Note d'auteure : J'aimerais décliner plusieurs versions de l'histoire que vous vous apprêtez à lire, vous allez comprendre. Faites-moi part des vôtres !

Musique conseillée pour la lecture : A. Vivaldi, Les quatre saisons (Le quattro stagioni), opus n°8, RV 315, L'Été.


Tout dans l'allure de la Jambe Noire à cet instant précis présageait la vente de son humanité au diable. Déjà, il lui mordait la peau en d'ardentes flammes bleues qui dansaient autour de lui comme un ballet funèbre. Si son capitaine devait accéder au titre auquel il prétendait, il n'avait pas le choix que d'embrasser Lucifer, et que c'était bon de se laisser aller à cette tentation.

Ses lèvres se rapprochaient de cette pomme, un nuage d'adrénaline naissant dans son estomac se propageait dans ses organes. La chaleur extrême émanant de ses membres se concentrait et se rapprochait de son centre. Dans un concert tonitruant il avait l'impression de se coucher sur un lit de braise et de se laisser aller aux baisers brûlants qui l'étouffaient et qui tourmentaient la base de son cou, la courbe de sa cuisse, le creux de ses reins.

Il manquait d'air, ses tympans grésillaient, de la fumée sortait de sa bouche et son sourire s'étirait à mesure que les flammes se condensaient. Jamais il ne connut pareille jouissance lui serrer les entrailles et bientôt il s'abandonna complètement, deux mains écarlates aux longues griffes noires se refermant sur lui comme un étau.

Il battit des paupières, sa vision se barra, ses doigts se contractèrent et il mourut une première fois lorsqu'il ferma les yeux, une onde de choc électrique se propageant à une allure folle sur plusieurs centaines de mètres autour de son corps qui ne lui appartenait plus.

Pour les observateurs le spectacle était ahurissant. La plupart ne parvenaient pas même à garder les yeux ouverts face à cette lumière chatoyante, presque divine. La température devenait insoutenable à plusieurs dizaines de mètres de ce corps qui semblait flamber.

Puis cette explosion, la lourdeur de l'air insoutenable, les faisceaux lumineux des éclairs noirs qui s'échappaient en longues traînées aléatoires. Partout autour de lui les ennemis tombaient au contact de cette aura majestueuse, et Nami se demandait les larmes aux yeux si le fluide royal ne s'était jamais manifesté sous cette forme. Surpuissante, inébranlable, même ses jambes pliaient sous son poids alors que le détenteur ne la visait pas.

Il lui sembla que le Sanji disparut dans la fumée, et elle comprit à la vue de l'ennemi surdimensionné qui se contorsionnait dans le vide qu'il avait attaqué. Le haki de l'observation de Usopp n'était pas assez pour suivre la vitesse de ses mouvements et tous deux décidèrent de reculer, le regard fermement rivé sur le monstre qui déjà se vidait de son sang à terre, les yeux révulsés, les bras à la recherche d'aide sur le sol.

Soudain l'épaule de la navigatrice sembla lui brûler et lorsqu'elle tourna la tête à la recherche de la source de cette chaleur insupportable, elle comprit que son ami avait déjà disparu de cette chair dont la foudre échappait.

Elle crut défaillir, elle aurait voulu se ruer vers lui et lui arracher les cheveux, lui lancer des coups de poing dans la figure et l'abattre d'un coup de fusil en pleine tête. Elle voulait tout ça et savait qu'elle ne pourrait pas, elle intensifia son étreinte dans les bras de Usopp qui leur protégeait le visage de cette énergie divine, les deux terrés au sol, balayés par les bourrasques chargées en électricité.

Alors qu'il se dirigeait vers eux d'un pas lent, il releva le menton et ses mèches se dégagèrent de son visage de porcelaine. A chaque éclair qui lui roulait sur le corps il semblait tanguer, emporté un instant par le souffle de sa propre puissance. Ses cheveux d'or tournoyaient de part et d'autre de ses pommettes comme un prince déchu, ses vêtements s'évanouissaient en lambeaux. Ses yeux océan se perdaient ici et là dans l'assemblée mortuaire, ses paupières retombant lourdement sous ses sourcils qui arboraient le signe distinctif des enfants du Germa. Ne vous méprenez pas, il n'était plus Sanji, c'était un Vinsmoke.

Les neurones de Nami fusaient à toute allure et elle jura lorsqu'elle élucida l'affaire, se refrognant à la pensée que leur camarade qui était comme déjà enterré. S'il avait débloqué le haki des rois, c'est que son Adn génétiquement modifié l'y avait aidé.

Elle était subjuguée à la vue de cette puissance surnaturelle qui n'avait plus rien de séraphin à présent ; il lui sembla même un instant que le sourire du diable se dessina au-dessus de la tête blonde dont les racines prenaient lentement une allure plus foncée.

Elle ne put s'empêcher de hurler lorsqu'elle remarqua sur ce visage qu'elle connaissait par cœur l'absence de son sourire chatoyant qui ne reviendrait plus, remplacé par ce mutisme inquiétant. Epouvantée, affaiblie, elle ne put lutter plus longtemps contre cette aura insupportable et sa tête comme perdue dans de la fumée se heurta contre le torse du snipeur qui paniqua davantage. Il se recroquevilla sur elle, prêt à la défendre, à son tour horrifié de voir apparaître dans la poussière leur ami inexpressif, le noir de ses cheveux ayant atteint la moitié de leur longueur.

Il lui sembla qu'au loin ses pas s'étaient arrêtés, fixant l'expression fiévreuse de Nami qui s'était évanouie. Son cœur se pinça à la vue de son ami impassible, bien que quelque peu ébranlé par ce qu'il avait provoqué. Oui, c'est ça ! Peut-être allait-il revenir à lui, tout n'était pas perdu ! Mais le diable faisait-il des concessions ?

C'est ce moment suspendu dans le temps que les ennemis choisirent pour tirer des balles en rafale dans leur direction. Leur bruit sourd lorsqu'elles atteignirent leur cible était assourdissant. Sanji ne prit pas la peine de les arrêter à l'aide de son haki et son corps se secouait à mesure qu'elles fondaient sur lui. Elles laissaient des coups bleus sur son corps avant de s'échouer à ses pieds mais il ne broncha pas, son regard éteint perdu quelque part dans la chevelure de la navigatrice à la moue douloureuse. Un impact plus fort encore que les autres retentit dans l'air et sa tête fut projetée en arrière. Les coups de raisonnaient plus, l'ennemi impatient de voir le pirate s'écrouler.

Son menton se rabaissa lentement. Plus personne ne chuchotait. Lorsqu'il reprit sa place initiale, son visage n'était pas plus expressif qu'avant, le projectile fermement planté sur son front. Sans provoquer de blessure, elle se décolla et fut rappelée par la gravité. Un coup de pied fendit l'air d'un geste sec. Ce mouvement était à peine perceptible par son impressionnante rapidité et l'on devina au cri qui fendit l'atmosphère que l'impact fut meurtrier, il avait renvoyé la balle d'une arme plus puissante encore sur l'un des tirailleurs. Usopp comprit que ce n'était plus la peine d'y croire et dans l'assaut assourdissant qui suivit, son esprit fut également emporté au loin par un coup d'éclair qui s'était perdu entre les ennemis sous une lune pourpre.

Lorsque la bataille s'acheva, ne restait plus au sol que des corps étalés comme des pantins, évanouis ou tués sur le coup du fluide royal. Un homme se déplaçait lentement entre les cadavres et les endormis. Seuls le bruit de ses trois fourreaux s'entrechoquant et de ses boucles d'oreille valsant au vent fussent perceptibles au milieu de ce désastre provoqué par ce qu'il avait reconnu comme étant le haki des rois.

Pinçant les lèvres, il releva son regard froid vers l'aura que n'importe qui aurait perçu à des îles à la ronde. Au loin il le vit, bousculé par l'amas d'éclairs qu'il provoquait, incapable de les contenir. La pupille de ses yeux s'était évanouie dans son regard, ses cheveux à présent de jais virevoltaient comme des vagues sur son front perlant. Ses vêtements partaient en lambeau à mesure que la foudre s'abattait sur sa chair marquée par les mêmes dessins qui émanaient de lui.

A chaque coup de tonnerre, c'est comme s'il en recevait la foudre et que son humanité disparut davantage. Le fils Vinsmoke aperçut l'homme solitaire qui lui semblait maîtriser le même pouvoir. D'instinct, ils se dirigèrent dans la même direction et se rapprochèrent.

Leur aura s'amenuisait à mesure qu'ils limitaient la distance qui les séparaient pour ne plus se retrouver qu'à un demi-cheveu l'un de l'autre. Malgré lui, la vue de son compagnon corrompu l'attrista, il était devenu une anomalie. L'atmosphère s'était allégée, il n'y avait que le son du vent pour discuter à leur place. Alors, doucement, d'une main engourdie l'ange déchu effleura les katanas de leur porteur, la tête penchée en avant, le suppliant en silence.

Sans le regarder, le chasseur de prime avait qu'il pleurait et d'un mouvement il dégaina son démon de troisième génération qu'il sentait réticent dans sa main. L'un à côté de l'autre, leurs souffles se mélangeaient, leurs épaules se collaient dans un dernier effort pour se rassurer. Ils restèrent ainsi un instant en écoutant la symphonie de la brise d'été qui conversa pour eux. Ils attendaient que l'âme du katana soit prête. D'un geste court, Zoro se retira, vissant davantage le bandana sur son front, l'œil perçant, et déclara d'une traite de manière théâtrale :

"- Sanji à la Jambe Noire de l'équipage du Roi des Pirates. Le Seigneur démon de troisième génération Sandai Kitetsu s'est décidé et accèdera à ta requête."

Il tomba à genoux, le regard perdu dans le vide, les mains sur ses cuisses. Il ne souriait toujours pas, il ne sourira plus.

"- Puisqu'il s'agit du choix d'un homme conscient, par le pouvoir du Seigneur des Enfers qui m'a été conféré, c'est de ma main que la sentence tombera. Je te libère."

Il se positionna derrière lui, lui cacha les yeux d'une main et présenta la lame sur sa poitrine.

"- On se reverra, Love Cook."

Un chuchotement, une lame que l'on manipule et le bruit sourd d'un corps que l'on attrape puis qu'on étale sur le sol.

Au loin, sous sa couronne dorée, le Roi des Pirates cessa de sourire un instant.