PART 2 : REALITY
Elle ouvrit lentement les yeux, et relâcha immédiatement la pression que sa main exerçait sur les draps froissés. La place à côté d'elle était vide, et il lui fallut quelques secondes pour revenir à elle et comprendre ce qui venait de se passer. Encore haletante, elle fut instantanément envahie par un immense sentiment de culpabilité. Elle attrapa le mot placé à côté de son oreiller : Ricardo avait apparemment dû se rendre très tôt au commissariat. Elle rendit grâce au Ciel qu'il n'ait pas été présent à ses côtés à son réveil, car elle aurait eu bien du mal à expliquer l'état dans lequel elle était, et encore moins pourquoi elle murmurait le prénom de son frère dans son sommeil avec autant de ferveur.
Soulagée par l'absence de son fiancé, elle laissa sa tête retomber sur l'oreiller. Antonio… Ce rêve pour le moins inattendu venait de la prendre complètement par surprise. Tout avait semblé si réel… Elle ferma les yeux et sentit une larme couler le long de sa joue, qu'elle effaça aussi vite que possible. Elle se leva instantanément. Des rêves, c'était bien tout ce qu'elle pouvait avoir. Il ne serait jamais sien. L'explosion et l'amour qu'ils avaient fait sous les décombres faisaient partie du passé, il avait été assez clair sur la question, alors à quoi bon gaspiller des rêves à son sujet ?
Elle se dirigea vers la salle de bains, de plus en plus tentée par l'idée d'une douche froide pour calmer son corps et son cœur, quand elle entendit deux coups secs frappés à la porte. Elle poussa un soupir, arrangea un peu les draps et ses cheveux comme pour camoufler les traces d'un rêve déjà lointain, mais qui transpirait encore à travers tous les pores de sa peau. Elle finit par ouvrir la porte pour tomber sur... Lui. Décidément. Si quelqu'un là-haut avait décidé de lui jouer un mauvais tour, c'était plutôt réussi.
- Antonio… Qu'est-ce que tu fais ici ? demanda-t-elle, complètement déstabilisée.
Vêtu d'un simple jean et d'un t-shirt blanc, il se tenait là, les bras ballants, mais toujours aussi irrésistible. Gênée par son rêve encore trop vif dans son esprit, elle détourna rapidement le regard avant de sentir ses joues rosir.
- Est-ce que Ricardo est là ? marmonna-t-il.
- Non, tu l'as raté… Il a dû partir tôt ce matin.
Visiblement tout aussi embarrassé de surprendre Gabi au saut du lit, ne portant rien d'autre qu'une nuisette et un peignoir à peine refermé, Antonio fit mine de rebrousser chemin.
- Ce n'est pas grave, il tenait absolument à ce que je lui rende ça, dit-il en montrant un livre. Mais j'imagine que ça devra attendre.
- Tu peux toujours le lui déposer ici, répondit-elle, regrettant ses paroles une seconde après les avoir prononcées.
Qu'est-ce qui lui prenait ?!
- Tu es sûre ?
- Oui, bien sûr.
Elle s'effaça pour le laisser entrer, comme si son corps et sa bouche ne répondaient plus du tout aux ordres que lui assénait son cerveau. Il se gratta la tête et entra, posa le livre sur la table et se retourna pour la regarder. Il sentit un malaise, mais n'avait aucune idée de son origine. Est-ce que ça venait de sa présence, ou est-ce que Gabi avait besoin de se confier ?
- Gabi… Est-ce que ça va ? se risqua-t-il à demander.
- Oui, oui… Pourquoi ?
- Je ne sais pas… J'ai l'impression que quelque chose ne va pas.
- Eh bien, tu te trompes, lâcha-t-elle.
Déstabilisé, il regarda ses pieds le porter à nouveau vers la porte.
- Bon, eh bien… Je vais y aller, souffla-t-il sans la regarder.
Elle l'observa s'éloigner, et, déjà, le vide provoqué par l'idée de son absence lui devint insupportable. Elle se sentait à bout, sur le point de craquer. Elle essaya de se ressaisir avant de le rappeler.
- Antonio, attends…
Il s'arrêta net, sans pour autant se retourner.
- Je suis désolée… C'est juste que… J'ai passé une nuit… compliquée, c'est tout.
- Tu as eu du mal à trouver le sommeil, c'est ça ? demanda-t-il en se retournant, soulagé qu'elle s'ouvre finalement à lui.
L'obstination qu'il avait à se soucier d'elle ne l'aidait en rien.
- Ce n'est pas vraiment ça… murmura-t-elle. C'est juste que… Je ne sais pas. J'ai beaucoup de choses en tête.
Elle poussa un profond soupir et s'éloigna en se passant les mains sur le visage, visiblement dépassée.
- Gabi… Qu'est-ce qui ne va pas ? Tu sais que tu peux tout me dire…
"Oh non, Antonio, non… Je ne peux pas tout te dire" pensa-t-elle avec ferveur. Au lieu de ça, elle répondit :
- Tu sais très bien que ce n'est pas vrai, dit-elle en lui tournant le dos.
- Qu'est-ce que tu veux dire ? demanda-t-il en s'approchant d'elle, un sourcil relevé.
-On ne peut pas tout se dire. Il y a… Il y a des sujets que l'on ne peut pas ou plus aborder.
La fin de sa phrase avait été lâchée comme un murmure, et, pourtant, elle avait eu l'effet d'une bombe. Gabi regretta instantanément de l'avoir prononcée. Ou pas. Elle n'était plus sûre de rien. La seule chose dont elle était certaine, c'était que son cerveau n'était plus aux commandes. Après un silence, elle reprit ses esprits :
- Excuse-moi, Antonio. Je n'aurais pas dû dire ça. Je suis… Je suis désolée. Ricardo est au commissariat. Si c'est urgent pour le livre, tu peux toujours le trouver là-bas pour le lui rendre, je pense.
Elle sentit alors une main sur son épaule, qui l'invitait à se retourner. Elle était bien incapable de lui résister, mais elle savait pertinemment qu'elle nageait en eaux troubles. Et il le savait aussi, alors pourquoi diable persistait-il à la suivre dans cette chute vertigineuse ?
- Gabi… Gabi, regarde-moi s'il te plaît, murmura-t-il.
- Je… Je ne peux pas. Pas maintenant. Va-t-en, je t'en prie…
- S'il te plaît…
Alors, elle se retourna, et planta ses yeux embués de larmes dans les siens. Elle était à cran, incapable de faire semblant, et fatiguée de mentir à tout le monde. Plus que tout, elle était fatiguée de se mentir à elle-même. Alors, sans avoir à ouvrir la bouche, elle le laissa lire dans ses yeux tout ce qu'elle voulait lui dire. Il ravala sa salive en la regardant intensément, percevant instantanément la nature de ses tourments, qui n'étaient pas si loin de ressembler aux siens. Il saisit doucement son visage d'une main et caressa lentement sa joue avec son pouce.
- Oh, Gabi…
Il n'en fallut pas plus à la jeune femme pour se jeter dans ses bras et coller sa bouche contre la sienne, les joues mouillées par les larmes. Elle s'agrippa à lui comme un naufragé le ferait à une bouée de sauvetage, refusant de le laisser partir. Mais, à sa grande surprise, il ne se débattit pas. Au contraire, il encercla tendrement son visage de ses mains et lui rendit son baiser, avec toute l'intensité qu'il pouvait s'autoriser. Immédiatement apaisée par ce contact, elle sentit ses muscles se relâcher doucement, lui permettant de reprendre ses esprits. Elle finit par quitter à regret les lèvres d'Antonio, revenant enfin, et à regret, à la réalité.
