Thème 42 : Terminus

Votre personnage est assis dans une gare ferroviaire ou routière, un aéroport, un quai d'embarquement pour un bateau. Il est seul et n'a pas de bagages. Est-ce le début de quelque chose ? Une fin ? Qu'est-ce qu'il vient faire là ? Est-ce qu'il le sait lui-même ? Et où va-t-il ? Pour quelles raisons ? Il fuit ? Il va retrouver quelqu'un ? Est-ce qu'il prendra cet avion ou ce train ? Racontez-nous son histoire. 1000 mots minimum.


Inspiré par l'amour et l'enthousiasme de Guillaume pour les « machines », surtout celles de son maître, dans le roman.


Adso venait souvent voir les paquebots qui étaient à quai. Les passants qui pouvaient poser les yeux sur lui auraient tout l'heure de croire qu'il était un jeune homme italien, ayant toujours vécu dans cette ville portuaire, nostalgique des grands espaces qu'il ne connaissait pas, désireux de partir à l'aventure pour trouver richesse et amour.

La vérité, c'était qu'Adso de Melk était allemand et qu'il avait déjà eu l'occasion de voyager un peu dans son pays d'origine et en Italie. Son père était général dans l'armée et il avait décidé que son dernier fils devait, sinon suivre ses pas, au moins se déniaiser un peu. Adso n'aimait pas la guerre, il n'aimait pas la mort et la souffrance et il ne s'intéressait pas aux bons festins, aux femmes et aux démonstrations de force. C'était un jeune homme érudit, patient, calme, un peu rebelle mais comme tous les adolescents de son âge. Il n'aimait pas son père et sa mère était morte mais il devait faire avec.

Regarder partir ces gigantesques paquebots avait quelque chose de curieusement apaisant. Ils étaient si puissants, si déterminés et si fiers, il avait l'impression qu'ils pouvaient aller où ils voulaient. Contrairement à lui… Adso aurait bien aimé prendre quelques maigres affaires, de l'argent et partir, n'importe où, loin de cette vie de combats et de son père, mais il ne se sentait pas de se lancer dans un tel périple seul. Il avait besoin de quelqu'un… mais qui ? Une femme ? Comme celle qui avait des yeux verts et des boucles rousses de feu, qui venait de France et avec laquelle il avait à peine communiqué ? Un ami ? Mais il n'avait pas d'amis. Et aucun adulte n'accepterait de l'emmener loin de son père, ce serait considéré comme un enlèvement.

Alors, Adso se contentait de regarder partir les paquebots rouges, noirs et blancs de la Compagnie Générale Transatlantique française et de noter leurs noms. La Champagne. La Touraine. La Provence. Tout cela, ça sentait les voyages… un monde qu'il ne connaîtrait jamais.

« Voici une pièce de machinerie particulièrement intéressante, expliqua, un jour, une voix au bord du quai quand Adso s'y rendit. Elle permet de décupler l'énergie de la machine afin d'économiser du charbon et de réduire le rejet de fumée des cheminées. Car après tout, nous sommes en droit de nous demander si toute cette poussière noire que nous envoyons dans les airs ne nous portera pas préjudice dans plusieurs années. »

Étonné par ce discours, et surtout par la présence d'un homme pour parler de tout cela à des badauds, Adso s'approcha. Il dut franchir une foule compacte, preuve que les gens aimaient qu'on les considère comme des êtres humains capables de saisir tout ça, et se retrouva face à un homme d'une cinquantaine d'années. Il leva ses yeux rieurs et brillants vers lui en percevant son mouvement dans la foule. Il avait des cheveux grisonnants, parfois encore un peu noirs, parfois pratiquement blancs par endroits. Il portait une barbe aussi et ses yeux étaient bruns. Il y avait dedans une profondeur qu'Adso n'avait jamais vue nulle part ailleurs. Il en fut fasciné.

« Les marins sont montrés comme une grande communauté qu'on ne peut pas comprendre, à moins d'en être un, expliqua l'inconnu, qui apparemment s'appelait Guillaume, au jeune homme. Pour cette raison, les autres ne s'y intéressent pas, alors que les paquebots sont désormais l'affaire de tous et auront un impact sur la vie de chacun. Plus que les navires en bois à voiles d'autrefois.

-Alors, quand vous parlez de l'utilité de l'enseignement de ces machines à tous… vous entendez par là les pauvres, les bourgeois, les femmes… ? demanda Adso en s'immobilisant après le mécanicien. »

Guillaume le regarda un instant et lança :

« Pourquoi t'es-tu mis à me suivre ?

-Vous êtes intéressant, répondit le jeune homme.

-Ce n'est pas une raison pour suivre quelqu'un. »

Sans doute avait-il raison, se dit Adso en baissant les yeux. Essayer de se rapprocher de cet homme qui travaillait sur La Provence ne l'aiderait pas à mettre un terme aux problèmes qu'il avait avec son père et aux guerres.

« J'ai bien peur de devoir continuer mon chemin seul, ajouta le mécanicien en désignant la rampe d'embarquement du personnel du navire, devant laquelle ils étaient arrivés. »

À contrecœur, Adso acquiesça par un signe de tête. Son vis-à-vis lui répondit avec le même mouvement, un peu gêné, mais n'oublia pas de lui faire un sourire avant de tourner les talons.

Le lendemain, le jeune homme revint traîner sur les quais. La Provence était encore là et ça lui fit plaisir que le mécanicien qu'il avait rencontré la veille, pour lequel il avait ressenti une telle fascination spirituelle, soit encore là.

« Tu es encore là, lança, comme un écho dans sa tête, la voix de Guillaume. Est-ce que tu recommences à me suivre ?

-Je suis les paquebots, répliqua Adso en levant la tête, le voyant perché sur une pièce de machinerie, vêtu de sa salopette et de sa casquette de travail. Ils me donnent l'impression que tout est possible, pour certaines personnes.

-Qu'est-ce qui te gêne, ici ?

-Ce que mon père me force à faire. Je n'ai pas d'intérêt pour la guerre et je ne veux pas devenir un notable comme il le souhaite si jamais je quitte les rangs de l'armée.

-Qu'est-ce que tu aimerais faire ?

-Je ne sais pas. Sans avoir vu davantage du monde, je crois que je ne le saurai jamais. »

Guillaume lui répondit par un silence puis descendit précautionneusement de sa pièce de machine. Il se planta devant le jeune homme et le regarda longuement, son regard brun fiché dans ses yeux bleus. Le cœur d'Adso se mit à accélérer; il avait l'impression que quelque chose était en train de se jouer, , maintenant, devant ce gigantesque paquebot qui était encore amarré.

« Notre capitaine cherche de nouveaux apprentis, finit par dire Guillaume. Pour travailler dans les soutes et à l'entretien des machines. Tu pourrais être le mien, si tu le souhaites. C'est un travail difficile ! interrompit-il Adso dont le visage était en train de s'illuminer comme un soleil. Les journées sont longues et éreintantes et tu seras couvert de charbon du matin au soir. Ce n'est pas très enviable, comme vie, pour un fils de général.

-Ça m'est égal ! s'exclama Adso en se rapprochant de Guillaume. Je pourrai apprendre et je me montrerai à la hauteur. Emmenez-moi avec vous !

-Que crois-tu que dira ton père ?

-Je ne lui dirai rien du tout. Il pensera que je me suis enfui et c'est bien le cas. »

Le visage du mécanicien s'illumina d'un petit sourire.

« Notre bateau va bientôt partir, dit-il en récupérant un outil dans sa poche. Juste le temps de remonter cette partie de la machine à vapeur n°2. Je te laisse le temps que ça soit fait, tu pourras réfléchir un peu plus à la question. »

Guillaume rejoignit ses collègues et Adso prit un moment pour s'assoir devant la passerelle d'embarquement, les yeux levés vers les cheminées de l'immense navire. Il essayait de remuer ses doutes, pour que sa décision soit la plus mature et réfléchie possible, mais il n'y arrivait pas. Il devait partir, c'était son destin, il le savait.

« Très bien, dit Guillaume en revenant vers lui et en le prenant par l'épaule. Est-ce que tu es sûr de toi ?

-Oui ! affirma le jeune homme. J'en ai assez de cette vie. Ces paquebots ont toujours été ceux qui me sauveraient, je l'ai su dès que j'ai commencé à me sentir réconforté de les voir. Je veux venir avec vous.

-Eh bien, comment douter de ta sincérité après un tel enthousiasme ? Je suis sûr que nous passerons de très bons moments ensemble, affirma le mécanicien avec sincérité. Et je suis content d'avoir finalement un apprenti. Allez, viens avec moi. La Provence va bientôt partir. »

Sans hésitation, Adso lui emboîta le pas et courut après lui sur la passerelle des mécaniciens. C'était étrange, il avait la sensation d'avoir déjà éprouvé ça auparavant. Peut-être que c'était le goût du voyage et de la liberté, emplissant son cœur, qui faisait ça.