Disclaimer : Les personnages mentionnés dans ce texte appartiennent à J.R.R. Tolkien, à Peter Jackson et à ceux qui les ont officiellement façonnés. Je ne fais que les emprunter.
Cela étant dit, leur version AU m'appartient un petit peu. XD
Les chats appartiennent encore à leur maîtresse. :)

Note de l'auteur (qui porte une jolie robe à fleurs) :
Suite et fin de cette étrange histoire qui sortait un peu de nulle part, pour être tout à fait franche.
Bard et Thranduil n'en ont fait qu'à leur tête, comme dans chaque texte que j'écris sur eux et je suis toujours la première stupéfaite de la direction qu'ils me font parfois prendre (même si je suis toujours, au final, ravie). Je leur avais demandé de ne pas trop s'attacher mais ils n'ont rien voulu entendre et en fin de compte, ce texte est devenu beaucoup moins innocent et bien plus personnel que ce que j'escomptais. L'un dans l'autre, c'était plutôt sympa à écrire et je suis sûre et certaine que j'ai encore des choses à raconter sur ces versions de Bard Bowman et Thranduil Oropherion.
Ce texte est aussi et surtout une déclaration d'amour aux personnes qui se reconnaîtront dans certains morceaux de ces trois chapitres, qu'elles soient Faramir, celles qui partagent avec moi les mêmes discussions que Bard et Thranduil ou encore celles que je regarde partir en train, le cœur serré quand leur séjour auprès de moi touche à sa fin.
Bonne lecture, à vous qui passez par là !


Dimanche.

C'est le bruit des gouttes de pluie sur le toit qui réveille Thranduil. Il lui faut un moment avant de se souvenir à qui appartient le lit dans lequel il est allongé. Il bâille, s'étire sous la couette et accoutume son regard à la lumière grise qui colore la chambre. Auprès de lui, le corps de Bard dégage une chaleur telle qu'il ressemble à une bouillotte vivante – et l'idée intéresse beaucoup Thranduil même s'il se targue de ne pas souffrir du froid, c'est l'hiver. D'un geste, il colle son corps contre celui de Bard et ses lèvres se posent sur la peau tiède de son épaule pour l'embrasser doucement.

Bard grommelle quelque chose, la tête dans un oreiller et Thranduil le sent se réveiller contre lui.

« Bonjour », murmure Bard, se tournant pour se mettre sur le dos.

Ses cheveux bruns sont une crinière désordonnée et cela fait sombrer le cœur de Thranduil.

Un coup d'œil au réveil posé sur la table de chevet le fait sourire.

« Nous pourrions passer directement à bon après-midi », répond-t-il, un sourcil arqué.

Bard regarde à son tour l'heure et étouffe une exclamation.

« Sérieusement ? On a fait le tour du cadran… »

« Pour ma défense, tu ne m'as pas beaucoup laissé dormir », réplique Thranduil.

Il pianote le torse découvert de Bard du bout de ses doigts.

« Je te retourne le compliment. »

Un soupir échappe à Bard.

« C'est dimanche », reprend Thranduil. « Et le temps a l'air maussade aujourd'hui donc rester au lit me paraît une option plus qu'envisageable. »

« J'accèderai à ta requête avec joie », répond Bard en s'emparant de la main de Thranduil pour l'effleurer d'un baiser. Il se redresse dans le lit et enfile son caleçon. « Mais je dois quand même m'occuper des fauves. Je suis d'ailleurs étonné qu'ils n'aient pas gratté la porte jusqu'à la traverser… »

« Thorin le berger est peut-être venu en pleine nuit pour les capturer ou pire… » dit Thranduil à voix haute, étendu sur le dos, les yeux rivés au plafond.

Il ne voit pas le regard horrifié de Bard à ces paroles.

« Si ça se trouve, le mouton, c'est lui aussi… »

« Tu as beaucoup trop d'imagination. Thorin est rustre avec les gens mais il adore les animaux. »

« Il n'empêche que tes chats sont très silencieux », fait exprès de remarquer Thranduil sur un ton volontairement énigmatique.

« Arrête », gronde Bard entre ses dents, à moitié amusé seulement. Il traverse la chambre et ouvre la porte sur le salon.

Thranduil esquisse un sourire narquois, prenant comme note mentale de ne pas trop taquiner Bard sur un sujet aussi sensible que le bien-être de ses compagnons à quatre pattes.

Quand il rejoint Bard au bout de quelques minutes, ayant enfin trouvé le courage de quitter le lit maintenant que la chaleur de Bard l'a déserté, il découvre une scène de carnage dans la cuisine. De toute évidence, les chats ne se sont pas laissés mourir de faim et il y a des restes du repas de la veille éparpillés sur la plaque de cuisson, sur la table et même par terre.

« On a oublié de ranger, hier soir… » dit-il piteusement, un peu désolé de ce spectacle.

Les chats semblent cependant repus car il a repéré pas moins de trois d'entre eux étalés sur le canapé et dans le fauteuil, profondément endormis.

« On avait la tête ailleurs », rétorque Bard, pas le moins du monde surpris par les bêtises de ses animaux. Il est déjà en train de ramasser et de nettoyer.

« Laisse », dit Thranduil en s'agenouillant pour prendre le relais. « C'est un peu de ma faute, en fait. Occupe-toi des chats. »

Bard lui adresse un sourire sincère et lumineux et cela seul suffit à ramener le soleil dont l'absence se fait amèrement sentir en cette morne journée.

Il renouvelle les gamelles d'eau, distribue les croquettes et s'éclipse dans la salle de bains quelques minutes. Quand il revient, Thranduil note qu'il s'est rafraîchi et qu'il a revêtu un jean et un tee-shirt d'un blanc immaculé.

« Merci », dit Bard en voyant la cuisine remise en état.

Thranduil lui répond avec un sourire et finit de se laver les mains sous le jet d'eau tiède.

Quand il se retourne, Bard est juste devant lui et il remarque, charmé, que ce dernier doit se hisser sur la pointe des doigts pour atteindre ses lèvres.

« Alors ? On passe le reste de la journée au lit ou… ? »

Un soupir de contentement échappe à Bard et Thranduil a l'impression de se perdre dans ces yeux verts et bruns.

« J'ai d'abord besoin d'un café et il me semble que tu m'as promis une tarte, voyageur. »

« Ça peut se faire », acquiesce Thranduil.

Alors, tandis que Bard s'occupe du café, Thranduil se lance dans la préparation d'une tarte, piochant les ingrédients nécessaires à la confection de la pâte dans le placard comme s'il avait toujours vécu dans cette maison. Lorsque Bard met de la musique sur l'enceinte – une mélodie calme et relaxante, propice à cette journée pluvieuse, et que la chaleur du poêle finit de faire oublier le gris et l'humidité, Thranduil songe qu'avoir une vie rangée, tranquille et simple est sans doute une vision de l'avenir moins effrayante que dans son imagination, à condition de la partager avec la bonne personne.


La pluie tombe toujours à grosses gouttes quand ils se retrouvent une fois de plus dans le lit de Bard, en fin d'après-midi.

Ils ont cuisiné ensemble (Bard a surtout observé Thranduil tandis que ce dernier épluchait et coupait les pommes pour la tarte, toujours fasciné de voir quelqu'un cuisiner pour lui tant cela est rare dans sa vie), ont fait la vaisselle, ont joué avec les chats, ont eu envie de prendre leur douche à deux (sous le prétexte d'économiser l'eau chaude même si en fin de compte la douche s'est avérée bien plus longue qu'initialement prévue), ont mangé plusieurs parts de tarte une fois celle-ci cuite puis, une caresse menant à une autre, ont réappris à se découvrir, profitant de cette parenthèse dans le temps.

Etendu sur le ventre, Bard se prend à contempler Thranduil, adossé au montant du lit et occupé à jouer avec les bagues qui ornent certains de ses doigts.

« Ce n'était pas ainsi que j'imaginais mon week-end », dit-il, à la fois étonné et séduit d'un tel constat.

« Et moi donc », répond Thranduil avec un sourire malin. « Si j'avais su en descendant de ce train que je tomberais sur toi… »

« Tu ne l'aurais pas pris ? » complète Bard, les sourcils froncés.

Thranduil baisse les yeux sur lui et son sourire se pare d'une profonde tendresse à son égard. Du bout de l'index, il effleure le pli qui s'est formé sur le front de Bard.

« Ton manque de confiance en toi est troublant. Pourquoi n'aurais-je pas eu envie de prendre ce train en sachant ce qui allait arriver ? »

Un sourire triste glisse sur les lèvres de Bard.

« Un réflexe, je suppose. »

Thranduil le considère un long moment, silencieux.

« Je pense que tu sais parfaitement pourquoi tu raisonnes ainsi mais tu as tout à fait le droit de ne pas en parler si ce n'est pas ce dont tu as envie pour le moment. »

Bard ne répond rien et se contente de regarder Thranduil, pensif. Il est parfait. Il est parfait parce qu'ils ne se connaissent pas, en réalité. Thranduil est-il capable de briser un cœur ? Sans nul doute. Tout être humain est apte à briser un cœur, sciemment ou non. C'est pour cela que s'attacher avec autant de force à l'autre, se lier aussi profondément – au point de s'enchaîner, parfois – ne vaut pas la peine.

Ce serait lui demander trop d'énergie que de replonger tête la première dans une relation qui exigerait un tel investissement, un pareil abandon de soi. Il a longuement bataillé pour retrouver sa liberté perdue et il ne compte désormais plus y renoncer. Et ce même si Thranduil a les yeux les plus remarquables qu'il ait vus de toute son existence.

« Ça m'avait manqué », murmure Bard au bout d'un certain temps alors que Thranduil s'est allongé contre lui et l'a attiré dans ses bras, caressant délicatement son dos du bout des doigts.

« Quoi donc, précisément ? »

« Le contact d'une autre peau contre la mienne. J'avais oublié que ça pouvait être aussi agréable. »

Bard s'étire de tout son long et se love encore un peu plus contre le corps de Thranduil si cela est possible.

« Je vois. Je crois que je comprends ce que tu veux dire… Je ne me rendais pas non plus compte que ça me manquait avant cette nuit. »

« Je suppose qu'on s'y habitue. Ce n'est pas un besoin vital, comme boire ou manger. »

« Certes. Mais un peu de tendresse ne fait jamais de mal, non ? »

« Très franchement, c'est la première fois que je fais ça », finit par avouer Bard et il sent Thranduil rire doucement contre lui, ses lèvres sur ses cheveux.

« Je ne regrette pas un instant d'être l'heureux élu, alors », répond Thranduil dans un murmure.

Bard ne relance pas la conversation et ferme les yeux, son visage contre l'épaule de Thranduil. Il concentre son attention sur le bruit des gouttes qui tombent, moins fortes, plus régulières, dans le silence hivernal de cette fin de journée.

Il se focalise sur chaque larme qui éclabousse le sol, tâchant de faire taire cette petite voix tout au fond de lui qui lui rappelle qu'en dépit de ses belles paroles et de cette liberté qu'il revendique à corps et à cris, son cœur blessé et endormi est en train de se remettre à battre, timidement, au contact de Thranduil.


La soirée se révèle aussi déstructurée que le reste de cette étrange journée.

Après s'être endormis dans les bras l'un de l'autre, ils daignent sortir du lit pour manger quelque chose. Bard prépare rapidement un curry de lentilles corail sous le regard attentif de Thranduil, installé en tailleur à la table de la cuisine.

Ils terminent leur repas avec une autre part de tarte et Bard affirme qu'en effet, Thranduil sait les préparer et qu'il n'est donc pas complètement bon à jeter.

Bard initie ensuite Thranduil à un jeu de société qui met en évidence les qualités de fin stratège de ce dernier – qualités qu'il ne pense guère posséder selon ses dires, arguant qu'il joue au hasard parce qu'il n'a rien compris aux règles expliquées par Bard.

Bard éclate d'un rire sonore, rejetant la tête en arrière, les mains sur son ventre qu'il n'a pas jugé bon de couvrir d'un vêtement quand ils ont quitté la chambre. Thranduil sent un léger pincement au creux de son estomac, ensorcelé par certaines parties du corps de Bard malgré lui des détails dont il prend conscience au fil des minutes passées en sa compagnie. La pomme d'Adam de Bard le rend déjà un peu fou, par exemple et il rêve de passer ses doigts, ses lèvres et sa langue à cet endroit même s'il est certain qu'il ne l'avouera jamais sous la torture.

Bard propose une deuxième partie pour vérifier si Thranduil a bénéficié de ce que l'on appelle « la chance du débutant » et quand Thranduil gagne encore, Bard rit de nouveau.

« Tu es bon, ou alors je suis carrément nul », explique-t-il. « Mes élèves me battent à tous les jeux qu'on teste en classe. »

Thranduil esquisse un sourire et se surprend à imaginer, une fraction de seconde, Bard dans une salle de classe avec ses élèves, en train de jouer à un jeu de société.

« Pourquoi es-tu devenu professeur des écoles ? »

« Le hasard. »

« C'est ta réponse magique à tout, ça ? »

Thranduil se souvient que ce n'est pas la première fois que Bard évoque le hasard au cours du week-end.

« Je suis sérieux. Je crois au hasard et aux belles aventures qui peuvent en découler. L'art de se laisser porter sans chercher à tout contrôler, quelque chose dans ce goût-là, tu vois ? »

Thranduil acquiesce d'un mouvement du menton.

« Tu as toujours été comme ça ? À penser que les choses arrivent par hasard ? »

« J'étais l'exact opposé. Il fallait que j'aie la maîtrise de mon environnement coûte que coûte. L'idée même de lâcher prise était intolérable. »

« Qu'est-ce qui a fait que tu as changé à ce point ? »

« La vie », répond simplement Bard.

« Développe. »

Bard le fixe et Thranduil est incapable de lire les émotions qui parcourent son regard.

« S'il te plaît », ajoute-t-il aussitôt, conscient que son ton impérieux masque la curiosité que Bard éveille en lui.

« Tu planifies des projets plus ou moins importants et puis tu te rends compte que tout peut s'écrouler du jour au lendemain parce que la vie est ainsi faite. Nous ne sommes que des grains de poussière dans cet univers. Des fourmis obéissantes qui cherchent à tout prix à mettre du sens dans tout ce qu'elles font… Alors qu'au final, laisser faire le hasard, agir par instinct quand on le peut, ce n'est pas si mal et c'est moins compliqué. »

« Je ne sais pas si c'est moins compliqué », se permet Thranduil même s'il comprend le raisonnement de Bard. « C'est courageux, dans tous les cas. »

« Ou carrément débile. Ou complètement fou » plaisante Bard.

« Tu es fascinant », dit Thranduil sans avoir le temps de retenir ses paroles, ses yeux clairs rivés sur ceux de Bard.

« Pardon ? »

« Je pensais tout haut », s'excuse Thranduil. « Mais c'est vrai… Tu as une façon de voir les choses, de par tes expériences passées d'après ce que je comprends, qui est fascinante. »

« Ça s'appelle juste la maturité, Thranduil », répond Bard, placide.

« Et tu as cette manie de transformer la conversation en une blague dès que ça te touche personnellement. Fascinant. »

« Je parie que tu as fait une licence de psy », poursuit Bard en rangeant les pions et les cartes dans la boîte de jeux.

« Tu vois : tu continues. Et puis non, j'ai une maîtrise d'histoire pour tout te dire. »

« Ah oui ? »

« Oui. J'adore l'histoire. Les évènements passés ont une conséquence sur le monde dans lequel nous vivons aujourd'hui. Imagine que si l'on changeait le moindre petit détail, tout serait différent… Ça donne le vertige, n'est-ce pas ? »

« Le hasard », commente Bard, les sourcils haussés, les yeux sur la boîte qu'il referme.

« Ça se tient. »

Bard met le jeu de côté et se déplace jusqu'à Thranduil, assis en tailleur sur le tapis du salon. Il pose ses lèvres sur les siennes et ne les libère que lorsqu'il a besoin de reprendre sa respiration.

« En quel honneur était-ce ? »

« Celui de te faire taire. »

Thranduil arque un sourcil, l'air faussement indigné mais un sourire prend néanmoins naissance sur ses lèvres.

« Ma conversation n'est pas à ton goût ? »

« Toute ta personne est à mon goût mais pour le moment, ce n'est pas ta conversation qui attire le plus mon attention. »

Bard se lève d'un geste vif et s'empare du poignet de Thranduil, l'attirant à lui.

« Tu te laisses vraiment porter et tu prends les choses comme elles viennent », chuchote Thranduil, à la fois troublé et captivé par l'insouciance assumée de Bard.

« Tu as envie de quitter ce monde avec des regrets, toi ? »

Thranduil se laisse guider vers la chambre à reculons, soudain intimidé par le regard de prédateur qui habille désormais les yeux verts et bruns de Bard. Ses genoux rencontrent le matelas et il se laisse tomber sur le lit tandis que Bard défait avec une lenteur volontaire les boutons de son jean.

« Moi, non », murmure-t-il avant de rejoindre Thranduil sur le lit, un sourire énigmatique aux lèvres.


Ils ne s'endorment que bien trop tard et Bard dit en riant que son lundi va être très compliqué et qu'il risque de s'endormir devant ses élèves tant son week-end a été épuisant. Thranduil s'excuse d'une voix grave et charmeuse mais son ton montre qu'il n'est absolument pas désolé des gémissements et des soupirs que ses baisers et ses caresses arrachent à Bard.

C'est au milieu de la nuit que Bard ouvre les yeux, le cœur serré dans la poitrine.

Dans la pénombre de la chambre, baignée par la lumière diffuse d'un réverbère (Bard a horreur de fermer ses volets sauf quand il veut garder les fenêtres ouvertes pour écouter le vent rugir les nuits de tempête), son regard erre sur la silhouette endormie de Thranduil. Il est contre lui, un bras autour de sa taille, le visage tourné dans sa direction. Sa respiration est calme, profonde, mesurée et son expression est sereine dans son sommeil, chaque trait de son visage aussi parfait que la chevelure qui l'encadre.

Il a menti. En partie. Et il se demande si Thranduil a su lire la vérité dans son regard.

Une part de lui est tombée sous le charme de ce voyageur étranger, sans le moindre espoir de retour.

Il avait cette certitude, bien ancrée au fond de lui, qu'il était capable de résister et de ne pas s'amouracher aussi rapidement d'un inconnu. Il sait combien cela l'a rendu malheureux et désespéré par le passé au point de le laisser presque vide et désœuvré. Il sait combien il est dangereux de confier son cœur à un autre car le risque est que l'on vous le rende broyé ou en lambeaux.

Il a mis des mois à réparer ce cœur en piteux état, se répétant avec sévérité qu'il aurait dû être plus prudent.

Il a fini par penser que ce cœur était désormais froid comme l'hiver et il a érigé des murailles tout autour de lui, au cas où persisterait un peu d'une folle envie de se battre à l'intérieur.

Thranduil est la preuve que son cœur est apte à se remettre des coups et qu'il a envie de pulser avec force pour cette créature unique et inattendue.

Sauf qu'il ne s'attache plus.

Le hasard lui a fait cadeau d'un week-end mémorable en compagnie d'une personne qui lui a donné plus que ce qu'il espérait et cela est déjà un petit miracle en soi.

Si la vie doit les remettre sur le chemin de l'autre alors cela arrivera.

Ce n'est pas à Bard de forcer les choses, même si un tel aveu fendille son cœur à peine rétabli.


Lundi.

Un sourire idiot s'étale sur les lèvres de Thranduil quand Bard sort de la salle de bains, lavé et habillé. Thranduil lui tend une bouteille isotherme à bout de bras, de toute évidence ravi de son initiative.

« Je me suis dit que ça t'aiderait à ne pas t'endormir pendant la journée », explique-t-il. « Je l'ai trouvée dans ton placard. »

Bard sent l'odeur du café frais et ne peut s'empêcher de sourire à son tour.

Serait-il acceptable de garder Thranduil prisonnier de sa maison jusqu'à la fin des temps ?

Thranduil pousse du bout de l'index une boîte sur la table.

« Je t'ai mis le reste de la tarte pour ton dessert. »

Est-ce qu'il doit vraiment aller travailler aujourd'hui ? Les élèves peuvent manquer une journée d'école sans devenir stupides pour autant, n'est-ce pas ?

« Et c'est moi le papa-poule ? » se moque Bard tandis qu'il lace ses chaussures.

D'un regard, il vérifie que les gamelles d'eau et de croquettes sont pleines et il compte machinalement les chats tandis que ces derniers déambulent dans la petite maison, l'ignorant avec un superbe dédain.

« Je ne savais pas comment te remercier pour ce week-end », se justifie Thranduil.

Bard le considère d'un regard grave, un sourire cependant amusé aux lèvres. Thranduil semble très intimidé ce matin et cela jure fort avec son attitude des dernières quarante-huit heures. Bard met ça sur le compte de leur séparation à venir. Les adieux sont toujours un peu délicats et maladroits et si Thranduil est comme lui à ce sujet, il comprend.

« Tu n'as pas à me remercier. Je suis ravi de t'avoir accueilli chez moi. »

Il sait que ses paroles sonnent faux car il voudrait dire plus. Mais que peut-il dire sans trahir ce cœur qu'il a promis de protéger envers et contre tout ?

Thranduil esquisse un mince sourire. Il met un point d'honneur à dire au revoir à chaque chat de la maison, nommant chacun d'entre eux quand il le caresse. Bard sourit quand Daphné se frotte contre les jambes de Thranduil.

Le trajet jusqu'à la gare est calme et la route déserte à une heure aussi matinale. Les pneus sont souples sur le bitume trempé par la pluie et le ciel est encore noir comme l'encre.

Quand ils sont sur le quai de la gare, presque au même endroit où Bard a enlacé Faramir trois jours auparavant, ils se font face, incapables de prononcer le moindre mot et leurs sourires sont hésitants.

« Je sais que tu n'es pas rivé à ton téléphone mais au cas où… tiens… »

Thranduil prend la main de Bard dans la sienne et y dépose un morceau de papier qu'il a arraché dans son carnet. Bard distingue une série de numéros et ébauche un sourire pour le remercier.

« Si tu viens te promener à Vert-Bois-le-Grand, un de ces jours, je pense que j'aimerais bien te servir de guide à mon tour », poursuit Thranduil et Bard songe combien cet être longiligne, parfait, amusant et perspicace est, à cet instant, bien plus courageux que lui.

« À condition que le hasard veuille bien nous le permettre », complète Thranduil avec un sourire un peu moqueur, même si Bard sait qu'il le dit sans réelle méchanceté.

L'éclat de tristesse qui passe dans les yeux clairs de Thranduil ne lui échappe pas. Alors il effleure sa joue pâle et parfaite de la paume de sa main et, ainsi qu'il l'a fait après leur premier baiser, Thranduil appuie son visage contre sa peau pour profiter de cette caresse.

« Je ne suis pas très doué pour les adieux larmoyants », avoue Bard.

« Alors disons que ce n'en est pas un », réplique Thranduil et Bard se sent désarçonné par l'espoir et l'urgence qu'il lit dans ce regard gris-bleu.

Thranduil semble soudain si jeune et innocent par rapport à lui.

Ses doigts quittent la joue de Thranduil, glissent sur sa nuque et d'un geste, Bard l'attire contre lui pour un baiser. Thranduil l'enlace franchement, ses mains trouvant une place sous les couches de vêtements d'hiver. Bard laisse ses propres mains se perdre dans la chevelure blonde et majestueuse, conscient que ce simple geste lui manquera sans le moindre doute. Leur étreinte est désespérée et elle ne prend fin que lorsque résonne le signal sonore annonçant l'arrivée du train.

Thranduil dépose un dernier baiser sur les lèvres de Bard, plus chaste que le précédent et il s'éclipse à l'intérieur d'un wagon quand les portes s'ouvrent.

Ignorant volontairement son cœur qui se serre et se serre encore, Bard affiche un sourire de façade, se répétant qu'il doit se montrer reconnaissant du temps qui lui a été accordé auprès de cet étranger qui n'en est plus tout à fait un.

Thranduil lui sourit à travers la fenêtre, aussi brave que lui, puis la sonnerie résonne à nouveau sur le quai désert et le train s'éloigne.

Bard observe le train jusqu'à ce qu'il disparaisse de son champ de vision et une petite voix murmure dans un coin de son esprit que Vert-Bois-le-Grand n'est qu'à deux heures de là.

Secouant la tête, il regagne sa voiture et il met à profit les vingt minutes qui le séparent de son lieu de travail pour clarifier un peu ses pensées.

Ce n'est qu'une heure plus tard, alors que le soleil parvient à percer les nuages gris et que ses élèves racontent joyeusement leur week-end, pépiant avec entrain, riant des aventures de leurs camarades selon les anecdotes énoncées, que Bard sent son cœur devenir un peu moins lourd.

« Et vous, Mr Bowman ? Votre week-end en trois mots ? »

Assis au bord d'une table, Bard étudie les grands yeux bleus de Frodon Sacquet, celui qui a posé la question.

C'est un rituel entre ses élèves et lui. Tous les lundis matins, chaque volontaire doit sélectionner trois mots précis et pertinents pour résumer le week-end écoulé. C'est un exercice certes difficile mais les élèves s'en donnent à cœur joie et ils adorent questionner leur maître – c'est une façon pour eux de ne pas oublier qu'il est un être humain, lui aussi, et qu'il n'habite pas dans l'école.

Bard prend le temps de réfléchir. Comment trois mots seulement pourraient-ils suffire à résumer ce week-end passé auprès de Thranduil ?

Il secoue la tête et un véritable sourire prend place sur ses lèvres closes. Il se mord la lèvre et coule un regard vers le sac posé sur son bureau, ses pensées entières tournées vers une créature qu'il est certain désormais de ne pas avoir rêvée.

« Tarte aux pommes. »