Cette fic a été écrite à l'occasion de la Nuit du Fof : il s'agissait d'écrire un texte à partir du mot "regret".

Wanda Maximoff doit son existence à Stan Lee et au dessinateur Jack Kirby, Tony Stark a les mêmes parents, mais il doit aussi son développement à Larry Lieber et au dessinateur Don Heck. Les deux personnages appartiennent à Disney.


Plutôt un regret qu'un remords

À chaque fois que Wanda croise Tony Stark au détour d'un couloir dans l'immense complexe des Avengers, une part d'elle regrette de ne pas l'avoir tué. Elle aurait pu l'égorger si facilement, la première fois qu'ils se sont rencontrés : il se trouvait à sa merci, inconscient de sa présence derrière lui, et il aurait suffi d'un mouvement de poignet pour qu'un tuyau de canalisation lui transperçât la gorge, pour qu'il se vidât de son sang à gros bouillons comme un goret, comme le geyser de la revanche, comme les victimes de ses propres bombes. Plongé dans l'hallucination de son pire cauchemar, dévasté par le remords d'avoir condamné ses compagnons et l'humanité entière, il se serait senti glisser inexorablement vers l'horrible impuissance de la mort. La torture de cette angoisse ultime aurait vengé la souffrance et la terreurs causées par ces obus infernaux qui avaient détruit les Maximoff et tant d'autres familles innocentes.

Si elle l'avait tué ce jour-là, il n'aurait pas créé Ultron. La Sokovie n'aurait pas été pulvérisée. Pietro… Pietro serait toujours vivant.

Heureusement, Stark a démissionné des Avengers, au moment où Captain America a proposé à Wanda de les rejoindre. Malheureusement, il continue de les financer. C'est l'argent des missiles que Stark Industries a vendus pendant des années qui paie les factures des premiers super-héros de la planète. L'équipe est nourrie, logée, blanchie grâce aux profits de la guerre. Personne n'en parle jamais. Wanda considère cela comme une forme de dédommagement : elle y a bien droit, après ce que le bellicisme des Américains a fait à son pays. Mais quelle est l'excuse des autres ?

En tant que mécène des Avengers, Stark se mêle à eux avec une fréquence que Wanda juge excessive et qui l'exaspère d'autant plus qu'elle est variable et donc imprédictible. Il reste rarement plus d'un mois sans venir au QG, parfois pour quelques heures, qu'il passe alors généralement enfermé dans la salle des cartes avec Steve, Natasha et le colonel Rhodes, parfois pour une journée entière, au cours de laquelle il s'installe dans son laboratoire, où les collègues de Wanda défilent tour à tour pour obtenir des améliorations de leur équipement. En sautant pour l'occasion le repas de midi et en évitant les parties communes, Wanda n'a pas trop de mal à l'éviter, mais elle doit ensuite affronter le regard réprobateur de Vision, qui a gardé de ses origines une exaspérante complaisance pour Stark. Pire, il arrive régulièrement à l'industriel de dormir sur place, voire de squatter plusieurs jours au milieu de l'équipe. Dans ces cas-là, Wanda est obligée de ravaler sa bile et de supporter sa présence, son agitation continuelle, sa logorrhée sans fin et ses commentaires moqueurs lors des entraînements.

À son grand soulagement, toutefois, Wanda n'a jamais eu besoin de composer avec Stark quand elle a été appelée sur le terrain avec les Avengers. Elle sait que c'est en partie dû aux réticences de Natasha et de Steve, qui ne l'incluent pas dans toutes les missions pour le moment et qui l'écartent des interventions les plus sensibles dès qu'ils le peuvent. Ils pensent qu'elle manque encore d'expérience et qu'elle doit mieux maîtriser l'étendue de ses pouvoirs. Elle leur a objecté qu'il lui faut se battre pour acquérir de l'expérience et que ce n'est pas parce qu'eux ne comprennent pas son pouvoir qu'elle ne le maîtrise pas, mais au fond d'elle-même, elle n'est pas mécontente d'avoir ainsi évité Stark à plusieurs reprises, lorsqu'il a surgi en renfort pour aider les Avengers en difficulté.

L'objectif pour lequel Steve les a convoqués ce mardi de mai semble simple. Les agissements d'un réseau de trafiquants d'armes spécialisés dans le réemploi des technologies des Chitauri sont remontés aux oreilles de Natasha, qui a utilisé ses contacts pour retrouver leur trace. Ils auraient mis au point un rayon capable de pulvériser toutes les matières synthétiques : polyamides, silicones, plexiglas… et seraient disposés à le vendre au plus offrant. Or parmi les plus offrants qui ont manifesté leur intérêt, on retrouve, entre autres crapules, deux États en guerre avec leurs voisins moins riches et une organisation terroriste qui a déjà commis plusieurs attentats contre des avions civils. Il faut donc intercepter cette invention au plus vite. Les trafiquants – qui sont connus comme Moriarty's Preservation Society sur le dark web, preuve supplémentaire, pour qui a déjà rencontré Stark, que subtilité et vente d'armes ne marchent pas main dans la main – se sont installés au nord du Texas, dans les bâtiments d'un ancien abattoir désaffecté. (« Évidemment, ils auraient pas pu investir un Spa cinq étoiles », commente Sam et Wanda ne peut pas s'empêcher de pouffer.) Vision et Natasha vont partir en repérage et une fois que les plans de la base et les dispositifs de sécurité seront connus, l'ensemble des Avengers les rejoindra pour mettre fin à leur opération.

Trois jours après cette réunion, Wanda monte à bord du Quinjet avec le reste des Avengers, même Vision, qui aurait pu voler jusqu'à leur destination mais qui préfère apparemment voyager à côté d'elle et la regarde avec une intensité déconcertante.

« Le Faucon et War Machine assureront la surveillance aérienne, rappelle Steve. Black Widow s'infiltrera dans le corps de bâtiment principal depuis le garage et Wanda l'accompagnera, tandis que Vision et moi gagneront la cour intérieure. Dès qu'elles auront atteint le poste de contrôle, elles déclencheront l'alarme incendie et les Moriartiens convergeront vers la cour, où nous les coincerons entre deux feux. »

Wanda peine à se concentrer sur le discours de leur chef, elle est trop consciente de la présence de Vision qui s'est rapproché d'elle, si près que sa cape caresse son épaule. Est-ce qu'il lui veut ce qu'elle lui veut ? Est-ce que cet être exceptionnel s'intéresse à Wanda, comme elle en a l'impression ? Est-ce qu'il est capable d'attirance autant que les hommes et les femmes de chair, autant que Wanda ? Les mêmes questions qui tournent en boucle dans sa tête depuis des semaines l'assaillent avec une force nouvelle. Elle voudrait rester attentive aux paroles de Steve, mais Vision est si proche, si solide, si… rouge !

Et puis elle a déjà mémorisé le plan, et elle sera avec Natasha : il ne pourra rien lui arriver de mal sous la protection de Black Widow.

De fait, tout commence bien. La stratégie adoptée par Steve fonctionne parfaitement. Depuis le poste de contrôle, Wanda observe Vision sur les écrans de surveillance, tandis qu'il met KO les premiers hommes en treillis attirés dans la cour par l'alarme. En même temps, Sam et Rhodes décrivent dans son oreillette la situation, telle qu'ils la voient directement en survolant la base, et annoncent qu'ils amorcent une descente pour se rapprocher de l'épicentre des combats.

Leurs cris paniqués sont la première indication que le vent tourne.

Alertée elle aussi, Natasha zoome sur la cour et Wanda peut voir en gros plan les tourelles automatiques qui surgissent du sol et crachent leur feu en direction du ciel.

Rhodes et Sam s'écrasent sur les toits.

Wanda se sent transportée dans une église, autour d'elle le monde se déchire mais elle ne pense qu'à Pietro, elle sent les cartouches qui le transpercent et la vie qui part, Pietro Pietro Pietro.

Natasha tape à toute allure sur le clavier de l'ordinateur le plus proche pour tenter de désactiver ces défenses qu'ils n'avaient pas prévues, sa voix qui s'adresse à Wanda se mêle à celles des autres qui s'interpellent et se répondent sur la fréquence radio, mais Wanda est trop loin d'eux, son esprit est en Sokovie et Pietro sous les yeux de son cœur n'arrête pas de mourir.

« Que plus personne ne bouge ! » hurle alors une voix stridente à travers les hauts-parleurs perchés sur des poteaux autour du bâtiment, arrachant Wanda à ses souvenirs pour la ramener au moment présent, pour lui permettre de voir le store de verre qui se déploie au-dessus de la cour et emprisonne Vision, Steve et les hommes qu'ils ont déjà neutralisés, de voir Steve porter les mains à sa gorge, suffoquer et s'effondrer dans les bras de Vision qui répète son nom sans comprendre.

« C'est mieux comme ça, constate la voix avec un soupir qui crachote dans son micro. Votre capitaine n'a plus d'oxygène, Avengers. Avec sa constitution surhumaine, il survivra certainement une quinzaine de minutes. Je n'en dirais pas tant de votre androïde. Lui n'a pas besoin de respirer, mais il va nous offrir l'occasion de démontrer l'efficacité de l'annihilateur… »

Une nouvelle tourelle, plus fine que les autres, se déploie comme un périscope à cinq mètres de l'endroit où Vision se tient toujours prostré vers Steve.

Natasha pianote frénétiquement.

« Vision ! hurle Wanda.

‒ J'ai trouvé la commande ! lui crie Natasha. J'y suis presque, il faut seulement… »

Mais un pointeur laser apparaît sur la poitrine de Vision, sur sa poitrine synthétique née du génie des scientifiques et des machines, et Wanda pressent qu'elle n'a pas le temps.

Elle écarte les bras et le flux monte en elle, gonfle comme un ouragan et éclate autour d'elle, dévastant tout sur son passage.

Les murs de la pièce sont soufflés et Natasha est projetée contre une armoire métallique. Elle ne se relève pas, mais elle respire, et Wanda court à travers les décombres jusqu'au trou dans la façade. La paroi de verre a explosé et elle peut s'approcher de Vision en lévitant pour se poser à côté de lui sur la terre battue. Il ne la quitte pas des yeux.

Un faisceau rouge lui perce la poitrine.

D'un geste, Wanda tort le canon de l'annihilateur. Il n'en sort plus qu'un piteux nuage de fumée.

Mais la blessure de Vision s'agrandit sous ses doigts, ses bordures s'élargissent à mesure qu'il se désagrège. Wanda presse des deux mains sur son buste, insuffle toute la magie qu'elle peut pour stopper la dislocation de la matière et, pourtant, ses couleurs l'abandonnent. Une déchirure se crée le long de son pectoral gauche, suivie d'une autre.

« Wanda », murmure-t-il.

Et Wanda tremble.

Une vibration s'empare de l'air, comme si l'atmosphère partageait son chagrin, comme si l'éther grondait de sa fureur, comme si l'impalpable enfin répondait à son pouvoir, comme si…

Comme si Iron Man fonçait vers eux.

Wanda ne quitte pas Vision des yeux quand Stark atterrit devant elle dans un bruit de métal avant de se pencher pour examiner la plaie béante. Elle ne quitte pas Vision des yeux quand Stark ouvre un compartiment de son armure et en extrait plusieurs outils avec lesquels il modifie le répulseur de sa paume droite. Elle hoche du menton sans quitter Vision des yeux lorsque Stark lui annonce qu'il peut cautériser la blessure et qu'il s'exécute lentement, patiemment, concentré sur le mouvement à la manière d'un chirurgien.

Elle ne détournera pas non plus le regard quand ils seront rejoints par Steve, ranimé par l'oxygène que la verrière détruite laisse de nouveau passer, ni quand Stark, satisfait du résultat de son opération, partira à la recherche de la femme derrière la voix du haut-parleur, ni quand Natasha annoncera dans son oreillette qu'elle a retrouvé Sam et Rhodes et qu'ils sont blessés mais vivants.

À chaque fois que Wanda croisera Tony Stark, une part d'elle regrettera de ne pas encore l'avoir tué. Mais une autre part le remerciera silencieusement d'avoir sauvé Vision, après l'avoir créé.