Salut, tout le monde!

Waoh, merci pour vos reviews si gentilles et encourageantes! J'avais vraiment peur que certaines personnes prennent mal l'idée générale, mais me voila soulagée! :) Je suis ravie, donc, de votre accueil et vous en remercie chaleureusement! Je continue néanmoins sur ma lancée avec un humour un peu plus méchant, vous voila prévenu(e)s : c'était le but, après tout!

Un petit mot rapide pour celles à qui je ne peux répondre par MP, maintenant :

leia26 : Oui, Milo ne mettra pas probablement pas longtemps à comprendre la vérité. Enfin, avec lui, on sait jamais XD Merci pour ton commentaire et tes encouragements, en tout cas! :)

manganiark : Haha, c'est pas bien de lire des fics au boulot (okay, je le fais parfois aussi, mais bon...)! Pour Camus, on va espérer qu'il soit meilleur acteur que compagnon XD Un grand merci pour ta review, qui m'a fait grand plaisir!

Sinon, avant de commencer :

-J'ai toujours aucun droit sur Saint Seiya, sinon, vous vous doutez bien que j'en aurais profité depuis longtemps!

-Attention : humour à la limite du noir. Déconseillé aux femmes enceintes, aux jeunes parents, aux mères de famille ou à toute personne vivant encore avec l'illusion que les enfants n'apportent que bonheur et merveilles.

-Deuxième cliché exploité, le surprenant "Mpreg" : en clair, A et B s'aiment très forts, mais étant malheureusement tous deux des hommes, ne peuvent avoir de progéniture. Par un procédé surnaturel, B tombe enceint, panique à mort, est consolé par son bien aimé A, et met finalement au monde un merveilleux bébé. A et B vivent alors heureux pour toujours avec leur enfant... Non, sérieusement? -.-

Voila! Ces petits rappels étant faits, je vous souhaite une bonne (?) lecture :

Mpreg :

-Oui, oui, tu veux sortir. C'est bon, j'ai compris!

Cette remarque fut accueillie par un petit son étouffé, comme un début de sanglot, qui se transforma en gazouillement joyeux lorsque deux grands bras se tendirent vers lui et le soulevèrent, un soupir agacé accompagnant ce geste.

-Ouais, t'es content, génial. Bon, je peux me rasseoir, maintenant?

A ces derniers mots, l'espèce de petit rire enfantin s'interrompit aussitôt, et deux grands yeux d'abord étonnés se remplirent de larmes, alors qu'un cri aiguë et insupportable se mettait à résonner dans toute la pièce.

-D'ACCORD! Tu vois, je te porte! Mais bordel, pourquoi est-ce qu'il faut que ce soit debout?

Le haussement de ton ne fit qu'empirer les choses et les hurlements montèrent encore d'un octave, tout en accomplissant l'exploit de gagner en puissance à chaque minute qui passait. Et Kanon des Gémeaux dut serrer les dents pour ne pas pousser à son tour un cri de frustration : si tout ce vacarme ne s'arrêtait pas maintenant, il allait devenir complètement cinglé, sans aucun espoir de guérison.

Et la cause de cette folie se trouvait actuellement entre ses bras, accrochée au tissu de sa tunique comme si sa vie en dépendait et incarnée sous la forme d'un enfant de quelques mois, aux cheveux blonds désordonnés et aux grands yeux turquoises.

Enfant qui commença à taire ses cris lorsque Kanon balança doucement ses bras de gauche à droite, portant un pouce à sa bouche et fermant paresseusement les yeux sous l'agréable mouvement. Le Gémeau poussa un profond soupir de soulagement lorsque la voix geignarde se tut, et manqua même de pousser un cri de victoire lorsque le bambin le laissa s'asseoir sur le fauteuil sans protester.

Une fin d'après-midi tranquille, sans hurlements ni crises de colère. Kanon estimait bien mériter une telle récompense après les trois mois infernaux que lui avait fait passer le rejeton... son rejeton, en passant.

L'ex-Dragon des Mers retint alors un soupir et leva les yeux au plafond avec consternation : il avait encore un peu de mal à intégrer tout le concept de paternité. Tout lui semblait s'être déroulé tellement vite... Les paupières closes, Kanon entreprit de ramener son esprit dans le passé. Un an et demi en arrière, pour être précis. Là où cette incommensurable merde avait commencé.

Le retour à la vie accordé par les Dieux, bien qu'inattendu, avait offert à tous - qu'ils soient Saints, Marinas ou Spectres – de merveilleuses opportunités, que chacun avait exploité à sa manière. Mais quoiqu'on en disait, pour Kanon, l'idée générale restait la même : la reprise de contact.

Et tout comme le Lion et le Sagittaire s'étaient enfin retrouvés après treize ans, tout comme Mû et Aldebaran avait renoué leur éternelle amitié, tout comme Milo et Camus s'étaient finalement réunis pour ne plus jamais se séparer, Kanon avait de son côté tenté de rassembler ce qu'il restait de sa vie. Et ça avait commencé par de chaleureuses retrouvailles et une émouvante réconciliation avec la seule famille qu'il lui restait. Alias Saga des Gémeaux.

Ça s'était poursuivi avec quelques verres, puis finalement des journées entières en compagnie de l'unique personne au Sanctuaire qu'il pouvait supporter en permanence, et qui devint par la suite son meilleur ami. Alias Milo du Scorpion.

Et surtout, ça s'était inexplicablement terminé, dès la première réunion officielle entre le Souverain des Enfers et la Déesse de la Sagesse, dans le lit du Temple des Gémeaux, entre les bras de son ex-ennemi juré, celui-même qui l'avait accompagné dans le Chaos et la Mort.

Alias Rhadamanthe de la Whyvern.

Aucun des deux n'avait réellement compris comment ils en étaient arrivés là. Sans doute un coup de trop au festin qui avait suivi la signature du traité de paix. Ou peut-être tout simplement trop de tension accumulée ces derniers temps. Dans tous les cas, ils avaient été tous deux très clairs sur leurs intentions : ce qui s'était passé cette nuit était une erreur monumentale et ne devait jamais ni s'ébruiter, ni se reproduire. Et bien contents d'être d'accord sur ces termes, chacun était parti de son côté sans ajouter un mot.

...Le soir-même, ils s'étaient retrouvés dans une chambre d'hôtel miteuse à Athènes, pour une étreinte féroce et désespérée qui les avait tous deux laissé assommés de plaisir, à la fois écœurés par l'acte et avides de le renouveler.

Là encore, ils n'avaient pas trop compris comment un tel raisonnement était seulement possible : Rhadamanthe méprisait Kanon et sa fourberie, sa suffisance et ses sourires sournois. Et pourtant, il ne pouvait réfréner sa fascination pour sa malice et sa beauté farouche, sa soif absolue de liberté et ses longs cheveux océans.

Kanon exécrait Rhadamanthe et sa déférence ostentatoire à Hadès, son visage mal proportionné et son attitude méprisante. Et d'un autre côté, il ne pouvait se départir d'une certaine attirance pour sa sauvagerie et ses yeux dorés, son incompréhensible noblesse et la sensation de ses mains immenses sur sa peau.

Et dans la même logique, bien qu'il leur était impossible de se fréquenter au quotidien sans vouloir s'entretuer, ils ne pouvaient plus envisager un avenir sans se revoir. Aussi finirent-ils par trouver la solution adaptée : pas besoin de faire semblant d'être amoureux s'ils ne l'étaient pas. Pas de restaurants, de sorties ciné ou de grandes promenades nocturnes pour eux, donc. Mais pourquoi cela devrait-il les empêcher de se retrouver de temps à autres pour la seule activité qu'ils avaient envie de partager? Après tout, tant qu'aucun des deux ne prenait ces soirées au sérieux et que personne n'en souffrait, où était le problème? Ils auraient été bêtes de se priver d'une telle aubaine!

Ainsi s'étaient écoulés quatre mois de rendez-vous nocturnes, secrets et irréguliers dans les coins les plus reculés du Sanctuaire ou dans quelques motels Athéniens, une fréquence de rencontre qui leur convenait parfaitement et les laissait entièrement satisfaits.

Il semblait donc logique que cette situation ne durerait pas éternellement.

Et comme d'habitude, comme se plaisait à dire Rhadamanthe, le problème avait été d'origine Gémellaire. Bien que Kanon n'en fut pas responsable... Pas directement, en tout cas : ce n'était tout de même pas de sa faute si, un soir où il avait garanti à la Whyvern que son Temple serait libre jusqu'à l'aube, Saga était rentré beaucoup plus tôt que prévu - pris d'une soudaine migraine qui l'avait empêché de finir sa nuit blanche au milieu des archives du Sanctuaire – et les avait malheureusement surpris dans un état vestimentaire inexistant. Et une position qui ne laissait aucune place au malentendu.

Milo avait défini la scène suivante comme «épique» lorsqu'elle lui fut contée : mais si on résumait, Rhadamanthe et Saga s'étaient gueulés dessus, Saga avait gueulé sur Kanon et, pour faire bonne mesure, Kanon avait gueulé sur Rhadamanthe. Ce dernier n'avait jamais compris pourquoi. Toujours fut-il qu'après de longues minutes à hurler, Kanon avait finalement supplié son frère de garder le silence, vivement appuyé par le Britannique qui ne tenait pas non plus à ce que les Enfers apprennent qu'il se faisait son ancien ennemi pendant son temps libre.

Bien malgré lui, Saga avait fini par accepter : bien qu'il n'approuvait pas cette relation, il ne se sentait pas en mesure de critiquer les mœurs sexuelles de qui que ce soit, ayant lui-même choisi pour amant un homme de huit ans son cadet. Et tout aurait pu s'arrêter là.

Sauf que Saga, incapable de supporter le poids de ce secret, en avait touché un mot à Aioros, sachant que le Sagittaire n'était pas homme à ébruiter une telle histoire. Sauf que le Grec, lui aussi un peu tracassé par cette révélation, en avait à son tour parlé à Shura, certain de la discrétion de son Capricorne. Mais ce dernier, manquant pour une fois cruellement de prudence, avait vaguement évoqué l'affaire après un verre de trop, au cours d'une soirée chez l'un de ses voisins du dessus... Aphrodite des Poissons.

A ce point-là, inutile de dire que deux jours plus tard, la totalité du Sanctuaire et des Enfers était au courant de l'étrange relation. Et que l'histoire avait été quelque peu déformée dans sa finalité.

Aussi, tout le monde était désormais convaincu que Rhdamanthe de la Whyvern et Kanon des Gémeaux étaient tombés follement amoureux l'un de l'autre dès leur résurrection et vivaient une idylle tenue secrète jusqu'à présent par peur des réactions de leurs clans respectifs, et d'un ordre de mettre un terme à cette relation. Et dans leur esprit, malgré le rejet constant de cette version par les deux concernés, même les plus belles images romantiques commençaient à faire pâle figure en comparaison. Ce qui poussa les deux dragons, ayant hélas compris que l'étiquette «couple» n'était plus optionnelle s'ils souhaitaient continuer à se voir, à adhérer à cette vision des choses pour qu'on leur foute la paix.

Voilà, songea Kanon avec mauvaise humeur, ignorant les deux petites mains tendues vers lui alors que son fils réclamait à grand renfort de syllabes inarticulées le droit de s'accrocher à son cou : on arrivait dans la partie la plus sombre de l'histoire.

Parce qu'à partir de là, inexplicablement, les Dieux eux-mêmes semblaient s'être passés le mot pour faire de leur bonheur leur priorité (ce qui leur avait attiré plus d'emmerdes qu'autre chose), voyant en eux le premier pas concret vers une réconciliation éternelle entre Athéna et Hadès. Aussi s'étaient-ils tous concertés pour trouver la meilleure façon de lier les deux guerriers de façon permanente. A la fin, ce fut l'idée d'Héra qui fut retenue, puis mise en application.

Idée qui se manifesta pour Kanon environ un mois plus tard, sous la forme d'une violente nausée matinale, qui l'avait cloué plus de deux heures au dessus des toilettes, ne déclenchant aucune inquiétude particulière chez son jumeau : ce ne serait pas la première fois que Kanon passerait la matinée dans la salle de bains avec une gueule de bois magistrale. Mais le phénomène se reproduisant sur une base plus ou moins régulière les deux mois suivants, et le ventre de son cadet commençant à enfler de manière alarmante, Saga finit par sérieusement s'inquiéter de la situation et, en dépit des «Je vais bien, bordel!» de l'ex-Marina, il décida d'en toucher un mot à Athéna, ne comprenant guère quel mal abominable s'était emparé de son frère. Et quelle ne fut l'horreur de Kanon, que Saga avait forcé à l'accompagner, lorsque le visage de la Divinité se fendit d'un doux et tendre sourire, déclarant avec un calme effarant qu'il n'y avait aucune raison de s'inquiéter, l'ex-Dragon des Mers étant simplement en attente d'un «heureux évènement».

Sur le moment, ni l'ainé ni le cadet n'avait saisi le sous-entendu, et tous deux avaient observé leur supérieure avec une perplexité qu'elle avait trouvé charmante. Et prisonnière de sa béatitude, elle avait pris pour une vive émotion la grimace absolument horrifiée que Kanon avait arboré lorsqu'elle lui expliqua - certes, pas dans ces termes - qu'un petit organisme vraisemblablement humain était en train de se faire son trou dans ses entrailles, prévoyait d'y rester bien tranquillement pendant encore sept à huit mois, et après quoi choisirait tout simplement de se faire la malle (les Dieux seuls savaient comment) et d'être placé sous sa responsabilité pour les dix-huit prochaines années.

Seule sa capacité surhumaine à se prendre tous les malheurs du Monde dans la gueule sans devenir cinglé permit à Kanon de ne pas s'évanouir et de se maintenir sur ses jambes. Après quoi, ayant encore un peu de mal à se dire que tout ceci était bien réel, il bredouilla quelques arguments en sa faveur, tentant comme il le pouvait de se démener de cette situation complètement folle. A sa grande déception, la jolie jeune fille le fit taire d'un signe de main, affirmant qu'elle était certaine de ses compétences paternelles, et ce sur le long terme. En d'autres termes, une manière implicite de lui faire comprendre qu'il n'avait en aucun l'autorisation de se départir de cette décision Divine.

En désespoir de cause, le Gémeau s'était alors tourné vers son aîné, certain de son soutien dans une telle situation... Mais à la simple idée d'un Kanon miniature trottinant vers lui en l'appelant «Tonton», toute trace de raison déserta son esprit et il choisit bien sagement de rejoindre le camp de sa Déesse, avec un égoïsme qui pétrifia totalement l'ex-Marina. Et à ce moment-là, Kanon sut qu'il avait perdu, sans même avoir eu le temps de se battre.

Dès lors, il entra dans une phase de renfermement des plus inquiétantes, rejetant toute visite et tout contact humain (à l'exception de son frère, collocation obligeait), allant même jusqu'à fuir Milo lorsque ce dernier venait prendre de ses nouvelles. Et la simple vue de Rhadamanthe le mettait dans une colère si abominable que lorsque ce dernier, n'ayant guère été mis au courant, se présenta de nouveau au Temple des Gémeaux, Kanon ne lui laissa même pas le temps de placer un mot, lui hurlant les pires atrocités au visage et le jetant dehors sans la moindre explication. Et ce ne fut qu'une fois de retour aux Enfers que le Juge, qui malgré sa colère vis-à-vis du comportement de Kanon ne pouvait se départir d'une vague inquiétude, fut finalement mis au courant des évènements par le Seigneur Hadès lui-même. Ou, pour être plus bref, de sa paternité à venir.

A cela, la réaction du blond fut loin d'être enthousiaste. Et lorsqu'il parvint à se résoudre à l'idée que ce cauchemar était bel et bien réel, il analysa calmement la situation et, finalement, opta pour la solution la plus censée et responsable : ...il garda prudemment ses distances du Sanctuaire pendant les sept mois qui suivirent.

Kanon, de son côté, était sorti de son désespoir et avait commencé à énumérer les possibilités qui s'offraient à lui. Il avait bien vite renoncé à l'idée de l'avortement : d'abord parce qu'il était certain qu'aucun médecin ne le prendrait au sérieux, et surtout parce que, dans le cas contraire, il ne tenait vraiment pas à devenir la découverte scientifique de l'année. Il avait alors tenté les régimes alimentaires les plus atroces qui soient, l'alcool en abondance, et même les coups de poing qu'il avait consciemment encaissé avec son abdomen au cours des rares entraînements auxquels on l'autorisait encore à participer. Mais rien à faire : comme pour le narguer, le petit être résistait à toutes ses attaques, indirectes ou non, et continuait à grandir sans trop se presser, manifestant sa présence à grands renforts de coups de pied. Et face à une telle volonté de s'accrocher à la vie, Kanon avait fini par céder.

Et puis était venu l'accouch... Kanon grimaça : même sans le prononcer, ce mot sonnait encore atrocement mal dans son esprit. La «mise au Monde», disait Saga, et il avait fini par adhérer à cette formulation. La mise au Monde, donc, avait été atroce. Abominable. A tel point qu'il avait préféré l'effacer de sa mémoire, et personne n'avait été assez fou pour le questionner à ce sujet. Seul Saga et le médecin du Sanctuaire avaient été présents pour l'assister et tous deux avaient gardé le silence sur cette fameuse nuit. Mais après plusieurs heures de souffrance à la limite du tolérable, de petits cris saccadés s'étaient fait entendre et on lui avait finalement collé entre les bras un bébé d'une cinquantaine de centimètres, partiellement lavé, qui couina entre ses bras pendant quelques temps avant de s'endormir, comme s'il était celui qui devait être épuisé après un tel acte. Et si Saga s'était extasié sur ce petit neveu qu'il admirait déjà comme une véritable merveille, Kanon avait observé avec un certain dégoût ce petit être encore gluant qui gigotait inlassablement contre sa poitrine, sans être attendri lorsqu'une main minuscule s'agrippa à un de ses doigts. De toute évidence, l'instinct parental ne lui était pas venu sur le moment... Ne lui était jamais venu, d'ailleurs.

Rhadamanthe n'avait pas été présent ce jour-là. Et si la grande majorité du Sanctuaire et des Enfers le lui reprochait amèrement, Kanon lui en fut reconnaissant : 'pas sûr qu'ils auraient pu envisager leur relation de la même façon après une telle vision. Au bout de six jours, le Juge fut donc forcé par le Dieu des Enfers d'aller rentre visite à son compagnon et à sa progéniture : sa réaction ne fut guère plus enthousiaste que celle de Kanon lorsque le bébé était rentré dans son champ de vision. D'ailleurs, la déception fut réciproque : car dès que le nouveau né posa ses yeux sur le visage de son géniteur, il se mit à hurler de frayeur, enfouissant sa tête dans le creux du cou de Kanon. Les deux hommes soupirèrent de concert : dans le fond, ils s'y étaient attendus.

Estimant alors que son devoir paternel avait été accompli, Rhadamanthe avait alors voulu s'enfuir le plus loin possible des responsabilités à venir... Une chance qui ne lui fut guère accordée. Car alors même qu'il avait tenté de s'éclipser discrètement du Sanctuaire, Hadès et Athéna lui avaient barré la route, sourires aux lèvres, lui demandant innocemment où il avait bien l'attention d'aller.

Le Juge admit plus tard qu'il aurait dû s'attendre à un traquenard : Athéna voulait une garantie de paix Universelle. Hadès voulait des petits-enfants. Aussi étaient-ils pour une fois tombés d'accord sur un seul et unique point : si cet enfant marquait l'espoir d'une ère nouvelle, il fallait tout faire pour qu'il grandisse dans un environnement sain, entouré d'amour et d'attention. Ce qui incluait, entre autres, la présence de ses deux parents au quotidien.

Ce fut ainsi que, malgré de vives protestations en provenance des malheureux, Rhadamanthe se trouva obligé par son maître et ses pairs d'aménager chez lui une pièce pour le nourrisson, et enfin d'y accueillir l'ex-Marina sous le statut de «conjoint». Et s'ils n'avaient pas encore l'impression que le monde s'était ligué contre eux, ce fut le cas à cette annonce.

Kanon, avec la source de toutes leurs emmerdes calée sous le bras, s'en alla donc vivre avec son ennemi intime. Officiellement, en tout cas. La plupart du temps, il retournait à l'improviste au Temple des Gémeaux, pour trois excellentes raisons : il n'arrivait toujours pas à supporter Rhadamanthe au quotidien, le bébé lui-même hurlait trois fois sur quatre quand le blond s'approchait de lui, et Saga prenait grand plaisir à s'occuper du bambin pour permettre à son frère de souffler un peu.

Enfin, ce n'était pas le cas ce soir-là. Son aîné ayant décidé de passer la soirée avec Camus et Shura, et la présence de Rhadamanthe étant réquisitionnée jusqu'en début de soirée pour une longue série de jugements, Kanon avait estimé pouvoir passer sa journée ici sans être trop emmerdé. Et maintenant que le petit s'était remis à somnoler entre ses bras et que le silence était retombé dans le grand appartement, le Gémeau s'était ré-enfoncé plus confortablement dans son siège, prêt à savourer le répit qui lui était accordé.

Un répit qui ne s'étala pas au delà de dix minutes. Car la porte de l'appartement s'ouvrit à la volée, ramenant le bambin à la réalité, qui s'agrippa par réflexe à Kanon avec de grands yeux curieux, puis effrayés lorsqu'il réalisa que la personne qui venait de pénétrer dans le salon n'était autre que son paternel. Sa réaction ne fut guère différente que d'habitude, et à peine Rhadamanthe eut-il fait un pas vers eux qu'il se remit à hurler, de grosses larmes coulant le long de ses joues. Loin de s'adoucir devant une telle vision, le blond se mit à grogner, jetant un regard noir à Kanon qui le lui rendit aussitôt :

-Bon sang, mais tu ne peux pas lui apprendre à la fermer?

-'Pas ma faute si ta sale gueule le terrorise!

Depuis quelques temps, c'était devenu leur façon de se dire «Salut, t'as passé une bonne journée?». Rhadamanthe décida donc de ne pas en tenir compte, posa une main sur une de ses oreilles pour atténuer l'impact des cris et déposa un sac de course sur la table basse avant de se diriger vers la cuisine :

-T'as pensé à racheter de l'éosine?

Le juge, qui était en train de remplir un verre de glaçons (il estimait bien avoir droit à un petit remontant pour se calmer les nerfs), interrompit aussitôt son geste, levant les yeux au plafond avec un soupir agacé :

-Ah, zut...

-...Putain, je te demande de penser à un truc, un seul truc, et t'es même pas foutu de t'en rappeler ? ! Tu sais pourtant bien qu'il arrive toujours à se cogner partout!

-Dis, si tu n'es pas content, tu n'as qu'à aller faire les courses toi-même!

-Je dois déjà le surveiller vingt-quatre heures sur vingt-quatre, tu peux bien te rendre utile en faisant au moins ça! S'exclama Kanon en remontant l'enfant jusqu'à son cou dans l'espoir qu'il finirait par se taire (sans succès).

-Non mais... Tu te fous de moi? Et tous ces week-ends où tu te casses pour voir ton frère en me le laissant entre les mains?

-Je m'en occupe à longueur de journées, bordel, je peux bien prendre un week-end de temps en temps!

-Tu sais très bien qu'il ne peut pas voir ma tête sans hurler!

-Peut-être que si tu passais un peu plus de temps avec lui, ça changerait!

-Parce que tu crois que mon travail est une partie de plaisir?

-Et moi, tu crois que ça m'éclate de m'occuper de lui non-stop?

-Ce n'est pas comparable, crétin!

-Enfoiré d'égoïste!

-Abruti!

-Connard!

-Fils de...

Rhadamanthe s'interrompit soudain, comme troublé : quelque chose le perturbait. En fait, tout lui semblait... curieusement silencieux, tout à coup. Kanon finit à son tour par le remarquer et, comme stupéfait, baissa aussitôt les yeux :

Inexplicablement bercé par les hurlements des deux hommes, l'enfant avait fini par se rendormir, une main accrochée autour du cordon de la tunique de Kanon, et l'autre serrant étroitement un pan de la chemise de Rhadamanthe.

Ils s'entreregardèrent, d'abord consternés par une telle réaction et un tel changement d'attitude, puis poussèrent un énième soupir, le juge récupérant le petit garçon dans ses bras, et s'écartant pour le transporter jusqu'à sa chambre, Kanon sur ses talons. Après quoi il le déposa aussi doucement qu'il le put dans son berceau, le Gémeau remontant ensuite une couverture sur les petites épaules qui se relevaient doucement, au rythme d'une respiration paisible. Il était parti pour le monde des rêves pour au moins six bonnes heures.

Durant les dix minutes qui suivirent, ni le Chevalier, ni le Spectre ne prononcèrent le moindre mot, observant le petit être endormi avec une soudaine attention, comme s'ils le voyaient différemment pour la toute première fois. Comme si quelque chose qui leur avait échappé jusqu'à présent finissait par s'expliquer. Pour l'un comme pour l'autre.

Kanon se pencha alors sur l'une des barrières de bois du petit lit et, après un moment de réflexion, murmura :

-...T'as remarqué?

-Remarqué quoi? Demanda Rhadamanthe en baissant les yeux vers le Gémeau.

Kanon se mordit l'intérieur de la joue, peinant à trouver les termes exacts pour formuler sa pensée :

-Depuis qu'on a ce gamin avec nous... On arrête pas de s'engueuler, toi et moi. Plus que d'habitude, en tout cas.

Le juge ne répondit rien : à quoi bon démentir? Kanon avait parfaitement raison. S'ils étaient toujours parvenus à maintenir un équilibre quelque peu bancal entre eux, l'arrivée de cet enfant n'était clairement pas préveu dans leurs projets. Et avait de ce fait grandement perturbé la base déjà plus que fragile de leur relation. Sur tous les plans.

A cette pensée, Rhadamanthe retint un bref grognement de frustration : il ne parvenait même plus à se rappeler à quand remontait leur dernier rapport sexuel sans être interrompu par les cris du bébé ou une dispute à son sujet.

De toute façon, il n'eut pas à y réfléchir bien longtemps. Car Kanon interrompit de nouveau ses pensées en s'interrogeant à haute voix :

-Peut-être qu'on est juste pas fait pour avoir des mômes...

-J'espère bien que si.

Kanon releva la tête, agitant aux passage ses cheveux azurés, et jeta un regard curieux à Rhadamanthe, qui lui fixait toujours le berceau avec autant d'attention :

-Pourquoi tu dis ça?

-Parce que si les Dieux nous ont affligés d'un tel fardeau, c'est certainement qu'ils avaient de très bonnes raisons. Des hommes comme ton frère mourraient sûrement pour qu'on leur accorde un enfant et pourtant, c'est tombé sur nous. Alors quitte à nous pourrir la vie, je préfère penser que c'était une décision mûrement réfléchie.

A cela, le Gémeau ne répondit rien, méditant longuement les paroles du blond, qui ne lui avait jamais paru aussi censées qu'aujourd'hui, mais ne put retenir un temps d'arrêt lorsqu'il sentit la main du juge glisser le long de ses cheveux alors qu'il était venu s'asseoir près de lui. Kanon en demeura décontenancé : jamais Rhadamanthe n'avait eu ce genre de gestes envers lui... jamais en dehors d'un contexte bien particulier, en tout cas. Comme si ce bref, très bref moment d'affection n'avait... aucune motivation extérieure.

Perturbant.

A tel point que Kanon préféra aussitôt rapporter son attention sur sa progéniture, qui dormait comme un bien heureux, un pouce dans sa bouche.

-C'est marrant... Il a presque l'air mignon, quand il dort.

-...C'est vrai, finit par admettre le juge. On en oublierait presque que quand il est réveillé, il passe son temps à pleurer.

-Et à nous réveiller la nuit.

-Et à refuser ce qu'on lui donne à manger.

-Et à baver partout.

-Et à nous prendre pour des cons.

-Et à casser tout ce qui lui tombe sous la main.

Silence. Le regard passablement attendri que les deux hommes avait posé sur l'enfant quelques instants plus tôt avait disparu, remplacé par une franche irritation. Et une irrésistible envie de frapper quelque chose. Le plus vite possible.

-Kanon?

-Hm?

-...Je crois que je commence à en avoir marre.

-Ouais. Moi aussi.

Sur quoi le Gémeau attrapa la main que le blond lui avait tendu pour l'aider à se relever, plongeant son regard dans le sien avec appréhension :

-...Où est-ce qu'on en est, alors?

-Nul part. Je pense juste qu'il est temps pour nous... de nous comporter en adultes responsables.

-Ce qui veut dire?

Rhadamanthe ne lui répondit pas. Pas oralement, en tout cas. Au lieu de mots, il choisit de saisir les mains du Grec entre les siennes, se rapprochant de lui jusqu'à ce que leur fronts se touchent, ses yeux toujours plantés dans les siens comme s'il espérait que Kanon allait y trouver toutes les réponses qu'il cherchait.

Difficile de dire si ce fut vraiment le cas ou non. Néanmoins, au bout de quelques minutes de silence total, le Gémeau s'éloigne légèrement de lui, comme effrayé. Ce qui ne le fit pas pour autant ôter ses mains de celles du juge :

-Rhadamanthe..., murmura-t-il.

L'interpellé demeura muet, resserrant légèrement sa prise sur les paumes de Kanon :

-...Est-ce qu'on pense à la même chose? Demanda finalement le Gémeau.

-Estimons que oui. Quelle serait ta réponse?

Ce fut au tour du Gémeau de garder le silence, une légère hésitation se lisant encore sur son visage. Mais il souriait. Et de ce fait, Rhadamanthe sut aussitôt que ce n'était plus qu'une question de secondes avant qu'il n'accepte :

-Et tu es sûr de toi?

-Est-ce que je te le proposerais si ce n'était pas le cas?

Réflexion imparable, songea Kanon en levant les yeux au plafond, son sourire un peu plus large qu'auparavant :

-Qui aurait cru qu'un jour, tu serais capable d'avoir de bonnes idées?

-Dis-moi, tu ne viendrais pas de me faire un compliment?

Le Gémeau refusa tout bonnement de lui répondre : la fierté n'était pas une chose à laquelle il était facile de renoncer. Mais ça ne l'empêcha pas de passer ses bras autour du cou du blond et de déposer un furtif baiser sur ses lèvres.

Un baiser rapide, sans fioritures, ni signification particulière. Pour la première fois entre eux. Et dans le fond, Rhadamanthe estima que c'était loin d'être une sensation désagréable :

-Dois-je en conclure que tu es d'accord?

-Ça me semble évident, crétin.

Le juge sourit, scellant leur décision en posant à son tour ses lèvres sur celles de Kanon, avant de se tourner à nouveau vers le berceau d'un air enfin apaisé. Sans un mot, il laissa le Grec se pencher précautionneusement au dessus de l'enfant pour le reprendre entre ses bras, sans être trop brusque pour être certain de ne pas le réveiller. Le petit dormait encore à poings fermés. Et le sourire de Rhadamanthe s'élargit devant cette vision, retournant dans le salon pour vider le contenu du sac de courses sur la table basse, l'emmenant ensuite avec lui. Puis il se dirigea jusqu'à la porte de l'appartement, l'ouvrant pour laisser passer Kanon en premier, berçant régulièrement le bébé alors qu'il s'avançait dans le corridor. Et après avoir refermé la porte derrière eux, une même pensée anima les deux dragons alors qu'ils concentraient déjà leur cosmos pour se téléporter aux Enfers :

Ils espéraient très franchement qu'aucun des spectres de garde ce soir ne les interrogeraient sur la raison qui les poussait à vouloir faire un tour de barque sur l'Achéron en pleine nuit, rien que tous les trois, sans le moindre témoin, leur rejeton trimballé dans un sac de courses.

Chacun sa notion d'une bonne sortie familiale, après tout...