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Une semaine plus tard.

L'air était vif et piquant. Chaque jour la fenêtre de la chambre passait quelques heures ouvertes et donnait une vague impression à son occupante de sortir. Les premiers jours passés avec Hal avaient été pires que ce à quoi elle s'attendait. Les épisodes de manque avaient révélé une violence inouïe chez Hal, et elle en avait fait les frais. Ça, elle pouvait le gérer, finalement, c'était le manque qui l'avait le plus impressionnée. Elle n'aurait jamais pu le deviner. Et la douleur physique qui débordait de son frère provoquait chez Bradley une vague d'émotions qui avait du mal à refluer. Les coups qu'elle avait reçus, physiques et verbaux, n'étaient rien en comparaison, et elle n'en voulait pas à Hal.

De nombreux oiseaux piaillaient et se faisaient bruyants, ce sont eux qui la firent revenir à la réalité. Ils étaient en train de devenir les maîtres de Manhattan. L'atmosphère était paisible, presque reposante. C'était étonnant ce calme en lieu et place du rugissement des véhicules de toutes sortes, une revanche de la nature sans doute, étonnamment, on s'y faisait très vite.

Assise à la fenêtre, Bradley griffonnait sur un carnet. Depuis dix jours elle tenait une sorte de journal de bord de la cure. C'était un mélange de dessins, pensées et émotions. Sur les feuilles glissait tout son être, sans filtre. Se déversant comme jamais elle se laissait aller et inondait les feuilles. Au milieu de digressions relatives au milieu de l'information télévisée pointaient des croquis des immeubles ou de voitures dégageant une épaisse fumée noire d'où sortit un visage féminin en colère suivi du mot « connasse » bien gras et souligné. Ceci fait, Bradley afficha un sourire satisfait et se leva lorsque son téléphone sonna. C'était Alex.

- Hey Bradley, comment ça va ?

- Alex. Hum, ça va.

- C'est plutôt compliqué de t'avoir.

- Oui, je sais.

- Je regarde ton podcast. Je trouve ça super et très courageux de ta part et extrêmement bouleversant ce que vous traversez avec ton frère. Et malgré les moyens techniques, la manière dont c'est filmé implique le spectateur dans la démarche sans jamais tomber dans le voyeurisme.

- OK, euh, merci. Comment ça va Alex ?

- Mieux, bien mieux. Je récupère lentement mais ça va mieux.

- Je regarde ton podcast également quand j'ai quelques moments de repos. J'aime bien ce que tu as fait. Je pense que ça a aidé certaines personnes à prendre conscience de la maladie et de sa gravité.

- Merci, ce que tu fais aussi aidera des gens. Le fait que tu sois connue est un gage, et montrer ce que tu traverses, waouh, c'est gonflé et impliqué. C'est tout à fait toi.

- J'espère. Chip est toujours avec toi ?

- Oui. Il a attrapé le covid aussi. C'est lui qui m'a poussée et ça me fait du bien. J'ai l'impression d'évoluer pour la première fois depuis bien longtemps.

- C'est bon de t'avoir.

- C'est bon de t'avoir aussi.

- Tu as des nouvelles de Laura ?

- Je dois raccrocher Alex. A plus tard.

Elle balança le téléphone sur son lit et laissa son regard se perdre sur le building en face. La multitude de fenêtres face à elle lui semblait être une condensé de sa vie. A chaque ouverture un chemin, une opportunité, un risque, ce qui l'assimilait à une Alice rejoignant l'autre côté du miroir. Pendant des années elle avait foncé sur chaque choix de manière épidermique ou impulsive, par affront ou par opposition. Ce faisant, elle était sans cesse ramenée du côté de l'enfance et de schéma familiaux déviants, décuplés par une mère égocentrique, castratrice et conservatrice. Une véritable inspiration à la provocation.

Le soleil se levait et commençait à se refléter sur l'immeuble en face, faisant briller quelques vitres. Elles luisaient d'un éclat doré. Bradley les dessina et laissait son esprit vagabonder derrière chacune d'elles. La première laissait augurer d'un avenir carriériste et solitaire. Une progression sans accroc où seul son intérêt professionnel comptait, où chaque décision ne relevait que d'elle, où seules ses compétences faisaient d'elle ce qu'elle était. Où pouvait mener ce chemin ? A la gloire ? A la puissance sans doute, la reconnaissance du milieu. Elle serait reconnue et respectée. Mais à côté de ça ? Personne autour. Personne de proche, à qui faire confiance, avec qui partager tout cela. De fait, à quoi cela servirait-il ? Est-ce que ça vaudrait le coup ? Cela reviendrait presque à finir… comme Alex ?

Seconde possibilité : Répondre aux attentes de Cory. Elle pourrait continuer son job au Morning Show, développer sa carrière et s'appuyer sur son expertise. Il connaissait le milieu et malgré son éviction d'UBA, il continuait à conserver ses entrées et ne manquerait pas à rebondir. En attendant, elle pourrait lui rendre ce qu'il lui avait donné depuis son arrivée : du soutien. Il avait toujours été là et avait quasiment joué le rôle de pygmalion. Et puis ça n'arrêtait pas de tourner dans sa tête. Il avait été présent à chaque fois, pour tout. C'était lui qui lui avait présenté Laura. C'était lui qui l'avait invitée dans le Morning Show. C'était lui qui l'avait écoutée après qu'elle eut été outée… C'était lui qui l'avait aidée à chercher Hal. C'était lui qui … C'était lui qui avait lui avait déclaré ses sentiments. C'était lui qui l'avait aidée à l'hôpital. Son amitié avait toujours été si précieuse… Avec lui ce serait simple et fluide. Il la guiderait, l'aiderait dans sa carrière. Tous deux seraient un couple banquable.

Enfin, la troisième option : Laura. Avec elle, tout semblait couler de source. Cela ne signifiait pas qu'il n'y avait pas d'accroc, mais il n'y avait pas de pression. Tous les sujets étaient abordés pourtant, c'est ce qui était le plus déroutant. Aucun tabou. Mais cela requerrait plusieurs choses, et notamment de régler certaines problématiques. Elles ne manquaient pas et certainement qu'il lui faudrait recourir aux services d'un psy et d'entamer un vrai travail. A cette pensée il lui semblait entendre Laura parler. La seule chose à espérer était qu'elle ait reçu sa lettre.

- Bradley !

- Oui Hal, qu'y-a-t-il ?

- Ton Boss est à la porte.

« Encore ? » pensa-t-elle.

- J'arrive.

Elle enfila un sweat et ses baskets, prit un masque, mit son téléphone dans sa poche et rejoignit l'entrée. Hal se leva et gagna la chambre de sa sœur pour leur donner un peu de privacité.

- Cory, qu'est-ce que tu fais là ?

- Je voulais voir comment se passe la désintox de ton frère.

- Recule-toi.

- Quoi ?

- Si tu veux parler recule-toi et va chercher un masque.

- Quoi ?

- On est au milieu d'un pandémie je te rappelle.

- C'est vrai, attends.

- Il partit et Bradley attendit assise dans l'embrasure de la porte.

- Ça y est, c'est bon. Alors ?

- Alors quoi ?

- Comment ça se passe ?

- Je pensais que tu regarderais notre podcast.

- Oui, mais c'est toujours mieux de se parler en vrai. En fait, on ne parle plus Bradley.

- Non. Et je ne sais pas quoi te dire Cory.

- Je ne sais pas non plus. Depuis que tu as ramené ton frère nous n'avons quasiment plus de contacts. Je pensais…

- Écoute Cory, c'est dur mais je ne sais vraiment pas quoi te dire. J'aimerais tellement parler mais je ne sais pas. J'aurais dû réagir à ce que tu m'a dit quand on cherchait Hal mais j'ai été tellement prise de cours. J'étais perdue et … et je… et je…

- Je n'aurais pas dû mais il fallait que je te le dise, je ne pouvais pas rester une minute de plus comme ça au milieu de ce champ de bataille.

- Cory, j'aurais aimé que ce soit Laura qui soit là.

- Mais elle ne l'était pas.

- J'aurais aimé que ce soit elle qui me le dise Cory, pas toi.

- Mais c'était moi. Et elle ne sera pas là, elle est partie Bradley, et elle t'a laissée.

- Pour sa santé. Elle est partie pour sa santé.

- J'attendrai. Il vaut mieux que je rentre.

- Je ne partage pas tes sentiments Cory, je suis désolée. Je t'apprécie en tant qu'ami, mais mes sentiments ne vont pas au-delà. Quant à Laura, elle m'a proposé de la suivre dans le Montana mais je n'ai pas pu. Je ne pouvais pas laisser Hal comme ça et je ne me suis pas senti digne d'elle. Au fond de moi, au plus profond de moi je n'ai jamais ressenti pour quelqu'un ce que je ressens pour elle, et je ne suis pas sûre de le ressentir à nouveau à moins qu'elle me donne une nouvelle chance.

Les mots le frappèrent comme un fouet mais il n'était pas prêt à abandonner. Même s'il appréciait Laura, elle ne pouvait pas faire le poids à distance. Peu importe les moyens qu'il y mettrait, il ne s'avouerait pas vaincu.

- Je te le souhaite, dit-il sans le penser une minute.

Derrière la porte de sa chambre, Hal avait tout entendu. Le discours de sa sœur avait agi comme une déflagration. Le sang bouillait dans ses veines. Pour une fois il avait saisi ce qu'il avait infligé à sa sœur et à quel point ce schéma s'était répété. Il se laissa aller contre la porte et se mit à pleurer. Lorsqu'elle voulut entrer dans la chambre, la porte était bloquée.

- - Hal ?

- Attends, je me bouge.

Elle entra et vit son frère par terre. Ses yeux étaient rougis comme les siens. Elle attrapa son téléphone et s'assit par terre avec lui. Elle posa l'appareil et lança la caméra face à eux.

- Je pense que c'est un bon moment pour ça non ?

- Ouais… Je suis désolé Bradley.

- Qu'est-ce qui s'est passé Hal ?

- Je ne voulais pas mais j'ai entendu ta conversation avec ton boss.

- Tu n'étais pas obligé d'écouter Hal.

- J'avoue que j'aurais pu mettre la télé mais je te remercie.

- Quoi ? Pourquoi ?

- Je crois que je viens de me rendre compte de certaines de ce que je te fais vivre et de ce que je t'ai fait vivre Bradley. Putain je suis une plaie Comment tu peux faire pour me supporter et ne pas me laisser tomber Bradley ? Sérieusement ?

- Je t'aime idiot, tu es mon petit frère

- Je vais pas tout foutre en l'air. Pas cette fois Bradley, je te jure

Combien de fois avait-elle entendu ces mots ? Elle ne pouvait qu'espérer que ce soit vrai cette fois-ci. Elle avait mal et cette douleur qui la brûlait au plus profond d'elle commençait à la consumer entièrement. Elle n'avait plus aucun appui pour aller de l'avant. Les larmes roulaient sur ses joues et elle fut bientôt secouée de sanglots.

- Je suis tellement désolé et reconnaissant à la fois Bradley.

Elle enfouit sa tête au creux de son épaule et profita de l'instant.

- Je peux te poser des questions ?

Elle releva la tête et la secoua de manière positive.

- Je t'ai entendu parler d'elle tout à l'heure. Quand je suis venu au studio et que j'ai piqué ma crise, je me suis donné en spectacle. Elle était là n'est-ce pas ?

- Oui.

- Je ne me souviens plus très bien. Tu veux bien me parler d'elle ?

- Ça fait mal Hal. La voir à la télé ça fait mal. L'imaginer dans le Montana ça fait mal. Penser à ce qu'on a vécu ça fait mal. Ouvrir les yeux le matin et ne pas la sentir près de moi ça fait mal. Penser qu'elle puisse voir quelqu'un d'autre ça fait mal.

- Wow. C'est puissant.

- On peut dire ça comme ça.

- Comment c'est arrivé ?

- Hal !

- S'il te plaît.

- C'est arrivé… quand elle est venue m'interviewer le jour du caucus de l'Iowa. Cory lui a demandé de me suivre lors de la journée et de profiter de ça pour jouer un rôle de mentor. Avant de partir, Alex m'a mise en garde contre elle. Et puis on s'est rencontrées dans le jet de la chaine. Elle irradiait. Au milieu de son équipe elle était comme un aimant. Et puis elle s'est retournée, m'a saluée, et on n'a pas arrêté de parler.

- Et ?

- Elle m'a interviewé, j'ai lâché mon café à ses pieds, on a ri. Le soir on a parlé pendant que nos producteurs sont allés se coucher. Je me sentais bien avec elle, j'ai eu l'impression qu'elle voyait en moi. Je ne sais pas comment le dire. Je ne sais pas. Comme si elle pouvait tout voir et comprendre. Et elle était si brillante. C'était si facile de parler avec elle. C'est une putain de star. J'étais tout à la fois fascinée et attirée.

Plus elle parlait, plus elle s'illuminait...

- Elle t'a draguée ?

- Non. Il faisait froid dehors mais on n'a pas voulu partir. Alors je lui ai proposé de prendre un verre au bar de l'hôtel. C'était fun et facile, si facile d'échanger avec elle. A un moment, j'ai hésité à l'embrasser. Puis je me suis résignée. Je me suis dégonflée pensant qu'elle n'en avait rien à faire de moi. C'est Laura « fucking » Peterson et je ne suis rien à côté.

- Mais elle n'a rien fait ?

- Non. Elle m'a raccompagnée à ma porte, la sienne n'était pas loin. Je crevais d'envie de me jeter sur elle mais je n'ai rien fait. Le lendemain, elle s'est débrouillée pour qu'on partage le même taxi pour aller à l'aéroport. Et là…

- Elle t'a embrassée.

- Non !

- Pffffff, lâcha-t-il frustré.

Ils se mirent à rire tous les deux, retrouvant une certaine complicité.

- Non, ce n'est pas ce qui s'est passé. Elle m'a posé une question qui m'a sortie de ma bulle. En fait, la question qu'Alex craignait qu'elle me pose.

- Et ? demanda Hal qui ne comprenait pas.

- Et alors JE l'ai embrassée.

- Quoi ? Toi ?

- Oui ! Je ne voulais pas de cette question, je la voulais elle, tout entière avec moi et pas à me poser précisément cette question.

- Et alors ?

- J'ai cru que j'avais fait une erreur et elle m'a embrassée en retour.

- Wow Bradley. Je ne te savais pas comme ça. Enfin, je veux dire…

- Je sais. Bon, je vais commander à manger.

- Bradley ?

- Oui ?

- Tu crois qu'elle est ta drogue ?

A partir de ce soir-là, Bradley enfila une tenue de sport et se lança dans des séances de footing dans les escaliers de l'hôtel. Elle commença à envisager sérieusement que Laura était une drogue et qu'il fallait songer à décrocher.