Parcourir la ville a rendu tout le reste palpable. Le danger encouru par Hal n'a fait que révéler l'intensité de la situation. Les rues étaient encore bondées. La moitié des passants avaient un masque. L'autre ne croyait toujours pas au potentiel danger du contexte. C'était complètement dingue. Une épidémie massive était en train de s'installer, confirmé par l'OMS. Elle avait été au bord de la nausée en voyant tous ces SDF entassés, directement confrontés au danger. Elle avait paniqué en imaginant que Hal pouvait être l'un d'eux, infecté, seul dans la rue. Sa position super privilégiée de résidente permanente d'un hôtel de luxe lui revint à la face comme un boomerang, elle qui avait vécu toute sa vie dans un milieu modeste du fin fond du sud. Une tempête la traversa. Une vague d'émotions jaillit et l'assaillit de toutes parts. Hal occupait son esprit mais Laura flottait tout autour et ses mots dansaient à son oreille. Comment pouvait-elle couper les ponts et laisser son frère au milieu de ce chaos ? Alex aussi tournait dans sa tête. Toutes les familles sont merdiques. Elle avait tellement raison…
Puis Cory est arrivé. Impliqué, concerné au milieu de tout ce qu'on a pu voir dans la rue. Tout. Voilà, tout. C'était bien tout. La déclaration qu'il avait faite l'avait laissée sans voix et encore plus au fond. Laura avait raison, elle avait bien perçu l'intérêt qu'il manifestait vers Bradley. Le coup de fil reçu la sauva, elle en était bien consciente.
A l'hôpital, Cory joua un rôle déterminant dans la foule paniquée. Ses pensées étaient tournées vers Hal mais de temps en temps, elle ne pouvait s'empêcher de penser à Laura et à son départ. Le hall était rempli de mères, de femmes, de maris, d'enfants. La peur se lisait sur les visages. Mais il n'y avait pas que ça. La colère se manifestait autant que l'anxiété. Les nouvelles restrictions de visites n'arrangeaient rien. Elles étaient nécessaires et le personnel était débordé. Les ambulances formaient un balai incessant, amenant sans cesse de nouveaux cas à prendre en charge. C'était comme si l'hôpital s'apprêtait à vomir cet afflux, incapable de l'avaler et de le digérer. Profitant de l'inadvertance générale, elle se faufila et parvint à retrouver son frère.
Elle ne mit pas longtemps à prendre la décision qui s'imposait.
Quelques jours plus tard.
- - Bradley ?
- - J'arrive !
Quelques jours après sa sortie, les choses étaient organisées et la chambre se transforma à la fois en lieu de soin et en studio. Pendant qu'Alex podcastait son Covid avec Chip, Bradley podcastait la désintox de son frère. Rien ne fut épargné à personne.
- - Qu'y-a-t-il ?
- - Rien… je… voulais juste de souhaiter une bonne nuit, et … te dire merci.
- - Je veux que tu arrêtes de me dire merci, souffla-t-elle. Nous allons faire ça ensemble.
- Mais ça ne te concerne pas.
- - Si, bien au contraire. J'en ai besoin pour avancer.
- - Et ta copine ?
- - Bonne nuit Hal.
UBA comme les autres chaines déprogramma les enregistrements. Au départ, des émissions furent tournées du domicile de chaque présentateur, puis la production décida de tout arrêter. Le podcast d'Alex fut un vrai carton d'audience. Aussi, quand Bradley proposa son premier podcast, la chaine fut emballée. Avec le désastre de UBA +, ils ne pouvaient se permettre de rater une occasion. Économiquement, ce programme ne coûtait rien et il permettait de garder à l'antenne la deuxième star du Morning Show. Hal avait accepté facilement aussi, ce confinement était presque une bénédiction pour entamer un nouveau processus. Un pacte avait été scellé avec sa sœur : ce tournage était leur rédemption. Plus que cela, il s'agissait d'une émancipation de cette famille mortifère.
Les médecins avaient donné leur feu vert. Le protocole était très strict et durerait sur 10 semaines. On leur avait tout énoncé, étape par étape, les douleurs, le manque, la violence, l'anxiété, les délires… Si Hal avait déjà connu certains épisodes, Bradley non. Il fallait qu'elle sache puisqu'elle était la garante de l'entreprise. Après leur intervention elle accepta les risques sans réserve. Elle fut vite mise devant le fait accompli, dès le premier soir. Là subvint la première crise. Le frère et la sœur finirent assis par terre contre le canapé. C'est avec son téléphone portable que Bradley filma le premier épisode, comme ça, à l'instinct. Hal s'énerva, se leva et la frappa. Aucune narration n'avait été arrêtée, la brutalité de la situation se suffisait à elle-même. Le lendemain ils discutèrent et décidèrent de la réalisation d'un documentaire de cette cure sous forme de podcast. Pour Hal il s'agissait d'aider les autres, pour Bradley, c'était une expérience de journalisme immersif.
Dehors, le temps était suspendu. La ville était comme figée, vidée de son flot de vie et de sa frénésie. Sur la cinquième avenue on ne voyait guère de véhicules passer, tout était assez calme, trop calme, complètement irréel. Dans d'autres quartiers, les housses mortuaires valsaient et le balai des ambulances semblait ne jamais cesser. Bradley se sentait impuissante derrière sa télé. Sauver son frère était la seule chose tangible qu'elle pouvait faire. C'était sa mission : aller jusqu'au bout pour installer Hal dans une autre vie. A partir de ça, elle pourrait se pencher sur la sienne.
A partir de ce moment, seul Hal compta. Elle retourna tous les appels de Laura, ne sachant pas vraiment quoi lui dire pour le moment, et elle ne se sentit pas la force de lui envoyer un texto. C'était lâche. Elle lui manquait terriblement, malgré l'urgence, malgré tout ce qui lui criait de se concentrer sur Hal. Le sang qui coulait dans ses veines était comme de l'acide qui la consumait. Chaque battement de cœur distillait le poison à travers elle. Les images se succédaient dans sa tête et tournoyaient devant ses yeux et consumait tout son être. Laura était animée de passion pour son métier, elle la revoyait, les cheveux dansant dans le vent, elle était belle à vivre et à voir, si bien que son cœur fondait en pensant qu'elle allait bientôt la perdre. Le premier soir de tournage, elle lui écrivit une lettre qu'elle se jura de faire partir « à l'ancienne ». Elle ne laisserait pas tomber Hal, et pour Laura l'abandon était le seul point de départ possible. Jamais elle n'en aurait la force. Elle sauverait son frère avant de se sauver elle. C'était trop douloureux de le lui dire et de lire la déception dans son regard. C'était fini, elle ne la mériterait jamais. Si c'était ça l'amour n'est que souffrance, l'amour ne sert à rien. Elle finit de la cacheter lorsque Cory frappa à la porte. Elle traversa le salon où Hal s'était finalement endormi, trempe de sueur.
- - Cory qu'est-ce que tu fais là ? demanda-t-elle en se reculant d'un mètre.
- - Salut. Je voulais juste prendre des nouvelles.
- - On est confinés.
- - Je sais. Je fais quelques pas dans le couloir pour ne pas devenir dingue à rester enfermé.
« Si près et si loin de toi » voulut-il ajouter. Mais il préféra se taire.
