Disclaimer : Les personnages mentionnés dans ce texte appartiennent à J.R.R. Tolkien, à Peter Jackson et à ceux qui les ont officiellement façonnés. Je ne fais que les emprunter.
Cela étant dit, leur version AU m'appartient un petit peu. XD
Les chats appartiennent à leur maîtresse. :)
Note de l'auteur (qui porte un sublime pull en laine jaune) :
Bonne lecture, à vous qui passez par là !
Vendredi.
Il fait déjà noir quand le train s'éloigne. La gare est petite et fermée. Quand il lit les horaires, Thranduil constate qu'elle n'est pas souvent ouverte en vérité. Il hausse les épaules et se retourne vers les deux seuls quais éclairés par les lampadaires. De son côté, les gens se sont hâtés de regagner le parking et la rue. En face, quelques personnes semblent patienter.
« Pardon », entend-t-il dans son dos. Une voix rauque et un ton poli.
Il se décale machinalement et laisse passer deux hommes qui traversent pour gagner la voie parallèle. Ils poursuivent leur discussion animée tandis qu'ils longent le quai.
Thranduil sort son téléphone de sa poche et cherche une liste d'hôtels sur un site dédié. Premier appel : une petite chambre d'hôte complète pour le week-end. Second appel : un message vocal qui l'informe que l'hôtel est fermé cette quinzaine de janvier. Troisième appel : personne ne décroche.
Un éclat de rire attire son attention et il relève les yeux vers les deux hommes sur le quai opposé. L'un d'eux, plutôt grand et mince même si son manteau et son écharpe dissimulent en partie son corps, rit de bon cœur. Ses cheveux ondulés, châtain, volent dans le vent et ses yeux sont clairs.
Thranduil détaille son compagnon et se prend à imaginer leur vie l'espace d'un instant. C'est quelque chose qu'il fait souvent quand il est dans un train ou dans un avion pour tuer le temps. Prendre une personne au hasard et inventer son quotidien.
L'autre homme est grand aussi, bien que plus petit que le premier, des cheveux bruns cachés sous un bonnet vert et des yeux rieurs. Ses mains sont enfoncées dans les poches de son long manteau marron et une écharpe en laine enroulée autour de son cou. Il n'a pas de bagage, à l'inverse de son interlocuteur. Un couple qui se quitte pour le week-end ? Thranduil fronce les sourcils. Non. Le contraire aurait été plus logique : ils se seraient retrouvés pour le week-end. Des frères ? Ils se ressemblent assez peu d'un point de vue physique mais cela ne veut rien dire. Des cousins, peut-être. Une réunion de famille qui s'achève sur ce quai ?
Alors qu'il les observe, ses pensées toujours tournées vers l'existence qu'il leur créé, l'homme qui porte un bonnet croise son regard. Et le soutient.
Une sensation curieuse traverse Thranduil. Il est surpris d'être ainsi dévisagé. De manière générale, les gens détournent les yeux quand ils se rendent compte qu'il les fixe. À cause de son regard clair et perçant. À cause de son apparence intimidante.
L'homme esquisse un léger sourire puis reporte toute son attention sur son compagnon.
Thranduil soupire, conscient que cet échange l'a troublé sans savoir pourquoi. Il reprend ses recherches et essuie un quatrième échec.
Des lumières clignotent, un signal sonore retentit et un train entre en gare sur la voie d'en face.
Thranduil lance un regard discret sur le quai : les deux hommes s'étreignent longuement. Des amants, songe Thranduil avec un sourire. Pas de baiser cependant. L'homme aux cheveux ambrés monte dans le premier wagon qu'il rencontre et celui qui porte un bonnet le suit du regard, un sourire d'une douceur absolue aux lèvres. Thranduil les voit se faire signe tandis que le train repart.
« Je comprends, aucun souci. J'aurais dû réserver plus tôt. Ce n'est pas à vous de me présenter des excuses. Oui, merci. Bonne soirée à vous, oui. »
Il appuie sur un bouton pour raccrocher, les yeux au ciel. Il doute soudain du choix de sa destination. Certes, la baie de Rhovanion est réputée dans le pays mais de toute évidence, en hiver, tout est fermé.
« Est-ce que je peux vous aider ? »
Thranduil sursaute malgré lui. Il se retourne et se retrouve face à l'homme avec un bonnet. Ses yeux sont verts et bruns. Comme une forêt. Ils débordent de gentillesse et accompagnent un sourire tranquille.
« Possiblement. Est-ce qu'il y a des bus par ici ? Ou des taxis ? »
Le sourire de l'homme s'élargit.
« À cette heure-ci et en cette saison ? Je suis au regret de vous dire que vous pouvez attendre un long moment… »
Thranduil soupire. C'est le plus agaçant dans les régions essentiellement composées de villages. Tout semble mort à des kilomètres à la ronde dès que s'invite l'hiver. Les gens restent enfermés chez eux ou quoi ?
« Je peux vous déposer quelque part si ça peut vous rendre service », propose l'homme.
« Encore faudrait-il qu'il y ait un quelque part. »
L'homme lui lance un regard interrogateur.
« J'essaie de réserver une chambre mais pour le moment, ça ne fonctionne pas », explique Thranduil, brandissant son téléphone en guise de preuve.
Une grimace se dessine sur les lèvres de l'homme.
« La plupart des hôtels sont fermés après Noël et l'An. Ce n'est pas le moment le plus intéressant au niveau du tourisme donc les gens en profitent pour partir en vacances ailleurs ou pour refaire une beauté à leur établissement. »
« C'était à prévoir », maugrée Thranduil.
Il continue de faire dérouler la liste des logements. Il y en a bien un qui sera ouvert ou qui aura une chambre disponible.
« J'ai une chambre d'amis et elle vient de se libérer. »
Thranduil relève les yeux. C'est la première fois qu'on lui fait une telle proposition. Et elle mérite réflexion.
« On ne se connaît pas », dit-il.
« Je confirme. Je pourrais être un dangereux criminel à la recherche de touristes perdus sur le quai de la gare à la nuit tombée. Mais comme vous le voyez, j'ai laissé partir Faramir et il est entré dans ce train bel et bien vivant, non ? »
Thranduil considère son interlocuteur un instant et s'attarde sur ses lèvres closes, épanouies en un sourire bienveillant.
« Faramir ? »
« Le jeune homme avec qui j'étais tout à l'heure. »
Thranduil cogite un instant. Il fait noir, plutôt froid. Il commence à avoir faim et la compagnie semble agréable. Agréable à regarder, tout du moins.
« Je m'appelle Bard. Bard Bowman », dit l'homme en sortant une main de sa poche pour la lui tendre.
Thranduil appuie sur un bouton latéral de son téléphone, le glisse dans sa poche et empoigne la main de Bard.
« Thranduil Oropherion. Enchanté. »
« C'est un prénom peu commun », commente Bard.
« Je vous le concède. Le vôtre est sympathique. Très médiéval. »
Bard a un sourire amusé.
« Alors, on y va ? Je commence à avoir un peu froid. »
« D'accord. »
Dans le pire des cas, Thranduil est plus grand que Bard. Il saura se défendre si besoin.
Ils quittent la gare en voiture et le village disparaît rapidement derrière eux. Ils longent une départementale encadrée par la baie et la campagne mais tout est plongé dans l'obscurité donc Thranduil ne peut pas tellement profiter du paysage. Bard conduit tranquillement.
« Vous aviez sans doute d'autres projets », hasarde Thranduil, encore un peu mal à l'aise de profiter ainsi de la générosité de son hôte.
« Pas vraiment, non. Faramir avait des courses à faire avant de repartir. Je l'ai récupéré en ville en sortant de l'école et je l'ai déposé à la gare. Donc je n'ai pas eu le temps de planifier quoique ce soit. »
« En sortant de l'école ? » sourit Thranduil. Non pas que Bard ait l'air vieux mais il ne le voit pas étudiant.
« Je suis enseignant », explique Bard avec un sourire, les yeux sur la route. « Professeur des écoles, c'est le terme précis maintenant. »
Thranduil hoche la tête.
« On dit que c'est le plus beau métier du monde », dit-il parce qu'il l'a entendu, un jour.
« Je ne prétends pas connaître tous les métiers du monde », réplique Bard. « Cependant, je le confirme. »
Thranduil lui lance un coup d'œil. Un sourire s'épanouit sur les lèvres du conducteur et s'étend jusqu'à ses yeux.
« Ça doit être épuisant de gérer autant d'enfants toute la journée. »
« C'est une bonne fatigue. Et puis quand je rentre chez moi, je suis tranquille. Je préfère largement être leur enseignant que leur père. »
Bard a un rire bref, une main sur le volant, l'autre sur le levier de vitesse. La voiture s'engage dans un rond-point. Une enseigne lumineuse indique la présence d'un supermarché – encore ouvert, songe Thranduil avec une légère ironie. Ils remontent une côte et après un second sens giratoire, Bard bifurque sur une petite route qui débouche sur un village.
« Vous travaillez dans le coin ? »
« Non, à une vingtaine de kilomètres de chez moi. Ça me permet de couper. »
Thranduil acquiesce. Il émane de cet homme une sérénité qui semble se transmettre à son interlocuteur. À son contact, il se sent calme. Presque sur le point de parler à voix basse pour ne pas troubler cette quiétude.
Ils traversent trois villages à la suite. Le dernier, indique Bard, est celui où il habite. Dale, lit Thranduil sur un panneau. Il a déjà vu ce nom mais ne connaît rien de l'endroit. Une longue route étroite bordée par la forêt les mène jusqu'à un portail en fer que franchit la voiture et Bard se gare dans une cour tapissée de cailloux.
« Nous y voilà », dit Bard en soupirant d'aise, visiblement ravi d'être arrivé à destination. Il adresse un grand sourire à Thranduil et sort de la voiture. Thranduil l'imite et les pierres sous ses pieds lui font penser aux galets chahutés par les vagues en bord de mer quand il se déplace dessus. Derrière lui, il distingue la silhouette d'un jardin mais il fait trop noir pour observer quoique ce soit, à part une guirlande lumineuse enroulée autour d'un sapin. Devant lui, la façade accueillante d'une petite maison de plain-pied, aux fenêtres encadrées de briques.
Un miaulement lui parvient aux oreilles à travers la porte lorsque Bard tourne la clé dans la serrure.
Alors il a un chat.
Bard entre, allume la lumière et l'invite à le suivre.
Un concert de miaulements s'élève et il voit Bard s'agenouiller dans l'entrée, caressant non pas un mais cinq chats. Thranduil écarquille les yeux et reste devant la porte. Les félins miaulent, ronronnent, se frottent à Bard, chacun semblant le saluer.
Bard finit par se relever et lance un regard penaud à Thranduil.
« Je n'ai pas pensé à préciser que je ne vivais pas seul. Tu n'es pas allergique au moins ? »
« Du tout. »
« Entre. Enfin entrez. » Bard fronce les sourcils, confus.
« Le tu me va très bien. Je ne pense pas être assez vieux pour que tu me vouvoies. »
Un nouveau sourire sur les lèvres de Bard. Thranduil songe qu'il aime beaucoup ce sourire.
« Parfait. Tu peux te mettre à l'aise, poser tes affaires, je suis à toi dans deux minutes. »
« Prends ton temps », répond Thranduil.
Bard se déchausse, retire son bonnet et son écharpe et disparaît aussitôt dans une pièce desservie par l'entrée de la maison.
Thranduil ôte à son tour ses chaussures, les dépose près de la porte et observe son environnement. Une entrée ouverte sur une petite cuisine et deux marches qui mènent vers un salon. Le reste est plongé dans la pénombre.
Bard reparaît très vite. Il dépose des gamelles d'eau fraîche sur un tapis, remplit un distributeur de croquettes et allume des lampes un peu partout dans la maison, ce que Thranduil trouve bien plus sympathique qu'une lumière crue et sans chaleur.
« Viens avec moi, je vais te montrer ta chambre et préparer ton lit », dit Bard qui s'approche de lui avec des taies d'oreillers et des draps sous le bras.
Il doit recevoir des amis souvent pour sembler aussi organisé.
Thranduil le suit docilement dans une pièce adjacente au salon – il note un ancien lit transformé en banquette, un fauteuil en rotin, une table basse et un poêle pour le moment éteint.
Un chat roux se glisse entre ses jambes et le fait sursauter.
La chambre est agréable et semble faire office de plusieurs pièces à la fois. Il y a un bureau contre un mur, une batterie au milieu et un lit en bois de l'autre côté, près de la fenêtre. Sur deux longues étagères qui occupent le mur libre, Thranduil découvre un tas de livres, de DVD, de jeux de société, d'objets de décoration. Tout est agencé dans un savant bazar. Quelques tableaux et dessins encadrés ornent les murs.
Bard est déjà en train de changer les draps du lit et sa mission semble mise à mal par un chat noir et blanc qui se faufile entre le drap-housse et le matelas.
« Tu es musicien ? » demande Thranduil, effleurant une cymbale du bout des doigts.
Bard esquisse une grimace.
« Ce serait très prétentieux. Je tape seulement, ça me défoule. »
Thranduil lui répond d'un sourire.
« Et tu tires à l'arc ? » dit-il car son œil a accroché le matériel de sport rangé dans un coin de la pièce.
« Correct », confirme Bard avec un grand sourire.
Le lit est rapidement fait – cet homme a réellement l'habitude d'héberger du monde, aucun doute là-dessus. Bard ramasse les draps sales.
« Tu peux t'installer et si une douche te tente, la salle de bains est du côté de l'entrée. Il y a des serviettes et tout ce qu'il faut dans le meuble près de la baignoire. Oh et si tu as besoin du code Wi-Fi, regarde sur la table de chevet, Faramir a dû le laisser sur un bouquin… Oui, là ! »
Thranduil dévisage Bard.
« Tu fais chambre d'hôte, en fait ? »
« Pas du tout », sourit Bard. « Je serai dans la cuisine : ce sera facile, la maison est petite. Rejoins-moi quand tu veux. »
« Merci », répond Thranduil. Bard hoche la tête et quitte la chambre.
Thranduil retrouve Bard dans la cuisine ouverte une fois qu'il a pris de quoi faire sa toilette et hausse un sourcil amusé en le voyant vider les poches de son manteau sur la table : un papier plié en quatre, une barrette à cheveux, un bonbon, une bille, un… caillou ?
Bard surprend son regard et sourit.
« Les poches de toutes les maîtresses et de tous les maîtres d'école du monde », se justifie-t-il.
Sans y penser, Thranduil attrape la feuille et la déplie pour y découvrir un dessin. C'est une grosse tranche de pastèque aux couleurs vives, ornée d'une paire d'yeux et d'une bouche, avec un message : « Hello summertime! ».
Bard sourit toujours et fait rouler la bille entre ses doigts.
« Je pense que Rosie Chaumine en a marre de l'hiver. »
« Rosie est ton élève ? »
« Oui. J'ai les grands, moi. Ils ont dix ans. »
« C'est mignon », répond Thranduil.
Bard a sans doute raison quand il affirme faire le plus beau métier qui soit : peu de gens rentrent chez eux avec des pastèques aussi expressives dans les poches.
« Oh, avant ta douche : une préférence pour le repas ? Des aliments que tu ne manges pas ? Une allergie quelconque ? »
« Rien de particulier en tête, non », réplique Thranduil. « Je suis déjà si généreusement accueilli, je ne vais pas me montrer exigeant sur la composition du dîner. »
« J'étais d'humeur à faire des spaghettis et de la bolognaise. Ça te va ? »
« C'est parfait », répond Thranduil, déjà réchauffé à la perspective du plat.
Quand Thranduil sort de la salle de bains un peu plus tard, ses longs cheveux humides lâchés dans le dos et vêtu d'une tenue confortable, il note l'enceinte qui diffuse de la musique à un volume discret et Bard qui lui tourne le dos, face à une poêle et à une casserole. La table est déjà mise et une bouteille de vin ouverte patiente à côté de deux verres vides.
Dans le salon, le poêle a été allumé et une douce chaleur se diffuse déjà dans les pièces ouvertes. Thranduil repère pas moins de trois chats étalés sur le tapis devant les flammes.
« Du vin ? »
« Toujours quand c'est en bonne compagnie », réplique Thranduil.
Une lueur amusée passe dans le regard de Bard.
Il remplit les deux verres, ils trinquent et Thranduil repose son verre tandis que Bard reporte son attention sur la poêle dont se dégage une odeur délicieuse. Le vin est très correct même si Thranduil a une affection marquée pour le Dorwinion.
Le regard de Thranduil s'égare sur la silhouette de Bard. Il est un peu plus petit que lui, plus trapu – les manches de son pull sont relevées sur des avant-bras musclés. Le bas de son corps est mis en valeur par un jean d'une simplicité efficace.
Thranduil observe avec un léger sourire qu'il est à pieds nus, comme lui.
Les cheveux de Bard ondulent dans son cou et retombent en une crinière désordonnée sur ses épaules. Thranduil se demande s'il serait agréable d'y glisser ses doigts.
Quand il sent ses joues s'empourprer, il saisit la chaise placée devant lui et s'y installe en tailleur.
« Besoin d'aide ? » demande-t-il.
« Tout va bien. C'est presque prêt », répond Bard sans se retourner.
« Tu as cinq chats alors. »
« En ce moment », confirme Bard.
« Et tant de chats car… ? »
Thranduil distingue le sourire qui se dessine sur le profil de Bard. Il parait voilé de tristesse.
« Le hasard des rencontres », dit-il. « Ils sont entrés dans ma vie et avaient besoin de moi, chacun à un moment différent. Et en fin de compte, j'avais certainement besoin d'eux aussi. »
Thranduil songe combien ils sont différents sur ce point. Bard parait, à première vue, plutôt casanier et à l'aise dans cette routine bien installée – il semblait heureux de rentrer chez lui et de retrouver ses animaux, il semble heureux de simplement cuisiner. Lui n'aspire qu'à partir, encore et toujours, sans jamais jeter l'ancre nulle part et l'idée d'une vie rythmée par des rituels l'angoisse au plus haut point.
« Assez parlé de moi », annonce Bard en servant les assiettes. « J'ai l'impression que tu sais déjà beaucoup trop de choses sur mon compte alors que tu ne m'as rien dit de toi. Je suis pourtant celui qui prends le risque de laisser dormir un étranger avec moi. »
Bard ne manque pas la soudaine teinte qui colore les joues de Thranduil et se corrige.
« Chez moi, j'entends. J'ai deux chambres. »
Thranduil croise son regard. Parle-t-il de manière si spontanée que les mots sortent naturellement de sa bouche sans arrière-pensée ou bien est-il vraiment en train de se passer quelque chose ?
« Je suis originaire de Vert-Bois-le-Grand mais je n'y suis plus beaucoup revenu ces dernières années. »
« C'est à peine à deux heures d'ici. »
« Oui. Je n'avais pas encore visité la baie de Rhovanion. On en parle beaucoup. »
« Beaucoup trop, à mon sens. Les touristes pullulent à partir du printemps, c'est infernal. »
« Désolé… »
« C'est différent. Tu es d'ici et puis tu viens en hiver. »
« Ce n'est sans doute pas ma meilleure idée, d'ailleurs. »
« Au contraire. La baie est majestueuse en hiver, si tu es prêt à supporter le vent, la pluie et les nuages. Je ne la trouve pas aussi belle en été et tant mieux si les touristes ne sont pas là en ce moment. »
« J'ai lu quelque chose sur la traversée de la baie, entre Esgaroth et Erebor… »
« Tout à fait. Il y a huit kilomètres entre les deux, à parcourir à marée basse. Si le temps le permet demain, on peut y aller. »
« Je ne te demandais pas de sacrifier ton samedi pour me faire visiter le coin. »
« Je n'étais pas en train de sacrifier mon samedi pour te faire visiter le coin », réplique Bard sur le même ton, sourire aux lèvres.
Thranduil ne peut s'empêcher de sourire à son tour. Il se demande qui remercier pour avoir mis cet homme sur sa route ce soir.
« Je serai ravi de te montrer la baie et de te raconter quelques secrets à son sujet. En plus, comparé aux guides que je connais, je suis moins cher et beaucoup plus agréable à regarder. »
« Je n'en doute pas », rétorque Thranduil avant d'avoir le temps d'empêcher les mots de sortir.
Bard le dévisage en silence.
« Tu voyages beaucoup ? »
« Tout le temps », répond Thranduil, soulagé de voir que Bard ne rebondit pas sur sa précédente remarque. « Je ne sais pas me poser. »
« Tu en as fait ton métier ? »
« On peut dire ça. J'écris et parfois ça devient des articles pour des revues. »
« Sur quoi écris-tu ? »
« Les endroits que je visite, les lieux à voir, la cuisine à goûter. D'ailleurs, si tu le permets, je ferai un papier sur un bistrot de Dale qui vaut le détour quand on passe dans le Rhovanion. »
Bard secoue la tête et un sourire creuse des fossettes dans ses joues.
« Cependant, tes spaghettis ne ressemblent pas à ceux que j'ai pu goûter », poursuit Thranduil avec sérieux.
« Ce n'est pas de la viande dedans. »
« Du chat ? » ose Thranduil avec audace, se souvenant qu'il n'a compté que trois félins sur cinq devant le poêle.
Bard a un petit rire.
« Quelle horreur… Je suis végétarien donc c'est juste un haché végétal, en fait, que j'ai cuisiné avec les légumes et les herbes. »
Thranduil ajoute l'information à sa liste mentale.
Calme, généreux, organisé, doué d'humour, bien fait de sa personne, passionné par son métier et par ses animaux, méticuleux, bon cuisinier et végétarien. Il ne reste plus qu'à cocher la case « ne fume pas » et je l'épouse sans hésiter.
« Tu écris d'autres choses ? »
« Oui… De la fiction, des histoires… Juste pour moi, pas pour être publié. »
« J'admire les gens qui savent écrire. J'admire les gens qui ont un talent, en vérité. Je ne sais rien faire de mes dix doigts. »
Les yeux de Thranduil effleurent les mains de Bard. Il serait curieux de vérifier une telle assertion, si Bard lui en laissait la possibilité.
« Tout le monde a un talent, même plusieurs », répond-t-il pourtant, rangeant cette pensée dans un coin de sa tête. « Tu cuisines bien, manifestement. C'est un talent. »
« Ce sont des pâtes », réplique Bard en riant.
Il les ressert tous deux en vin.
« Peu importent les ingrédients : je suis incapable de faire cuire un œuf. »
« Tu ne cuisines jamais ? Quand tu ne voyages pas, par exemple ? »
Thranduil réfléchit.
« Il parait que je fais de bonnes tartes. Mais ça s'arrête là. »
« Alors tu pourras me faire une tarte. »
« Avec joie. »
La conversation se poursuit à table pendant que les assiettes se vident. Bard parle de son école, de ses élèves, des parents d'élèves qui sont parfois affreux et moins bien élevés que leurs propres enfants, de la baie et de ses chats – car certains pointent le bout de leur museau de temps à autres durant le repas. Thranduil évoque certains de ses voyages récents et passés, les endroits qu'il a préféré découvrir et ceux où il ne retournera jamais.
Pendant que Bard empile la vaisselle dans l'évier, Thranduil embrasse d'un regard les photos éparpillées sur le réfrigérateur : il y en a des dizaines, que des visages inconnus et souriants, à l'exception de Faramir qu'il reconnait, et les gens sont souvent dans des poses rigolotes. Bard parait être aimé et entouré même s'il a compris qu'il vivait seul. Avec cinq chats.
Il se lève pour s'occuper de la vaisselle mais Bard l'arrête d'un geste, la paume de sa main contre son torse. Thranduil baisse les yeux sur les doigts posés sur son corps puis cherche le regard de son hôte.
« Tu es un invité », explique simplement Bard en ôtant sa main.
Il s'empare de la bouteille et des verres et gagne le salon. Thranduil le suit et leur discussion reprend au coin des flammes, chacun installé dans l'ancien lit réhabilité en canapé.
Thranduil ramène ses jambes en tailleur contre lui comme à son habitude et rit aux anecdotes parfois incongrues au sujet des élèves de Bard ou de ses collègues de travail.
Un chat tigré, le plus imposant des cinq (Thranduil se demande si Bard n'a pas adopté un chat sauvage par accident en découvrant les pattes massives et les griffes qui vont de pair), s'installe entre eux et fixe Thranduil d'un regard vert et profond. Thranduil lui tend sa paume pour qu'il la renifle et quand le chat semble avoir accepté cette nouvelle odeur, il se laisse caresser et se met à ronronner.
« Et donc, Faramir ? » demande Thranduil lorsque la bouteille est vide et la soirée bien avancée dans le temps.
Ils sont un peu plus à l'aise l'un avec l'autre.
Thranduil sait que Bard vit seul, qu'il a changé de vie assez récemment et qu'il s'en remet très bien (ce sont ses mots) même s'il a vécu une rupture brutale.
Bard sait que Thranduil a un gros problème avec les relations, qu'elles soient familiales, amicales ou amoureuses et que la solitude est un choix de vie qui lui sied comme un gant.
Bard esquisse un sourire, le regard dans les flammes.
« Quoi, Faramir ? »
« Vous vous enlaciez étroitement, sur le quai de cette gare », suggère Thranduil avec un sourire.
Le chat – Gumball, a précisé Bard avec une moue déçue sa sœur a choisi le nom en fait, sa sœur a choisi de lui imposer le chat et le nom – s'étire contre Thranduil, bien installé contre sa jambe et profitant des caresses.
Bard secoue la tête.
« J'enlace tous mes amis comme ça. Ce n'est pas pour autant que j'ai envie de leur sauter dessus. »
Thranduil a une moue déçue. Son hypothèse tombe donc à l'eau.
Il note toutefois le sourire énigmatique qui flotte sur les lèvres de Bard.
« Il a eu un léger faible pour moi il y a quelques années… » admet-il. « Quand on s'est rencontrés. Mais il est en couple et heureux et de l'eau a coulé sous les ponts. »
« Il est très beau », reprend Thranduil sans la moindre arrière-pensée. Ce n'est qu'une vérité.
« Oui, il l'est. Il est d'une gentillesse sans limite et il a beaucoup d'humour. »
Thranduil sourit malgré lui. Il n'a aucun mal à imaginer les deux hommes dans cette petite maison chaleureuse en train de rire ensemble, de discuter et de cuisiner, en toute amitié. Le naturel et l'équilibre de leur relation était déjà une évidence sur le quai de la gare.
« J'ai beaucoup de chance d'avoir des amis aussi fidèles que Faramir », avoue Bard à voix haute.
« Tu ne te dis pas que ce n'est pas de la chance et que tu mérites ces amitiés précieuses ? »
« Non… Je ne le vois pas comme ça. »
Thranduil trouve cela dommage. Même s'il n'a eu qu'un aperçu limité de l'existence de Bard, il a l'impression qu'il se sous-estime beaucoup ou bien qu'il ne se sent pas digne des sentiments que les autres lui portent. Il est possible qu'une ou plusieurs relations passées aient fissuré la confiance qu'il a un jour eue en lui. Ou bien c'est de naissance.
Thranduil fronce les sourcils une seconde, intrigué de se poser tant de questions sur une personne qu'il ne connaissait même pas quelques heures auparavant.
« Et toi ? Tes voyages ne te permettent pas de vivre une grande histoire d'amour ? Ou bien te permettent-ils justement de ne pas prendre le risque d'en vivre une ? »
Touché, songe Thranduil, un peu agacé par la clairvoyance de cet homme.
« Ce n'est pas mon truc », répond-t-il, évasif. « Je ne m'attache pas. »
« Je comprends. »
Un silence passe entre eux.
« Je ne m'attache plus », complète Bard à voix basse.
« Buvons à cela, alors », réplique Thranduil en tendant son verre à moitié vide vers celui de Bard.
Bard sourit, leurs verres tintent l'un contre l'autre et les deux hommes finissent leur vin.
« Je propose une bonne nuit de sommeil », dit Bard en se levant.
Il s'étire devant le poêle, pareil à ses chats, et passe une main sur sa nuque. Thranduil contemple une nouvelle fois sa silhouette éclairée par les flammes et se demande ce qu'il ressentirait s'il posait ses lèvres contre cette nuque.
« Je suis d'accord », rétorque-t-il en secouant la tête, confus. Il abandonne une dernière caresse sur le pelage du chat tigré, se lève, prend le verre vide des mains de Bard en passant – il effleure volontairement ses doigts des siens – et va déposer les verres dans l'évier.
Tous deux vont ensemble dans la salle de bains pour se brosser les dents, aucun n'étant gêné de partager un tel semblant d'intimité alors qu'ils ne se connaissent pas.
Bard a l'habitude de faire ça avec les amis qu'il invite. Thranduil a suffisamment voyagé pour partager une chambre, une tente ou une salle de bains avec des étrangers.
« Bonne nuit », murmure Bard, les yeux posés sur Thranduil à travers le reflet du miroir.
« Bonne nuit », répond Thranduil dans un sourire après s'être essuyé la bouche. « Et encore merci. »
« N'y pense pas », réplique Bard avec un geste de la main. Il s'éclipse de la salle de bains et Thranduil devine qu'il a disparu dans la deuxième chambre reliée au salon.
Quand il s'installe dans son lit, qu'il doit visiblement partager avec un chat au pelage des plus exotiques – un savant mélange de noir et de roux sur une robe blanche, Thranduil s'endort rapidement, bercé par le ronronnement profond de l'animal et grisé par le vin. Sa dernière pensée avant de sombrer complètement est que dans cette maison confortable et accueillante, il y a des livres absolument partout, dans toutes les pièces même dans les toilettes.
1 - Le dessin de la pastèque qui sourit existe pour de vrai et est l'oeuvre d'une jeune et talentueuse demoiselle âgée de dix ans et follement amoureuse de Legolas (à cause de sa maîtresse d'école qui l'a contaminée).
2 - Question : Est-ce que Thranduil qui fait des tartes est une référence sans la moindre subtilité à Ned the Piemaker dans "Pushing Daisies" car leur point commun est d'être interprété par le sublime Lee Pace ?
Réponse : Absolument.
