Disclaimer : Les personnages mentionnés dans ce texte appartiennent à J.R.R. Tolkien, à Peter Jackson et à ceux qui les ont officiellement façonnés. Je ne fais que les emprunter.

Note de l'auteur : Ce court one-shot est une bulle qui fait partie de la fan-fiction La Constellation de l'Archer et de l'Elfe mais il peut aussi bien se lire de façon indépendante. Dans ce cas, il faut simplement savoir que Bard et Thranduil sont pour ainsi dire en couple depuis la fin de la Bataille des Cinq Armées (à quelques jours près) et que Thranduil est resté sur place pour participer à la reconstruction de Dale. Je pense que le reste n'est pas indispensable.
Bonne lecture, à vous qui passez par ici.


A bouquet of pink carnations sat on Bard's lap

30 avril 2942, T.A.

Quand il ouvrit les yeux ce matin-là, Thranduil eut la surprise de constater que Bard n'était pas à ses côtés dans le lit.

C'était la première fois que cela arrivait depuis qu'ils avaient pris l'habitude de dormir ensemble quelques mois auparavant.

Il passa la paume de sa main à l'endroit où le corps de Bard aurait dû se trouver et sentit le drap froid sous sa peau.

Il chercha un éventuel mot qu'aurait pu lui laisser son compagnon avant de quitter la chambre, en vain.

Alors Thranduil se leva, se prépara et se mit en quête des enfants de Bard qui eux sauraient peut-être où avait disparu leur père.

« Je n'en ai pas la moindre idée, Votre Altesse », lui répondit Sigrid quand il la questionna.

L'aînée de la famille était en train de préparer le petit-déjeuner pour son frère, sa sœur et elle.

« Il devait déjà être parti avant notre réveil. »

« Votre père vous aurait laissés sans vous dire où il allait ? » poursuivit Thranduil, les sourcils froncés malgré lui.

Sigrid se tourna complètement vers lui, une cuillère en bois dans la main, un léger sourire aux lèvres.

« Mon père est une grande personne, Roi Thranduil. Il n'a aucun compte à me rendre sur ses allées et venues. »

Dans le cas contraire, il m'aurait demandé mon avis avant de vous mettre dans son lit, semblait ajouter son regard pétillant de malice.

« J'entends bien », reprit l'Elfe sans se laisser impressionner par le comportement de la jeune femme qui semblait grandement s'amuser du désarroi de son interlocuteur. « J'exprimais mon étonnement par rapport à vous. Je ne pensais pas que votre père… »

Thranduil marqua un silence, incapable de formuler sa pensée avec logique. L'inquiétude qu'il ressentait par rapport à l'absence de Bard allait en grandissant et cela était tout à fait inédit pour lui.

« Vous ne pensiez pas que mon père était du genre à nous laisser tous les trois sans surveillance pour vaquer à autre chose ? » dit Sigrid quand elle vit que l'Elfe ne finissait pas sa phrase. « Bienvenue dans le monde des Hommes, Votre Altesse. »

Thranduil haussa un sourcil interrogateur, prenant bien soin de passer outre le ton presque insolent de Sigrid. Il n'était pas le roi de ces terres et elle n'était pas son sujet. Par contre, si elle avait été ma fille…

« Tout d'abord », reprit Sigrid en levant un pouce, « Mon père a toujours été ici ou là à cause de son travail, du côté du Dorwinion ou par chez vous pour faire transiter les marchandises qu'il transportait sur son bateau. Nous avons été habitués dès la naissance à ses longues absences. »

Thranduil sentit son cœur se serrer. Il n'arrivait pas à imaginer la vie de cette famille avant l'entrée de Bard dans son existence et il était encore moins à même de concevoir que leur quotidien avait dû être difficile – pourtant, il le savait car Bard l'avait parfois évoqué.

Sigrid leva son index.

« Ensuite, il ne nous a jamais laissés livrés à nous-mêmes. Après la mort de maman, c'est Hilda qui s'occupait de nous et elle n'a pas une seule fois failli à sa mission. »

Thranduil esquissa un sourire pour la première fois de la journée.

« Elle continue de ne pas faillir à cette mission », dit-il doucement.

Sigrid lui rendit son sourire, d'humeur beaucoup moins taquine.

« Ne vous inquiétez pas pour lui. S'il s'est rendu quelque part, c'est qu'il a de bonnes raisons de le faire. Peut-être est-il allé vous cueillir des fleurs, qui sait ? »

Thranduil leva les yeux au ciel face à l'expression satisfaite qu'affichait Sigrid. Depuis que la jeune femme connaissait la nature de la relation qui unissait son père au roi des Elfes, elle n'avait de cesse d'asticoter Bard à ce sujet. Il savait néanmoins que cela témoignait de son enthousiasme à savoir son père de nouveau amoureux et heureux.

« À votre place, je ne réfléchirais pas trop. Papa reviendra et ce sans la moindre égratignure. Après tout, c'est lui qui tue les dragons. »

Et sans un mot de plus, Sigrid se détourna de Thranduil et se remit aux fourneaux.

L'Elfe passa une partie de la matinée à errer dans les rues de Dale, en quête d'un regard aux couleurs de la forêt. Il se demanda brièvement si Bard pouvait être allé à Erebor… Mais dans quel but ? Ils n'avaient aucune affaire urgente avec le peuple Nain ces jours-ci.

Une idée lui vint soudain alors qu'il arpentait pour la énième fois les quartiers méridionaux de la cité. De là où il était, Long Lac n'était qu'un miroir étincelant dans le soleil du printemps et Bard pouvait possiblement y avoir trouvé refuge.

Sans attendre, Thranduil gagna les écuries de Dale, y scella sa monture et quitta la ville à une allure rapide en direction des ruines d'Esgaroth.

Un bouquet d'œillets rose trônait sur les genoux de Bard, assis par terre, au bord du lac.

Thranduil s'était arrêté suffisamment loin pour ne pas surprendre son compagnon et s'accorda un temps pour l'observer, marchant aux côtés de son cheval.

L'image était paisible. Silhouette d'ambre et de pourpre en raison des couleurs qu'il avait revêtues ce jour, il semblait minuscule, presque perdu dans l'immense l'étendue d'herbe verte et grasse qui reprenait vie tout autour du lac céruléen. Une légère brise soulevait ses mèches brunes. Un sourire, bien trop discret pour creuser les habituelles fossettes qui ornaient souvent ses joues, flottait sur ses lèvres closes mais il paraissait triste.

Lorsqu'il ne fut plus qu'à quelques mètres de lui, Bard sembla sentir la présence de Thranduil et il tourna la tête dans sa direction. Son sourire s'élargit, dévoilant les fossettes tant espérées mais son regard demeurait paré d'un voile de mélancolie.

Thranduil laissa son cheval paître à sa convenance et franchit la distance qui le séparait de Bard. Arrivé à sa hauteur, il s'assura d'un regard de sa légitimité à être ici. Son compagnon espérait peut-être demeurer seul… Sa présence lui parut soudain tout à fait déplacée.

Mais Bard tapota d'un geste la place à ses côtés sans se départir de son sourire et Thranduil s'exécuta, s'installant dans l'herbe auprès de lui.

« Je m'inquiétais », dit simplement Thranduil comme pour excuser son attitude. « Je ne savais pas où tu étais parti… »

Le sourire de Bard ne quitta pas ses lèvres. Père et fille partageaient sans nul doute le même sourire doucement moqueur.

« Je suis désolé… Tu dormais bien et je ne voulais pas te réveiller. »

« Tu es parti aux aurores », constata Thranduil qui n'avait pas remarqué la présence d'un cheval autre que le sien.

Bard hocha la tête et poussa un soupir, son attention focalisée sur le lac.

« C'est l'anniversaire de ma mère, aujourd'hui. »

Thranduil sentit son cœur manquer un battement et il chercha les yeux de Bard sans les trouver puisque son compagnon regardait ailleurs. La mère de Bard… Il n'avait encore jamais parlé d'elle. Quelle était son histoire ? Leur histoire ?

« Elle est morte il y a une quinzaine d'années, peu après la naissance de Sigrid », expliqua Bard comme s'il pouvait entendre les questions silencieuses de l'Elfe.

Thranduil posa sa main sur celle de Bard, restée dans l'herbe.

« Comment est-ce arrivé ? »

« Elle est tombée, comme ça, un jour. On ne sait pas pourquoi. C'est arrivé, c'est tout. »

Thranduil eut la sensation qu'un nœud lui serrait les entrailles. Il ne s'habituait pas à la vulnérabilité des Hommes. Leur ligne de vie était si fragile. La moindre blessure qui s'infecte, une maladie parfois même bénigne dans les premiers temps ou encore un simple accident les faisaient brusquement disparaître comme s'ils n'avaient jamais foulé ces terres. Comment les Hommes pouvaient-ils supporter de voir les êtres aimés leur échapper ainsi sans perdre la raison ?

Il fut ramené à la réalité quand il sentit la main de Bard se retourner, paume contre paume. Les doigts de l'Archer enlacèrent les siens.

« Ne te flagelle pas avec tes pensées. Nous sommes ainsi faits et c'est pour cela qu'il faut apprécier chaque moment qui passe. »

Thranduil esquissa un faible sourire.

« Le faisait-elle ? Apprécier chaque moment qui passe ? »

« C'est même elle qui m'a appris à le faire, si tu veux tout savoir. Elle m'a ouvert les yeux sur la beauté du monde qui nous entoure. Il y avait sans doute un peu d'Elfe en elle. » Bard eut un sourire empli de tendresse à ces mots. « Elle aimait la mer, les vagues – parce qu'elle venait de là-bas, des contrées de l'Ouest. Elle s'extasiait dès que revenait le printemps car les arbres se paraient enfin de nouvelles feuilles et que tout était vert et vivant. Elle dansait sans se soucier de ce que l'on pensait d'elle et elle donnait envie aux autres de danser avec elle. »

« Même à toi ? »

« Même à moi », admit Bard, un sourire empreint de nostalgie collé aux lèvres. « Mais n'espère pas une démonstration, Ton Altesse. »

Thranduil eut un petit rire.

« Qu'aimait-elle encore ? »

« Les animaux, surtout les chats. Tilda a pris ça d'elle sans même avoir jamais connu sa grand-mère, c'est assez amusant. Elle aimait lire, faire de longues promenades, regarder les orages et les tempêtes quand le ciel se déchaînait. Elle avait des goûts très simples et je suppose qu'elle avait compris qu'il suffisait de peu de choses pour accéder au bonheur. »

« Une femme sage, alors », compléta Thranduil.

Bard opina du chef et laissa sa tête reposer contre l'épaule de Thranduil.

Tous deux demeurèrent silencieux durant un temps, chacun conscient de la présence de l'autre et de tout ce qui les entourait.

« Te manque-t-elle ? »

« Parfois. Ce sont de brefs moments où je me rends compte que j'aurais voulu partager certaines anecdotes avec elle. Des choses qui l'auraient amusée ou qu'elle seule aurait comprises parce qu'on voyait le monde avec les mêmes yeux. »

Un soupir glissa sur les lèvres de Bard.

« Qu'y a-t-il, meleth nín ? »

« Je ne sais pas pourquoi je me sens aussi triste aujourd'hui. »

« C'est son anniversaire, ainsi que tu l'as dit. »

« Justement. Je devrais célébrer sa naissance car je suis reconnaissait qu'elle soit venue au monde. »

« Dans ce cas, si tu le préfères, garde la mélancolie pour la date où elle a quitté ce monde. »

Bard secoua la tête contre l'épaule de Thranduil.

« Non. Je n'y pense pas ce jour-là, sans même le vouloir. Je préfère vraiment le jour de sa naissance. »

« D'où les fleurs ? » murmura Thranduil, ses yeux détaillant les œillets dont les pétales d'un rose délicat frissonnaient sous la brise.

Il songea distraitement à la remarque de Sigrid, un peu plus tôt dans la matinée, et cela le fit sourire.

« Elles poussent tout autour du lac au printemps », expliqua Bard en relevant la tête, se dégageant de l'étreinte de Thranduil.

« Elle en cueillait, elle aussi ? Parce que c'était sa fleur préférée ? » s'enquit l'Elfe sur un ton bienveillant, touché par ce lien entre mère et fils.

L'éclat de rire de Bard, aussi soudain que sonore, fit froncer les sourcils à Thranduil. Qu'avait-il dit de si drôle ? L'Archer lui lança un regard et ne cessa pas de rire en dépit de l'air perplexe qu'affichait son compagnon.

« Au contraire. Elle détestait les œillets ! »

Par le ciel et les étoiles… Cela n'avait absolument aucun sens.

Bard cessa doucement de rire et posa un regard patient sur Thranduil, à peine désolé de sa réaction.

« Je lui en cueillais, moi. Chaque année, dès que j'ai été en âge de marcher tout seul jusqu'à… mon adolescence, disons. »

Thranduil ne put s'empêcher d'essayer d'imaginer un Bard beaucoup plus jeune. Ce devait être, à peu de choses près, le portrait craché de Bain.

« Et puis un jour, l'année de mes quatorze ou quinze ans, elle a fini par m'avouer qu'elle trouvait que les œillets étaient des fleurs sinistres et qu'elle ne les aimait pas du tout. »

« Mais pourquoi ne pas te l'avoir dit plus tôt ? » demanda Thranduil, pragmatique.

« Elle ne voulait pas me briser le cœur. J'étais si fier de lui apporter un gros bouquet d'œillets qu'elle n'avait pas la force de me dire la vérité. »

L'anecdote fit sourire Thranduil.

« Qu'as-tu fait alors ? »

« J'ai arrêté de cueillir des œillets – jusqu'à ce matin en tous cas car ça m'a amusé de repenser à cela. Et puis je lui ai demandé quelles étaient ses fleurs préférées pour aller lui en cueillir. »

« Quelles étaient-elles ? »

« Des coquelicots », répondit Bard d'un ton plat, les yeux levés au ciel.

Thranduil sentit son sourire s'élargir. Il s'agissait d'une fleur qu'il connaissait bien pour la trouver lui aussi majestueuse en raison de sa riche couleur. Mais elle était également bien trop délicate, virevoltante et fragile. En faire un bouquet entier sans en perdre les trois-quarts relevait du miracle.

« En as-tu cueillis ? »

« Chaque été à partir de cette année-là. Je me rendais au Sud de Long Lac, à quelques heures d'Esgaroth. Il y a d'immenses champs à perte de vue là-bas. »

Thranduil acquiesça, visualisant très bien l'endroit évoqué par Bard.

« La première fois, je suis rentré avec un bouquet d'une laideur absolue. Tout s'était envolé au fur et à mesure tandis que je marchais… Elle semblait néanmoins contente ou alors elle faisait très bien semblant. »

Thranduil pinça les lèvres pour cacher un sourire qu'il supposa niais, à la fois charmé et amusé par le récit que lui contait son compagnon.

« Mais les années suivantes, j'ai été plus malin et je n'ai cueilli que des boutons. De cette façon, les fleurs pouvaient éclore dans la maison quand elle les mettait dans l'eau. »

« Je ne doutais pas un instant de ton ingéniosité. C'est un très joli souvenir que tu as avec ta mère et je te remercie de l'avoir partagé avec moi aujourd'hui. »

« Cela étant dit, je ne sais pas quoi faire de ces fleurs », reprit Bard à voix basse, ses yeux verts et bruns posés sur le bouquet qu'il tenait désormais dans la main.

« Y a-t-il un endroit où tu pouvais te recueillir en sa mémoire ? Même si je sais que vous pratiquez des rites funéraires différents des Elfes. »

Thranduil se souvenait que Bard avait brièvement évoqué le fait d'être brûlé après sa mort mais la conversation à ce sujet n'avait encore jamais eu lieu.

« J'avais l'habitude de mettre des fleurs dans la maison mais… »

Bard ne termina pas sa phrase et ne regarda pas en direction des ruines calcinées d'Esgaroth. C'était là l'unique touche sombre au milieu d'une explosion de couleurs printanières. Thranduil ressentit la peine de Bard comme étant la sienne tant il savait ce que cela signifiait de perdre sa maison. Il savait de surcroît que seul le temps aiderait Bard à surmonter ce traumatisme encore bien trop récent.

« Que dirais-tu de leur trouver un vase à Dale ? »

« Je ne suis même pas sûr qu'il y ait des vases à Dale », répliqua Bard, impassible.

« Détrompe-toi. Il y en a sûrement un quelque part dans ma tente. J'ai le chic pour m'encombrer de choses qui ne me sont d'absolument aucune utilité ! » rétorqua Thranduil sur un ton soudain plus badin dans le seul et unique but de faire rire Bard.

« Les choses en question te remercient », poursuivit Bard, l'air faussement agacé.

« Tu sais très bien que pour une fois, je ne parlais pas de toi », reprit Thranduil avec un sourire, ravi d'avoir fait réagir son compagnon.

Il s'était tout de suite accoutumé à cet humour particulier qui dosait leur relation et s'émerveillait des phrases qui sortaient parfois de sa bouche avec un naturel désarmant et qui, selon, faisaient rire Bard aux éclats ou lui faisaient répondre quelque chose d'encore plus irrévérencieux.

C'était leur manière de détendre l'atmosphère quand les sujets abordés devenaient trop lourds ou les émotions éprouvées trop intenses.

Dans un élan de tendresse, Thranduil se pencha vers Bard et déposa un long et lent baiser sur sa tempe, fermant les yeux le temps de cette caresse.

Il se leva ensuite avec des gestes tranquilles pour ne pas brusquer Bard qui avait peut-être encore besoin de temps et de solitude, s'apprêtant à le laisser si cela était nécessaire. Bard se leva néanmoins à sa suite, sa main n'ayant pas lâché celle de Thranduil et ce fut lui qui ouvrit la marche vers le cheval qui pâturait non-loin d'eux.

« Nous avons un vase à dénicher », dit-il avec entrain tandis que Thranduil ôtait sa main de la sienne le temps de se mettre en selle.

Thranduil se pencha, tendit le bras vers Bard et le hissa derrière lui. Bard passa un bras autour de la taille de l'Elfe.

« Accroche-toi bien à tes fleurs, surtout. Ta mère serait déçue que tu abîmes de si beaux œillets. »

Le nouvel éclat de rire qui secoua Bard alors qu'ils se mettaient en chemin vers Dale suffit à effacer l'inquiétude au sein de l'esprit de Thranduil.

Lui-même était plus qu'enclin à célébrer le jour de cette naissance car c'était cette femme manifestement merveilleuse et unique en son genre qui avait donné la vie au compagnon que son cœur avait choisi.


Traduction des termes utilisés en Sindarin (à partir du site Internet www . realelvish . net) :
Meleth nín : Mon amour