Les mains de Bis tremblaient tandis qu'il rassemblait sur un plateau en terre cuite la nourriture qu'on avait fait préparer pour Dastan. La bouillie de riz au lait de chèvre caillé n'avait pas l'air appétissant du tout, pas davantage que le morceau de pain de froment dur, mais ça faisait partie du plaisir de ton tortionnaire. Il le nourrissait de plats dégoûtants pour savourer d'autant plus, lui, les morceaux de chèvre délicieusement grillés, les moutons aux amendes et aux pruneaux et les gâteaux au miel qu'il dégustait aux repas. Évidemment, il constituait ses menus en pillant les réserves du palais et ça paraissait impossible à croire que des pillards comme eux puissent traîner dans la boue la puissante capitale perse.
Les chaînes qu'il avait autour des poignets gênaient l'amplitude des mouvements de Bis, en plus de lui avoir arraché et irrité la peau de toute cette partie si sensible. Mais il faisait tout ce qu'il pouvait pour continuer sa tâche sans se déconcentrer : s'il faisait tomber quoi que ce soit, son ami ne recevrait pas de repas supplémentaire et il ne pouvait pas envisager l'idée de le laisser mourir de faim.
Bis finit d'entasser un récipient d'eau avec un chiffon à l'intérieur sur son plateau et effectua un volte-face pour se rendre aux cellules des espions, sous bonne garde d'une escorte. À l'intérieur, ça sentait toujours autant le métal (ou le sang), la terre, l'humidité et la sueur d'homme. Dastan était assis tout à fond, attaché au mur, vêtu seulement d'un pantalon de lin et d'une chemise blanche en soie, ouverte sur son torse couvert de cicatrices. Certaines étaient pâles et passées, souvenirs de batailles anciennes, mais d'autres étaient beaucoup trop enflées sur le pourtour. Ces hommes ne faisaient pas que mal le nourrir, ils le blessaient aussi, de temps en temps, pour le fatiguer.
Bis savait que son ami attendait sa visite chaque jour dans cette cellule. Depuis que la capitale perse était tombée aux mains de l'envahisseur, il pourrissait dans ce cachot sans savoir ce qu'il advenait de son père et de ses frères. Seul les hommes qui l'interrogeaient, le chef des barbares et le jeune homme, qui est chargé de le soigner et de le faire manger, étaient autorisés à le voir. Bis savait que ce n'était pas parce que son bourreau était gentil qu'il faisait ça, ou parce qu'il estimait que son prisonnier méritait une compensation dans ces conquêtes sanglantes mais ordinaires : il voulait juste s'assurer que le jeune prince ne serait jamais tenté d'éliminer l'esclave, qui est son ami, pour s'enfuir, alors que c'était sa seule porte de sortie. Il ne lui demandera pas non plus de le tuer pour abréger ses souffrances, ce serait trop cruel.
Alors, chaque jour, les deux jeunes hommes devaient supporter ce moment pénible. Bis s'agenouilla devant son frère de cœur et, les tripes nouées, attrapa le tissu qui avait trempé dans le bol pour en nettoyer les nouvelles blessures gravées dans la peau du jeune prince. Dastan frémit à peine, mais de tout son épiderme, ses yeux bleus fixés sur son ami. Il se concentrait sur les éclats cuivrés de ses cheveux, le jeune capitaine de la garde le savait. C'était ce qu'ils faisaient toujours quand ils étaient petits et que Dastan avait besoin de garder son sang-froid. Que ce soit pour lutter contre une douleur, une colère soudaine ou pendant qu'on le morigénait. Il avait exactement le même regard, dur, pendant que Bis continuait de tamponner son torse plein de lacérations.
Il avait le regard de quelqu'un de patient. Un jour, le chef des Barbares commettrait une erreur et il pourrait s'enfuir. Il était peut-être même en train de réfléchir à un plan tandis que son meilleur ami portait une cuillérée de bouillie de riz gluante et un peu noircie à ses lèvres. Dastan ouvrit la bouche, recueillit la nourriture et la mastiqua avant de l'avaler. C'était à ça aussi que servait l'utilisation du jeune capitaine comme esclave attitré du prince. La première fois que le prisonnier avait essayé de se rebeller contre ce traitement, qui visait à rallonger sa vie tout en l'affaiblissant pour le faire glisser vers l'impuissance, Bis avait été roué de coups juste devant lui. Depuis, il ne se révoltait plus.
Non, il ne se révoltait plus. Il était un fier prince de Perse qui avait toutes les capacités de retourner toute la partie des soldats localisés dans cette zone du palais, défaire le chef des Barbares et libérer son père et ses frères. Enfin, s'ils étaient encore en vie. Bis ne connaissait pas leur état non plus, l'envahisseur le faisait bien sûr exprès pour le tourmenter encore plus. Mais, en tout cas, Dastan avait le pouvoir de libérer son royaume et il ne ferait rien, parce que sa vie à lui, un simple plébéien mais son ami, était dans la balance. C'était… absurde. C'était vraiment absurde.
Le jeune homme fut interrompu dans ses réflexions par un front qui se posa contre le sien, par des mèches brunes qui se mêlèrent à ses mèches cuivrées. Il avait fini de donner à manger à Dastan sans même s'en rendre compte et son ami cherchait sa dose quotidienne de réconfort. Le cœur serré, Bis leva ses mains enchaînées l'une à l'autre et les porta au visage de son ami pour le prendre en coupe.
« Je suis désolé, Dastan, murmura-t-il. Je suis désolé de ne pas trouver de faille pour t'aider à t'évader.
-Bis… Je te défends de laisser entendre que tout ceci puisse être de ta faute, rétorqua le jeune prince. »
Son ami poussa un soupir tremblant et prit ses mains dans les siennes. Elles étaient liées seulement par des cordes, une autre partie-clé du plan pervers de leur geôlier. Le prince perse aurait pu se libérer depuis belle lurette, mais il savait que les soldats barbares, qui les surveillaient tout le temps, tueraient Bis dans la seconde où il ferait tomber le dernier nœud de ces faibles entraves.
Et le jeune lieutenant connaissait Dastan mieux que personne. Jamais il ne consentirait à une telle perte.
En parlant de gardes, ils étaient en train de se moquer d'eux en les pointant du doigt et en raillant leur amitié, leur bêtise et leur faiblesse.
« Tu vois à quoi ça te sert de te persuader que tu as besoin de ce gars pour continuer à vivre ? le railla l'un d'eux. »
Le jeune prince s'efforça de les ignorer tandis que Bis trempait encore une fois son tissu dans l'eau, maintenant rougie, pour le passer sous le nœud des cordes qui le retenaient et limiter le frottement sur sa peau atrocement à vif. Mais les hommes n'en avaient pas fini, peut-être frustrés, quelque part, que personne dans leur vie n'ait pris soin d'eux à ce point. Ni un frère, ni un père, ni un ami… Le plus âgé d'entre eux appuya :
« Voilà ce que tu as gagné. Tu protèges ce moins-que-rien et pendant ce temps, ton père et tes frères déclinent lentement dans leurs donjons.
-Espèce de chien des Enfers ! Qu'est-ce que vous leur faites ?! cria Dastan en se redressant brusquement. »
Sous le coup de ce mouvement brutal, Bis se releva et recula par réflexe. De peur de voir leur prisonnier se libérer, l'un des gardes empoigna le jeune capitaine et le tira contre lui pour s'en servir d'otage. À ce moment-là, Bis eut une illumination. Il savait exactement ce qu'il devait faire pour les tirer de ce mauvais pas.
Quand le soldat fit glisser sa lame sur sa gorge pour menacer Dastan, il prit son courage à deux mains et imprima à sa tête un large mouvement sur le côté.
Une plaie rouge et sanglante s'ouvrit sur sa peau fragile et il fit tomber tout son poids sur le côté, mimant le trépas en relâchant ses muscles et en cessant complètement de bouger. Son ravisseur se mit aussitôt à paniquer. Et il avait bien de quoi. Dastan, pensant sincèrement que cette ordure avait tué son meilleur ami, poussa un rugissement de douleur et rua de toutes ses forces, arrachant du même coup les cordes qui le retenaient. Il bondit sur le soldat, l'attrapa par le cou et l'expédia contre le mur. Bis tomba au sol entre eux et ne bougea pas pendant que son ami se débarrassait des autres hommes qui se trouvaient dans la geôle.
Quand il entendit le silence revenir sur les lieux, la respiration dure et sifflante de Dastan, émaillée de petits sanglots, il se redressa doucement. Sa gorge saignait bel et bien, la blessure n'était pas assez profonde pour mettre ses jours en danger mais il perdait quand même pas mal de sang. Il se sentait étourdi et il se laissa tomber contre le dos de son ami, la tête blottie contre la naissance de ses épaules et les mains refermées sur sa chemise en lambeaux.
« Bis ? murmura le jeune prince d'une voix tremblante en cherchant sa main à tâtons.
-Je suis désolé…, souffla l'intéressé. C'est la seule solution que j'ai trouvée pour nous sauver… Je… Je n'ai rien trouvé d'autre…
-Mais… est-ce que tu vas bien ?
-Bien... je ne sais pas. Mais je survivrai. »
Le jeune homme glissa un peu plus sur le sol et il ferma les yeux, frappé par un soudain vertige. Dastan se retourna, il le sentit le prendre par le visage pour vérifier la chaleur de sa peau, poser ses doigts sur sa gorge pour regarder la plaie, attraper de nouveau son visage pour l'allonger sur le sol de la prison. Avec sa chemise, il constitua un bandage de fortune autour de son cou et le regarda avec tendresse dans les yeux.
« Merci, mon frère, murmura-t-il en le pressant la joue. Grâce à toi, je vais pouvoir sauver notre Empire.
-J'aurais aimé être capable… de venir avec toi pour te prêter main forte, souffla le jeune homme.
-Ne t'inquiète pas. Avoir pour devoir de te sauver, ça me donne la force de cents hommes. Sans compter que dans ce palais se trouvent aussi mon père et mes frères. Ne bouge pas d'ici. Je vais refermer la porte pour te protéger. »
Bis le laissa faire, trop sonné pour réagir. Il appuya juste un peu plus le tissu sanglant sur sa gorge pour le maintenir.
Une journée entière plus tard, il rouvrit les yeux sur les baldaquins de soie d'un lit. Il y avait une bonne prise qui entrait par la fenêtre et la peau de son cou le piquait. On l'avait recousu.
Bis tourna la tête sur le côté pour découvrir le visage tuméfié, sale, mal rasé, fatigué de son meilleur ami à une demi longueur de bras de lui. Il était endormi. Le jeune homme baissa les yeux et son regard tomba sur ses doigts, qui étaient entremêlés. Le jeune Perse paraissait faible, épuisé, il était recouvert de bandages.
Mais il était vivant. Le calme régnait sur la pièce, les médecins allaient et venaient dans la pièce – il y avait d'autres soldats perses étendus avec eux – et dans les couloirs, pressés mais pas paniqués. Ça voulait dire que son ami avait réussi… Il avait libéré le palais de ses envahisseurs. Cette prouesse ne l'étonnait pas vraiment. Le jeune prince connaissait ce lieu comme sa poche, le chef des Barbares n'avait pas dû le voir venir quand il s'était introduit dans sa pièce à vivre pour le tuer.
Bis, encore épuisé, tourna de nouveau la tête pour fixer le plafond. Il entendait Garsiv se plaindre dans le couloir. Des guerriers dans la cour acclamaient Sharaman, qui avait dû s'efforcer de sortir de sa chambre quelques minutes – malgré ses blessures probables – afin de leur rendre hommage pour leur courage. Les docteurs maugréaient en levant les yeux au ciel quand ils parlaient entre eux de l'obstination de Tus à leur prêter main-forte.
Il sourit. Ah, ces bruits de palais ! Les bruits de cet endroit qui était devenu le cœur de toute sa vie. Cet homme avait été fou de croire qu'il le laisserait se servir de lui pour le détruire. Sa main se referma plus fort sur celle de Dastan.
