Trois marches de Cendres

(la triple apologie du feu)

La seconde marche de cette histoire est assez bizarrement la plus récente. L'idée me vient principalement de mes cours d'immunologie en Terminale, où nous avons abordé le cas des schistosomes, charmantes bébêtes responsables de la bilharziose (et qui bien sûr ne se développent jamais en moustiques, mais avec l'univers d'Avatar, on adapte comme on peut). L'un des nombreux cas où je me suis surprise à désirer ardemment être une Maîtresse du feu moi-même…


Bientôt tout parasite tombera en cendres

Il n'a pas vu un nuage de toute la journée : derrière les arbres l'air tremblote sous un écran de poussière, déformant le paysage aride, insoutenable, fait de roches jaunâtres et d'herbes desséchées.

Les déserts de glace des pôles étaient presque beaux en comparaison.

Sa propre sueur le brûle. Le soleil a martelé sa nuque dès la percée de l'aube ; c'est avec soulagement que Zuko laisse l'ombre de l'oasis et l'air du soir se déverser sur son visage. Ironique, pourrait-on songer. Mais le soleil, ce soleil de chaux qui au bout d'un jour interminable effleure à peine la ligne de l'horizon, ne lui poserait aucun problème s'il avait pu s'agir d'un soleil normal.

Une lumière chargée d'un vent vif et salé venu de la mer, réchauffant une terre noire et souple, plus riche qu'aucun oasis perdu dans cet immense désert de roches. Une lumière dorée répercutée sur le vert étincelant de la flore, une chaleur parfumée qui ne se volatilise pas comme un mirage à la tombée du jour… Voilà à quoi ressemble le soleil.

Cette chose lointaine à l'éclat métallique, saturée de poussière, il voudrait pouvoir lui donner un autre nom.

Pas d'ironie là-dedans : c'est la poussière qu'il hait. La poussière sèche et malodorante qui irrite ses yeux et sa gorge, s'infiltre jusque dans le tas de loques qui lui sert de vêtements, ravive la torture de la soif. La poussière qui parvient à lui faire redouter jusque la lumière d'Agni, jusque la source même de sa Maîtrise.

Le prince banni soupire ; il voudrait brûler toute la poussière du monde, mais son visage mordu par la sueur est devenu trop rigide pour le laisser exprimer sa colère. Contraint au calme. Le corps durci de courbatures, il passe la jambe par-dessus la selle de sa monture, laborieusement, et entreprend de desserrer les sangles. Le chevautruche halète et se débat contre les rennes, faisant claquer son bec dans le vide avec reproche. Il sent la présence du lac à leurs pieds. Sa tête massive a disparu dans l'eau avant que Zuko ait pu finir de l'attacher à un arbre.

L'adolescent se laisse tomber à terre, la fatigue lui faisant tout d'abord oublier sa propre soif. Il presse son visage contre ses mains ouvertes, masse ses tempes avec lenteur, et grimace en constatant qu'il empeste presque autant que l'animal à ses côtés.

Il chevauche depuis l'aube.

Cela fait six jours que lui et son oncle se sont séparés. (Parfois, il oublie pourquoi)

La Nation du Feu a mis sa tête à prix depuis déjà trois semaines. (Et il ne sait toujours pas pourquoi !)

Fuite perpétuelle, dépourvue de sens. Il a pris cette direction au hasard, ne sachant où se diriger dans ces terres absurdement vastes, et n'a croisé aucun village depuis l'aube. Ses doigts parcourent distraitement l'herbe humide, laissent les gouttes glisser le long de ses tempes et de son cou pour les rafraichir. Il a soif, décidément… De toute la journée, il n'a rien vu d'autre que ces hideux empilements de roches, ces lieux arides où seuls des paysans dégénérés du pays de la Terre pourraient songer à vivre. Une fois de plus, il en vient à se demander quel raisonnement imbécile a bien pu pousser ses ancêtres à sacrifier des milliers de leurs hommes pour coloniser ce maudit tas de poussière.

Si seulement lui pouvait donner toutes les terres du monde et rentrer enfin chez lui…

Zuko secoue la tête avec hargne pour rompre le cours de ses réflexions, pour ne pas avoir à se souvenir qu'aucun navire ni aucune mission ne pourront lui rendre son pays natal désormais (pourquoi ?). Il meurt de soif. Le lac devant lui n'est pas exactement l'oasis rêvé, avec le fourmillement de bestioles bourdonnantes autour de son visage, mais il n'a pas bu depuis près de dix heures.

Au moment de plonger ses mains dans la surface sombre du liquide, troublée de légères rides chaque fois qu'un insecte l'effleure, il remarque pour la première fois la forme étrange des petites créatures qui l'entourent. Ce sont des êtres flasques, de minuscules vers blancs et visqueux qui se tortillent grotesquement au bout de leurs ailes vrombissantes. Parasites du pays de la Terre. Les « Moustiques du schiste », s'il se souvient correctement de leur nom. L'eau est remplie de leurs œufs.

Le jeune prince banni boit à longs traits, en s'efforçant de ne pas trop penser aux choses invisibles qui grouillent là-dedans.

Les moustiques du schiste ne vivent pas longtemps à moins de pouvoir se développer dans un organisme humain : ils pénètrent jusque dans ses veines, traversant la peau à l'état larvaire, et enflent en dévorant ses forces. C'est pourquoi ces choses sortent surtout le soir, période la plus susceptible de voir apparaître des hôtes potentiels, assoiffés par une journée de travail. Ou de route…

En tous cas, c'est ce qu'on lui a rapporté. Il ne se souvient pas au juste si la mise en garde est venue de son oncle ou d'un paysan, dans le village de ce matin, qui pour une raison obscure se serait senti invité à lui adresser la parole. Probablement un paysan.

Pour la première fois depuis deux jours, un léger rictus se forme sur ses lèvres.

Zuko achève d'asperger d'eau son visage, puis se débarrasse avec dégoût de ses habits déchirés et malodorants, dont même la couleur ennemie semble vouloir l'insulter. Il s'est nettement amaigri depuis quelques jours ; la poussière a rendu sa peau grisâtre : bientôt peut-être il ressemblera aux silhouettes sombres et décharnées qui peuplent le pays de la Terre. Hors de question. La sensation vive de l'eau froide contre ses membres lui donne une illusion de force : le demi-sourire ne quitte pas tout à fait ses lèvres tandis qu'il nettoie avec précaution la cicatrice à son œil puis frotte énergiquement ses bras.

Il sourit, épuisé, comme si en se séparant de ses habits d'un vert terne et de la poussière qui adhère à sa peau comme un masque, il pouvait aussi se débarrasser de l'identité grotesque dont on l'affuble.

Il n'est pas du pays de la Terre. Son village natal n'a pas été détruit par les Maîtres du Feu ; il n'a pas reçu sa cicatrice lors d'un raid, sa maison n'est nulle part dans cet immonde désert de roches desséchées, il n'est pas comme eux et son nom n'est pas Li !

Enfin, l'adolescent parvient à respirer plus profondément ; un filet d'air à peine tremblant s'échappe d'entre ses lèvres. Un peu de fumée s'élève de ses narines. Le feu commence à circuler le long de ses artères : sa température corporelle effleure déjà les quarante-cinq degrés, et continue à croître.

Son regard s'est durci.

Que les moustiques du schiste viennent. Que leurs larves traversent sa peau, comme des milliers d'autres ont colonisé son organisme dès l'instant où l'eau a touché ses lèvres ; qu'elles entrent dans ses veines et qu'elles s'efforcent de s'y développer en d'énormes vers flasques pour bloquer la circulation de son sang et l'asphyxier de l'intérieur, qu'elles essayent, puisqu'il n'est pas un réfugié de la Terre mais un Maître du Feu, puisque son sang est déjà en train de toutes les réduire en cendres !

Soixante degrés. Soixante-quinze.

C'est la température corporelle, disent les penseurs de son pays natal et les responsables de la propagande, qui font des Maîtres du Feu une race supérieure, destinée à la guerre et à la conquête. Leur sang est parfait, purifié par les flammes d'Agni lui-même : même les maladies étrangères des contrées les plus lointaines n'ont pas d'impact sur eux.

Aucun parasite au monde ne peut supporter le contact de l'Elément Supérieur.

Son feu l'élève au-dessus des paysans qu'il croise, disent les voix lointaines d'une vieille propagande, quand bien même on le priverait de son titre, de son navire, de son pays, de son visage et de son propre nom. Son sang à lui seul le rend supérieur, disent-ils, et aujourd'hui plus que jamais Zuko voudrait les croire. Voudrait désespéramment ignorer que ce même sang le rend plus sensible au froid et à la faim que n'importe quel paysan de la Terre, que pour maintenir cette formidable chaleur corporelle le feu dévore toutes les maigres provisions qu'il peine à trouver, aspire ses forces, et commence même à ronger ses muscles faute d'une autre nourriture. Voudrait oublier que le moindre souffle d'air, loin de l'équateur, semble glacé contre sa peau brûlante, que ni les vêtements que ces paysans tissent ni les maisons qu'ils fabriquent ne peuvent tout à fait le protéger du froid…

Ses doigts et ses dents se crispent. De la vapeur commence à monter autour de lui ; les larves du schiste sont toutes mortes à présent, son sang parfait charrie des milliers de cadavres. Des larmes de frustration coulent de son œil intact, sans qu'il le remarque, et il continue à se frictionner avec hargne.

Quatre-vingt-dix degrés…

Il veut y croire : il veut se raccrocher à l'idée que son feu le protègera des maladies comme il l'a déjà sauvé du gel, au cœur du pôle Nord. Il veut croire que ses flammes lui permettront de lutter contre tous les parasites qui tenteront de se repaître de ses forces, quelle que soit leur taille, quelles que soient leur puissance et leur haine, qu'il s'agisse d'un ver dans un lac saumâtre ou d'une princesse à la tête des armées du Feu.

Il veut croire que son feu intérieur pourra véritablement purifier son esprit et son corps de ses faiblesses, de ses incertitudes, des mensonges et des multiples traitrises qui menacent de dévorer sa santé mentale. Il veut croire que ce feu, d'une manière ou d'une autre, le libérera un jour de l'exile.

Son feu intérieur est la seule chose qu'un siècle de guerre n'a pas su lui retirer. Aussi veut-il croire que ce même feu englobe tout ce qu'il possède, et possèdera un jour.

Cent degrés.

Il voudrait aller plus loin, laisser sa colère et le brasier tenace de ses espoirs embraser l'air alentour, l'entourer de fumée jusqu'à ce qu'il ne puisse plus voir le monde extérieur, porter le lac entier à ébullition pour détruire à jamais les larves, les seuls parasites qu'il soit en mesure d'atteindre pour l'heure. Mais cette Maîtrise basique a déjà décuplé sa faim. La sensation de creux à l'estomac l'empêche presque de respirer, et dans son sac il ne lui reste plus qu'un morceau de pain sec, dur comme les roches qu'il ne cesse de croiser depuis six jours.

Autour de lui, la vapeur tombe. Il est à nouveau seul au milieu des arbres maigres, dont les silhouettes sont devenues presque hostiles dans la lumière déclinante. Au-delà, la route pierreuse que le jeune homme vient d'emprunter disparaît graduellement dans les ténèbres. Au bord du lac, on distingue encore assez clairement la silhouette du chevautruche assoupi, les plumes gonflées pour se protéger de l'air nocturne. Entre les branches quelques étoiles sont apparues, froides.

Il sort de l'eau en frissonnant, trop blanc parmi les ombres, affamé et à bout de forces. Le soleil vient de disparaître à l'horizon : il sera probablement trop épuisé pour allumer un feu de camp avant de s'endormir. Alors, il faudra attendre dans le vent glacé de ce pays inconnu, jusqu'à ce que le jour pointe et le recouvre à nouveau de poussière. Son oncle lui manque.

Zuko commence à somnoler avant même de s'être complètement rhabillé. Il ne remarque pas que la surface de l'eau est devenue aussi lisse qu'un miroir, derrière lui : les moustiques volant ont tous fui l'oasis, chassés par la chaleur formidable d'un jeune Maître (sachant peut-être, confusément, que tout parasite tombe un jour en cendres), et médusés par la lueur inconnue qui semblait émaner d'entre ses côtes.