Thème 44 : Idyllique ou pas ?
Voilà deux images de paysage idyllique, un à la montagne et un à la mer, mais sont-ce de vrais paysages ? Votre personnage est-il bien dans un de ces lieux ou est-ce seulement un mirage ? Un rêve ? Une dernière vision avant quelque chose de plus tragique ? À vous de choisir !
500 mots minimum.
Inspiré par une vieille fanfic que j'ai lue sur AO3, où le héros dit à Célestelle d'aller voir ailleurs s'il y est et que Corvus n'a qu'à réparer tout seul les dégâts qu'il a causés, s'il veut tant faire pénitence.
Daisy sortit cet après-midi-là pour aller se promener.
On était au mois de Mai. Le mois idéal pour aller faire un tour, puisque c'était la saison du radoucissement de la météo et de l'épanouissement total de toutes les fleurs qui poussaient sur cette montagne. M ais le fait était que cette période de l'année n'était pas différente des autres, à l'endroit où vivait l'ancienne Célestellienne. Il faisait toujours beau sur cette montagne, les grands champs qui s'étendaient au pied de son chalet étaient toujours en fleurs. Elle pouvait voir, à toutes heures de l'année, ces parterres de lavandes sauvages qui tapissaient le sol entre ces buissons et ces primevères, et le chemin tracé sur deux sillons parallèles par des bouquets de jonquilles.
Daisy était arrivée là en marchant droit devant elle, il y avait quelques années, après sa victoire contre Corvus et le sauvetage de l'Humanité. Elle était lasse, blessée, fatiguée, pleine de terre et de poussière et les bracelets de perles qu'elle portait au front et aux poignets ne suffisaient pas à redonner de l'éclat à sa silhouette chancelante.
La déesse Célestelle avait osé la déposséder de tout ce qu'elle avait, après les efforts auxquels elle avait tant consentis pour protéger les mortels. Elle avait traversé le monde en passant par les déserts brûlants, les océans pleins de monstres, les prairies en fleurs et les volcans éteints, les lacs de montagne et les villes de toutes les tailles et de toutes les couleurs. Elle y avait pris du plaisir, malgré les difficultés, mais comment pouvait-on être sans cœur au point de la priver de son enveloppe divine et la laisser là ? « La Gardienne de l'Humanité toute entière », avait dit Célestelle. Elle pouvait se le garder, ce titre pompeux et hypocrite !
Bien sûr, les siens avaient obtenus ce qu'ils voulaient, en gagnant les étoiles pour goûter au repos éternel, mais l'ancienne Célestellienne ne pouvait pas le supporter. Elle avait signifié à Corvus et Célestelle, pleine de colère, qu'elle n'avait que faire de leurs bénédictions et de leurs excuses ! Qu'ils n'avaient qu'à nettoyer tout leur bazar tous seuls, maintenant ! Que s'ils avaient cru bon de leur arracher le cœur, qu'ils ne s'attendent pas à ce qu'elle puisse continuer de fonctionner correctement !
Blessée, abandonnée, choquée, furieuse, Daisy était partie. Et elle était arrivée… à cet endroit. Une vallée où il faisait toujours beau. Un petit coin de Paradis… et elle s'y était installée et ça faisait plus de dix ans qu'elle refusait d'en sortir.
Après être allée jusqu'au bout de son champ de fleurs préféré, à la frontière de son domaine, près des arbres verts couverts de feuilles, Daisy s'arrêta et s'allongea sur un tapis d'herbe tendre, au milieu des bouquets de lavandes violettes. Le ciel était haut et bleu, drapé de juste ce qu'il fallait de nuages blancs pour donner au soleil une lumière moins brûlante.
Au début de son exil de solitude, la jeune Gardienne avait passé des jours terrée dans sa cabane à ne rien faire et ne penser à rien d'autre que son terrible désespoir. Elle ne pouvait pas accepter tout ce qu'il lui arrivait, la fin des Célestelliens et l'impossibilité pour elle de redevenir un être sacré. Elle n'était plus qu'une mortelle comme les autres et elle ne voulait pas être une mortelle ! Elle voulait continuer d'être connectée au divin du monde, les dimensions mystiques par-delà le ciel et les recoins les plus ordinaires des lieux qu'on traversait, les vérités célestes qu'on ignorait, les fantômes, les monstres qui parlent, les vérités. Mais elle ne pouvait plus rien approcher de tout ça et ça la rendait folle.
À quoi bon vivre si c'était pour perdre tout ce qu'on était ?
Et puis, elle avait commencé à ressortir pour voir le soleil. Les fleurs étaient encore là, elles étaient toujours là et elles lui rappelaient tous les voyages qu'elle avait pu faire à travers le Protectorat.
Elle était tellement choquée et blessée par l'abandon de Célestelle qu'elle n'avait plus envie d'explorer et de se rendre aux plaisirs du tout, mais elle se mit à apprécier cette quiétude que cette montagne lui donnait.
Elle n'avait plus à se soucier des problèmes des autres, absorbant leur tristesse et leur peur. Elle se contentait de vivre pour elle, avec elle, tous les jours. Tout était si serein ici, elle n'avait plus à souffrir. Elle avait aimé la fièvre et le frisson de plaisir de l'aventure, mais ça lui avait apporté tellement de douleur, à la fin… Elle ne goûtait que la tranquillité, à présent.
Alors, tous les jours, l'ancienne Célestellienne sortait pour cueillir des fruits, puiser de l'eau et attraper des oiseaux. Elle recevait, pour tout le reste (les vêtements, les condiments et les huiles, les moelleuses serviettes de bain et les ustensiles de vie) la visite d'un marchand ambulant, qui gravissait sa montagne de temps en temps. Il était le seul être humain qu'elle rencontra de tout le reste de sa vie. Le reste du temps, Daisy se promenait dans son domaine ou bien elle pensait au monde, retranché à l'ombre de son chalet. Elle écrivait aussi, les mémoires de tout ce qu'elle avait vécu durant ses décennies d'être divin.
Ce n'était pas aussi terrible qu'on pouvait le croire. Elle avait été une Célestellienne. Sa patience était infinie. Parfois, elle se demandait si Célestelle avait envoyé un autre prodige, un Gardien ou une Gardienne aux cheveux blonds et aux yeux verts, pour protéger l'Humanité. Quelque part, elle en avait l'intuition… et elle savait que leurs chemins ne se croiseraient jamais. Elle en était heureuse, puisqu'après tout elle n'avait plus rien à voir avec les Célestelliens !
Elle gardait malgré tout, près de son cœur, la présence de tous les êtres célestes qu'elle avait aimés. Son maître, Aquila, et puis Stella et Aster, Apodis et la douce Colombe. Et les Célestelliens vétérans les plus attentionnés et tous les autres apprentis. Ils lui manquaient tous les jours, mais au fil des années, cette nostalgie s'était transformée en doux souvenir.
L'ancienne Gardienne de Chérubelle était toujours plantée dans le parterre de lavandes et elle contemplait les fleurs, la forêt, la pente de la montagne à l'horizon. Ce paysage, c'était devenu et ça resterait, pour toujours, la seule fenêtre sur le monde de tout le temps qu'il lui restait à vivre. Elle en était heureuse, après toutes ses souffrances. Car elle n'attendait plus rien de l'existence, désormais, qu'une longue, très longue contemplation… là où son cœur serait le moins blessé par l'immensité, la profondeur, l'incompréhensibilité, la fatalité du monde.
