Chapitre 1: Étonnante proposition

Au début, intrigué, il crut que c'était le tonnerre. Mais le bruit prit de l'ampleur. Les chants s'interrompirent. Il pensa alors qu'il s'agissait de quelque étrange phénomène dont on aurait bientôt l'explication et dont l'effet le plus grave serait d'interrompre le service. Puis il leva les yeux.

Dans la troisième travée, là où on avait enlevé le coffrage le matin même, des fissures apparaissaient dans la maçonnerie au niveau du triforium[1]. Elles surgissaient et se propageaient sur le mur, d'une fenêtre à l'autre, comme des serpents prêts à frapper. Sa première réaction fut la déception: lui qui était si heureux de voir le cœur terminé, il devait déjà envisager des réparations; puis le haut des murs parut pencher vers l'extérieur et il se rendit compte avec horreur que non seulement l'office allait être interrompu, mais transformé en catastrophe.

La courbe de la voûte se fissura à son tour. Une grosse pierre se détacha et les gens en-dessous se mirent à hurler. il n'eut pas le temps de voir si quelqu'un était blessé que d'autres blocs suivirent. Affolés, les fidèles se bousculaient, se piétinaient en cherchant à s'abriter de l'avalanche mortelle. Il eut l'idée folle qu'il s'agissait encore d'une attaque de William Hamleigh, puis il aperçut celui-ci, au premier rang des fidèles, qui, terrifié, assommait ses voisins pour échapper au piège. Non, William ne pouvait pas être l'auteur d'un crime dont il risquait d'être la victime. Le plus gros des fidèles tentait de sortir de la cathédrale par le côté ouest encore ouvert. Or c'était justement cette partie-là qui s'effondrait. Il aperçut le petit Jonathan et Johnny huit pence blottis au fond du bas-côté nord. C'était le coin le plus sûr, avait-il estimé. Puis il prit conscience qu'il devait sauver le reste de ses ouailles. « Par ici! cria -t-il, par ici!» Personne ne lui prêta attention.

Dans la troisième travée, la voute était sur le point de s'effondrer. Il s'efforça de pousser les gens vers l'abri du côté est qui semblait tenir, mais une pluie de mortier tomba sur son crâne rasé et bientôt ce furent des pierres. Les gens, en proie à la panique, se jetaient dans tous les sens: certains s'entassaient dans les bas-côtés, d'autres contre les murs est. D'autres essayaient toujours de gagner la sortie ouest en grimpant par-dessus les tas de décombres et de cadavres. Une pierre vint le frapper à l'épaule. Pas très fort, mais assez pour lui faire mal. Il posa la main sur sa tête pour protéger son crâne et regardé autour de lui. Il était seul au milieu de la seconde travée: il avait fait tout ce qu'il pouvait. Il se précipita du côté est.

Le fracas de la maçonnerie qui s'écroulait semblait moins violent, mais un nuage de poussière emplissait l'air. Il retint son souffle. La poussière retomba lentement et il distingua la voute, qui s'était effondrée jusqu'au bord de la première travée. Maintenant, elle semblait stabilisée.

Horrifié, il contemplait les ruines de son église. Seule la première travée demeurait intacte. Le sol n'était que piles de débris sous lesquels gisaient des corps inertes, morts et blessés mélangés. Sept ans de travail et plusieurs dizaines de livres d'argent venaient d'être anéantis. Des douzaines - peut-être des centaines de gens tués - tout cela en quelques minutes d'apocalypse. Il avait senti son cœur se briser en pensant à ces efforts gaspillés, ces victimes, aux veuves et aux orphelins. Ses yeux s'étaient emplis de larmes.

Une voix sévère retentit à son oreille. «Voilà le résultat de votre arrogance, Philip!»

«Philip.»

Philip cilla, brutalement ramené à la réalité par la voix rocailleuse de Remigius. Ses prières avaient dérivé vers l'accident de la Pentecôte comme souvent ces derniers mois. «Oui prieur?» Ces mots lui arrachaient la bouche. L'évêque Waleran avait profité de l'affolement et de la confusion qu'avait provoquée la catastrophe pour demander un nouveau scrutin et les moines apeurés avaient voté pour Remigius. Pas tous, mais les plus jeunes et les plus influençables. Philip avait dû s'incliner devant ses frères. Il n'avait même pas la force d'être indigné face à cette trahison. Le peu d'énergie qui lui restait était englouti par le sentiment de culpabilité qui lui enserrait la poitrine jours et nuits. Septante neuf morts, et c'était sa faute.

«Vous avez de la visite.» Le nouveau prieur n'avait pas l'air ravi de faire cette annonce. C'était peut-être une bonne nouvelle, Remigius abhorrait systématiquement tout ce qui pouvait plaire à Philip. Il se détourna sans dire un mot de plus.

En passant l'arcade de la porte du réfectoire, Philip se demandait qui pouvait bien venir le voir. Francis peut-être? Mais c'était fort peu probable; au service de Robert de Gloucester, son frère cadet était de facto dans le camp de l'impératrice Maude, et la dame n'était pas bien en vue dans cette partie du pays en ce moment.

Quelle ne fut pas sa surprise de découvrir Waleran Bigod assis à la longue table, une coupe de vin entre ses longs doigts osseux.

L'évêque de Kingsbridge était un homme filiforme au teint pâle et aux manières délicates.

«Vous avez l'air perdu. Et c'est normal. Vous n'êtes plus prieur, votre rêve est brisé et vous devez vous dire que Dieu vous punit pour votre orgueil et tous vos péchés.

— C'est vrai», avoua Philip.

Waleran porta sa coupe à ses lèvres. «Mais peut-être Dieu vous conduit-il dans une autre direction. La mienne.» Intrigué, Philip s'avança dans le réfectoire. «Je vous admire vous savez Philip, contrairement à ce que vous croyez. Vous êtes un homme intelligent, déterminé et un bon prêtre. Je voudrais faire de vous mon archidiacre.»

Philip fut stupéfait par les paroles de l'évêque. Il était de notoriété publique que Waleran faisait tout pour lui nuire, depuis bientôt six ans que les deux hommes étaient en conflit. «Votre Éminence…

— Ecoutez-moi, l'interrompit Waleran d'un geste de la main. Pour compenser le fait qu'il ne m'ait pas nommé archevêque, le roi a décidé de faire de moi son représentant auprès de Rome. Et j'ai besoin d'un homme de confiance pour s'occuper des affaires du diocèse pendant mon absence. Vous êtes le premier et pour tout dire, le seul à qui j'ai pensé.

— Je pense que je n'… Je...

— Laissez-moi continuer», siffla l'évêque légèrement agacé d'être à nouveau interrompu.

Il lui indiqua la chaise à sa gauche, en bout de table. C'était sa place avant, maintenant c'était celle de Remigius. Waleran essayait de flatter son ego, mais il ne réussissait qu'à raviver la douleur de l'échec et de la trahison.

Il s'assit en face de l'évêque, ignorant l'invitation à s'asseoir à une place dont il ne se sentait plus digne. Waleran jeta un coup d'œil à la chaise puis à Philip et sourit, satisfait. Malgré tout ce qu'il s'était passé, une petite flamme d'arrogance semblait encore vaciller dans le cœur de Philip et c'était pour le mieux. Après tout, qui voudrait d'un second amorphe.

«Si les choses évoluent comme je le souhaite, reprit l'homme en prenant la place laissée vacante, peut-être que vous devrez me remplacer. Et, comme évêque de Kingsbridge, vous pourrez finir votre cathédrale, punir les Hamleighs et faire tout ce que vous voulez. En attendant tout ce que je demande, c'est un dévouement sincère et une obéissance en toute circonstance.

— En toute bonne circonstance, ne pût s'empêcher d'ajouter le moine alors que l'idée commençait à prendre forme dans son esprit.

— Cela va de soi, sourit l'évêque. Je vous laisse réfléchir à ma question, mais sachez que vous devrez emménager dans mon palais dans deux semaines. Le Prieur Remigius vous donnera à contrecœur votre congé. Notre association me réjouit Philip», conclus l'évêque en se levant.

Le moine fit mine de le suivre, mais il le retint d'une main sur l'épaule en traçant un signe de croix. «In nomine patris et filii et spiritus sancti[2].» Le bout de ses doigts glissa sur la joue de Philip en une caresse légère. Il sembla hésiter un instant puis posa un baiser sur son front avant de quitter la pièce sans un regard en arrière.

Philip resta longtemps à la table de l'austère réfectoire, les yeux dans le vide. Il réfléchissait à la proposition de l'évêque. Devenir archidiacre.

Waleran avait raison. En devenant archidiacre, il pourrait finir la cathédrale. Mais il se demandait si c'était vraiment sa place. Était-ce ce que Dieu voulait pour lui? Servir Waleran ? Il n'en était pas si sûr.

Il sentait encore sa joue brûler de la caresse de l'évêque et la chaleur de ses lèvres sur son front. Pourquoi avait-il fait ça? En gage de paix? Peut-être…

Incertain, Philip fit ce qu'il avait toujours fait dans ces cas-là; il pria. Il veilla de longues nuits, allongé sur sa paillasse du dortoir ou debout dans la crypte pendant les offices, réfléchissant. À ce que cela pourrait lui apporter, à lui, au prieuré, au diocèse. Il avait beau avoir renoncé au poste de prieur, il savait au fond de lui que Remigius n'était pas compétent. Tôt ou tard, Kingsbridge sombrerait à nouveau dans la misère et l'endettement. Et il ne pouvait pas le supporter. Cette rage se mélangeait dans son cœur aux regrets et aux remords. Et à cet étouffant sentiment de culpabilité qui montait à chaque fois qu'il voyait les décombres de la cathédrale.

Elle aurait dû être magnifique. Parfaite. Mais il avait été arrogant. Il s'était laissé convaincre qu'un toit de pierre était plus adapté pour une cathédrale et ce dernier s'était effondré sur ses paroissiens.

Il était responsable et il ne pourrait jamais se le pardonner.

Pourtant, une voix semblait, aux limites de sa conscience, lui souffler que Dieu avait un nouveau plan pour lui. Qu'il pouvait sauver quelqu'un. Sauver une âme. Et remettre les choses dans l'état où elles devraient se trouver. Bien qu'il ne sache pas exactement ce que cela pouvait signifier.

Au bout d'une semaine, il alla trouver Remigius. Il deviendrait archidiacre du diocèse de Kingsbridge.

Philip empaquetait ses maigres possessions dans le dortoir, le cœur dans la gorge. Aujourd'hui, il quittait Kingsbridge, peut-être pour toujours. Bien sûr, c'était son choix, mais ça ne rendait pas la chose plus facile. Kingsbridge était la famille qu'il avait choisie. Lorsqu'il était devenu prieur, c'était de son propre fait. Pour la seconde fois de sa vie, c'était lui qui avait décidé de son avenir. Et il avait choisi Kingsbridge. Quitter la ville lui fendait le cœur, mais il avait l'espoir, même infime, en travaillant avec Waleran, de pouvoir remettre l'évêque sur le chemin de l'amour de Dieu, le tirant hors de cette spirale infernale qui semblait le mener droit en enfer.

Un bruit sourd attira son attention du côté de la porte. Un petit garçon le regardait à travers ses mèches blondes un peu trop longues, semblant hésiter à entrer.

«Jonathan? Viens mon grand», l'invita Philip, se forçant à sourire.

Il se souvenait parfaitement de la première fois où il avait rencontré le petit moine. C'était à la cellule de saint Jean de la forêt, il y a sept ans maintenant. Il ne devait pas avoir plus de quelques heures et était emmailloté dans un grand manteau souillé de sang. C'était Francis qui avait trouvé le nouveau-né sur le bord d'un chemin en venant lui rendre visite.

À la seconde où Philip l'avait vu, il avait su. Jonathan était son fils. Qu'importent les liens du sang, il donnerait mille fois sa vie pour ces grands yeux verts. Mais il avait dû réfréner ses ardeurs. Un prieur n'a pas de préférence entre ses frères.

La cellule n'était pas très grande à peine la place de tenir debout entre la paillasse et le petit bureau. Le jeune garçon s'assit sur le lit, mais gardait les yeux ostensiblement baissés sur ses mains.

«Tout va bien?» demanda l'homme en soulevant délicatement son menton afin de voir son visage. Avec stupeur, il y découvrit de grosses larmes ruisselant sur ses joues. Son cœur rata un battement. «Qu'est-ce qui ne va pas? Tu es blessé? Tu as mal quelque part?» Le garçon secoua la tête. «Je t'en prie mon grand dit moi ce qu'il y a.»

Il était moins formel qu'à l'ordinaire, mais la peur lui faisait légèrement perdre ses moyens. Et de toute façon, il avait le droit, non? Il n'était plus prieur, personne ne pourrait l'accuser de népotisme désormais.

«Tu avais promis, rugit le petit garçon en se redressant, frappant ses deux petits poings sur le torse du moine à genoux devant lui. Tu avais juré qu'on serait toujours ensemble, mais toi aussi tu m'abandonnes.»

Une seconde, Philip resta interdit devant la familiarité du garçon. Elevé par les moines, Jonathan avait toujours fait preuve d'une politesse scrupuleuse en s'adressant à ses ainés. Puis, il comprit enfin ce que voulait dire l'enfant.

«T'abandonner?» Il sentit comme une flèche transpercer son cœur. «Jamais je ne t'abandonnerai. Je vais juste partir travailler plus loin, mais je reviendrai te voir, assura-t-il insufflant le plus de conviction possible dans sa voix. Je viendrai te voir au moins une fois par an.

— C'est vrai?»

Philip lui essuya les yeux avec la manche de sa bure. «Je t'ai déjà menti? sourit-il doucement. Je viendrais peut-être aussi pour les grands offices: Pâques, Noël, la Pentecôte et l'Ascension.Après tout Kingsbridge est encore la cathédrale du diocèse. » Le petit garçon fit la moue, pas complètement convaincu. S'il est vrai que Kingsbridge était l'église cathédrale, l'évêque Waleran venait rarement y célébrer la messe et ce même avant l'accident. Alors Philip continua «Et puis le palais n'est qu'à deux jours de Kingsbridge. Si tu m'écris, je répondrai vite.

— Promis?

— Promis. Jamais je ne t'abandonnerai.»

[1] Galerie supérieure d'une église, généralement ouverte sur la nef

[2] «Au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit»