Disclaimer : Les personnages mentionnés dans ce texte appartiennent à J.R.R. Tolkien, à Peter Jackson et à ceux qui les ont officiellement façonnés. Je ne fais que les emprunter.
Cela étant dit, leur version AU m'appartient un petit peu. XD
Les chats appartiennent toujours à leur maîtresse. :)

Note de l'auteur (qui porte une très belle chemise de nuit bleu lin) :
Rien de spécial à préciser quant à ce chapitre hormis, peut-être, la mention d'animaux (malencontreusement) morts. Mais on ne voit rien, promis ! C'est simplement évoqué.
Camille et Charlotte, cet hommage aux moutons est pour vous et rien que pour vous, en souvenir de cette merveilleuse boucle en baie l'été dernier. Je vous avais promis de faire d'eux des stars, c'est chose faite.
Bonne lecture, à vous qui passez par là !


Samedi.

Bard manque de sursauter quand il sort de sa chambre, Pippin sur ses talons.

L'esprit encore en partie plongé dans le sommeil, il a oublié son invité.

Thranduil est assis dans le canapé, ses longues jambes ramenées en tailleur, Gumball et Sherlock lovés contre lui. Il a un livre dans les mains et il relève aussitôt la tête en apercevant Bard dans l'encadrement de la porte.

Le sourire qu'il lui adresse finit de réveiller Bard.

Thranduil a une apparence très intimidante aux yeux de Bard parce qu'elle est peu commune. Ses yeux sont clairs et perçants, sa peau pâle comme la neige, son corps démesurément grand et élancé. Ses cheveux sont longs, d'un blond presque blanc et semblent être d'une douceur inimaginable. Des sourcils noirs et épais finissent de compléter ce profil absolument affirmé.

Cette allure ainsi que l'assurance qui se dégage naturellement de Thranduil ont un effet sur Bard qu'il ne peut nier.

« Bien dormi ? » lance la voix profonde et grave de Thranduil.

« Comme une marmotte », réplique Bard.

Il s'engage dans le salon, gratifiant les chats installés sur le canapé d'une caresse au passage. Il allume le poêle et se dirige vers la cuisine. Il sent Thranduil le suivre sans le voir.

« Tu aurais pu te faire un café ou un thé, tu sais. Il ne fallait pas attendre que je me réveille. »

« Je ne me suis pas permis », admet Thranduil. « Et puis je me suis levé peu de temps avant toi. »

Bard hoche la tête et met la machine à café en marche.

« Café ? »

« Avec plaisir », répond Thranduil dans un sourire. Il a toujours le livre dans une main, son index marquant la page.

Bard plisse les yeux en direction de la couverture et du titre. Thranduil surprend son regard et a un sourire penaud (Bard se retient de rougir, captivé par ce sourire presque idiot sur un visage aussi parfait).

« Je l'ai emprunté dans la chambre, ça ne te dérange pas ? »

« Pas le moins du monde. Ils sont là pour ça et je ne l'ai même pas encore lu alors qu'il doit traîner dans mes affaires depuis au moins dix ans. »

« Tu sauras que quand on parle d'infortunes pour la Belle au Bois Dormant, ça ne veut pas juste dire qu'elle n'a pas de chance… » résume Thranduil, ce sourire toujours un peu niais aux lèvres.

Bard esquisse un sourire à son tour, beaucoup moins innocent.

« Je crois que c'est pour ça que je l'avais acheté, en fait. »

Il place une tasse sous le bec de la machine et appuie sur un bouton. Le bruit des grains qui sont broyés est assourdissant.

Quand il se tourne et croise le regard de Thranduil, il note un éclat particulier dans ses yeux clairs.

« Quoi ? »

« Rien. Je me demande juste ce que penseraient les petits élèves de Mr Bowman s'ils apprenaient que leur maître lit des romans érotiques. »

Bard éclate de rire malgré lui.

« Alors parce que je suis prof, je ne peux pas lire des trucs coquins ou avoir une sexualité ? »

Thranduil a un rire bref et plus discret que celui de Bard.

« Vu sous cet angle… Note que je n'ai rien dit sur ton absence de sexualité, ça vient de toi, ça. »

« Ma sexualité se porte comme un charme, merci bien. »

Bard dépose une tasse fumante sous le nez de Thranduil, installé à la table de la cuisine.

« C'est toujours bon à savoir », réplique Thranduil sans regarder Bard, le visage déjà penché sur sa tasse, sa voix plus profonde qu'auparavant.

Bard écarquille les yeux et se sent soulagé de ne pas croiser les yeux gris-bleus de son invité à cet instant. Il se prépare un café à son tour, saisit sa tasse et fait face à la fenêtre qui donne sur le jardin.

« Le temps est parfait pour une sortie en baie. Il a gelé mais il fait beau. Toujours partant ? »

Bard ne voit pas le sourire de Thranduil, dos à lui.

« Toujours partant si tu l'es aussi. »

« Laisse-moi juste vérifier les horaires des marées », reprend Bard, le regard toujours posé sur la nature teintée de givre. « Tu as une tenue que tu ne crains pas de salir, au fait ? Même si le temps a été sec dernièrement et que la mer n'est pas montée très haut, on ne sait jamais. »

« Aucun problème », confirme Thranduil après avoir goûté sa première gorgée de café.

Bard s'autorise un coup d'œil dans sa direction : son invité a les yeux clos et semble apprécier sa boisson, un léger sourire aux lèvres. Qui est aussi impeccable dès le réveil ? Et pourquoi suis-je en train de me poser une question pareille ? D'un bref mouvement de tête, Bard s'arrache à sa contemplation, le cœur un peu fautif et il attrape son cartable pour y récupérer son téléphone. L'objet a passé la nuit-là : Bard n'est pas un adepte des nouvelles technologies, au grand dam de sa sœur qui se plaint de ne pas le voir répondre aussitôt quand elle lui envoie un message. Il consulte rapidement les horaires des marées.

« La mer est basse un peu avant midi. Je propose qu'on parte en milieu de matinée. On peut se garer à Esgaroth au-niveau du port, traverser la baie jusqu'à Erebor et revenir avec un petit train à vapeur. C'est un peu l'attraction du coin, il faut juste que je m'assure qu'il y en a bien un dans la journée. »

« Le programme me semble parfait », répond doucement Thranduil, souriant toujours.

Bard l'observe un instant tandis qu'il s'étire sur la chaise, son tee-shirt dévoilant beaucoup trop sa peau nue à ce geste. Se maudissant intérieurement, Bard ouvre le frigo et entreprend de sortir de quoi faire un petit-déjeuner solide et équilibré en vue de leur randonnée.

C'est un peu plus tard, quand il est seul face à son reflet dans la salle de bains, sa brosse à dents dans la main, que Bard se fusille du regard : Thranduil ne le laisse pas indifférent, aucun doute là-dessus et il se répète que ce n'est pas si dramatique, qu'on peut craquer pour n'importe qui à n'importe quel moment tant qu'il ne se passe rien et qu'on ne s'embarque pas dans une histoire compliquée, dont on sortira le cœur brisé et… Bard crache son dentifrice dans l'évier, les sourcils froncés. Thranduil est définitivement le genre de personne qui fait tourner la tête de n'importe quelle personne sur son passage. Quelle idée a-t-il eue, encore, de l'accueillir chez lui sans prendre en compte ce léger détail ? Sa sœur lui dit souvent qu'il est stupide, bien trop gentil et qu'il ne réfléchit pas assez en amont. Un point pour elle.

Bard se rince la bouche et s'observe dans le miroir. Il prend une profonde inspiration, respirant avec son ventre ainsi qu'il l'a appris pour recouvrer le contrôle de ses émotions.

Ce n'est qu'une randonnée. Il inspire à fond, gonfle son abdomen.

Ce n'est qu'un week-end. Il expire doucement par la bouche en fermant les yeux.

Ce n'est qu'un inconnu de passage. Il inspire une fois encore et expire très lentement.

Un simple inconnu qui pourrait devenir bien plus familier si… L'air ressort trop vite des poumons de Bard et ses mâchoires se contractent.

Et merde.

Il balance sa brosse à dents dans la tasse prévue à cet effet, se déshabille, entre dans la baignoire et règle de façon volontaire le robinet sur « froid ».


Lorsqu'ils quittent la chaleur de la maison pour se rendre à Esgaroth, Bard note que Thranduil semble fasciné par le paysage qui les entoure. Ses yeux clairs dévorent les champs peints en blanc, les imposantes vaches de la région des Highlands au long pelage ambré et aux cornes dressées vers le ciel, les grands arbres dépouillés de leur feuillage qui bordent la forêt. Et la baie, scintillante, froide et calme qui s'offre à eux, serpentant paresseusement vers la mer. Bard est ravi de pouvoir profiter de cette journée à ce moment spécifique de l'année : c'est une période durant laquelle il n'y a pour ainsi dire personne. La majorité des commerces est fermée ainsi que les restaurants et les touristes fuient la région en attendant des températures plus clémentes. Cela lui permet de faire de longues promenades dans le silence, en paix avec cette nature qu'il connaît depuis son enfance. Et, curieusement, il est heureux de pouvoir partager cela avec Thranduil alors que le jeune homme ne faisait même pas partie de son existence vingt-quatre heures auparavant.

« Les photos ne rendent pas justice à ce lieu », murmure Thranduil, posté à côté de lui.

Bard coule un regard dans sa direction, un fier sourire aux lèvres (il sait qu'il a toujours un côté un peu chauvin lorsque quelqu'un complimente sa région – c'est idiot et immature mais c'est ainsi). Thranduil porte un jean, des chaussures de randonnée, un coupe-vent au-dessus d'un pull en laine et d'un tee-shirt à manches longues, des gants et un bonnet sur ses cheveux tressés pour plus de commodité. Bard lui a conseillé de bien se couvrir avant de quitter la maison, lui assurant néanmoins qu'il risquait de rapidement se réchauffer en marchant au milieu de la baie. Thranduil a docilement obéi, arguant cependant avec un clin d'œil ne jamais souffrir du froid et ne pas avoir pour habitude d'être aussi couvert.

« J'ai grandi à Esgaroth et je ne me suis jamais lassé de ce paysage », avoue Bard. « Je m'étais un peu éloigné géographiquement quand on a… quand j'étais étudiant puis en couple mais je suis revenu car ça me manquait, viscéralement. J'avais besoin d'être ici, près de l'eau et des prés-salés. C'est un peu bête quand je le dis à voix haute. »

Thranduil a un rire d'une tendresse infinie.

« Absolument pas. Je suis presque jaloux de t'entendre parler ainsi. J'adorerais avoir un tel lien avec un endroit. »

« Mon ancienne copine n'a jamais trop compris pourquoi j'étais si malheureux quand on a déménagé à des kilomètres de là. Elle voulait toujours partir, s'éloigner et n'était jamais satisfaite du lieu où l'on se trouvait, même si on y était ensemble. »

Bard sent un pincement familier lui serrer le cœur et il repousse brutalement les souvenirs qui tentent d'envahir son esprit.

« Désolé, je ne voulais pas parler de ça en fait. Excuse-moi. »

« Ne sois pas désolé. C'est parfois plus facile d'évoquer des choses un peu douloureuses devant un parfait inconnu. Je ne connais pas cette personne ni la relation que tu as eue avec elle alors je ne peux pas juger, n'est-ce pas ? »

Bard hoche la tête, un murmure inaudible au bord des lèvres.

« Peu importe. La journée est prometteuse, la lumière est… parfaite ! Regarde. C'est vraiment la meilleure saison pour contempler la baie. »

« Aucun doute quant à tes sentiments pour elle », plaisante Thranduil.

Leurs regards se croisent et Bard, bien que contrit – il est toujours si expansif quand ses racines sont à l'honneur qu'il en oublie toute réserve – est agréablement surpris de l'expression touchée qui habille les yeux clairs de Thranduil.

« C'est l'élue de mon cœur », réplique Bard en ajustant machinalement les sangles de son sac.

« Avec tes chats ! » tient à préciser Thranduil avant d'éclater de rire. Un vrai rire, cette fois, sincère, chaleureux et profond. Bard ne peut s'empêcher de l'imiter.

« Tu n'es vraiment pas banal », ajoute Thranduil tandis que Bard se met en route vers les écluses d'un pas assuré. « Et avant la moindre protestation, sache que je le formule comme un compliment. »


C'est une randonnée singulière et fascinante aux yeux de Bard.

Thranduil se montre attentif à toutes les explications qu'il lui apporte sur la faune et la flore environnantes ainsi que sur l'histoire de la région. Il pose des questions et manifeste sa curiosité, soucieux de détails qui échappent parfois aux autres personnes avec qui il a déjà effectué semblable traversée.

Ils rigolent à de nombreuses reprises, plaisantant sur des sujets qui émergent au détour d'une observation. Bard se sent à la fois désarçonné et sous le charme quand Thranduil révèle une part jusque-là inédite de sa personnalité et se lance dans l'histoire d'un crime passionnel entre moutons en plein cœur de la baie, tout cela à cause d'un ovidé solitaire croisé dans les prés-salés – Bard a cherché son troupeau du regard en direction d'Erebor, soulagé de le distinguer à quelques centaines de mètres de leur position – et d'un autre mouton, malheureusement mort. Bard a signalé la dépouille de l'animal au service concerné par téléphone, expliquant à Thranduil que ce genre d'accident arrive tant la baie peut parfois être capricieuse selon la météo et aussi car les moutons sont, même s'il n'aime pas dire cela, des animaux doués d'un instinct de survie assez limité. Il a encore en mémoire l'image floue mais sanglante d'un troupeau entier échoué sur la plage d'Esgaroth à cause d'un violent orage presque trente ans plus tôt.

« Je suppose que tu peux en faire une histoire », taquine-t-il Thranduil alors que celui-ci énonce les détails scabreux de cet adultère entre les ruminants bêlant.

Thranduil hoche la tête, un sourire malin aux lèvres, pas le moins du monde bouleversé d'avoir vu un mouton sans vie sur le banc de sable.

« Tu es assez fou dans ton genre et c'est un compliment aussi », poursuit Bard. « Si tu écris cette histoire et que tu la publies, j'espère être cité comme source d'inspiration. »

« Assurément, professeur Bowman », réplique Thranduil, cette fois sans sourire et cela arrache un frisson à Bard, même s'il est bien en peine de pouvoir justifier une telle réaction de la part de son corps.

Bard se surprend à songer, alors qu'ils progressent en silence au cœur de baie, qu'il se sent bien en compagnie de cet étranger en dépit de leur rencontre toute récente. Les conversations sont naturelles et sans tabou, les sourires échangés avec chaleur et les éclats de rire communicatifs tant chacun semble comprendre la façon de penser de l'autre. De mémoire, ce genre de connexion ne lui est que très rarement arrivé au cours de son existence. En vérité, il est facile de créer un lien semblable durant l'enfance avec des camarades de cour de récréation. Mais en grandissant, cela relève de la chance et du hasard. C'est précisément pour cette raison que Bard a appris, au fil du temps – et plus spécifiquement au cours de l'année écoulée – à apprécier ces moments providentiels sans jamais trop y réfléchir.

« Tu le connais, lui ? » demande soudain la voix de Thranduil, ramenant Bard au présent.

« Hmm ? »

« Là-bas », poursuit Thranduil en pointant son index vers Erebor, juste avant l'immense plage de sable blanc. Bard a un sourire en coin face à l'attitude de son compagnon de marche : en tant qu'enseignant, il reprend parfois ses élèves quand ils se comportent de la même manière.

« On ne pointe pas les gens du doigt », leur dit-il. « C'est malpoli. »

A la lisière des prés-salés, Bard reconnaît la grande silhouette trapue et barbue entourée de moutons.

« C'est Thorin », répond-t-il en agitant le bras dans la direction de l'homme qui répond à son salut. « Il est berger. C'est un homme très solitaire qui aime la compagnie de ses animaux et la vie au grand air. »

Bard observe les sourcils froncés de Thranduil ainsi que ses yeux plissés.

« Un souci ? »

« Non, non. Rien. Il a l'air sauvage, vu d'ici. »

« Bof, pas plus que moi, tu sais. Moi aussi, je suis un vieil ours solitaire qui n'affectionne que la présence de ses élèves, de ses chats et de ses bouquins. »

Thranduil esquisse un sourire qui dévoile des dents bien alignées.

« N'importe quoi. Tu as des amis et tu sympathises avec des étrangers sur les quais de gare. »

« Tout dépend de l'étranger », réplique Bard du tac-au-tac, évitant de croiser le regard de son interlocuteur.

« Tout sauvage que tu es, tu es bien plus attirant que ton ami berger », commente Thranduil d'une voix égale.

Bard marque un temps d'arrêt et laisse Thranduil le devancer de quelques pas, abasourdi par son absence totale de filtre lorsqu'il s'exprime.

« Prends-le encore comme un compliment », ajoute Thranduil avec un grand sourire, s'immobilisant pour laisser à Bard le loisir de le rattraper.

Leur randonnée s'achève dans une minuscule gare située à l'entrée d'Erebor où ils attendent un train à vapeur. Ce dernier traverse la baie par un tout autre chemin que celui qu'ils ont emprunté à pied et Thranduil s'extasie sur des détails, le nez à la fenêtre (il a baissé le carreau en dépit du froid glacial car il n'y a personne d'autre qu'eux deux dans le wagon) tandis que Bard sourit, amusé par l'enthousiasme de son compagnon. Avant la fin du voyage, Bard voit Thranduil sortir un carnet de son sac à dos et prendre des notes dedans avec un crayon de bois. Il est une fois encore attendri par l'attitude de Thranduil et ravi de constater qu'il n'est pas le seul à ne pas se rabattre sur les nouvelles technologies.

Une fois de retour à Esgaroth, Bard propose de faire quelques courses avant de rentrer à la maison. Il a l'idée de faire un brunch compte tenu de l'heure avancée dans l'après-midi. De ce fait, il se demande tout haut s'il doit appeler ça un dunch car il s'agit plutôt de coupler un déjeuner tardif et un dîner avancé cette remarque a le don de faire rire Thranduil qui accepte néanmoins le menu proposé et qui insiste pour payer les emplettes, arguant qu'il n'a pas à être nourri à l'œil alors qu'il est déjà logé pour le week-end. Bard accepte à contrecœur afin de ne pas vexer son invité et ils regagnent Dale les bras chargés de victuailles.

Ils empruntent la salle de bains chacun leur tour pour une douche rapide même si la baie ne les a pas trop malmenés et Bard se lance dans la préparation de leur repas pendant que Thranduil met la table et aère le vin – il a tenu à choisir la bouteille à tout prix et Bard l'a laissé faire, conscient que c'était une bataille perdue d'avance.

De son emplacement dans la cuisine, Bard peut voir Thranduil dans le canapé du salon et il sent sa mâchoire se décrocher quand il découvre Daphné, la plus jeune de sa tribu féline, se rouler sur le dos devant Thranduil et lui offrir son ventre pour des caresses. Il a l'impression que le sol se dérobe sous ses pieds alors que Thranduil prend le chat tigré dans ses bras et le câline doucement, Daphné roucoulant de bonheur sous les doigts agiles et fins, sa minuscule tête rejetée en arrière.

« Jaloux, Mr Bowman ? » le nargue Thranduil lorsqu'il surprend l'expression de Bard.

« Loin de là. C'est juste que Daphné a tendance à fuir le contact… Elle est encore plus sauvage que Thorin. »

Bard explique qu'il a trouvé Daphné dans les ruines d'une ancienne ferme alors qu'elle n'était qu'un chaton d'à peine quinze jours et qu'il l'a nourrie au biberon des semaines durant, lui apprenant à faire ses besoins et la gardant toujours bien au chaud contre une bouillotte avant de l'habituer progressivement au contact des autres chats de la maison. Par chance, les félins adultes ont pris Daphné sous leur aile – sous leur patte, en réalité – et ont naturellement fait son éducation. Cela n'a pas empêché Daphné de se montrer méfiante envers tout inconnu pénétrant sur son territoire et Bard est de ce fait surpris de la voir s'abandonner ainsi dans les bras de Thranduil.

« Les animaux ont un instinct », répond Thranduil avant de déposer un baiser sur la tête du chat. « En tout cas, tu as tout du papa-poule même si tu ne veux pas d'enfant. »

« C'est plus facile de s'occuper des chats », plaisante Bard, songeant que oui, Daphné doit avoir un instinct sans faille et qu'il lui fait entièrement confiance tant lui-même se sent prêt à rentrer les griffes face à Thranduil.

Après le repas, Bard propose à Thranduil de regarder un film et Thranduil accepte sans hésiter, reconnaissant qu'il a simplement envie de se poser un moment. Bard missionne Thranduil qui revient de la chambre d'amis avec un DVD dans les mains – un film dans lequel un jeune Viking se lie d'amitié avec un dragon légendaire et Bard esquisse un sourire, ravi du choix de Thranduil qui confie n'avoir que des connaissances très limitées en termes de cinéma d'animation.

Tous deux s'installent dans le canapé car le fauteuil est occupé par Sherlock et Pippin, lovés l'un contre l'autre. Bard tend une couverture en laine à Thranduil au cas où, en dépit des flammes qui brûlent dans le poêle et il lance le film.

Bard n'a même pas le temps de revoir sa scène préférée car il s'endort bientôt, les paupières lourdes.

Quand il se réveille au son du générique de fin, il prend conscience de son environnement : la couverture en laine qu'il a proposée à Thranduil est sur lui, la pièce est plongée dans la pénombre qui marque le crépuscule de cette journée, Gumball a pris la place de Sherlock et Pippin dans le fauteuil et le profil de Thranduil se découpe à la lueur des flammes qui dansent dans le poêle. Un sourire d'une douceur absolue orne ses lèvres closes et ses yeux sont sur Bard.

« Pardon… Je me suis endormi d'un seul coup », marmonne Bard en se redressant un peu dans le canapé. D'un geste, il touche ses lèvres pour s'assurer qu'il n'a pas bavé dans son sommeil. Une fois rassuré, il saisit la télécommande sur le canapé et coupe la télévision.

« Le week-end est fait pour ça », répond Thranduil, ce bienveillant sourire ne le quittant pas.

Bard se demande s'ils étaient vraiment si proches l'un de l'autre au moment où il s'est endormi.

« Tu ressembles à tes chats quand tu dors. »

« Mes moustaches frétillent ? »

Un rire discret échappe à Thranduil.

« Tu parais aussi détendu qu'eux et à ta place. C'est une vision apaisante. »

Bard sent un fourmillement lui chatouiller le creux de l'estomac. Les prunelles de Thranduil semblent assombries mais Bard met cela sur le manque de lumière dans la pièce.

« Le film t'a plu ? » demande-t-il.

« Beaucoup, oui bien que mon attention ait grandement été distraite… »

La voix de Thranduil est profonde même s'il parle doucement.

« Désolé. »

« C'était, une fois encore, un compliment, Bard. »

Un frisson parcourt Bard. C'est la première fois qu'il entend son prénom dans la bouche de Thranduil et il l'aime ainsi prononcé.

Thranduil incline légèrement le visage dans sa direction, les orbes céruléens de son regard une teinte définitivement plus foncée.

Sa voix est pénétrante quand il reprend la parole, ses yeux sur les lèvres de Bard.

« Il y a une chose que j'aimerais beaucoup faire mais je ne sais pas si tu en as envie… »

Bard se retient de déglutir, hypnotisé par ce regard posé sur lui et par cette voix grave, soudain conscient de la chaleur qui envahit son corps – sans savoir s'il doit en vouloir à la couverture, au brasier dans le poêle ou juste à Thranduil et à sa désarmante désinvolture.

« Tente ta chance sinon tu ne le sauras jamais », s'entend-t-il dire d'une voix qu'il juge beaucoup plus rauque et bien moins séduisante que celle de Thranduil.

Un sourire s'épanouit sur les lèvres de Thranduil et, avec une lenteur délibérée, ses longs doigts agiles viennent effleurer la joue de Bard, caressant sa peau pour la première fois depuis leur rencontre. Il approche encore un peu son visage de celui de Bard et c'est Bard lui-même qui franchit les derniers centimètres qui séparent leurs lèvres, prenant brusquement l'initiative d'un baiser. Il sent le sourire de Thranduil contre sa bouche et s'abandonne à cette caresse, réalisant à cet instant combien ce geste lui a manqué.

Les mains de Thranduil glissent sur sa gorge puis dans ses cheveux alors que leur baiser devient plus langoureux. Leurs lèvres s'apprennent, leurs langues se découvrent, joueuses et sensuelles et c'est seulement une fois Thranduil étendu de toute son interminable longueur sur lui et à bout de souffle que Bard rompt le baiser, les sens étourdis.

« C'est une manière bien singulière de remercier son hôte, j'en conviens… » dit-il avec humour, ses yeux aux couleurs de la forêt dans ceux de Thranduil.

Thranduil rit. Son nez effleure celui de Bard.

« Au risque de te surprendre, je n'ai pas pour habitude de me comporter de cette façon. Je ne m'attendais pas du tout à… avoir une telle envie, aussi vite. »

« Pareil ici », répond Bard, bien conscient de leurs corps étroitement enlacés, enivré par l'odeur de la peau de Thranduil et par sa chaleur tout contre la sienne.

« À mon tour de faire une chose dont je rêve depuis quelques heures, si tu me le permets », poursuit-il.

Thranduil hoche la tête avec un sourire, sa lèvre inférieure prisonnière de ses dents.

D'un geste délicat, Bard dénoue la tresse de Thranduil. Il passe ses doigts dans les cheveux blonds, presque blancs et défait la coiffure savamment exécutée avant leur randonnée. Les longues mèches retombent avec fluidité autour du visage de Thranduil, légères comme la soie et riches comme le velours, et forment un rideau marmoréen autour d'eux, une cascade argentée qui fascine Bard.

« Thranduil… » murmure Bard, captivé par la créature sublime penchée au-dessus de lui.

« Hmm ? »

Thranduil a le visage incliné dans la paume de la main de Bard et il a fermé les yeux.

« Avant d'aller plus loin… et même si j'en meurs d'envie, ne te méprends pas… J'étais sérieux, hier soir. Je ne m'attache plus. »

Thranduil ouvre les yeux. Ses prunelles gris-bleu semblent lire dans les tréfonds de l'âme de Bard et de près, il a des cils si longs et si… parfaits, comme tout le reste.

« Et moi, je ne m'attache pas », rétorque-t-il avec un sourire tranquille. « Nous sommes donc d'accord. »

Le sourire qui éclot sur les lèvres de Bard semble sceller l'accord.

« Nous sommes deux adultes consentants, attirés l'un par l'autre et cela suffit amplement », ajoute Thranduil.

Il courbe la nuque et embrasse Bard une nouvelle fois.

« Une question demeure cependant et il me faudra une réponse rapide car je ne supporte plus de te voir avec tous ces vêtements pour la simple raison que je suis certain que ce qu'il y a en-dessous est fabuleux : ce canapé, ta chambre ou la mienne ? »

Bard ne peut s'empêcher d'éclater de rire et il repousse doucement Thranduil, se débarrasse de la couverture et se lève d'un bond. Il saisit Thranduil par la main, l'attire à lui pour un bref baiser et se dirige d'un pas décidé vers sa propre chambre, un sourire rempli de promesses aux lèvres.


Ce mouton à l'air coupable et cet autre mouton malheureusement décédé ont réellement été croisés lors d'une promenade dans une baie.
Idem pour le troupeau échoué sur une plage il y a presque trente ans.
(La région maudite pour les moutons, sans rire.)