Ses mots se bousculaient dans sa tête.
- Je n'ai pas tant à offrir, mais je promets de n'aimer que vous
- Votre bonheur est tout ce qui importe
Accablée, elle avait quitté le domaine de Lady Denham, sans un regard en arrière. Aucun des convives n'était plus visible sur le chemin menant à Sanditon. Elle marchait en se pressant, craignant plus que tout une compagnie non désirée qui s'inquiéterait sincèrement ou non de son apparent chagrin. Elle s'était toujours distinguée par sa démarche élégante et simple, mais aujourd'hui chaque pas lui semblait un effort.
Enfin, Sanditon apparût avec les premières maisons de la vieille ville si chère à Mrs Parker. La voiture serait bientôt là pour la ramener au château de Windsor.
Elle sourit tristement, il y a encore une semaine, cette lettre et son retour en grâce auraient été tout ce qu'elle aurait ardemment souhaité, tandis que ce matin cette lettre venait sonner le glas des premiers instants de bonheur de sa vie. De plus, le ton de la lettre lui donnait à penser que sa majesté n'ignorait rien de son inclination et probablement de son aventure avec Samuel Colbourne. Elle soupira. Le roi n'avait jamais été tendre, elle craignait de payer cher cet écart à son retour.
Machinalement, elle se prépara à quitter Sanditon.
Là, ses malles étaient faites. La royale missive lui brûlait les mains, elle la déposa sur la table.
Elle sortit, elle avait besoin d'air.
Dès le premier regard sur la promenade, elle sentit qu'aucun endroit à Sanditon ne lui apporterait de réconfort. Partout où elle posait ses yeux, son cher Samuel était là, portant sur elle un regard doux, amusé ou attentif. Le vent soufflait fort, comme à son habitude. Elle rejoignit la plage en pensant à Elisabeth Greenhorn. « Chanter est ce que je suis ». Et elle, qui était-elle ? La maîtresse d'un roi ? et pour combien de temps encore ?
Bien qu'aucune réponse ne lui vint à l'esprit en cette heure de profonde détresse, elle était convaincue de ne pas se résumer à cela même.
Elle remonta sur la promenade. La voiture ne tarderait plus, sa présence était requise à Londres.
En effet, elle aperçut les serviteurs qui avaient rassemblé ses malles et les fixaient à la voiture. Elle s'approcha lentement. L'un d'entre eux l'aida à s'installer. Dès qu'elle fut assise, il lui tendit la lettre qu'elle avait négligemment laissé dans son appartement. Elle l'a pris sans pouvoir prononcer un mot mais s'obligea à le remercier du regard. Ce n'était pas une aimable invitation. Elle la laissa tomber sur le siège en face d'elle et la fusilla du regard. Alors qu'elle n'avait plus ressenti la colère depuis tant d'années, elle se surprit à maudire cette infâme lettre, la main qui l'avait écrite, ou plutôt celle qui l'avait dictée.
La voiture s'ébranla enfin. Ses pensées continuaient à vagabonder, sans qu'elle puisse les fixer sur la préparation de ses retrouvailles royales. Comment l'aurait-elle pu ? Et même si elle l'avait pu, que pourrait-elle dire pour justifier sa conduite ? La vérité sans doute : qu'elle s'était crue définitivement remerciée et libre de vivre sa vie ? Elle doutait qu'afficher de tendres sentiments pour un autre attire la compassion du monarque.
Elle s'était demandé ces derniers jours si Samuel connaissait son statut à la cour et la nature de ses relations avec le roi. Elle en doutait fortement n'en ayant jamais parlé elle-même, et Samuel n'y ayant fait aucune allusion. Il était étranger aux rumeurs et s'était tenu éloigné de Lady Montrose. Cette affreuse gorgone semblait se délecter des frasques royales et les commentaient sans retenue jusque sous son nez avec de faux airs compatissants.
- Pourquoi ne m'avez-vous pas dit la vérité ?
- Vous avez tenté de prétendre qu'il ne s'agissait qu'il ne s'agissait que d'une aventure, mais vous n'y croyez pas plus que moi !
Il l'avait pourtant appris. Elle oscilla sans savoir si elle était étrangement satisfaite qu'il ait pu deviner sa répugnance à le quitter, ou bien totalement désemparée à cette idée. Est-ce que cela ne l'inciterait pas à commettre une folie ? Elle n'était pas sûre d'avoir été très convaincante au dîner lorsqu'elle avait tenté de le convaincre d'une voix mal assurée et au bord des larmes de reprendre leurs vies.
Malgré tout elle l'avait blessé à n'en pas douter. Son cœur se déchirait en se remémorant son air stupéfait et son adorable moue lorsqu'il l'avait assurée que lui aussi penserait toujours à elle avec beaucoup de tendresse :
- Tout comme moi, Ma Lady.
Son esprit n'avait pas fini de la torturer, et elle se demanda si Samuel resterait à Sanditon après son départ. Il regagnerait peut-être Londres pour reprendre ses affaires. Essayerait-il de la rejoindre ? L'espérait-elle ? Non, le roi ne tolèrerait jamais un tel affront. Ce serait une folie. S'il tentait de lui écrire, elle le découragerait. Elle n'avait jamais accordé de réel crédit aux soupçons d'empoisonnement qui visaient le roi depuis l'été précédent et la mort soudaine de la reine Caroline. Mais elle avait constaté depuis des mois que l'humeur du roi était de plus en plus instable, et aujourd'hui, elle n'était plus sûre de rien. Elle ne tenterait pas le diable, même un diable ventripotent et saoul.
Elle-même craignait ne pas pouvoir revenir à Sanditon dans les prochains mois, pas même pour revoir sa chère amie Charlotte. Si seulement Charlotte avait accepté de se marier avec Mr Colbourne, elle aurait au moins pu insister pour assister au mariage. Sans doute aurait-elle été accompagnée, par une personne de confiance, histoire de s'assurer qu'elle ne connaisse pas de nouvelle faiblesse. Mais ce n'était que chimère, Mr Colbourne s'était résigné à épouser Lady Lydia Montrose et se condamnait ainsi que Charlotte à une vie sans amour ni passion.
Pour achever de s'attrister de son sort, elle songea qu'elle n'emportait rien de lui, rien d'autre que ses souvenirs et des regrets. Ni message, ni mouchoir, ni fleur séchée ou coquillage. Rien qu'elle puisse regarder, porter, chérir ou embrasser. Sa gorge était serrée et tout lui paraissait motif à accentuer son chagrin. Comme la vie était injuste avec elle. Elle revenait de Sanditon après avoir vécu les instants les plus intenses de sa vie amoureuse, le cœur en miettes et l'âme tourmentée, sans compter sur la banquette cette lettre odieuse qui semblait la narguer.
Le soleil déclinait désormais et elle frissonna. Elle posa la tête contre le montant de la voiture et ferma les yeux.
Elle se remémorait chaque minute en sa compagnie. De leur rencontre au récital organisé pour le roi au bal de Miss Lambe, en passant par la partie de chasse et cette course effrénée sur la plage.
Et enfin… Ils étaient là dans la cuisine et il venait de prendre sa main. Son baiser avait été fugace et il avait voulu s'excuser ! Des larmes s'échappaient de ses yeux mi-clos au souvenir de ses premiers doux moments intimes avec lui. Avec délicatesse, il l'avait priée de rester avec lui.
