Bonjour, bonjour !

Honnêtement, je ne sais pas depuis combien de temps je n'ai pas posté ici. La vérité, c'est que je me suis lancé dans l'écriture d'un truc monumental qui me prend des plombes, puis entre temps j'ai eu un writing block, la fac a pété un câble avec le taffe et j'ai passé plus de temps à rédiger des dissertations de philo qu'à écrire. Mais comme c'est actuellement les partiels, mon gros cerveau s'est dit : et si tu écrivais au lieu de réviser ? Vu que j'ai un instinct de survie en négatif, j'ai donc écouté ce merveilleux conseil, ce qui a donné lieu à cet OS sans queue ni tête.

Un peu choqué, puisque ce n'est pas une fic sur Haikyuu, mais sur Demon Slayer – après, au niveau de la cohérence, c'est toujours le même joyeux bordel, à base de récit non linéaire, d'angst et de hurt/comfort. En fait, j'ai fini de me mettre à jour dans l'animé i peine quelques jours et je ne sais pas, ça m'a tellement hype que je n'arrivais pas à me le sortir de la tête ! Enfin bref, ce n'est pas bien fou et je passe en coup de vent parce que je vais quand même retourner à ce délicieux cours de philosophie générale sur le concept de la Nature qui m'attend...

Je vous souhaite une bonne lecture !


Une bougie luit dans la pénombre. La cire fond lentement. Quelques gouttes viennent épouser la coupe sur laquelle l'objet repose. Les yeux de Zenitsu observent la flamme briller dans le silence de la nuit. Le bois du plancher craque au-dessus de lui. Il ne relève pas la tête. Le corps d'Inosuke s'agite, il se retourne sans cesse. Son ami marmonne des mots décousus. Il ne détourne toujours pas le regard.

Des draps se froissent. Une chouette se pose sur le rebord de la fenêtre. La fraîcheur des nuits d'été.

– Tu ne dors pas, Zenitsu ?

Ce dernier se retourne lentement. Tanjiro frotte ses paupières, l'air encore ensommeillé. Il ne répond rien.

– Un mauvais rêve ? chuchote le garçon en s'approchant de lui.

Un champ d'orangers. Des fruits pourris qui dégringolent des arbres. Les dents de Zenitsu en déchirent la peau. C'est rugueux sur sa langue. Un goût amer. Le ciel se couvre et une pluie drue se met à tomber. Des cris au loin. Il secoue la tête. Les images s'en vont – la saveur demeure sur ses lèvres.

– Je ne sais pas, soupire-t-il. Mes jambes refusent de se calmer.

Il les désigne d'un geste du menton. À la lueur de la bougie, elles tressautent sans que Zenitsu puisse rien y faire.

– Ce n'est pas grave, ajoute-t-il après un silence. Ça finira par passer.

Tanjiro a un sourire triste. Il pose une main sur l'épaule du jeune homme. Puis il la fait glisser lentement dans la paume ouverte de Zenitsu. Ils ne parlent pas. Ils n'en ont pas besoin. Les gestes suffisent.

Leurs doigts s'entrelacent et Zenitsu referme les siens autour de la main chaude de l'autre. Tanjiro exerce une pression tendre. Cette fois, c'est sa tête qui se pose au creux de son cou.

– Tu peux dormir avec moi, si tu veux.

Zenitsu reste immobile. La cire coule un peu plus. La bougie a déjà fondu de moitié.

– Tu crois que ça empêchera les cauchemars ? ricane-t-il.

– Je ne sais pas. On peut toujours essayer.

Tanjiro se détache de lui et ça fait un drôle de vide sur son corps – un froid désagréable qui parcourt sa peau. Il souffle sur la flamme. Pourtant, il distingue sa silhouette à la lueur de la lune. Le garçon lui lance un sourire.

Il se lève sans faire un bruit avant de coller leurs lits de fortune l'un contre l'autre. Tanjiro s'allonge à droite, le plus près de la porte.

Il sait pour ça aussi, alors.

La cire s'est déjà figée au fond de la coupe.

Zenitsu le rejoint en silence. Il ne fait aucun commentaire lorsque Tanjiro l'enlace et qu'il sent ses bras autour de sa taille. Le souffle du garçon se fait de plus en plus lent, avant de devenir calme. Une mélodie qui apaise les battements du cœur de Zenitsu.

Il ne réalise pas qu'il s'est endormi. Il ne le comprendra qu'au lever du soleil, lorsqu'Inosuke fera claquer la porte en partant chercher de quoi manger dans la forêt qui borde cette cabane à l'abandon.


Inosuke est un idiot, mais il n'est pas aveugle. Il doit forcément comprendre. L'aube ne raconte jamais de secret.

Ils marchent tous les trois sur un chemin à peine visible. Zenitsu n'a pas trop saisi où ils allaient – il ne voulait pas partir de toute façon. S'il avait pu, il serait resté au Domaine des Papillons à écouter Aoi se plaindre du raffut que faisaient Inosuke et lui en se disputant. Les repas chauds lui manquent.

Un moment de calme. Retrouver la quiétude de la routine. Un monde où tous sont invincibles. Des jours heureux jusqu'à ce que la mort vienne les cueillir. Les corps des hommes sont si faibles.

A-t-il été un jour sans crainte ?

Il regarde Inosuke courir dans les rizières qui bordent la route et il aimerait faire de même. Une orange roule à son pied; il cligne des yeux, la vision disparaît.

Si les rêves s'insinuent ici aussi, Zenitsu finira par devenir fou.


Il n'a pas réussi.

– Putain, mais c'est quoi ton problème ! explose Inosuke, fou de rage.

Zenitsu ne l'a jamais vu de la sorte. Le garçon fulmine tellement qu'il en a retiré sa tête de sanglier.

– Tu aurais pu crever si Nezuko n'était pas intervenue !

Il fixe le sol. Son épée n'a pas bougé de son fourreau. Malgré tout, ses mains sont maculées de sang. La tête du démon s'évapore déjà. Elle trône à ses pieds, chuchote quelque chose qu'il refuse d'écouter. Parce que ces mots-là blessent un peu trop fort. Il tremble.

– Inosuke, laisse-le tranquille.

La voix de Tanjiro est glaciale. Il essaie de dissimuler sa colère, mais ce ne marche pas. L'air vibre trop fort autour de lui. Il y a de l'inquiétude aussi. Sa sœur dort à même le sol – elle s'est évanouie quelques instants après avoir achevé le monstre.

– Je- je suis désolé, bredouille alors Zenitsu.

L'herbe a brûlé à l'endroit où il se tient. Un tronc est entaillé sur sa gauche. Tanjiro devient de plus en plus fort. Le souffle du soleil. Une puissance que Zenitsu sent fourmiller au fond de son ami.

– Ce n'est pas grave. Ça reviendra, je te le promets.

– Pour ça, il faudrait qu'il commence par dégainer son foutu sabre, grogne Inosuke.

Zenitsu réagit à peine. Peut-être qu'avant, cela lui aurait fait quelque chose. Il se sent vide. Les battements de son cœur ont cessé – plus de son à l'intérieur, un abysse immense qui le terrifie.


Les cendres du feu voltigent autour de ses poignets. Son épée est à quelques mètres de lui. Il ne sait pas trop ce qui le décide. Peut-être est-ce le fait qu'Inosuke ne lui ait pas adressé la parole de la journée. Ou bien est-ce la main de Tanjiro qui se retire brusquement lorsqu'il essaie de l'attraper ? C'est probablement les deux.

Il y a un fleuve non loin de leur campement. Le son de l'eau qui coule parvient jusqu'aux oreilles de Zenitsu. Il se saisit de son arme et s'éloigne de ses deux amis endormis. Les journées sont longues. Ils se dirigent vers un village isolé dans les montagnes. De quoi rendre Tanjiro morose. Il n'en parle pas, mais tout le monde sait. Nezuko n'est pas ressortie de sa boîte depuis plusieurs jours.

Il plonge sa main dans l'eau gelée. Il entrevoit quelques rochers au fond. C'est étrange, la peur a changé. Elle n'apparaît plus, elle l'habite à chaque instant; des frissons auxquels il s'est habitué.

Le sol est en pente. L'herbe est verte – l'ombre des feuilles doit la protéger des rayons ardents du soleil. Il s'appuie fermement sur ses jambes puis il dégaine. La sensation du manche est chaude autour de ses doigts, presque comme une brûlure. Il ne lâche pas son sabre pour autant.

Et il recommence tout. Il répète un mouvement simple pendant des heures, sans un bruit. Il se concentre sur son souffle – reste stable, un réflexe qui lui sauve la vie.

Il ne réalise pas que le soleil se lève. Lorsque les oiseaux se mettent à chanter et que les grillons s'éveillent, il s'écroule de fatigue. Tanjiro le retrouve là, allongé face contre terre.

Un sourire se dessine sur ses lèvres quand il remarque l'épée un peu plus loin de Zenitsu. Il glisse ses bras autour de son corps et le soulève aisément.

– On ne le réveille pas ?

– Il a besoin de repos.

Tanjiro range son sabre. Inosuke hoche la tête.

– Je crois que je ne le comprendrais jamais.

Tanjiro passe une main dans les cheveux de Zenitsu.

– Laisse lui le temps, Inosuke. Je ne suis pas certain qu'il sait vraiment lui-même.

Inosuke hausse les épaules.

– Ce serait bien que ça aille plus vite. À ce rythme-là, on aura soixante-dix ans qu'on chassera encore du démon de seconde zone.

– Je pense que tu le sous-estimes, murmure-t-il.

– Hein ?

Tanjiro mâchouille un poisson tout juste cuit. Il avale sa bouchée tranquillement.

– Lui aussi a envie de se dépasser. Vous n'êtes pas si différents.

– Tu veux que je m'énerve, c'est ça ?

Il laisse échapper un rire discret. Zenitsu se retourne légèrement. Les épaules de Tanjiro se figent. Mais son ami continue de dormir. Son corps se relâche.

– J'essaie de te dire d'être un peu plus indulgent, finit-il par avouer.

– C'est ce qu'on fait depuis trois mois, Tanjiro. Je n'ai pas l'impression que ça fonctionne.

– L'on ne soigne pas ce genre de blessure en un claquement de doigts. Ce n'est pas son corps qui est cassé. C'est autre chose.

Inosuke le dévisage un long moment.

– Tu me prends pour plus idiot que je ne le suis.

Tanjiro relève la tête. Un énième sourire. Les feuilles dessinent de jolies ombres sur les avant-bras du garçon. Des formes abstraites et rondes.

– Au contraire. Je sais bien que tu es perspicace quand tu le veux.

– Alors tu sais aussi que c'est votre problème, pas le mien. Ne joue pas trop les innocents.

Il agite son poisson sous le bout de son nez. Tanjiro ne bouge pas.

– Si c'est son cœur qui est brisé, tu n'as qu'à le réparer.

Ses joues rougissent brusquement, mais il ne réplique rien.

Inosuke et Tanjiro le laisseront dormir jusqu'à midi. À son réveil, il aura les épaules endolories et des bleus sur les jambes.


– Tu devrais lui parler.

Nezuko a enroulé ses bras autour de ses jambes. Son kimono est un peu trop petit pour elle et puis ses manches s'effilochent. Des fils roses pendent dans le vide. Si Zenitsu avait su coudre, il l'aurait rafistolé pour elle – peut-être aurait-il fait de même avec son cœur.

Elle a l'air plus vieille que lui. Sa voix est étrangement grave. Le soleil cogne et sa peau ne s'enflamme pas. Il n'y pense pas.

– Qu'est-ce que je pourrais bien lui dire ?

Elle a un sourire. Une pomme roule à ses pieds. Elle ne l'attrape pas. Le rouge brille sur l'herbe jaunie.

– Ce que tu ressens.

– Je ne sais pas ce que je ressens, grommelle-t-il.

– Je sais.

– Alors il n'y a rien à dire.

Il y a des orangers partout autour d'eux. Un pont où des enfants dansent. Des éclats de rire tout proches. Deux silhouettes se tiennent côte à côte. L'homme a un corps distordu, une taille très, trop, fine, la peau sur les os, des cernes qui roulent jusqu'au au sol. Son dos est voûté. La femme qui lui effleure la main est belle. Une grâce glaçante. Des dents acérées et un teint nacré, pâle comme la lune.

D'un geste brusque, elle attrape un enfant par l'épaule. Ce dernier crie, surpris. D'une poigne de fer, elle lui arrache la tête. Du sang gicle. Personne ne court, ils continuent de danser. Elle mord dans le corps sans vie. Le son de ses dents qui broient les os est abominable.

Zenitsu détourne le regard. Le paysage a changé. Le ciel est rouge, les branches des arbres nues.

– J'aurais dû faire quelque chose.

– Tu avais déjà énormément fait, rétorque Nezuko.

– J'aurais dû faire plus. Quitte à me briser les jambes.

Un nouvel enfant hurle. Le bruit de la chair que l'on déchire.

– C'est marrant, on dirait que tu as oublié.

Le bras d'Uzui qui vole dans les airs. Les maisons qui s'effondrent. Des épines dans le pied. Du sang partout, des cadavres qui jonchent la terre retournée à n'en plus finir. Et cette cendre qui se coince dans sa gorge, qui l'étouffe encore aujourd'hui.

Lorsque ses yeux voient à nouveau, tous les enfants sont morts. Ils s'entassent à côté de Nezuko. Le sol se fend et Zenitsu se laisse tomber en arrière.


Que les rêves empiètent sur le jour, Zenitsu avait appris à faire avec. Que la peur le fasse sursauter aussi. Mais qu'ils viennent mettre en péril la vie des autres, il ne pouvait pas l'accepter.

Tanjiro serre les dents. Du sang s'écoule d'une entaille profonde qui orne sa jambe. Il prend une grande inspiration. Lève son arme au niveau de son front, puis s'élance vers le démon qui leur fait face. L'eau s'enroule autour de sa lame, fluide et légère.

Leur ennemi est si rapide que Zenitsu réalise qu'il a bougé seulement lorsqu'il sent son souffle derrière lui. D'un bond, il se décale et c'est de peu que les griffes tranchantes se referment sur le vide. Le vent de l'attaque manquée effleure son dos.

Leur ennemi ricane. Une brume s'échappe alors de sa bouche et elle emplit rapidement toute la clairière où ils se battent.

– Tanjiro ! s'écrie-t-il alors que la silhouette de son ami disparaît dans un brouillard épais.

– Vous êtes pitoyables.

La voix du démon provient de partout et nulle part à la fois. Zenitsu est incapable de la localiser, l'air bruisse trop fort et son souffle est irrégulier. Il serre ses doigts autour de son sabre, se tourne au moindre mouvement qu'il croit apercevoir.

Puis il y a un cri.

Il sent quelque chose dans la poche de son pantalon. Son sang se glace. Il plonge la main dedans.

Une orange.

Des gifles sifflent et les ecchymoses fleurissent sur sa poitrine. Une voix éraillée s'épuise lentement.

– Non, non, non…

La panique lui broie la gorge. Son souffle se coupe. Le démon lui assène un coup de poing d'une force tonitruante en plein dans l'estomac. Son corps se cogne violemment contre un tronc avant de rouler au sol, à quelques mètres de l'arbre.

Il se relève en titubant. Il crache ses poumons, n'arrive pas à s'arrêter de tousser. Il croit entendre des bruits de métal qui se fracassent sur quelque chose. Un rire glaçant. Alors qu'il s'apprête à se laisser porter par le son, une voix résonne en lui :

– Tu devrais regarder autour de toi.

Il trébuche sur quelque chose de mou. Son pied glisse sur un liquide gluant. Il baisse les yeux. Il est incapable de retenir ses hurlements. Des milliers de cadavres défigurés, des membres éparpillés tout autour. Le sang éclabousse ses chevilles. Au milieu de ce massacre, un oranger trône, fier. Les jambes de Zenitsu le lâchent. Il s'effondre à genoux.

C'est là qu'il remarque un corps. Des yeux révulsés, une tâche familière sur le front, un trou béant à la place du cœur. Il n'y a aucune larme. Rien qu'une colère sourde et une douleur qui lui brise quelque chose d'inexplicable à l'intérieur. Le démon l'observe un peu plus loin. Il se tient debout sur un autre amas de corps. Sa gueule béante s'étire en un sourire carnassier. Ses bras et ses jambes fines contrastent avec son buste énorme. Il ressemble à une poupée difforme dont la peau verdâtre est recouverte de plaies pullulantes.

Zenitsu ne réfléchit pas. Il bondit dans un cri de rage, les yeux écarquillés. Le démon s'avance aussi, mais Zenitsu a mal calculé sa vitesse. Son assaillant en profite pour saisir l'occasion. Il le plaque au sol en plein vol, une douleur vive ricoche dans tout son corps, il croit même entendre un os se briser.

– Tu n'arriveras jamais à protéger ceux que tu aimes en étant si faible.

La gueule du monstre est si proche de son visage qu'il peut sentir son haleine putride à plein nez. Le démon lève un de ses doigts. Il le laisse quelques instants dans les airs, immobile, tandis que Zenitsu se débat désespérément.

Il réalise qu'il a envie de vivre au moment où la griffe lui transperce la gorge.

– Zenitsu !

La voix d'Inosuke lui semble venir de très loin.

Les dépouilles se sont volatilisées. Un visage monstrueux envahit alors son champ de vision. Déboussolé, il fait un pas en arrière, mais il est déjà trop tard. Il voit du coin de l'oeil un liquide noir se solidifier d'un coup et luire, aussi tranchant que la lame de son sabre.

Alors qu'il entend le bruit de la chair que l'on transperce, aucune douleur ne vient. Des gémissements juste devant lui. Inosuke lui prête à peine attention, il se contente d'asséner de violents coups au démon. Il réussit à le faire reculer. Un bref instant de répit.

Puis il se tourne vers lui, le regard brûlant. Un filet de sang coule de ses lèvres.

– Fumier ! jure-t-il.

Zenitsu ne sait pas s'il s'adresse au monstre ou à lui. Il crache par terre.

– On a besoin de toi, Zenitsu ! Ce gars est plus fort que prévu, on ne peut pas le tuer à deux! Ressaisis-toi, bordel !

Il ne lui laisse pas le temps de répondre. Il s'est lancé dans la pénombre de la forêt, à la poursuite du démon. Zenitsu inspire et le suit. Il enfouit les souvenirs dans la brume.

– Où est Tanjiro ? demande-t-il à son ami une fois qu'il l'a rattrapé.

– Je ne sais pas. On a été séparé à cause de ce putain de brouillard.

– Est-ce que…

Il serre le poing, hésite. De la peinture collée sur la rétine.

– Tu as vu des choses toi aussi ?

Inosuke le fixe longuement, incrédule.

– De quoi tu parles ?

Il ouvre sa bouche. La ferme. Il n'a pas le temps de bredouiller quoi que ce soit. Il aperçoit soudain Tanjiro. Le démon le tient d'une poigne ferme, serre son cou alors que leur ami suffoque. Ses pieds s'agitent dans le vide.

La lumière de la lune embrasse son visage. Zenitsu aurait voulu que le soleil brûle ce bras pourri qui s'apprêtait à le tuer.

Il ne réfléchit pas. Il dégaine, sent l'air affluer jusqu'à ses poumons. Ses jambes brisent la branche sur laquelle il se tient. Son sabre tranche le poignet d'un coup net, presque sans un bruit.

L'autre ne crie même pas. Son visage semble satisfait, comme si la douleur lui faisait du bien. Tanjiro tombe au sol, il s'écarte vite, crachote avant de se ressaisir, mais il est encore trop étourdi, il se jette sur son assaillant malgré tout, sauf qu'il ne remarque pas l'arme qu'il a dissimulée derrière lui. Zenitsu voudrait le prévenir, il devrait crier, mais il n'y arrive pas, sa vue se brouille, alors il respire à nouveau quitte à se briser les jambes, quitte à mourir maintenant; il se dit que ce n'est pas si grave. C'est à lui de les protéger, il est las de survivre simplement grâce aux autres.

Son épée se plante dans le haut du crâne du démon, elle s'enfonce presque totalement. Dans un excès de rage, Zenitsu réussit à la faire tourner, leur ennemi titube, la bouche ouverte. Inosuke profite de la trouée et au moment où Zenitsu retire son arme, et il lui tranche le cou.

Il se précipite vers Tanjiro :

– Ça va ?

– On a vu mieux, mais il y a eu pire.

Et cet idiot sourit, d'un sourire si grand que Zenitsu a envie de lui en coller une.

– Tu m'as sauvé la vie. Si tu n'étais pas intervenu, ce couteau aurait fini en plein dans ma poitrine.

Ses mains retirent alors un poignard enfoncé profondément dans sa cuisse. Tanjiro grimace.

– Je suis désolé. Si tout à l'heure j'avais…

Les mots de Zenitsu meurent sur ses lèvres. Quelques larmes perlent au coin de ses yeux et il réalise que c'est lui l'imbécile. Il tourne la tête, passe sa manche sur visage alors que Tanjiro continue de sourire.

Inosuke s'esclaffe en tendant ses bras vers les étoiles. Il insulte le démon d'une flopée d'injures, fier, en s'agitant dans tous les sens. Sa blessure est profonde, pourtant. Zenitsu ne peut s'empêcher de remarquer son teint livide et la flaque qui se forme autour de lui.

– Tanji-

– Il faut qu'on le soigne, le coupe son ami.

C'est à ce moment-là qu'Inosuke s'effondre sur le dos. Zenitsu réalise l'ampleur des dégâts. Une plaie béante, non deux, à la poitrine et au ventre. Ses yeux s'écarquillent.

– Il-, il…, bégaie-t-il.

– Tu dois l'emmener au plus vite.

Tanjiro a de grosses larmes qui coulent sur ses joues. Ses sourcils sont froncés par l'inquiétude. Zenitsu est incapable d'esquisser un geste.

– J'ai, j'ai froid tout d'un coup, chuchote leur ami.

La flaque autour de lui ne cesse de grandir. L'herbe bleue se teinte de rouge. Le vent se lève. Il s'approche doucement.

– Attention, tu risques d'avoir un peu mal, le prévient Zenitsu.

Il le soulève de ses deux bras. Inosuke hurle de douleur.

– Je suis désolé.

Il sent que son corps ne le porte plus. Si Zenitsu tient encore debout, c'est grâce à une force tout autre – le sang pulse très fort, ses jambes sont broyées par la douleur et pourtant. Inosuke agonise dans ses bras, les cheveux collés à son front et sa peau grise et les entailles partout sur son corps et les battements de son cœur qui se font si lents, au fur et à mesure que sa mélodie se termine.

– Ça va aller ? demande-t-il à Tanjiro.

– Ne te soucie pas de moi.

Le jeune homme se relève malgré tout. Il sautille sur une jambe. Sa main caresse la joue de Zenitsu. Il prête à peine attention au sang.

– Sois prudent sur la route. On ne sait jamais.

Il pose son front contre le sien. Cette fois-ci, il éclate en sanglots pour de bon.

– Je reviens le plus vite possible.

Il ne se rappelle plus avoir franchi les portes du Domaine des Papillons. Il n'a aucune idée du temps qu'il met, refuse d'écouter le bruit du cœur d'Inosuke alors qu'il court, qu'il s'efforce d'aller au-delà de la vitesse du son. Il se brise les jambes en utilisant la foudre pour accélérer ses foulées. Il s'effondre sur le seuil de la porte en murmurant le prénom d'Aoi. Il est persuadé de hurler à ce moment-là.

Il sent une odeur sucrée. Une fleur de camélia bourgeonne dans sa paume.


Il tient un vieux seau en bois de sa main gauche. L'eau au fond du puits reflète de gros nuages blancs. Un corps se colle au sien.

– Tout va bien, murmure Tanjiro.

Il ne se retourne pas. Il croit voir quelques larmes faire de jolies ondes tout en bas.

– Tu ne sais pas mentir, soupire-t-il.


Lorsqu'il se réveille, Zenitsu est seul dans une pièce remplie de lits vides. Les draps sont parfaitement bordés et la fenêtre grande ouverte. Une brise légère passe sur son visage. Il veut se redresser, mais une douleur vive provenant de ses côtes l'en empêche.

– Ne fais pas ça, crétin. Tu t'es brisé une tonne d'os apparemment.

Inosuke est avachi contre l'encolure de la porte. Les traits tirés, un bandage est enroulé autour de son torse.

– Tu ne devrais pas être debout, rétorque-t-il.

– Je me remets vite. La montagne sculpte les corps.

Il soupire. Inosuke vient s'asseoir à côté de lui.

– Tu as failli te tuer.

Le garçon fait claquer sa langue.

– Parce que tu allais mourir, je te rappelle.

Une migraine terrible lui vrille la tête.

– Tu m'as sauvé la vie.

– Toi aussi.

Il sourit. C'est étrange de le voir si calme. Sa voix râpe moins lorsqu'il ne crie pas.

– J'ai dormi longtemps ? demande-t-il après un silence.

– Ça fait sept jours.

– Oh.

– Ouais, tu peux le dire.

Un papillon entre dans la pièce. Il virevolte avant de venir se poser sur une lampe de chevet. Ses ailes sont d'un bleu éclatant.

– Je vais aller prévenir les autres.

Alors qu'Inosuke se relève, Zenitsu tire sur le tissu de son pantalon pour le retenir. Il se retourne, une drôle d'expression sur le visage.

– Reste un peu.

Il le dévisage un long moment avant de capituler.

– Je ne suis pas aussi sympa que Tanjiro.

Il ne réplique rien. Zenitsu se contente de tirer la couette pour lui faire une place. Une tendresse qu'il ne connaît pas habite les gestes d'Inosuke, tandis qu'il vient se blottir contre lui. Ses cheveux sentent étonnamment bons.

Il ne sait pas ce qui le pousse à l'embrasser – il pense aux lèvres de quelqu'un d'autre et il voit bien qu'Inosuke n'est pas dupe. Pourtant, c'est lui qui presse sa bouche un peu plus fort contre la sienne. Zenitsu ignore son corps douloureux. Lorsqu'ils se détachent, ils s'observent un long moment sans parler.

– Tu n'embrasses pas si mal, en fait. Ça me donnerait presque envie de recommencer, si ton cœur n'était pas occupé ailleurs.

– Je suis désolé.

Tous les deux savent que cela n'a rien à voir avec ses excuses.

– Au moins, tu es de retour.

– Arrête, je suis toujours un froussard.

Le papillon s'envole.

– Tu nous raconteras un jour, dit ?

Zenitsu hoche la tête.

– C'est promis.

Inosuke dépose un dernier baiser sur ses lèvres avant de le quitter. Il reste une semaine de plus alité. Tanjiro passe le voir. Il lui décrit ses journées, des détails anodins. Il lui parle des piliers, de Shinobu ou de Nezuko. Il ne lui demande jamais pour cette nuit-là. A la place, les récits de son ami emplissent l'air et il n'a pas à agiter sa langue. Il profite de la simplicité des jours heureux.

Mais ils finissent par repartir. Ils traquent les démons sans jamais vraiment se reposer. Ça ne le dérange plus autant qu'auparavant. Peut-être que quelque chose a changé. Inosuke lui semble s'être adouci. Ses gestes fendent l'air moins fort, et parfois ils s'embrassent sans que Zenitsu n'y réfléchisse plus que ça. Mais Inosuke lui demande souvent :

– Quand est-ce que tes lèvres effleureront les bonnes, Zenitsu ?

Après ça, le jeune homme éclate de rire avant de lui offrir un autre baiser. Zenitsu hausse les épaules. Des renards rôdent alors que leurs respirations s'entremêlent sous le zénith.

Son souffle revient et les mauvais rêves se font plus rares.


C'est à nouveau la nuit. La cire est orange. C'est Inosuke qui a tenu à changer de bougie – Zenitsu n'a pas trop saisi pourquoi, une histoire de contingence et de chance, un destin à provoquer, il ne rappelle plus très bien.

Le temps est moins étouffant. Probablement parce que l'été se termine. Des courants d'air traversent les vitres brisées et le parquet troué. Les mains appuyées contre ses joues, il écoute la respiration calme de ses amis. Il attend que les couvertures derrière se froissent.

– C'est bien, tu n'as plus que des cicatrices.

Tanjiro passe un doigt désinvolte sur ses jambes nues. Les vestiges d'une entaille profonde traversent sa peau.

– Celle-là est presque au même endroit que la tienne.

Il n'arrive pas à réprimer le sourire dans sa voix. C'est toujours trop facile avec Tanjiro. Toutefois, les frontières tracées semblent infranchissables.

Sa main reste là et il ne peut que la contempler bêtement.

– Encore de mauvais rêves ?

Il secoue la tête.

– Pas cette fois-ci.

– Alors quoi ?

– Inosuke ronflait trop fort.

Tanjiro laisse échapper un rire discret. Et ça coupe le souffle de Zenitsu parce que ce n'est pas possible d'éclipser la lune, ça ne devrait pas être normal de ne pas se rendre compte de sa propre douceur. D'où naît tout ce bonheur tranquille qui s'écoule du bout de ses doigts ?

Il entend sa peine aussi. Elle bruisse au fond de coeur, ricoche sur ses poumons; il ne l'écoute jamais, il la laisse venir sans s'en soucier, puis des fleurs remplacent les mauvaises herbes, il croit y sentir des coquelicots, parfois des jonquilles.

– Je suis fier de toi.

Il lâche ces mots comme si de rien n'était, aussi évident que les constellations qui ornent le ciel. Les lèvres de Zenitsu tremblent. Ce n'est pas possible d'être si ridicule.

Tanjiro sait aimer, il a toujours su faire. Peut-être y en a-t-il qui sont faits pour cela. Zenitsu ne doit pas en faire partie.

– Il y avait des oranges à tes pieds, non ?

Zenitsu plante brusquement son regard dans le sien et il y voit une tendresse infinie. Ça le transperce de part en part, il aime si fort que ça fait mal, mais il ne peut le montrer que dans les gestes anodins, quelques respirations égarées ou bien des attentions désinvoltes, les plaisanteries feintes.

Les songes ont décidé à sa place.

Tanjiro l'enlace et ses bras ne le lâchent plus, ses mains s'agrippent à son dos sans un bruit. Il sent son épaule devenir humide.

– J'aurais dû le voir, excuse-moi.

Ça met Zenitsu en colère. Il se détache brusquement. Il a envie de le secouer pour qu'il cesse de demander pardon, parce que la vie est comme ça, elle n'est pas une excuse, elle est simplement. Une diversité inconnaissable de souffles et de noeuds auxquels personne ne comprendra jamais rien.

– Arrête ça, tu veux bien.

Il lui donne un léger coup sur la tête et Tanjiro ouvre la bouche, décontenancé. Zenitsu a envie que ses lèvres cessent de s'agiter pour répéter ces mots désagréables quand ils ne sont pas justifiés – lorsque le pardon devient un non-sens, un truc absurde. Mais comme il est aussi amoureux de lui, il ne s'agace pas vraiment. L'amertume et la confusion sont passées. Il faut en finir avec cette brume qui l'empêche d'y voir clair, il a envie que la musique devienne heureuse, que leurs coeurs s'accordent un peu plus, jamais complètement parce que c'est impossible et qu'il a compris que c'est une règle de l'univers, un jeu étrange où les dés sont jetés avant la naissance du monde.

Il l'embrasse et cette fois-ci, il se tait. Tanjiro sursaute puis son corps se détend, vient se coller un peu plus à celui de Zenitsu. Il pense un bref instant à Inosuke et il se dit que l'amour n'a pas de prise. Il est volatile et il s'accroche à des fils imperceptibles qui relient les peaux ensemble. Il réalise que ses sentiments sont aussi nombreux que les rencontres, qu'ils se multiplient et ne meurent jamais au gré des sentiers traversés.

– Chaque fois que tu t'excuseras, je t'embrasserai, annonce-t-il fièrement lorsque le souffle vient à manquer.

Les mains de Tanjiro se baladent sur son corps. Ses joues sont un peu rouges, ses cheveux en bataille.

Il y a un instant de flottement où ils se dévisagent pour s'observer ailleurs, plus loin dans la symphonie.

– Je suis désolé, déclare alors tout bas Tanjiro en souriant.


Pourquoi seulement ship Tanjiro et Zenitsu quand on peut shipper en même temps Zenitsu et Inosuke ? Bref, je les aime trop fort, j'espère que ça vous a plus ! N'hésitez pas à laisser une review si vous en avez envie !

A très bientôt (j'espère) !