Le soleil déclinait désormais et elle frissonna. Elle posa la tête contre le montant de la voiture et ferma les yeux.
Elle se remémorait chaque minute en sa compagnie. De leur rencontre au récital organisé pour le roi au bal de Miss Lambe, en passant par la partie de chasse et cette course effrénée sur la plage.
Et enfin… Ils étaient là dans la cuisine et il venait de prendre sa main. Son baiser avait été fugace et il avait voulu s'excuser ! Des larmes coulaient de ses yeux mi-clos au souvenir de ses premiers doux moments intimes avec lui. Avec délicatesse, il l'avait priée de rester avec lui.
Elle l'avait embrassé, encore, encore et encore avant de lui répondre.
- Je veux être à vous, affirma-t-elle simplement.
Il l'avait soulevée comme une jeune mariée, elle se moqua de cette pensée saugrenue, pour l'emmener jusqu'à sa chambre. Léonora était restée invisible, mais elle avait entendu Samuel tourner la clef de la porte et avait approuvé cette précaution.
Toute pensée cohérente l'avait ensuite quittée. Leurs baisers n'avaient plus rien de commun avec les précédents, la tendresse l'avait cédé à la passion et au désir. Il avait eu le plus grand mal à la déshabiller convenablement et elle l'avait entendu pester en riant contre ces toilettes si délicates à dénouer.
Elle avait cédé à l'impatience et s'était empressée de lui retirer également ses vêtements.
Elle s'était assise au bord du lit et il l'avait immédiatement enlacée. Il l'avait dévorée de baisers ardents et lui avait prodigué des caresses qu'elle n'avait jamais reçues. Sans retenue, elle s'était donnée à lui, et la jouissance qui l'avait rapidement envahie l'avait laissée incapable de se maîtriser.
- Oh mon dieu, se dit-elle les joues rouges à ces souvenirs.
Elle n'ignorait rien de ces caresses. En théorie du moins. Certaines courtisanes à la cour conféraient sans cesse sur le sujet, et assuraient qui voulait l'entendre que leurs amants les comblaient aussi ainsi et en reprenaient une vigueur virile exceptionnelle. Elle ne prêtait qu'une oreille distraite à ces vantardises. Quant à son expérience, le roi prenait, il ne donnait pas. Et ce n'était pas son premier mari qui se serait aventuré là.
Au contraire, Samuel s'était révélé un amant exceptionnel : avec des gestes sûrs, il ne l'avait plus quittée du regard pour s'assurer de ne plus précipiter les choses. Il s'était employé à chercher à nouveau son plaisir et elle se demandait encore comment il avait pu se contenir si longtemps. Il avait étouffé leurs gémissements dans un baiser et s'était enfin laissé aller dans d'ultimes coups de rein. Il s'était endormi tout contre elle.
C'était comme si elle était là encore, dans son lit, à l'insu de la maisonnée, à écouter sa respiration tranquille. Elle ne savait plus combien de temps s'était écoulé ensuite jusqu'à ce qu'elle entende une voiture arriver.
Elle avait chatouillé la hanche de Samuel et avait obtenu un grognement assez inélégant en retour. Amusée, elle avait caressé plus franchement son bras jusqu'à glisser sa main dans la sienne.
- Samuel, je pense que votre frère est ici.
Il remuait et semblait mal réveillé mais l'avait étreinte contre lui en chuchotant :
- Je suis sûr que tout va bien.
Il s'était levé pour s'habiller avant de sortir sans bruit.
Elle l'avait pourtant attendu longtemps en silence. Tout du moins, c'est ce qu'il lui avait semblé. Elle mourrait d'envie d'en apprendre davantage, mais il était inutile qu'Alexander et les enfants découvrent déjà à quel point ils s'étaient rapprochés. Elle sourit dans le noir et se tourna dans le lit. L'emplacement qu'il venait de quitter était encore tiède et elle avait hâte qu'il revienne, qui plus est avec de bonnes nouvelles.
Elle dit silencieusement une prière pour Augusta, pour que son honneur soit sauf, et que ni son coeur ni son amour-propre ne soient pas trop durablement touchés.
Quant à Charlotte, le bonheur qu'elle éprouvait à présent l'obligeait plus encore à poursuivre ses efforts pour les rapprocher elle et le frère de Samuel. Elle souhaitait qu'eux aussi connaissent enfin une telle félicité. Elle eut une pensée pour chaque membre de la famille Colbourne s'imaginant toute la joie que chacun retirerait de l'union de Charlotte et de Mr Colbourne. Léo connaîtrait l'amour d'une mère, Augusta trouverait une confidente avisée, Mrs Wheatley une maîtresse simple et gaie, elle-même une belle-sœur en plus d'une amie sincère. Elle mesura sa chance d'avoir croisé leurs routes, celles de Charlotte d'abord et de Samuel bien sûr. Samuel…
Que faisait-il ? Y avait-il un problème tout compte fait ?
Elle entendit un bruit de pas dans le couloir et se redressa dans le lit.
Samuel était enfin revenu dans la chambre. Il s'était assis au bord du lit et l'avait embrassé fougueusement, avant de murmurer l'air ravi :
- Augusta est inconsolable mais sauvée, et… Xander a l'air plus troublé que jamais. Je crois que nous sommes en bonne voie pour une heureuse conclusion.
Elle avait ri contre sa bouche, tout en l'attirant contre elle. Il n'avait passé que sa chemise et son pantalon, elle les lui avaient ôtés rapidement. Ils avaient fait l'amour une fois encore, jusqu'à s'écrouler de plaisir et de fatigue.
Elle s'était réveillée au petit matin pour constater qu'il ne dormait déjà plus. Il avait eu l'air impatient de l'entraîner pour une balade matinale sur la plage et ils avaient quitté discrètement Heyrick Park.
Devant le spectacle magnifique du lever du jour sur la mer, il lui avait confié avec émotion :
- Je n'avais jamais rencontré quelqu'un avec qui j'aurais eu envie de partager cela, jusqu'à maintenant
Avec tendresse, elle l'avait embrassé, et elle s'était accrochée à son bras. Le temps s'était arrêté pour eux, et la promenade s'était prolongée bien après les premiers rayons du soleil.
Il l'avait enfin raccompagnée à son appartement en lui promettant de la retrouver en fin de matinée au salon de thé. Il s'était incliné pour prendre congé sur le pas de sa porte, avant de regagner Heyrick Park. Ils étaient convenus qu'il poursuivrait son enquête pour en savoir plus sur les avancées de son frère dans ses histoires de coeur.
Elle avait tenté de dormir un peu, mais c'était peine perdue. Elle ne parvenait qu'à compter les heures qui les séparaient encore. Elle avait vaguement somnolé avant de se décider à sortir. Elle s'était habillée et recoiffée - c'était absolument nécessaire - et était descendue sur la promenade. Elle se sentait sourire sans pouvoir s'en empêcher, et trépigner d'impatience à l'approche de leur rendez-vous.
C'est alors qu'un cavalier du roi avait délivré cette abominable lettre. Etonnement, elle n'avait eu aucun doute sur la teneur du message. Après l'avoir décacheté, seul le ton l'avait surprise, bien qu'à la réflexion, cela paraissait tout à fait inéluctable. Soudain, le rêve d'amour dans lequel elle était plongée depuis quelques heures seulement s'était écroulé.
Ecroulé ? Son rêve s'était-il écroulé ?! Ou y avait-elle renoncé pour reprendre une vie à Londres, certes fastueuse, mais vide et méprisable.
- J'étais furieusement ingouvernable !
N'était-ce pas ce qu'elle lui avait affirmé il y avait quelques jours à peine? N'avait-elle pas haï son mari et lutté de toutes ses forces pour se refuser à lui ? Son caractère rebelle avait-il entièrement disparu, corrompu par sa position, les honneurs et les cadeaux du roi ? Avait-elle perdu toute faculté de résistance, toute envie de se battre pour l'homme qui venait de lui ouvrir son cœur et lui avait juré de lui consacrer sa vie ?
- Je n'ai pas tant à offrir...
La berline secouait fort, la route présentait sans doute des ornières. Elle vit la lettre menaçait de glisser sur le siège et tomber au sol. Brusquement tout devint clair en elle. Rien d'autre ne comptait plus en cette minute que son projet de partager l'amour désintéressé et sincère que lui avait offert Samuel. Elle attrapa cette méchante lettre et la déchira en autant de morceaux qu'il lui était possible avant de les jeter à l'extérieur. D'une voix fébrile, elle s'exclama :
- Cocher ! Demi-tour !
La voiture ralentit jusqu'à s'arrêter.
- Lady De Clemente ?
- Faîtes demi-tour, je vous prie.
- Lady De Clemente, le roi a insisté pour que nous soyons de retour dans les plus brefs délais.
Il n'en fallait pas plus pour achever de la convaincre qu'entre les ordres implacables et dénués de toute considération même venant du roi et les attentions délicates et aimantes de Samuel, il n'y avait qu'un choix possible.
- Je dois retourner là-bas, reprit-elle. J'ai laissé quelque chose dont je ne peux pas me passer, affirma-t-elle. Conduisez-moi au plus vite à Heyrick Park, je vous prie.
Le cocher sembla hésiter.
- Je prends l'entière responsabilité de ce retard. Et maintenant hâtez-vous, lança-t-elle dans ce qui ressemblait à l'injonction la plus grossière qu'elle ait jamais proférée.
L'instant d'après, les chevaux avaient repris leur galop, en direction du sud.
