Succube en sus
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Disclaimers : Sérhà.
Notes chronologiques : à positionner sur la période « Albator 78 », même si ma ligne temporelle diverge malgré tout assez nettement de la ligne officielle. Dans tous les cas, se déroule après « Illyana ».
Note d'auteur : il y a des tas de trucs sympas à faire avec la technologie sylvidre, qu'elle soit officielle ou non.
Pour LuKe, toujours là au milieu du désert.
—
Le spacewolf surgit au-dessus de la canopée sans que les radars n'aient détecté son approche, enclencha ses rétrofusées et atterrit au milieu du cercle de posé comme si la clairière lui avait appartenu. Sérhà n'avait même pas eu besoin d'identifier l'appareil pour savoir quel était l'imbécile inconscient qui le pilotait.
— Ma défense anti-aérienne est programmée pour tirer à vue, hangareka, accueillit-elle le capitaine Harlock à sa descente du cockpit.
— À condition de voir quelque chose, ce qui n'a pas été le cas, rétorqua-t-il avec un demi-sourire moqueur. Tu devrais investir dans du matériel plus récent, sorcière.
Sérhà roula des yeux. Certes. Mais les radars hi-tech ne poussaient pas dans les arbres, et les fonds dont elle disposait en tant que commandant du Hau Maiangi suffisaient à peine pour entretenir ceux qu'elle possédait.
— Fin d'alerte ! lança-t-elle aux soldates sur le qui-vive en lisière de forêt.
Harlock ne semblait pas belliqueux. Harlock n'était pas belliqueux. Elle le savait. C'était ainsi.
— Tu veux quoi, hangareka ?
Il agita la main avec désinvolture, mais son sourire s'élargit. Et sa prunelle noisette étincelait d'enthousiasme, ce qui était de très mauvais augure.
— Tu pourrais me prêter un de tes camouflages, là… Le truc pour être Illyana ?
Elle cilla. Quoi ?
— Illyana, répéta-t-il obligeamment. J'ai, euh… eu une idée.
Ah. Harlock bascula le poids de son corps d'un pied sur l'autre. Ses ondes mentales étaient un fouillis innommable comme d'habitude, mais Sérhà y décela des vaguelettes à la fois excitées et un peu anxieuses. Cela présageait du pire quant à la stupidité de son « idée », estima-t-elle.
Eût-elle été une Sylvidre irréprochable, elle aurait déjà renvoyé Harlock au diable. Néanmoins… elle passa machinalement les doigts dans ses cheveux à jamais courts. Elle avait perdu une partie de sa psyché végétale à cause de lui ; en échange elle avait récolté de la curiosité humaine, et elle ne parvenait pas à définir cette anomalie autrement que « grâce à lui ».
Elle singea de la main le même geste désinvolte qu'il avait fait, comme si elle voulait lui signifier que sa présence n'avait que peu d'importance pour elle. C'était un mensonge, évidemment. Il le savait sans aucun doute.
Elle croisa les bras et calcula son sourire pour qu'il ne soit pas trop franc. La curiosité humaine était un don. La curiosité humaine était un fléau.
— Très bien, hangareka. Explique-moi.
—
Plus tard, tandis qu'elle vérifiait les calculs de navigation qui mèneraient le Hau Maiangi jusqu'à Heavy Melder, elle se demanda à haute voix ce qui l'avait amenée à accepter la proposition du capitaine de l'Arcadia aussi vite.
— Tu ne sais rien refuser à Harlock, répondit Loönya.
Son second n'avait pas cherché à la faire changer d'avis, mais sa mine renfrognée valait toutes les tirades. Loönya désapprouvait les excentricités « uniquement bonnes pour les humains, kapene » de sa commandante.
— … et tu aurais pu le laisser se débrouiller seul, ajouta-t-elle.
Sérhà grimaça. Oui. Mais non.
— Il n'a pas les compétences d'infra-conscience nécessaires pour gérer un camcod en autonome, rétorqua-t-elle. Et il est dangereusement psy-instable, il nous l'a déjà montré plusieurs fois. Je l'accompagne pour éviter une catastrophe psychique qu'il déclencherait sans le vouloir et qui serait imputée aux Sylvidres par ricochet.
Enfin, très honnêtement, elle l'accompagnait surtout parce qu'elle en avait très très très envie. La curiosité humaine, hein…
L'argumentation ne convainquit Loönya qu'à moitié.
— Tu l'accompagnes parce qu'il s'agit d'Harlock, kapene.
Le ton était sarcastique. Sérhà protesta pour la forme. Elle l'accompagnait parce qu'il ne pouvait en être autrement.
— Tu nous suivras en mode furtif et en prenant garde à rester hors de portée des couvertures radars. On va pénétrer en plein cœur des Planètes Centrales, donc fais particulièrement attention à leur réseau de sémaphores spatiaux.
— Si les amirales de l'état-major impérial l'apprennent, on risque la cour martiale, kapene.
Si qui que ce soit l'apprenait, elles risquaient la crise diplomatique, songea Sérhà. Il fut un temps où elle aurait été horrifiée ne serait-ce que d'envisager une manœuvre aussi clairement contraire à tous les ordres qu'elle avait reçus.
Puis elle avait croisé le chemin d'Harlock. Harlock apportait une vision plus… « philosophique » du respect de l'ordre établi.
Elle haussa les épaules.
— Raison de plus pour ne pas être contre-détecté, trancha-t-elle. Je te fais confiance.
—
Elle retrouva Harlock dans un bar miteux en bordure de l'astroport principal d'Heavy Melder. Il était seul.
— Explique-moi mieux, le salua-t-elle en s'asseyant face à lui. Qu'est-ce qui vaut les risques que tu es prêt à prendre ?
Il secoua la tête.
— Pas ici, répondit-il. Trop d'oreilles indiscrètes. Derrière il y a des salles plus tranquilles qu'on peut insonoriser. Mais on attend encore quelqu'un.
Harlock se renfonça sur sa chaise, se servit une dose généreuse de la bouteille déjà bien entamée posée à sa table, lui proposa un verre. Elle déclina. Il n'insista pas.
— Tu as amené tout ce qu'il faut ? demanda-t-il.
Oui. Sérhà tapota du doigt sur le sac qu'elle portait en bandoulière. Harlock opina en silence, puis son regard se porta vers l'entrée du bar et son expression s'éclaira.
— Ah. Le voilà.
Sérhà ne se retourna pas. Elle n'était pas familière des négociations entre hors-la-loi, mais le bon sens exigeait un minimum de discrétion et d'impassibilité.
D'autant que bon… elle était sylvidre, et elle doutait qu'un pirate lambda l'accueille avec chaleur.
Le nouvel arrivant n'était toutefois pas « un pirate lambda ».
— J'apprécierais que tu m'oublies quand tu manigances des plans foireux, espèce de maudit pirate, siffla-t-il à peine attablé.
Puis il cilla lorsqu'il s'aperçut de la présence de Sérhà.
— Mais ? Qu'est-ce que vous faites là, vous ?
Sérhà étira ses lèvres sans dévoiler ses dents. Elle aurait dû deviner, s'amusa-t-elle in petto. Qui de mieux placé qu'un officier fédéral pour conduire Harlock sur les planètes les plus sécurisées de l'Union Fédérale ?
— J'attends que notre, hem, ami commun nous dévoile plus précisément ses plans, amiral, répondit-elle.
Ce n'était pas la première fois qu'elle croisait le chemin de l'amiral Warrius Zero. Le commandant de la Flotte Fédérale s'était démené pour apaiser la crise qui avait secoué la colonie sylvidre de Faré Oko quelques mois auparavant. Son investissement avait compté. Sérhà lui en était reconnaissante.
Elle ne s'était toutefois pas attendue à revoir le militaire aussi vite.
— Oui eh bien je crains le pire, grogna celui-ci. Et que vous soyez là ne contribue pas à me rassurer.
De l'autre côté de la table, Harlock se redressa avec une moue faussement peinée et un éclair ironique au coin de l'œil.
— Ça m'attriste que tu penses ça, Warrius. Moi qui ai pris toutes les précautions pour ne pas te compromettre !
Zero repoussa les simagrées du pirate d'un « grmpf » et tenta de surjouer (très mal d'ailleurs) l'exaspération.
— Je suis pressé, foutu pirate. Sois bref. Et convaincant.
— Avec plaisir, Warrius.
Le regard d'Harlock avait retrouvé tout son sérieux.
— … mais pas ici, conclut-il. Suivez-moi.
—
Il leur expliqua. Zero tempêta comme il se devait, néanmoins il admit somme toute assez rapidement que « l'idée » était certes stupide, mais cohérente et en réalité plutôt prudente au regard de la propension naturelle d'Harlock à faire exploser ce qu'il croisait.
Sérhà ne pouvait s'empêcher de trouver tout ceci un peu suspect.
— Alors si je récapitule, énonçait Zero. Tu as eu vent des traités commerciaux que le Sénat de Coscurant vient de ratifier. Tu n'as pas réussi à hacker la partie classifiée traitant du volet « industrie de défense ». Tu as donc l'intention d'aller chercher ça sur place. Correct ?
— Correct, lâcha Harlock.
À nouveau, Sérhà ne put s'empêcher de trouver la réponse un peu suspecte. L'aura psychique d'Harlock se tordait toujours dans tous les sens (mais ça c'était normal, cet insupportable humain psy-déficient ne tenait pas en place), toutefois elle sentait derrière les barrières mal dressées que le pirate n'avait pas tout dit.
— Et j'ai l'intention de procéder discrètement, poursuivit-il. Si je veux intercepter les convois qui font du transfert de technologie sensible, la première chose à laquelle il faut que je m'attache c'est que personne n'apprenne que je sais par où ils passent.
Ça se tenait. Mais il ne disait pas tout, c'était très net.
Elle croisa son regard. Il ne broncha pas. Elle enchaîna avec un coup de sonde télépathique qui se heurta à un mur, puis il y eut une sorte de… trille discordante qu'elle ne déchiffra pas mais qui donnait à penser qu'Harlock tentait de converser par infra-conscience. Le résultat était pathétique.
Elle lui toucha la main. « Tu es nul, hangareka, » transmit-elle. Il tressaillit.
Warrius Zero n'avait rien remarqué.
— … d'où le camouflage, termina Harlock avec un effort visible pour maîtriser ses harmoniques mentales. Sérhà est là pour, euh, vérifier que tout se déroule bien pendant la mise en place.
Elle opina, baissa ses cils, s'amusa du trouble de Zero. Les humains sont tous les mêmes… L'officier fédéral se reprit néanmoins dans l'instant. Il fixa Harlock. Il la fixa.
— Je ne te couvrirai pas si quoi que ce soit se passe de travers, et je ne couvrirai pas l'Empire Sylvidre si quoi que ce soit se passe de travers, insista-t-il.
Sérhà acquiesça.
— Le risque est pris en compte, amiral.
La cour martiale, comme l'avait déjà avertie Loönya. C'était démesuré. C'était irrationnel. Mais c'était Harlock.
—
Ils convinrent de gagner le Karyu avec le camouflage déjà activé. Zero les devança. Harlock et elle s'arrêtèrent dans un hangar inusité en bordure des docks pour « faire l'échange ».
— Je t'ai apporté des vêtements sylvidres, dit-elle. À ta taille, normalement.
… Sauf pour les jambes, constata-t-elle avec une moue contrariée. L'ourlet tombait légèrement au-dessus des chevilles alors qu'il aurait dû frôler le talon. Oroke, elle avait pourtant fait couper ce pantalon très long !
— Il est un peu court, non ? fit Harlock.
Humpf.
— Ça ne se verra pas sous camouflage, répliqua-t-elle.
Elle résista à l'envie de le taquiner sur le fait qu'il s'était mis en caleçon devant elle pour s'habiller. Elle résista à l'envie de mentionner qu'elle le trouvait plus à son avantage vêtu d'une blouse bleu-vert et d'un pantalon évasé que lorsqu'il arborait armes, semi-armure et Jolly Rogers ostensibles. Peut-être plus tard, se promit-elle.
Elle pinça les lèvres.
— Voilà. Ton camcod, le leurre, et la même chose pour moi.
Il leva un sourcil perplexe.
— Pour toi ?
— Tu utilises ma technologie pour que personne ne remonte jusqu'à toi, mais tant qu'à faire je vais aussi m'assurer que personne ne remonte jusqu'à moi, hangareka.
Elle s'équipa rapidement, vérifia qu'Harlock n'avait pas enfilé son harnais à l'envers (si).
— En plus je sais m'en servir, contrairement à toi, persifla-t-elle.
Harlock fit « pfeuh ».
Lorsque son camouflage s'enclencha, Sérhà ajusta ses perceptions à son enveloppe corporelle projetée, musela la vague de tristesse qui l'envahit lorsqu'elle fit jouer ses doigts dans l'interminable chevelure vert d'eau psy-générée, puis testa le bon fonctionnement du leurre sub-astral. La couverture restait sommaire et ne tromperait pas un télépathe de haut niveau, mais cela suffirait pour un équipage de la Flotte Fédérale et une poignée de sénateurs séniles.
Elle se tourna ensuite vers Harlock.
— À toi.
Le pirate ne put retenir un mouvement instinctif de recul. Ses muscles se contractèrent, il jura entre ses dents à l'activation du camcod, et il vacilla au moment où le leurre se mit en marche. Sérhà lui tendit une main secourable pour le soutenir. Il la dédaigna.
— Je, euh… Sérhà ?
Il déglutit, tira nerveusement sur les pans de sa blouse, battit des bras comme s'il cherchait son équilibre (ce qui était d'ailleurs sûrement le cas). Illyana était plus petite qu'Harlock mais plus grande qu'elle, très grande pour une Sylvidre, et la gaucherie de ses mouvements lui donnait des airs de mauvaise herbe trop vite poussée. Sérhà lui laissa quelques secondes pour s'ajuster. Il y parvint tant bien que mal.
— Sur le Karyu je serai Anassara, précisa-t-elle.
Il cilla, repoussa une longue mèche sombre derrière son oreille.
— Oui je… sais.
Malgré des tressautements d'aura immaîtrisés qui laissaient transparaître de l'affolement animal, il s'adaptait bien aux psy-exigences sylvidres. Mieux que n'importe quel humain, Sérhà en était certaine. C'était toujours surprenant d'en être témoin.
— Souvenir implanté, expliqua-t-elle. Ça fait partie du leurre et c'est là pour t'aider. Par ailleurs, j'ai choisi un nom avec une consonance proche du mien de manière à ce que ça passe pour un diminutif, si jamais tu te trompes.
— J'me tromperai pas, se vexa-t-il.
Elle appuya son index entre les deux seins d'Illyana avec une mimique narquoise. Il recula.
— Mentalement tu auras beaucoup à gérer, et surtout tu vas devoir supporter le camouflage plus longtemps que la dernière fois, hangareka. Je prédis confusion et lapsus, c'est inévitable.
Il croisa les bras, buté.
— Non, répéta-t-il. J'me tromperai pas.
Bien sûr que si. Quoi que… Elle pencha la tête de côté, plissa les yeux. Il s'adaptait bien, c'était vrai. Et il la surprenait toujours.
Elle lui sourit. Elle verrait.
—
La coupée du Karyu était gardée par un planton qui avait de toute évidence été prévenu de leur arrivée.
— L'amiral vous attend dans son bureau, mesdames. Le sergent va vous conduire.
Sérhà inclina la tête en remerciement, tout en se réjouissant intérieurement qu'Harlock ne prononce pas une idiotie du genre « ça va, je connais le chemin ».
Elle lui lança un coup d'œil en coin. Son regard restait braqué droit devant lui, son teint était cireux et sa mâchoire serrée, mais il réussit tout de même à redresser le menton d'un air bravache lorsqu'il s'aperçut qu'elle l'observait. Sérhà lui épargna une pique télépathique – cet imbécile têtu galérait déjà suffisamment pour qu'elle en rajoute.
— Les envoyées sylvidres, amiral, annonça leur guide avant de les faire entrer dans les quartiers de Warrius Zero et de s'éclipser.
Le bureau de l'officier fédéral était fonctionnel et sans fioriture. Sérhà nota le cadre d'une holo-photo éteinte sur une étagère, un sabre de cérémonie accroché à un mur, mais hormis cela la pièce était grise, impersonnelle et in fine relativement peu engageante.
Son occupant s'appliqua à garder une expression aussi neutre que la chaise sur laquelle il était assis alors que le soubresaut qu'avait eu son aura indiquait clairement le contraire, tandis qu'en face Harlock tentait une pose fière et rebelle alors que bon… avec la nécessaire acclimatation au leurre il devait surtout avoir envie de vomir.
— Montrez-nous nos chambres et un endroit où nous pourrons prendre nos repas à l'écart de l'équipage, amiral, commença Sérhà. Plus nous limiterons les interactions et moins…
— Pour les repas ce sera le mess des officiers, coupa Zero. Ils savent déjà que j'ai accepté d'embarquer un binôme de diplomates sylvidres pour une mission de négociation avec le Sénat de Coscurant. S'ils ne vous voient jamais, là ce serait suspect.
— Tu n'as pas peur qu'ils succombent au redoutable pouvoir séducteur sylvidre, Warrius ? intervint Harlock avec un sourire en coin. Tu ne crains pas que tes officiers ne nous divulguent tous les secrets du Karyu quand on le leur demandera ?
Un tic nerveux tordit brièvement la bouche de l'amiral, qui rougit de façon visible lorsqu'Harlock lui lança une œillade mutine. Sérhà admira la performance. Illyana ne possédait pas le bagage génétique pour diffuser les phéromones végétales qui faisaient si facilement chavirer le cœur des humains, cependant il était évident qu'elle provoquait chez Zero une réaction émotionnelle disproportionnée.
L'officier rougit davantage tandis qu'Harlock posait ses deux mains sur le bureau et se penchait vers lui, ferma les yeux, inspira, se leva enfin comme si s'éloigner éloignerait la tentation.
— Alors déjà, vil succube, vu le temps que tu as passé ici autrefois je pense que tu n'as rien à apprendre du Karyu, et ensuite pour vous ce sera « amiral », Dame Illyana. Je ne permettrai aucune familiarité, ni avec mon équipage, ni avec moi.
Harlock reprit une pose moins suggestive, mais ses prunelles n'avaient pas abandonné leur éclat malicieux.
— Pff t'es pas drôle, Warrius.
L'amiral eut le bon sens de ne pas renchérir (une longue carrière à traiter avec le pirate, à n'en pas douter), et les poussa plutôt vers la sortie.
— Les deux cabines visiteur là-bas sont libres, déclara-t-il en désignant une coursive d'un geste vague de la main. Et pour le chemin du mess je considère que c'est bon, hmm ?
Puis il conclut par un « Marina m'attend en passerelle » avant de les planter sur place.
— Il le prend mieux que je ne l'aurais cru, lâcha Harlock avec (mais Sérhà l'imaginait peut-être) un ton de voix légèrement déçu. Va falloir que je le travaille au corps si je veux le faire craquer…
— Concentre-toi sur ta mission au lieu de dire des bêtises, hangareka, le réprimanda Sérhà.
Mais elle se demanda soudain si Harlock n'avait pas choisi le mode opératoire de ladite mission dans le seul but d'embêter le très sérieux amiral Zero.
—
La traversée depuis Heavy Melder jusque Coscurant ne comportait pas de difficulté particulière, à plus forte raison pour un croiseur stellaire tel que le Karyu. Bien que dépourvus de toute valeur opérationnelle, les jours suivants furent malgré tout… intéressants.
— Dame Anassara, pouvez-vous dire à, euh… Enfin… Pouvez-vous lui dire ?
Point un : tout le monde semblait avoir décrété qu'elle était la supérieure d'Illyana. Une déduction logique : elle apparaissait plus posée, plus responsable, plus mature, tandis qu'Illyana était… Eh bien, Illyana était Harlock, hein… Irrévérencieuse, rétive à l'autorité, cash dans ses opinions et globalement insupportable. Sérhà aurait parié que le capitaine pirate râlerait d'être ainsi relégué au rang de subordonné, mais il était trop occupé à se rendre invivable auprès de chaque personne qu'il rencontrait. Et puis quoi qu'il en dise le leurre le perturbait, aussi. Il l'avait déjà appelée Sérhà en public deux fois.
— Je m'en occupe… Illyana ? La synthèse du dossier que j'avais demandée pour ce matin est-elle prête ?
Point deux : Warrius Zero n'avait a priori pas vendu la mèche… en totalité. En revanche, l'état-major du Karyu avait rapidement établi que leur présence avait un rapport avec Harlock – et même si personne n'avait encore réussi à complètement cerner les tenants et aboutissants de la situation, il fallait bien admettre que pour qui avait l'habitude de côtoyer le pirate, une bonne partie du comportement d'Illyana était celui d'Harlock (et, non, il ne faisait aucun effort pour le dissimuler).
Au résultat, les conversations lors des repas tournaient bizarrement autour du pot, les allusions passaient bien au-dessus de la tête d'Illyana qui alternait les postures de Sylvidre séductrice et de pirate rebelle célèbre sans aucun scrupule, et Sérhà louvoyait en permanence entre les questions insidieuses et les regards perplexes. Elle soupçonnait le commandant Marina Oki d'être au courant.
— On a déjà regardé ce dossier hier, grogna Harlock pendant que Sérhà le ramenait vers leurs quartiers. Crois-moi, on n'a pas besoin de connaître chaque détail de chaque article de loi pondu par ces foutus sénateurs !
— Ça te servira si tu veux avoir une conversation crédible avec l'un d'entre eux, hangareka.
— Mais j'ai pas l'intention de discuter, figure-toi !
Mouais.
Point trois : il était temps qu'ils arrivent. Un Harlock en mode normal n'était déjà pas facile à vivre au quotidien, mais un Harlock qui jonglait plus ou moins habilement avec une personnalité sylvidre implantée était pire.
Le pirate prenait en outre un malin plaisir à flirter éhonteusement avec Warrius Zero, et euhm… Enfin bref, Sérhà ne voulait pas le savoir, mais elle était à peu près sûre qu'il n'avait pas dormi dans son lit toutes les nuits.
Elle grimaça. Elle ne voulait rien savoir.
—
L'amiral les convoqua avant même que le Karyu n'ait fini sa manœuvre pour se placer dans l'orbite de Coscurant.
— Je dois descendre faire mon rapport au commandement local de la Flotte, annonça-t-il. Vous pouvez vous joindre à moi, je vous déposerai au passage.
— Ce n'est pas prévu que tu nous accompagnes, Warrius, objecta Harlock.
Zero exhala un petit reniflement agacé.
— Je ne t'accompagne pas, je considère que ta collègue végétale suffira pour te surveiller. Et estime-toi heureux que je te propose un taxi, j'aurais pu te laisser rejoindre le Sénat par tes propres moyens.
La menace implicite n'eut toutefois aucun effet sur Harlock.
— Ben j'sais où tu ranges tes navettes, hein… J'en aurais volé une.
Sérhà possédait heureusement assez de self-control pour ne pas rire. Warrius Zero, lui, donna l'air de s'être attendu à la réponse. Probablement pour ça qu'il avait offert de les conduire, d'ailleurs.
Il les largua sur l'héliport du Sénat.
— Je reviens dans quatre heures. Ça te suffit, mademoiselle Illyana ?
— Sans problème, Warrius.
Quatre heures c'était même très large pour un hacking de données, calcula Sérhà. À nouveau, elle s'interrogea sur la mission et sur ce qu'Harlock n'en avait pas dit. C'était beaucoup de planification compliquée et beaucoup de risques pour un « simple » hacking ; il y avait autre chose, c'était évident.
Un jeune homme dégingandé les aborda avant qu'elle ne puisse intimer à Harlock de se mettre à table.
— Madame… Illyana ? demanda-t-il en consultant sa tablette. Je suis l'assistant du directeur de la bibliothèque historique du Sénat, c'est un honneur d'accueillir des consœurs sylvidres en ces murs !
— Vos archives de la Grande Diaspora sont une mine d'informations pour notre mémoire de recherche, répondit Harlock. Vous remercierez tout particulièrement votre directeur de nous avoir autorisé l'accès à votre salle de consultation.
Voyez-vous ça… Harlock savait se montrer tout à fait poli et civilisé, quand il s'en donnait la peine !
Sérhà profita de la courte attente au poste de contrôle (l'assistant du directeur disposait d'un passe-droit pour les visiteurs, apparemment) pour formuler un sarcasme mental assez simple pour que le pirate puisse le comprendre, puis occupa le trajet du hall d'accès vers la bibliothèque à transmettre le tout par télépathie. Elle dut s'y reprendre à quatre fois (il était vraiment nul), mais il finit par froncer les sourcils, lui lança un regard perdu, comprit, étrécit les yeux et haussa les épaules avec dédain.
Elle n'ouvrit la bouche que quand ils furent seuls dans un des innombrables box de consultation de la salle des archives du Sénat.
— On n'était pas censé être missionné par une ambassade, ou quelque chose d'équivalent ?
— On se méfie moins des historiens que des diplomates, répondit Harlock. Et quand on baratine bien les érudits qui gardent les murs, les formalités d'accès sont beaucoup plus laxistes.
Pas faux.
Harlock se renversa sur sa chaise, étira ses bras au-dessus de sa tête, puis sortit un petit boîtier noir de la sacoche qu'il avait emportée avec lui.
— … mais avant toute chose, on va commencer par faire des recherches sur la Grande Diaspora, puisque c'est pour ça qu'on est là…
Le boîtier s'avéra être une micro-IA, qu'Harlock connecta par induction et qui débuta aussitôt une série de requêtes génériques dans la base de données – mais à un rythme plus lent qu'une IA standard, comme si un humain (ou une Sylvidre, en l'occurrence) lui dictait en direct ses consignes.
— Tu peux rester faire des recherches aussi si tu ne veux pas être mêlée à la suite, ajouta Harlock.
Après avoir enduré le voyage, son aura erratique et son horrible caractère jusqu'ici ? Hors de question !
Les yeux d'Harlock pétillèrent lorsqu'elle se leva pour le suivre.
Il savait où aller, et la fréquentation anémique de la salle des archives lui facilita la tâche. Ils slalomèrent donc habilement entre les box, longèrent des rayonnages cyclopéens, et aboutirent enfin à une porte discrète au fin fond d'une pièce enclavée.
— L'avantage non négligeable de tout ceci, badina Harlock tandis qu'il extrayait un cylindre chromé de sa poche et le plaquait sur la serrure, c'est que la bibliothèque du Sénat jouxte leur salle des serveurs.
— Oh. Et l'intrusion ne va pas être détectée ?
— Pas ici, c'est la partie technique pour le fonctionnement de routine. Les données sécurisées sont stockées plus au centre.
La porte s'ouvrit avec un « clic » étouffé. Entretemps, Harlock avait sorti un autre gadget de son sac, avait déployé son antenne et l'avait allumé. L'objet émit un « blzrt » éraillé. Sérhà leva un sourcil.
— Brouillage, l'informa Harlock. Les caméras ne nous verront pas.
Le camcod possédait la même fonctionnalité, mais elle lui laissa la main. Il maîtrisait sa technologie mieux que la sienne, après tout – et, pirate insupportable ou non, il restait expert dans son domaine.
Il progressa vite (il avait clairement bossé les plans des lieux à fond). Il possédait du matériel performant (l'Arcadia se maintenait à l'évidence à la pointe des innovations malgré l'ostracisme dû à son statut de pirate). Et il…
— Ça ce n'est pas une puce d'extraction de données, hangareka.
Le sourire d'Harlock était en tous points identique à celui d'un félin prêt à bondir sur sa proie.
— Un déplacement comme celui-ci, ça s'optimise, répondit-il.
C'était un étui oblong d'une quinzaine de centimètres, avec des renforts de plexiblindage. Il contenait huit mines-bouton – détonation plasma, au vu du design. Suffisant pour vaporiser toute la salle.
— Tu ne venais pas chercher des infos, pirate ?
Harlock haussa les épaules, pointa le serveur qu'il venait de bidouiller et le cube de cristal posé sur son capot.
— L'extraction est en cours. Pour le reste…
Il positionna les charges sur différents racks de serveurs, les espaçant de deux à trois mètres les unes des autres, et hocha la tête d'un air satisfait.
— Ça devrait faire l'affaire.
— Tu es au courant qu'ils doivent avoir des backups ailleurs, hangareka ?
L'expression d'Harlock s'assombrit.
— Le problème n'est pas là. Toi et moi on sait ce qui va se passer si les Planètes Centrales commencent à s'intéresser à la Bordure Extérieure. Ce traité ouvre la voie à d'autres, à de la coopération militaire, à des concessions de colonisation réglementée, une police plus rigide, une uniformisation des procédures et un… lissage des profils atypiques.
Il soupira, tourna entre ses mains la télécommande de mise à feu sans vraiment la regarder.
— Le but c'est de recentrer leurs priorités sur des problématiques de politique intérieure, tu vois ? S'ils peuvent oublier la Bordure, même temporairement… Ce n'est pas forcément très bien fréquenté, là-bas, mais les gens y construisent encore leur vie comme bon leur semble…
Pourquoi n'était-elle pas étonnée ? Il y avait des tonalités résignées dans la voix d'Harlock – un serveur qui crame ne changerait pas grand-chose, il le savait très bien – mais par-dessous elle discerna les rémanences de l'idéalisme naïf et inébranlable qui avait dû l'habiter dans sa jeunesse.
L'espace d'un instant, elle se dit qu'elle aurait aimé l'avoir connu à cette époque. Elle songea que Warrius Zero avait, lui, probablement eu cette chance. Elle le jalousa pour ça. Un peu.
Elle effleura les mèches indisciplinées d'Illyana du bout des doigts, depuis le bord de l'oreille jusqu'à leur extrémité, se demanda si elle aurait osé faire de même sans le camcod. Oui.
— Ce n'est pas… orthodoxe, capitaine.
— Je suis un pirate, Sérhà.
Un pirate avec des rêves écornés, mais des rêves malgré tout.
—
Il leur restait du temps pour leurs recherches historiques sur la Grande Diaspora. L'IA avait bien travaillé, mais Sérhà insista pour interroger l'assistant du directeur. Le jeune homme, comme tous les passionnés, fut ravi d'avoir un public intéressé et leur fournit un exposé enthousiaste, des références à foison et une visite personnelle des cabinets privés de la bibliothèque – ainsi qu'un excellent alibi.
Quatre heures. L'amiral Zero fut ponctuel à la minute près.
— Tout s'est bien passé ? leur lança-t-il depuis l'avant de la navette.
— Ouaip, fit Harlock.
Le pirate donna l'impression de se retenir d'ajouter autre chose, sourit dans le vide, et sortit de sa poche la commande de mise à feu des mines. À l'avant, Zero reprit la parole sans se retourner.
— En tout cas je te félicite de n'avoir rien fait exploser, pour une fois !
Silence.
Seconde suspendue.
Harlock regarda Warrius Zero.
Il la regarda.
Elle regarda la télécommande dans sa main. « Tu es infréquentable, hangareka. » La mimique qu'elle reçut en retour n'était pas contrite du tout.
Il exerça une légère pression du pouce.
La commande fit « bip ».
