lance, alors qu'il avait beaucoup bu…

Ce fut vers le milieu de la soirée que les cloches sonnèrent, annonçant la mort du roi. Les gens se lamentèrent puis, finalement, migrèrent vers les auberges et les tavernes pour boire à la mémoire du roi défunt.

Il y eut d'abord les coupes au nom de Robert, puis au nom de Joffrey, puis au nom d'Eddard Stark qui serait sans doute régent, puis au nom de Cercei parce qu'elle était vachement belle… Thalia, parce qu'elle était une femme et qu'elle était loin d'être farouche, se vit offrir toutes ses consommations.

Elle monta à l'étage avec un homme mal rasé mais au visage avenant et aux blagues hilarantes. L'affaire fut vite expédiée et, un peu déçue, Thalia se chercha une autre cible. Une demi-heure plus tard, ce fut chose faite, et elle monta dans une chambre avec un autre, blond et baraqué, pas particulièrement futé mais très agréable à regarder.

Au milieu de la nuit, au milieu des rires avinés et des chants discordants de soudards, Thalia quitta la taverne, et se fit apostropher par Alia, visiblement tout aussi ivre qu'elle. Leurs éclats de voix attirèrent un petit public, et Thalia beugla qu'elle coucherait avec le premier qui flanquerait Alia dans le port.

La soirée fut donc conclue en beauté par la chute du ménestrel dans le port, au milieu des cris, des acclamations et des rires sonores d'une petite bande de spectateurs. Le ménestrel jurait comme un charretier, se débattant dans l'eau sale, sous les hurlements de rire des hommes.

Thalia, hilare et totalement ivre, repartit bras-dessus bras-dessous avec le type qui avait jeté le Braavien à l'eau, un trentenaire aux cheveux châtains et au sourire de loup. Et pour finir, elle termina sa nuit chez lui.

Le roi était mort, vive le roi.

Le lendemain matin, elle se leva tard. Ses vêtements étaient éparpillés dans toute la chambre, et elle gloussa toute seule en constatant qu'elle n'avait que des souvenirs épars de son déshabillage. Franchement, quel manque de conscience professionnelle.

Elle terminait de boucler sa ceinture quand la porte s'ouvrit sur l'homme de la veille, habillé et rasé. Il avait les yeux injectés de sang, comme toujours après une bonne cuite, mais il semblait tout à fait frais et dispos.

– Raté, blagua-t-il quand elle se tourna vers lui. J'espérais te surprendre nue.

– Tu arrives deux minutes trop tard, répondit-elle en riant. Je t'ai demandé comment tu t'appelais, hier, ou on n'a pas eu le temps de faire connaissance ?

– On a fait une connaissance approfondie, répliqua l'homme avec un sourire grivois. Mais pour information, je m'appelle Bryan Mancelun. Et toi ?

– Thalia Archer. Tu as à manger ?

– Personnellement, non. Mais descends et mon locataire se fera un plaisir de te préparer ce que tu veux. L'auberge est réputée pour servir un très bon cidre…

Et c'est comme ça que Thalia et Bryan se retrouvèrent à partager un petit-déjeuner frugal, dans la grande salle de l'auberge à habitait Bryan.

Ils échangèrent quelques informations : Thalia était coursière, Bryan palefrenier chez le meilleur maquignon de la ville. Bryan était venu à Port-Réal pour amener quelques chevaux au palais, il repartirait donc le lendemain. Thalia, elle, resterait en ville pour une durée indéterminée : sans doute jusqu'à ce qu'elle n'ait plus d'argent.

– On pourrait remettre ça ce soir ? proposa Bryan en la raccompagnant galamment à la porte.

Thalia se contenta de rire.

– On verra bien si on se recroise !

Elle s'en alla d'un pas léger, sans se retourner une seule fois. Elle rejoignit l'échoppe du forgeron en courant pour ne pas arriver trop en retard, sans grand succès : après s'être levée à l'heure où commençait normalement sa journée, il lui fut impossible de ne pas arriver en retard.

Heureusement pour elle, Thobo était trop préoccupé pour l'engueuler convenablement.

– La Main du Roi a été arrêtée !

Thalia ouvrit de grands yeux, sidérée et incrédule.

– Stark ? demanda-t-elle pour être sûre.

Gendry leva les yeux au ciel :

– Tu connais une autre Main ? Il paraît que Robert l'avait nommé régent et qu'il en a profité pour chercher à faire emprisonner la reine et ses enfants.

– Lord Stark, prendre le trône, répéta Thalia d'un air dubitatif. Cet homme est tellement rigide et austère qu'on dirait qu'il a un balai dans le cul, et tout d'un coup il se mettrait à comploter contre la famille royale ?

– Le pouvoir corrompt facilement les hommes, dit sentencieusement Thobo. La puissance de la Main lui est peut-être montée à la tête…

Thalia haussa les épaules, acceptant l'explication. Mais en voyant sa nonchalance, le forgeron la tança vertement :

– Tu ne devrais pas prendre ça à la légère ! À ton avis, comment vont réagir les Stark en sachant que leur père est emprisonné ? Ils vont partir en guerre ! Le Nord va se soulever !

– Ça fera plus de commandes d'armes, non ?

– Ça fera surtout plus de gens ruinés et donc moins de commandes. Un véritable bouleversement économique ! explosa Thobo. Ah, tu es bien une fille de l'été : tu ne sais rien de la rigueur des hivers. Stark a fait une erreur monumentale en s'opposant à Joffrey. À partir du moment où il a envoyé ses troupes au cul de la Montagne, c'était foutu pour la paix.

Thalia se redressa, soudain inquiète :

– La Montagne ? Ser Gregor est hors-la-loi : personne ne peut le défendre… En quoi ça pourrait déclencher la guerre ?

Thobo lui lança un regard dédaigneux :

– Gregor Clegane est le meilleur tueur des Lannister. Ils n'auraient pas laissé Stark le leur prendre. À tous les coups, ils ont massacré les braves envoyés de la Main. Et comme les Lannister paient toujours leurs dettes, Stark va payer pour cette provocation. Il paiera sa trahison au centuple. Stark était fichu dès qu'il s'est soulevé contre l'un des vassaux de lord Tywin.

Thalia, soudain très pâle, dut s'appuyer au mur pour rester debout. Elle pensait que les Lannister garderaient la Montagne enfermé sur ses terres et empêcheraient les hommes de Stark de l'approcher. Pas qu'ils extermineraient la petite troupe…

Son frère, Anguy. Anguy avait été parmi ces hommes. Anguy, son petit frère, hors d'atteinte, parti sans un regard en arrière, parti là où elle ne pouvait pas le défendre.

Anguy.

– Les hommes de Stark entendront la nouvelle de son arrestation, murmura-t-elle comme pour s'en convaincre. Ils feront demi-tour, ils comprendront qu'il y a un problème, que leur mission est annulée…

Thobo renifla avec mépris :

– J'en doute. Ça fait quoi, treize jours qu'ils sont partis ? A tous les coups la bataille a déjà eu lieu. Les terres de la Maison Clegane ne sont pas si loin. Les hommes de Stark sont sans doute déjà morts. Dommage, Thoros était un bon client.

– Mon frère était parmi ces hommes, siffla Thalia avec hargne. Et il n'est pas mort.

Ça jeta un froid dans la forge. Puis Thobo se détourna brusquement, piochant une pièce de métal dans une grande caisse pleine de morceaux d'armures abimés, et l'agita devant Gendry en l'invectivant :

– Non mais regarde-moi ce travail ! Ce plastron est beaucoup trop léger, il ne serait même pas utile à une femme ! Bouge tes fesses, gamin, tu as encore du boulot !

Puis il se tourna vers Thalia et lui tendit trois messages en grognant :

– Le commande de Ser Meryn, celle de Ser Naotak, et une épée pour un dénommé Billius. Son adresse est au dos du message. Ne perds pas de temps.

Thalia commença par ce Billius, qui s'avéra être un soudard qui logeait dans une auberge miteuse. Visiblement, il avait mis tout son argent dans la création d'une épée. Thalia lui délivra le message, puis s'esquiva souplement dès que Billius lui mit la main aux fesses. Il était trop crade pour elle.

Les messages suivants étaient à délivrer au palais, et Thalia s'y précipita avec enthousiasme. Elle fit exprès de se perdre afin d'entendre un maximum de rumeurs. Dans les couloirs, les discussions allaient bon train sur la trahison de lord Stark.

Visiblement, Joffrey était déjà sur le trône de fer, siégeant avec fierté. L'héritier d'Eddard Stark partait en guerre contre les Lannister. Une rumeur disait que Ned Stark pensait que Joffrey n'était pas l'héritier légitime de Robert, que c'était pour ça qu'il s'était rebellé. On ne disait rien sur Arya Stark, mais Sansa Stark reconnaissait que son père avait trahi.

Thalia eut un peu pitié d'elle. Ce n'était qu'une enfant innocente, mais elle allait souffrir, pour payer la trahison des siens…

Toutes les bonnes choses ont une fin, cependant, et Thalia, finit par tomber sur les chevaliers à qui elle devait délivrer son message. Elle repartit ensuite vers la cour où l'attendait son cheval et, au passage, se fit la peur de sa vie en tombant nez à nez avec Illyn Payne. Elle se hâta de passer son chemin.

Sur la route du retour à la forge, cependant, elle s'arrêta chez Chataya. Avec son nouveau travail et surtout le départ d'Anguy, elle était un peu surchargée, et elle n'avait pas vu Dancy depuis un bon moment. Son amie l'accueillit avec un grand sourire, heureuse de la revoir :

– Thalia ! Je commençais à croire qu'il était arrivé malheur. Encore.

– Je te remercie pour ta confiance en mes capacités, se moqua la jeune femme. Comment vas-tu ?

La prostituée tourna sur elle-même, révélant une taille bien prise, des vêtements soyeux et translucides aux teintes rouges et orangées, et un sourire éclatant.

– Comme tu vois, je me porte au mieux. Et toi ? Non, attends…

Dancy croisa les bras et observa Thalia d'un air attentif, sourcils froncés. L'archère, après avoir levé les yeux au ciel pour la forme, se laissa examiner sans protester.

– Tes cheveux ont poussé, lâcha Dancy. D'habitude, tu les coupes très souvent, tous les trois jours je dirais. Quelque chose ne va pas ?

Thalia porta une main à son crâne, surprise d'y découvrir qu'en effet ses cheveux dépassaient les dix centimètres de long. Ça faisait à peu près dix jours qu'elle n'avait pas raccourci sa chevelure, et ça commençait à se voir.

– Tu as raison, grimaça-t-elle. Je les couperai ce soir.

– Surtout pas, gronda Dancy. Ça te va bien, ce côté un peu ébouriffé. Et les cheveux sont plus faciles à entretenir quand ils sont longs : tu les attaches, et tu cesses d'être embêtée avec. Tu n'as même plus besoin de rafraîchir ta coupe.

Thalia étudia l'argument quelques secondes, puis haussa les épaules.

– Bon. D'accord, je ne touche pas à ma tête.

– Tant mieux, pouffa Dancy. Et maintenant, si tu me disais quel est le problème ?

Aussitôt, le visage de Thalia se ferma, et Dancy la regarda avec inquiétude. L'archère finit par hausser les épaules d'un air grognon :

– Anguy est parti.

– Parti ? répéta Dancy.

– Il s'est engagé chez les Stark et il est parti en mission. Il ne m'a même pas averti.

Dancy la regarda avec compassion, et cela hérissa Thalia. Elle ne supportait pas la pitié des autres, fussent-ils ses amis.

– Je comprends, murmura la prostituée. Après tout ce que tu as fait pour lui, et alors que tu l'aimes tellement, il t'a laissée sans un regard en arrière…

Et même si Dancy ne pensait pas à mal en disant cela, ça fit mal quand même. Oui, Anguy l'avait abandonnée. Il était la seule personne dont elle ne doutait pas, la seule qui ne regarderait jamais sa marque. Il était son frère… Et il était parti. À présent Thalia se sentait aussi seule, perdue et désespérée qu'un chien qui a perdu son maître. Pitoyable.

– Je dois y aller, jeta-t-elle avec brusquerie. J'essayerai de repasser un de ces jours.

Et elle quitta le bordel de Chataya à grands pas, sans se retourner malgré l'exclamation peinée que Dancy laissa échapper. Thalia enfourcha son cheval d'un bond, et retourna à la forge à bride abattue.

Le galop eut un effet salutaire sur ses pensées noires. Elle était sensiblement plus calme en entrant dans l'échoppe de Thobo Mott.

Elle raconta les ragots à Gendry, assise sur un plan de travail inoccupé. Peut-être mal-à-l'aise suite à la brusquerie de ses paroles, Thobo mit fin à leurs messes basses en intervenant brusquement :

– Thalia, puisque tu es là, tu vas m'aider à trier ces pièces d'armures ! Les réparables à droite, les inutilisables, à gauche. Les ornementées, tu me les donnes, pour que je récupère les métaux ornementaux. Faut pas mélanger le cuivre ou l'or avec l'acier.

Thalia hocha la tête en silence, et obéit.

Les morceaux d'armures que Thobo s'était fait livrer venaient d'un peu partout : un ferrailleur les rachetait à un prix modique, les revendait à un forgeron, qui pouvait exploiter le métal ainsi collecté. Mais aujourd'hui, la plupart des pièces étaient en piteux état. Beaucoup étaient en mauvais métal, mal forgé et trop fin, trop léger : donc trop fragile, pouvant aisément se déformer sous l'effet d'un coup de hache.

Gendry, pour détendre l'atmosphère, lâcha en riant qu'il pourrait marteler un plastron pour faire une armure à la jeune archère. À moitié par plaisanterie, et à moitié parce que les regards noirs de la jeune femme le mettaient mal à l'aise, Thobo donna son accord et Gendry choisit une pièce inutilisable, qu'il chauffa puis frappa en plaisantant.

– On pourrait faire une armure qui te donnerait des formes, Thalia !

– Je ne suis pas sûre qu'avoir des seins et des hanches en métal attirerait beaucoup de mâles, objecta Thalia en souriant.

– Au contraire ! insista Thobo en ricanant. Quel homme ne fantasme pas sur le fait d'avoir une sauvage, une tigresse, dans son lit ? Mets ta féminité en valeur avec une armure et tous les hommes baveront en te voyant passer !

Gendry, le visage rouge à cause du feu autant que de l'amusement, lança mine de rien :

– Je dois rajouter des tétons sur ton plastron, alors ?

– Pitié, non !

Ils furent interrompus par l'arrivée de l'écuyer de Ser Meryn, venu récupérer l'armure de son chevalier, et les deux plaisantins se turent aussitôt. Pas sûr que cette histoire de tétons d'acier aurait amélioré la crédibilité de l'établissement de maître Thobo Mott.

En fin de journée, cependant, Gendry tendit avec fierté à Thalia un plastron de métal à fixer sur l'avant de sa jaque. La plaque de métal pouvait se fixer grâce à des sangles sur les côtés, et était assez légère pour ne pas gêner Thalia dans ses mouvements.

– Tu ressembles à une vraie mercenaire maintenant, fit Gendry avec fierté.

– Et à une femme, surtout, marmonna Thobo. Dommage qu'il n'y ait pas de détails…

Le plastron couvrait tout l'abdomen, depuis sous la clavicule jusqu'au-dessus de la ceinture, s'adaptant sobrement à la forme de la poitrine de la jeune femme. Gendry était un garçon pudique, et Thalia en remercia les Sept : il n'avait pas transformé le plastron en sculpture érotique.

– Gendry, tu es le meilleur, sourit l'archère avec émotion. C'est la meilleure protection dont je pouvais rêver.

– Il ne te manque plus que l'épée ! lança joyeusement l'apprenti.

Thobo lui lança un regard en biais :

– Ne t'emballe pas. Ces choses-là valent chères… Dans les quinze dragons d'or…

Gendry et Thalia échangèrent un regard éloquent.

– Non merci, fit Thalia en reportant son regard sur son patron. Je me passerai d'épée pour le moment. J'ai toujours ma dague et mon couteau de chasse.

Et le poignard dans sa botte. Mais c'était son secret.

Elle quitta l'échoppe en même temps que le forgeron et son apprenti, et leurs chemins se séparèrent au bout de la rue, chacun empruntant une route différente pour rentrer chez soi. Thalia fut la seule à se diriger vers une taverne, cherchant un homme avenant avec qui finir la soirée.

Le fait que Joffrey soit sur le trône n'allait pas changer sa vie. C'est ce qu'elle pensait, en poursuivant avec insouciance son rituel nocturne, approchant le plus séduisant des hommes en train de boire, avant de l'entraîner avec elle. Ça n'allait pas l'empêcher de gagner son pain en faisant la coursière, ça n'allait pas l'empêcher de planter une flèche dans l'œil de la Montagne si elle en avait l'occasion, et ça n'allait pas l'empêcher de mettre qui elle voulait dans son lit. Un roi ou un autre, qu'est-ce que ça pouvait bien lui faire ? Elle n'était qu'une bâtarde de Dorne, une mercenaire sans emploi, un électron libre…

Trois jours plus tard, cependant, elle changea d'avis.

Car Port-Réal apprit la finalité de la bataille de Gué-Cabot, opposant les hommes de la Montagne à ceux des Stark.

oOoOoOo

Ce fut à la forge que Thalia apprit la nouvelle. À la fin de la journée, alors qu'elle avait porté tous les messages et passait les dernières heures d'ouverture à tenir compagnie et à rendre de menus services aux deux forgerons, un soldat des Lannister vint faire réparer un couteau, souvenir de famille, et en profita pour vanter les exploits de son seigneur.

Ironiquement, ce fut son manteau que Thalia remarqua en premier. Le soldat ne portait pas d'uniforme, il n'était pas en service. Il avait des vêtements de tissu d'un rouge passé, mais il avait surtout un manteau de cuir brun à la coupe originale. Le vêtement était long à l'arrière, lui arrivant presque aux genoux, mais tout l'avant était court, s'arrêtant quasiment au niveau de son nombril. Ainsi la ceinture de l'homme était bien visible, ainsi que la large épée et les deux couteaux qui y pendaient.

– Il me faut un manteau comme ça, commenta-t-elle à l'oreille de Gendry. Je pourrais fixer mon plastron à l'avant.

L'apprenti leva les yeux au ciel. Puis, pendant que Thobo examinait le poignard de l'homme, celui-ci s'appuya à un mur et se mit à discuter à bâtons rompus avec le forgeron. Thalia, au départ, n'écoutait pas la conversation, se concentrant sur le travail de Gendry, qui forgeait l'épée qu'il lui destinait. Cependant, un mot capta son attention :

– … La Montagne, disait le soldat en riant. Comme si on pouvait arrêter Ser Gregor comme ça, avec une centaine d'hommes !

Thalia se tendit. Sans savoir qu'elle écoutait, le soldat poursuivait :

–Il parait que lord Dondarrion s'est fait transpercer comme un perdreau par la lance de la Montagne… Un vrai carnage.

Thalia se rendit compte qu'elle retenait son souffle, et inspira un grand coup. Gendry la regardait avec inquiétude. Elle lui fit signe de ne pas s'en faire. Et lorsque le soldat quitta la forge, quelques minutes plus tard, elle le suivit.

– Eh ! l'apostropha-t-elle en le rejoignant à grands pas. Je t'ai entendu raconter la bataille contre les hommes de la Main…

Le regard du soldat se posa sur elle, et la jaugea. Thalia ne portait pas sa jaque ni son plastron, qui ne lui étaient pas vraiment utile pour son boulot de coursière, et les yeux de l'homme s'attardèrent sur sa poitrine. Il lui adressa un grand sourire :

– Je peux te raconter ça plus en détail, ma belle. Il y a un endroit où on peut causer ?

Thalia l'entraîna vers le port, dans un coin discret loin des oreilles indiscrètes. Tout en lui mettant sans aucune gêne la main aux fesses, le soldat se mit à lui raconter avec enthousiasme :

– Je n'étais pas là, l'histoire m'a été racontée par un ami… Mais j'ai beaucoup de détails, ma jolie, tu n'en croiras pas tes oreilles…

Thalia barricada sa peur et son sentiment d'abandon au fond de son cœur. Anguy l'avait peut-être laissée tomber, mais il était son frère, son petit frère, tout ce qu'elle chérissait. Il ne pouvait pas être mort. Quoi que cet homme dise, Anguy n'était pas mort.

– Je t'écoute, chuchota-t-elle.

L'homme prit sa voix basse pour de la timidité ou du désir. Le crépuscule lui cachait l'expression de Thalia. Il sourit, et s'empressa de parler.

– Les hommes de Stark se sont heurtés à ceux de lord Tywin près de Gué-Cabot. Tywin avait une véritable armée, près de vingt-mille hommes ! Autant dire que les Stark se sont enfuis comme des lapins… Ils ont essayés de se retrancher dans la ville de Gué-Cabot, mais là, la Montagne est arrivée avec ses hommes. Il avait dû sentir l'appel du sang. Ce type est une vraie terreur… Il les a massacrés bien plus que les forces de lord Tywin, ça c'est sûr !

Ils étaient dans une petite ruelle déserte, à présent. Le soldat poussa Thalia contre un mur, la pelotant avidement. La jeune femme le laissa faire, le pressant seulement de terminer son récit :

– Continue… J'adore les récits de combats.

Encouragé, l'homme ricana, puis poursuivit, tout en ouvrant son manteau puis celui de Thalia :

– La Montagne a transpercé le chef des hommes de Stark… Lord Béric Dondarrion, j'crois. Transpercé de part en part avec sa lance, tu te rends compte ! Et les autres, ensuite…

– Ensuite ? le pressa Thalia.

– Les hommes des Stark… Trente ou quarante, ils se sont enfuis avec Dondarrion mourant et le prêtre rouge là, qui menaçait leurs poursuivants en agitant son épée. C'était à mourir de rire, tous ces types crevards et ensanglantés, qui se barraient comme des lapins avec les lions à leurs trousses ! J'crois que la Montagne est toujours à leur poursuite.

Le soldat se mit à rire, et Thalia ferma les yeux en sentant une rage sourde bouillir en elle. Elle dut résister à l'envie de frapper le soldat quand elle le sentit se rapprocher, se coller à elle et commencer à la caresser, respirant fort, tandis qu'il achevait d'un ton sourd :

– Il veut les crever un par un. Il n'y aura pas un seul homme des Stark qui va survivre… Eh oui, ce sont des durs, les hommes des Lannister… Comme moi… Très, très durs

L'homme avait le nez enfoui dans son cou, humant son parfum, aussi il ne vit pas bouger les bras de Thalia. En revanche, il sentit nettement ses cheveux être agrippés et sa tête tirée en arrière, tandis que la lame de la jeune femme lui tranchait la gorge.

Thalia le repoussa vivement, afin qu'il ne l'éclabousse pas de sang. Le pauvre soldat s'écroula par terre, ses cris s'étouffants dans le flot rouge qui jaillissait de sa blessure ouverte. La jeune femme s'accroupit doucement près de lui. Ses yeux d'ambre brillaient d'un éclat glacial dans l'obscurité.

Il la regarda avec stupeur et incompréhension, sans savoir d'où venait la haine qu'il lisait dans ses yeux, alors qu'elle s'était montrée si avenante quelques instants plus tôt. Thalia se contenta de lui chuchoter :

– Tu n'aurais pas dû rire. Il n'y avait rien de drôle.

Le soldat Lannister mourut sans comprendre.

Thalia lui prit son manteau, parce qu'il aurait été dommage de le tuer pour rien. Elle se sentait mal-à-l'aise : c'était la première fois qu'elle tuait un homme au lieu de baiser avec lui. Ce n'était pas le premier meurtre qu'elle accomplissait par pure colère, bien sûr : elle se souvenait encore précisément du visage du type qui avait poussé sa mère dans les escaliers, ou de ceux des hommes avinés qui avaient essayés de les attaquer, elle et Anguy, il y avait des années de ça…

Non, ce n'était pas la première fois qu'elle tuait et qu'elle ne regrettait rien. Mais jamais elle n'avait séduit un homme avant de l'égorger, quand même.

Elle n'arrivait à rien ressentir d'autre que du vide, un immense vide. Comme si la douleur, le remord, le sentiment de danger, tout cela était écrasé par le sentiment de perte qui la submergeait.

Elle vola le manteau et la bourse du mort, ainsi que le couteau fraîchement réparé par Thobo. Puis elle abandonna le cadavre, alla cacher son butin dans sa chambre à l'auberge de Tara, et chercha une taverne pour boire jusqu'à en oublier son nom.

Ironiquement, ce fut à l'Oiseau Moqueur qu'elle entra. Le Limier était assis à sa table habituelle, et il haussa les sourcils quand Thalia se laissa tomber en face de lui.

– Suis pas d'humeur à discuter, laissa-t-il tomber en se servant un verre.

Thalia le regarda fixement. D'aussi près, elle voyait bien les similitudes entre le visage de Sandor et celui de Gregor Clegane. Le menton, le front, la couleur des yeux. Mais Gregor était infiniment plus terrifiant, avec sa haute taille, sa mâchoire carrée. Anguy avait-il eu peur quand il l'avait vu ? Avait-il pensé à sa sœur, avait-il souhaité qu'elle soit là ?

– Ton frère a peut-être tué le mien, lâcha-t-elle.

Le Limier se raidit. Thalia n'y prêta pas attention. Elle se sentait comme anesthésiée par le choc. Les hommes des Stark avaient été massacrés, et Anguy était parmi eux…

– Qu'est-ce que ça peut me faire ? grogna Clegane.

– Ça peut te faire que j'ai besoin de vin, fit-elle.

Le patron lui apporta un verre et un pichet, et Thalia se servit aussitôt un plein gobelet, qu'elle avala d'une traite. Le Limier la fixait toujours, l'air indéchiffrable.

– J'aurais dû partir avec lui, marmonna-t-elle. J'aurais dû l'accompagner…

Le Limier émit s'esclaffa, et se resservit à nouveau.

– Tu serais morte aussi, gamine. Pas une mort propre. Pas rapide non plus. Les hommes de mon frère aiment jouer avec la nourriture.

Thalia secoua la tête, et descendit cul-sec un autre verre. À en juger par l'air un peu interloqué de Sandor Clegane, il devait se demander si elle essayait de se noyer plutôt que de se souler. À ce rythme, elle aurait fini son pichet en cinq minutes.

– J'ai toujours été là, lâcha Thalia en se resservant à nouveau. Toujours. Depuis qu'il est né, j'étais là. Je passais mon temps à le protéger. Et cette fois-là… Je n'étais pas là.

Elle inspira un grand coup. Ses mains tremblaient un peu. L'alcool, ingurgité trop vite et dans son estomac vide, lui montait à la tête.

Pendant plusieurs minutes, il n'y eut que le silence. Thalia s'efforçait de respirer lentement, et ingurgitait à intervalle régulier de grands gobelets de vin. Le Limier vidait son pichet très lentement, de manière mesurée, observant la taverne d'un air distrait.

Au bout d'un moment, Thalia termina son pichet. Le patron avait sans doute deviné qu'elle venait ici pour se saouler, et lui avait filé un petit pichet, pour l'obliger à recommander. Elle lui lança un regard torve, puis, d'une main qui n'était plus très sûre, elle attrapa le pichet du Limier et remplit son propre verre.

Elle était sacrément imbibée pour oser une telle témérité. Le Limier posa sur elle un regard menaçant, mais Thalia se contenta de le regarder avec défi.

– Gamine, grogna Clegane.

– Je ne suis pas une gamine, feula Thalia. Je suis plus une gamine depuis longtemps. J'suis une adulte. J'suis celle qui le protège, je suis forte.

Elle tangua sur son siège. Bizarrement, le Limier se contenta d'émettre un rire rauque, et ne l'attaqua pas. Il devait trouver très distrayant le fait de voir l'archère beurrée.

Thalia but son verre plus lentement cette fois. La taverne commençait à se remplir. Dans ce petit coin, au chaud et cachée par les ombres, elle se sentait soudain fatiguée. Comme si une chape de plomb était tombée sur ses épaules.

– J'aurais pu faire comme ma mère, marmonna-t-elle soudain. Ne rien faire, je veux dire. Pour Anguy… Ma mère, elle l'a abandonné sur le seuil du Septuaire de la ville. Mais je l'ai suivie et j'ai repris Anguy avant que le Septon ne le voit, et je l'ai ramené. J'avais six ans, j'crois, oui, six ans. Et je me suis occupée de lui, tout le temps.

Sa voix était hachée, et elle découvrit qu'elle n'arrivait plus à s'arrêter. Le Limier continuait à boire, lentement. Sans doute ne l'écoutait-il même pas. Mais Thalia avait ouvert les vannes, elle ne parvenait plus à se taire. Elle avala un autre verre.

– Je l'ai gardé dans ma chambre. Ma mère s'occupait de lui, peut-être qu'elle l'aimait, au fond, mais elle avait essayé de l'abandonner… C'est moi qui gardais Anguy. Et puis quand il a grandi, c'est moi qui l'ai élevé. J'ai appris à voler, et puis à tirer à l'arc. C'était moi, tout le temps, tout le temps, qui m'occupais de lui. Quand il avait faim, qu'il était fatigué, qu'il était blessé. Père pouvait bien faire risette tant qu'il voulait, et Mère me dire tout ce qu'elle voulait sur mon futur métier… Je devais toujours m'occuper d'Anguy avant tout, parce que, parce que… C'était comme ça. Il ne me jugerait jamais, et j'avais besoin de ça. Besoin de lui. Autant que lui avait besoin de moi.

Elle s'embrouillait dans ses paroles, et elle articulait à peine. Le Limier continuait à boire, indifférent. Thalia n'était même pas sûre que sa voix lui parvienne, mais elle s'en fichait. Ce n'était pas comme si elle lui parlait après tout.

– Un jour, il a attrapé une toux, continua-t-elle à voix basse. Et il avait soif, il avait besoin de miel, alors j'en ai volé pour lui, et j'ai été attrapée. Et Iléo… Monsieur Iléo… C'salaud, il n'a pas été content, parce que j'étais censée être une bonne petite pute bien sage, et pas une sale voleuse, et il a mis le fer dans les flammes jusqu'à ce qu'il devienne rouge… « Marquée comme un animal », qu'il m'a dit. « Moins qu'un être humain ». Mais je n'en ai pas voulu à Anguy, jamais. J'aurais fait bien plus que ça, et puis c'était que mon dos, je pouvais encore m'occuper de lui, malgré la marque…

Elle but quelques gorgées de vin, et quand elle releva la tête, cette fois, Sandor Clegane la regardait d'un drôle d'air. Elle ricana et, ayant oublié toute notion de prudence, osa lâcher :

– Moins moche que tes brûlures, sûr, mais j'suis certaine que les gens aiment plus regarder la mienne. Et ils en bavent, ces connards. Une belle marque comme ça, bien sûr qu'ils bavent. C'est un gage de qualité.

– Touche pas à mon pichet, se contenta de dire le Limier.

Thalia, qui avait tendu la main vers le pichet en question, grogna et leva la main pour en commander une cruche de vin. Pour payer, elle sortit de sa poche la bourse du soldat qu'elle avait tué, et y piocha sans aucun remords. Le patron lui laissa sur la table un pichet de taille respectable, et elle s'empressa de se servir.

– J'étais toujours là pour lui, continua-t-elle d'une voix pâteuse. Toujours. Quand j'ai tué l'autre enfoiré… Je serais partie plus loin et plus vite toute seule, mais j'ai pris Anguy avec moi. Tout le temps, j'étais tout le temps là pour lui, et je l'ai élevé sur la route, toute seule. J'ai fait des tas de trucs horribles pour qu'il ait jamais faim, pour qu'il soit jamais malade.

Elle but un nouveau verre, posa son coude sur la table, et appuya lourdement sa tête sur sa main. Les yeux mi-clos, elle continua, si bas que sa voix était totalement noyée dans le brouhaha de la taverne :

– Quand il s'est mis à se servir de sa queue à tort et à travers, et que plein de pères de famille ont voulu sa peau, j'étais toujours là pour couvrir ses arrières pendant qu'il se tapait une fille ou une autre dans une grange. Même quand c'était des conneries, même quand je risquais ma peau, j'étais toujours là… Toujours, comme un chien de garde. Voilà, un chien.

Elle émit un rire sans joie, sans bouger de sa position avachie.

– Et j'ai été un bon chien de garde. J'ai jamais posé de questions, j'me suis contentée de le protéger. De le laisser gagner ce putain de concours de tir à l'arc alors que je suis cent fois meilleure que lui. Je restais là à le suivre, un pas derrière, et ça me suffisait. J'ai fermé ma gueule quand il est allé s'enterrer dans un bordel pour claquer tout son argent pendant que je me démerdais. Je lui ai souhaité bonne chance quand il s'est tiré chez les Stark, en m'abandonnant là comme un clébard galeux. J'ai rien dit, mais j'étais toujours là, et… Toujours…

Elle ferma les yeux presque douloureusement. Le brouhaha de la taverne lui martelait les tempes, le vin lui pesait sur l'estomac. Elle rouvrit les paupières, et son regard tomba sur son verre à demi-plein de vin rouge. Rouge comme le sang du soldat qu'elle avait égorgé… Est-ce que le sang d'Anguy avait été rouge, à Gué-Cabot ?

À cette pensée, elle ferma les yeux, réprimant une nausée.

– Il n'avait pas le droit, murmura-t-elle d'une voix presque inaudible. Il n'avait pas le droit de partir comme ça. Je n'avais que lui. Je devais le protéger, et ça m'était bien égal s'il me disait jamais merci, s'il s'en foutait de moi. Je devais le protéger, je n'avais que ce rôle-là. Il n'avait pas le droit de me laisser. Il n'avait pas le droit de mourir si loin de moi.

Elle retint un hoquet. Anguy n'avait pas le droit de mourir. Et pourtant, le soldat lui avait dit en riant… Il n'y en aurait pas un qui s'en sortirait. Alors Anguy, tellement inconscient du danger, Anguy, son petit frère…

Elle se sentait mal. Elle allait soit vomir, soit fondre en larmes. Elle prit une inspiration hachée. Puis, sans ouvrir les yeux, elle enfouit son visage dans ses bras croisés, et se laissa bercer par le brouhaha de la taverne. Elle entendit le Limier commander de sa voix râpeuse un autre pichet, mais même le fait de savoir qu'elle était sans défense à la table d'un tueur ne suffit pas à la tirer de son apathie. Son esprit, totalement vide, se laissa emporter par ce bruit de fond, naviguant doucement vers l'oubli.

Si seulement elle pouvait s'endormir, et en se réveillant, réaliser que tout ça n'était jamais arrivé. Si seulement elle pouvait tout oublier…

oOoOoOo

Thalia fut réveillée quand elle tomba de son banc. Elle ouvrit les yeux avec un grognement de douleur, puis les referma en gémissant. C'était le matin.

– Trop de lumière…

Quelqu'un émit un rire rauque semblable à un aboiement, juste à côté d'elle. Thalia réfléchit quelques secondes avant de reconnaître le rire de Sandor Clegane.

– Debout, gamine.

Thalia se leva en ronchonnant, s'appuyant contre le banc pour se redresser. Elle avait l'impression qu'un troupeau de dragons avait piétiné son cerveau, et que plusieurs de ses organes avaient une furieuse envie de lui sortir par le nez. Elle réprima un haut-le-cœur. Hors de question de vomir sur le Limier, il n'apprécierait pas.

À moitié debout, cependant, elle s'arrêta net tandis que les souvenirs de la soirée lui revenaient. Une monstrueuse boule lui remonta dans la gorge. Non… Elle n'avait quand même pas raconté ça…

Elle tangua sur ses pieds, prise d'une soudaine faiblesse dans les genoux. Le Limier poussa un grognement agacé, et l'attrapa par l'épaule avant de la traîner vers la sortie. Thalia réprima une nouvelle nausée, trébuchant tant bien que mal : dès qu'elle fut sortie, elle s'appuya au mur de l'auberge et vomit une quantité impressionnante de vin.

Elle reprit son souffle, écœurée, tandis que le Limier riait de plus belle derrière elle. L'ignorant, elle cracha puis s'essuya vigoureusement la bouche sur sa manche.

– Putain, marmonna-t-elle en reculant loin de sa flaque de vomi. Putain de bordel de merde.

Le Limier ricana, et elle lui lança un regard torve :

– Ça y est, tu as bien ri ?!

Ce culot, venant d'une fille qui venait de dégueuler devant lui, fit redoubler l'hilarité du Limier. Il avait un rire sonore très impressionnant. Les gens qui les croisaient dans la rue faisaient un détour prudent pour les éviter.

Thalia grogna, et croisa les bras, faisant face à Clegane sans ciller. Finalement, le rire du Limier se tarit, et Sandor lui jeta un regard narquois. Thalia ne se dégonfla pas :

– Si tu dis un seul mot, à qui que ce soit, de ce que je t'ai raconté hier… Je te tue.

Clegane ricana.

– Tiens donc… Je pensais que tu me devais la vie.

Thalia haussa les épaules, imperturbable.

– Il y a des choses plus importantes que l'honneur, Sandor Clegane. Ne dis pas un mot. À personne. Jamais.

Le Limier l'observa avec un peu plus de sérieux, puis il grogna et se détourna. Ce fut à cet instant seulement que Thalia remarqua qu'il n'avait pas l'air très frais : il avait l'air encore moins amène que d'habitude. Et ils étaient le matin…

Par les milles avatars du dieu Multiface, est-ce que le Limier avait passé la nuit ici ?

D'un autre côté, elle devrait s'en montrer reconnaissante. S'il l'avait laissée en plan, elle se serait fait détrousser et tuer, ou peut-être juste détrousser et violer… Bref, rien de bien agréable.

Elle ne le remercia pas. D'une part il était assez improbable qu'il soit resté pour garder un œil sur elle, et de l'autre, quelles qu'aient été ses raisons, Thalia était pratiquement sûre que si elle le remerciait, le Limier l'enverrait paître avec quelques insultes imagées.

Thalia se contenta donc de se détourner elle aussi, et de s'éloigner d'un pas lent en direction de l'auberge de Tara. Ce n'était pas la première fois qu'elle s'endormait à la table d'une taverne, bien sûr, mais avant il y avait Anguy pour la réveiller. Là, elle s'était assoupie deux fois en compagnie du Limier, le Limer quand même !

Le Limier n'était pas Anguy. Il l'avait aidée une fois parce qu'elle l'avait amusé, et il l'avait aidée une deuxième fois par hasard, mais il n'y aurait sans doute pas de troisième. Les Clegane n'étaient pas gentils.

À l'avenir, elle devrait être plus prudente. Elle était toute seule maintenant, elle devait apprendre à vivre avec.

Elle finit par rentrer chez Tara, qui lui prépara une mixture amère qui lui éclaircit considérablement l'esprit, et la patronne fit promettre à l'archère de ne plus boire plus que raison. Thalia promit, tout en croisant les doigts dans son dos.

Disons qu'elle serait plus mesurée.

La routine reprit son cours. Thalia tint sa parole et elle ne s'endormit plus jamais dans une taverne, se contentant de boire peu.

Le pire fut que rien ne changea avec l'annonce de la supposée-mort d'Anguy. Bien sûr, elle avait l'impression d'avoir un trou béant dans la poitrine, mais rien n'avait changé. C'était toujours les mêmes actions, les mêmes journées. Porter les messages de Thobo, courir tous les matins pour arriver à l'heure, faire des pompes et des tractions afin de se muscler, s'entraîner au maniement de l'épée avec Gendry, aider au chargement et au déchargement des livraisons de la forge, papoter avec Dancy, écouter les ragots en riant, se taper n'importe qui le soir venu, se sentir toujours aussi seule, et rentrer chez elle abrutie de fatigue. Durant un jour, puis deux, puis trois, puis six.

En apparence, rien n'avait changé.

C'était bien comme ça. Thalia avait peur que les choses changent. Elle avait perdu Anguy. Elle ne savait pas quoi faire, où aller, et dans quel but. Elle se terrait dans sa routine comme si la solution-miracle allait lui tomber dessus un jour.

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A suivre.

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