Le bruit des orteils nus sur les pavés résonna à travers le couloir étroit. Une grande silhouette musclée passa d'un pas décidé jusqu'à la porte du Capitaine de la Garde de Steinerburg. Les soldats en faction se mettaient au garde-à-vous sur son passage. Il s'arrêta devant la lourde porte de bois, et frappa trois coups.
- Entrez !
Walter Klingmann, assis à son bureau, accueillit son visiteur avec soulagement. Walter Klingmann était un Skaven, un homme-rat adopté quelques années plus tôt par Vladimir et Lorelei Bäsenhau, un couple de riches marchands, les plus aisés du pays après le Prince Steiner lui-même. Il avait reçu une excellente éducation, et assurait avec efficacité ses fonctions. Il était grand, bien bâti, son pelage était clair et couvert de taches. Les poils de son museau, naturellement drus, donnaient l'illusion d'une vraie moustache et d'une pointe de barbe.
- Ah, Sigmund, te voilà.
La personne qui venait d'entrer n'était pas moins remarquable. Sigmund Steiner était un Skaven Noir, un Puissant du Rat Cornu pour les habitants de l'Empire Souterrain. Il était très grand, et sa fourrure était entièrement noire. Ses yeux cuivrés étincelèrent.
- Alors, Wally, comme ça, on a de drôles de visiteurs ?
- Ouaip ! Deux Skavens en armes, arrêtés aux portes de la ville. Ils ont voulu absolument rentrer. Compte-tenu de la situation, on leur a refusé l'accès. Ils se sont énervés, et ont commencé à tout casser. Je les ai interrogés. Ils ont dit qu'ils voulaient te parler, à toi, le Capitaine de la Garde Noire.
Les traits de Sigmund se durcirent.
- Pourquoi m'avoir fait venir pour deux voyous ? Deux ou trois jours au trou, et on n'en parle plus ! Si je devais me déplacer pour chaque prisonnier qui veut personnellement m'insulter ou tenter de me corrompre, je ne quitterais jamais ce bâtiment !
- Tu as raison, mon ami. Si je t'ai appelé, c'est qu'ils ont chacun quelque chose de spécial.
- Quoi donc ? Parle, je suis pressé !
Walter tenait à créer un petit effet de surprise. Sigmund le connaissait suffisamment pour en avoir la certitude.
- Mon ami, sur ces deux guerriers, je ne sais pas lequel des deux est le plus étonnant. Le premier est une Vermine de Choc. Il parle reikspiel sans trop de mal, n'a pas l'air particulièrement sale ou négligé, mais il n'en reste pas moins un habitant de l'Empire Souterrain. Qui a été, je suppose, plus ou moins « civilisé ».
Walter ouvrit le tiroir de son bureau et en sortit un curieux petit objet.
- Il avait ça sur lui.
Cette fois, Sigmund ouvrit de grands yeux surpris.
- Une poupée ?
- Absolument. Il a pissé dessus pour confirmer qu'elle lui appartient.
- C'est une poupée d'Humaine.
- Trophée ou cadeau, à ton avis ?
- Je n'en sais rien. À part la pisse, elle n'a pas l'air abîmée ou entachée de sang. Mais bon, ça ne veut pas dire qu'il ne l'a pas volée. Et l'autre Skaven ?
- L'autre ? C'est encore mieux, mon ami : c'est une femme.
- Une femme mercenaire ? Skaven ? Avec des armes ?
- Carrément.
- Qu'est-ce que c'est que cette histoire ? Qui serait suffisamment inconscient pour accepter une femme Skaven dans l'armée ?
Par cette remarque, Sigmund ne voulait pas du tout remettre en cause l'efficacité d'une femme dans un tel poste, et il espérait bien en voir quelques-unes rejoindre les rangs de la Garde Noire. Seulement, les personnes de la première génération de Skavens Libérés venaient à peine d'arriver en âge d'avoir des enfants. Les femmes adultes étaient encore bien rares, et pour cette raison, l'armée régulière les refusait pour l'instant.
- Elle aussi veut te parler. Aucun deux n'a craché autre chose, pour le moment.
- Bon. J'avoue, tu as titillé ma curiosité. Je vais leur parler. Mais s'ils n'arrivent pas à affûter cette curiosité, je repars, et tu en feras ce que tu voudras.
- Je vais t'ouvrir l'accès.
Les deux Skavens quittèrent le bureau et se dirigèrent vers une lourde porte renforcée, au fond d'un couloir. Le Capitaine Klingmann sortit son trousseau de clefs et l'ouvrit. Sigmund allait franchir le seuil, mais Walter le retint.
- Siggy… est-ce que ça ira ?
- Bien sûr. Pourquoi cette question, Wally ?
- Je veux dire, par rapport à…
Le Capitaine Klingmann n'osa pas finir sa phrase. Sigmund balaya l'air de sa main.
- Ce qui est fait est fait, Wally. Je ne me reposerai que quand j'aurai trouvé le responsable. Si ces deux-là peuvent m'aider, de gré ou de force, je tiendrai le coup.
Puis il entra dans l'aile des cellules.
Sigmund siffla d'agacement. Il connaissait bien ce long couloir, aussi bien parce qu'il avait interrogé de nombreux prisonniers que parce qu'il avait lui-même séjourné dans une de ces cellules quelques mois plus tôt. Et une petite intuition lui murmurait qu'il n'allait pas tarder à y retourner.
En effet, ses nerfs étaient à fleur de peau.
Son père avait été assassiné devant lui, quelques jours plus tôt. Étouffé par un poison violent pendant un banquet.
Bien sûr, il n'était pas le seul à en souffrir, et il n'en éprouvait aucune honte. Sa mère, ses sœurs, ses frères, son grand-père le Prince Steiner, tous étaient encore sous le choc, et chacun tâchait de gérer la douleur à sa façon. Mais il se connaissait suffisamment pour savoir qu'il n'allait sans doute pas tarder à faire une bêtise qui l'enverrait derrière les barreaux.
Lorsqu'il arriva devant la porte de la première cellule, il décida de ne plus y penser.
Derrière les barreaux se tenait un Skaven Noir, assis sur la couchette de la cellule.
Sigmund devait l'admettre : même s'il présentait clairement les scories laissées par une vie de quelques années dans les tunnels de l'Empire Souterrain, notamment les scarifications sur son oreille gauche, ce Skaven-là avait l'air moins bestial que les autres : il était bien habillé, avec des vêtements à la mode des Humains de l'Empire. Il n'empestait pas le fumet mêlant urine et charogne qui émanait habituellement des Skavens Sauvages, tout au plus une petite subtilité, sans doute due à la poupée qu'on avait trouvée sur lui. Il n'avait pas non plus l'air surexcité par la terreur et la colère, dans cette cage, au contraire, il était très calme. Il avait l'air plutôt âgé, plus que Sigmund. Sept, huit ans, peut-être ?
Le Capitaine de la Garde Noire ne voulut pas se démonter. Il toussota. Aussitôt, le Skaven Sauvage tourna la tête vers lui, et lui fit un sourire un peu béat.
- Quel est ton nom-nom ? demanda Sigmund en queekish.
Le Skaven Noir se leva, et se mit au garde-à-vous. Il parla en reikspiel.
- Grim Crocdefer, pour vous servir, Capitaine Steiner !
Surpris, Sigmund rajouta un peu de respect dans ses mots, et continua la conversation dans sa langue d'éducation.
- Pouvez-vous me dire quel corps d'armée vous servez, Soldat ?
- Je suis sous les ordres du Capitaine Sigwald Kurzen.
Avec un nom pareil, c'est forcément un Humain !
- Vous m'avez l'air d'être un vrai Fils du Rat Cornu, et pourtant vous vivez selon la façon de Vereinbarung.
- J'étais un Skaven de l'Empire Souterrain, et puis un jour, j'ai décidé de suivre-suivre les choses-hommes.
- Et pourquoi ?
- Parce que… parce que…
Ce Grim Crocdefer était-il surpris par la question, ou bien craignait-il de donner la réponse ?
- Parlez sans crainte, Grim Crocdefer.
- Mon instinct-instinct m'a dit que les Fils du Rat Cornu se trompent.
- Depuis quand ?
- J'ai… j'ai sauvé-aidé une petite chose-homme.
- Celle qui vous a donné sa poupée ?
- Oui !
Cette réponse-là était venue un peu vite. Comme une opportunité saisie par le Skaven Noir. Était-ce la vérité ? Sigmund décida d'entrer dans le vif du sujet.
- Pourquoi voulez-vous me rencontrer, Grim Crocdefer ?
- Votre Royaume des Rats est en grand danger.
- Je le sais. Mais en quoi ça concerne un couple de Skavens, dont l'un échappé de l'Empire Souterrain ?
Grim Crocdefer avala sa salive et bredouilla :
- J'aime bien Amelia.
- « Amelia » ? Vous parlez de votre complice ?
- Amelia est mon amie.
- Vous avez d'autres « amis », Grim Crocdefer ?
- Oui, Capitaine. Il y a la chose-naine Thundral Maingranite, et la chose-elfe Aella. Le Capitaine Kurzen a deux camarades choses-hommes, Konrad et Ulthor.
- Donc, vous êtes une compagnie de sept personnes ?
- Oui, Capitaine Steiner.
- Et c'est parce que vous aimez bien Amelia que vous avez abandonné l'Empire Souterrain ?
Grim Crocdefer fronça le museau, plongé dans une forte concentration, puis il répondit :
- Les femelles sont plus heureuses-heureuses quand elles vivent comme Amelia. Le Royaume des Rats est un bon endroit pour vivre. Le Capitaine Kurzen m'a dit que c'était mieux qu'en bas, et je le crois-crois. Je veux aider.
- D'accord… Et comment vous nous aideriez ? Pas évident, dans cette cellule.
- Le Prince doit rencontrer le Capitaine Kurzen.
Cette fois-ci, le Capitaine de la Garde Noire sentit ses sourcils se hausser.
- Rien que ça ?
- Vous pouvez amener le Capitaine Kurzen devant le Prince.
- Et pourquoi je le ferais ?
- Parce qu'il doit lui parler.
- Pourquoi ?
- Je ne sais pas. Le Capitaine Kurzen veut parler au Prince Steiner, c'est tout ce que je sais-sais.
- Vous ne savez rien d'autre ? Vous n'avez pas une petite idée, Soldat Crocdefer ?
- Non, Capitaine Steiner.
Sigmund n'eut pas besoin d'interroger davantage le prisonnier. Grim Crocdefer émettait des odeurs de crainte et d'excitation, il ne pouvait tromper un autre Skaven sur sa sincérité. Le Capitaine de la Garde Noire eut aussi l'intuition que le prisonnier n'en dirait pas davantage, simplement parce qu'effectivement, il ne savait rien de plus. Il était temps de passer à l'autre.
- Bon. Ne faites pas de bêtise, Grim Crocdefer, je vais réfléchir.
- Oh, merci-merci, Capitaine !
Sans répondre, Sigmund se dirigea vers la porte qui séparait les cellules pour hommes des cellules pour femmes. Entré dans ce nouveau couloir, il repéra la cellule occupée par la prisonnière. Il s'arrêta devant les barreaux, et appela :
- Amelia ?
La Skaven allongée sur la couchette ouvrit les yeux, et se redressa. Elle était jeune, sans doute fraîchement embarquée dans cette petite compagnie de mercenaires. Son pelage brun, celui d'une Skaven très ordinaire, n'était pas encore crevé par les cicatrices propres à la profession. Elle était svelte, plutôt athlétique, mais son visage affichait une expression innocente.
- C'est un honneur de vous rencontrer, Capitaine Steiner, répondit la jeune fille-rate en reikspiel, avec un léger accent paysan.
- Quel est votre nom complet, Fräulein ?
- Je suis Amelia Hochtahl, je sers le Capitaine Sigwald Kurzen.
- D'accord. Vous avez été arrêtée avec votre ami Grim Crocdefer pour avoir tenté de franchir les portes de la ville alors qu'on vient de déclarer la loi martiale.
- Il fallait que j'entre. Je devais vous voir.
- Bon, me voilà.
- Comment va Grim ?
- Ça va, on ne l'a pas maltraité. Et vous ?
- Jusqu'à présent, je n'ai pas été brutalisée.
- Parfait. Si c'est le cas, il ne faut pas hésiter à me le dire.
- Pour l'instant, je vais bien.
Sigmund la regarda des pieds à la tête.
- J'avoue que je ne sais pas trop quoi penser de vous deux. Votre ami vient de l'Empire Souterrain, mais il n'a pas l'air d'un mauvais bougre. Vous, vous me paraissez en bonne santé. Par contre, vous n'avez pas le profil d'un soldat. Qu'est-ce qu'une jeune fille qui semble plutôt sympathique est allée faire chez un Capitaine mercenaire ? Si les filles ne sont pas encore autorisées à prendre les armes dans l'armée régulière, c'est pour une bonne raison : pour l'heure, on en a bien peu, elles sont donc très précieuses. Si on veut qu'il y ait suffisamment de Skavens pour peupler le Royaume des Rats, nous devons préserver les femmes.
La voix d'Amelia se fêla légèrement, mais son regard se fit plus déterminé.
- J'ai été Récoltée, j'ai été adoptée par des paysans Humains, et je n'ai pas renoncé à l'idée d'avoir un jour des enfants. Mais le Destin m'a obligée à prendre les armes le jour où toute ma famille a été massacrée par des pillards. Ils ont mis le feu à ma ferme. Je serais morte de faim et de chagrin si le Capitaine Kurzen ne m'avait pas recueillie. Il m'a proposé de les suivre, lui et sa bande, pour m'apprendre à me défendre, et à ne plus jamais avoir peur. J'ai accepté.
- Hum…
Le regard de la jeune fille-rate se fit suppliant.
- Capitaine, je ne peux pas savoir ce que vous ressentez en ce moment. Mais je suis sûre d'une chose : si votre père n'était pas venu me Récolter ce jour-là, je serais… je serais une machine à pondre, aujourd'hui. Je ne pourrai jamais le remercier en personne, mais si je peux aider sa famille, alors je le ferai.
- Comment pouvez-vous m'aider, alors ?
- Moi seule, je ne peux pas. Mais le Capitaine Kurzen le peut. Permettez-lui de rencontrer le Prince et de se mettre à son service.
- C'est ce que votre camarade Skaven Noir m'a conseillé.
- C'est ce que nous vous conseillons. Je mettrai mes armes à votre service si le Capitaine Kurzen me l'ordonne.
- Et s'il n'en fait rien ?
- Il le fera. Il veut vous rencontrer.
- Je ne suis pas sûr de vouloir rencontrer un Humain dont deux complices finissent en prison, ça en dit long sur ses méthodes.
Amelia n'ajouta rien, mais son regard devint plus perçant.
- Je déciderai plus tard quoi faire. En attendant, tenez-vous tranquille, et tout se passera bien.
Sur ces paroles, Sigmund quitta le couloir.
Une minute plus tard, il était dehors. Le temps était nuageux, mais les rayons du soleil réchauffaient agréablement sa fourrure. Mais il n'eut pas le temps d'en profiter. Une voix attira son attention.
- Capitaine Sigmund Steiner ?
C'était une voix grave, un peu rauque, le genre de voix qui appartenait à un homme ayant entassé quelques décennies derrière lui. Une voix qui correspondait bien à l'Humain qui approchait à présent de lui. Il était grisonnant, rasé de près, et son visage portait plusieurs cicatrices. Il portait un plastron orné de quelques cachets de cire, mais son uniforme n'était pas non plus outrageusement tape-à-l'œil.
- Qui êtes-vous ?
- Je suis le Capitaine Sigwald Kurzen. Je vous attendais.
- Hum, déjà ? Vous n'avez pas été long à venir !
- Je vous attendais, je vous ai vu entrer.
- Vous venez me voir à propos de Grim Crocdefer et Fräulein Hochtahl, je suppose ?
- Vous supposez bien. J'aimerais négocier leur libération.
- Ils ont tenté de pénétrer dans la ville alors qu'elle est soumise à la loi martiale. Personne n'entre, ni ne sort.
- On ne pouvait pas prévoir que ça arriverait ! Ils étaient partis en éclaireurs pour guetter les mouvements des Skavens Sauvages, et devaient rentrer pour faire leur rapport. Moi, j'étais dans une auberge de la Souricière, c'est plus discret. Malheureusement, il y a eu cet assassinat, et toutes les conséquences qui sont allées avec. Grim et Amelia ont tenté de me rejoindre, ils avaient des informations urgentes à me transmettre. Et vos soldats les ont interceptés à l'entrée.
- Mes soldats ont fait leur devoir, Capitaine Kurzen.
- Tout comme les miens ont accompli le leur, Capitaine Steiner. Écoutez, cela fait quelque temps que j'espionne les Skavens Sauvages. Je peux vous aider à les traquer et à les vaincre. Laissez-moi juste convaincre le Prince de me mettre à son service.
Sigmund hésita. Allait-il faire vraiment confiance à ce Capitaine mercenaire ? Il repensa à Grim et Amelia. Ces deux-là étaient bien plus sincères. Aucun des deux n'avait tenté de le tromper, il n'avait pas senti l'odeur du mensonge. Il n'avait pas décelé non plus une obéissance aveugle, mais une vraie conviction dans leurs paroles. Il eut envie de donner une chance à l'un comme à l'autre.
- Grim et Amelia m'ont dit de vous faire confiance, tous les deux.
- Grim et Amelia prendraient tous les risques pour moi, et je leur rends. C'est pour eux que je lutte contre les Skavens Sauvages.
Le Skaven Noir prit sa décision. Il allait accéder à la requête de ce personnage. Auparavant, il y avait un détail à régler.
- Je peux vous amener au Prince, mais d'abord, rappelez vos camarades.
- Quels camarades ?
- Ne me prenez pas pour un idiot, Capitaine Kurzen. Vous n'êtes pas venu seul. Deux Skavens ne constituent pas une unité. En plus, Grim Crocdefer me les a décrits.
- Je vous assure que je suis venu seul.
- Vraiment ? Je ne vous crois pas.
- Et pourtant, c'est la vérité.
Les deux Capitaines restèrent à se regarder les yeux dans les yeux pendant une longue dizaine de secondes. Sigmund serra les dents.
- Vous mentez.
- Comment pouvez-vous en être sûr ?
- Je peux sentir vos camarades. Leurs différentes odeurs.
- Oh, vraiment ?
- Vous le savez très bien, Capitaine. Vos deux subordonnés Skavens ont déjà utilisé leur odorat à leur avantage. En tout cas, Grim a été entraîné pour ça. Moi aussi, comme les soldats Skavens de l'armée de Vereinbarung. Et donc, je sais que certaines odeurs persistent depuis mon entrée dans cette caserne.
- Et vous seriez le seul à sentir ces odeurs-là ? Les gardes Skavens devant la porte n'ont pas l'air d'avoir senti quelque chose.
- Ils n'ont pas mon entraînement. Ils n'ont pas combattu les Orques ou les Skavens Sauvages hors des murs de Steinerburg. Ils sont loin de connaître toutes les subtilités des différentes odeurs.
- Dans ce cas, s'ils n'ont jamais quitté cette ville, ils devraient, au contraire, reconnaître les odeurs inhabituelles.
- Vos mercenaires sont des Humains, ils n'ont donc pas une odeur inhabituelle pour nos Gardes.
Les lèvres de l'Humain se plissèrent alors en un sourire ironique.
- Vous êtes tenace, hein ? Mais je vous le certifie : je suis venu seul. La vérité, c'est que vous êtes en train de bluffer, mais comme il n'y a personne avec moi, ça ne marchera pas.
- La vérité, c'est que vous n'opérez pas seul. Aucun Capitaine, d'un pays ou à son compte, n'aurait le culot de se donner ce titre s'il agissait en solitaire. Fierté de soldat oblige.
- Je vous répète que je suis seul. Vous êtes prudent jusqu'au perfectionnisme !
- C'est mieux, par les temps qui courent. Maintenant, si vous voulez avoir une chance de parler au Prince et d'améliorer le sort de vos deux camarades, ordonnez à vos hommes de sortir de leur cachette et se montrer. Sinon, mes Gardes vous ficheront tous dehors.
Le Capitaine Kurzen poussa un petit soupir, et murmura sans cesser de sourire :
- Bon. Autant qu'on soit au complet pour rencontrer votre monarque, n'est-ce pas ?
Puis il tourna la tête, et cria :
- C'est bon, les gars ! Sortez, on va discuter calmement.
Sigmund grommela quand il vit quatre silhouettes se détacher des ombres à l'unisson. L'un surgit d'une ruelle, l'autre émergea de sous un porche, le troisième cessa de s'intéresser à l'étal de marchandises du commerçant qu'il faisait mine d'observer, et le quatrième sauta en souplesse d'un toit.
- Vous m'avez menti, Capitaine Kurzen. On est très mal parti.
- C'est vrai, mais vous l'avez dit vous-même, avec la situation actuelle, on n'est jamais trop prudent.
Sigmund regarda attentivement chacun des quatre nouveaux venus.
Le premier à s'avancer était un Humain d'un certain âge. Il était au moins aussi âgé que le Capitaine Kurzen. Ses habits simples et pratiques et l'arc attaché dans son dos le désignaient comme étant un chasseur. Il avait par ailleurs une longue barbe bien entretenue, et un fauchon pendait à sa hanche.
Près de lui, un deuxième Humain, qui avait l'air plus vieux encore, se distinguait par sa taille et sa carrure : il était immense, plus grand que Sigmund, et plus large d'épaules. Les années n'avaient pas complètement altéré sa grande force physique, le Skaven Noir en était sûr.
Celui qui avait fait semblant d'acheter à l'étalage était un Nain. Aussi large que haut, il arborait une impressionnante barbe noire tressée. Il portait au côté une grande hache ornée de décorations typiques de son peuple.
Enfin, la personne qui avait bondi du toit était la plus souple et svelte de la bande : une femme du peuple des Elfes, vêtue d'habits de cuir et de tissus simples, aux couleurs de la forêt, avec quelques petites babioles cousues sur les bras et la poitrine – osselets, brindilles et autres colifichets naturels.
- Et voilà mes hommes de confiance, déclara le Capitaine Kurzen. Le premier, avec le fauchon, c'est Konrad Helbrecht, un sacré bon chasseur. Le grand costaud s'appelle Ulthor Umberhide. Je peux vous assurer qu'il est plus à l'aise dans la forêt qu'un ours brun. Et plus dangereux, aussi. Le court sur pattes, c'est Thundral Maingranite. Plus d'une fois, je peux en témoigner, il a fait honneur à son peuple. Enfin, notre quota de douce présence féminine est assuré par Aella, la meilleure pisteuse venue d'Athel Loren qu'il m'ait été donné de voir, et je suis difficile à surprendre.
Chacun s'inclina à son nom. Sigmund sentit son museau se plisser. Il n'aimait pas tellement ces gens, ni le manque de franchise de Kurzen, mais au fond de lui, son instinct lui chuchota que ces mercenaires n'étaient pas des débutants prétentieux. Tous avaient l'air d'être aussi professionnels que le prétendait le Capitaine.
- Voilà une belle bande de joyeux drilles… Quel dommage de devoir se rencontrer dans de pareilles circonstances. D'accord, je peux vous emmener voir le Prince, il vous donnera une chance de vous expliquer. Une seule. Mais auparavant…
Le Skaven Noir fit un geste vers les Gardes postés à l'entrée de la caserne. Quatre d'entre eux approchèrent.
- Remettez-nous vos armes.
- Hum, est-ce nécessaire ? demanda Kurzen.
- Oui.
- Un honorable soldat sans armes est une aberration, Capitaine Steiner.
- Vous n'êtes pas des soldats « honorables ». Vous êtes des mercenaires. D'aucuns vous appellent « chiens de guerre ». Et je vous rappelle que vous m'avez déjà menti une fois. Ou vous nous remettez toutes vos armes sans discuter, et le Prince vous recevra, ou vous repartez aussitôt.
- Très bien, très bien, Capitaine. Allez-y, vous autres.
Les cinq mercenaires se débarrassèrent de leurs différentes armes pour les confier aux gardes de Steinerburg.
- Vous les récupérerez après notre entrevue, murmura Sigmund.
- Vous êtes d'un caractère sacrément méfiant, non ?
- Je m'en suis toujours félicité, Capitaine. Surtout devant des individus comme vous.
Le grand Skaven Noir était toujours immobile, mais sa queue souleva à la hauteur de son visage une dague qu'il avait tirée de la botte de Kurzen. Une fois de plus, l'Humain eut un sourire ironique. Le ton de la voix du Capitaine de la Garde Noire monta.
- Vous venez de perdre encore un point. Ceci est mon dernier avertissement : encore la moindre observation, et je vous fais tous enfermer. Et vu le contexte actuel, je pense que si ça arrive, vous serez tous pendus dans la semaine. Faites bien attention.
Il pivota vers un des gardes.
- Soldat, prévenez le Capitaine Klingmann que je me rends au Domaine Princier avec cinq mercenaires. Demandez-lui de me détacher un régiment de douze gardes pour nous accompagner.
- À vos ordres, mon Capitaine !
La jeune recrue entra dans la caserne au pas de course. L'oreille de Sigmund pivota quand il entendit une voix de femme.
- Douze gardes ? La confiance règne…
Pour la première fois, l'Elfe avait parlé. Et le Capitaine Kurzen ordonna sans la moindre ironie, également pour la première fois :
- Aella, tais-toi. Personne ne dit plus un mot avant qu'on ait vu le Prince. Pigé ?
La femme ne répondit pas. Comme les autres, elle sentit une légère sueur froide quand elle vit arriver les gardes, mais elle gardait confiance envers son supérieur.
Le héraut franchit la petite porte de service pour annoncer l'arrivée de la bande de mercenaires. Une fois celui-ci parti, le Capitaine Kurzen se permit de rompre le silence.
- Cela fait quelque temps que, nous autres, assistons à la construction de l'histoire de Vereinbarung.
- Et alors ?
- On a vécu les moments forts. Par exemple, j'étais là lors de l'exécution de l'espion du Clan Eshin, Capitaine.
À l'évocation de cet humiliant souvenir, Sigmund grogna.
- Donc, vous savez très bien de quoi je suis capable quand on essaie de me tromper !
- J'en ai pris bonne note, Capitaine.
- Alors, vous feriez bien de laisser vos fanfaronnades au vestiaire quand vous parlerez au Prince. En ce moment, il n'est pas d'humeur à plaisanter, et moi non plus. Vous avez déjà accumulé pas mal de preuves de mauvaise foi. S'il me dit de vous foutre dehors à coups de pied au cul, je le ferai sans discuter.
Les portes s'ouvrirent, et tout le monde entra dans la salle d'audience.
Le Prince Ludwig Steiner, assis sur son trône de bois sculpté, n'affichait pas une expression débonnaire, en effet. Le Capitaine Kurzen s'inclina, et présenta de nouveau chacun de ses camarades. Le Prince se frotta le menton.
- Alors, Sigmund, qu'est-ce que ces mercenaires ont de si particulier pour que tu me les amènes, alors que tant de choses accaparent toute notre attention ?
- Eh bien, Opa, ce n'est pas le comportement de ce Capitaine Kurzen, qui n'a pas manqué de culot. Ses combattants ont l'air sûr d'eux, sans avoir l'air exceptionnellement redoutables. Non, ce qui a frappé le Capitaine Klingmann, et qui m'a également interloqué, ce sont les deux derniers membres de ce groupe : deux Skavens, un Sauvage et une femme.
- Un Sauvage et une femme ? répéta le Prince.
- Oui, et tous deux m'ont paru plus dignes de confiance que ces lascars-là.
- Et où sont-ils ?
- En prison, ils ont tenté de forcer le passage pour entrer malgré les restrictions.
- En effet, j'ai connu mieux pour inspirer la confiance. Que pouvez-vous répondre à ça, Capitaine Kurzen ?
Le Capitaine Kurzen avait enfin perdu son air bravache, à la grande satisfaction de Sigmund. Face au Prince, il était disposé à jouer enfin franc jeu.
- Votre Altesse, nous sommes fascinés par le Royaume des Rats. Toutes les personnes qui me suivent sont des parias, à leur façon. Certains ont tout perdu. D'autres ont choisi de changer de vie. Mais tous, nous avons un point commun : on ne fait pas ça que pour l'argent. Quand il y a une cause qui nous semble juste à défendre, on est prêts à faire des « heures supplémentaires ». Ou des extras. Appelez-ça comme vous voulez, en tout cas, nous croyons en Vereinbarung. Amelia, en particulier, peut vivre la vie qu'elle veut grâce à vous. D'ailleurs, nous avons tous été impressionnés par la force et la conviction de votre armée. Mes gars peuvent en témoigner, pas vrai ?
Thundral Maingranite se racla la gorge.
- J'ai assisté au siège des Peaux-Vertes sur Wüstengrenze, et la manière dont votre armée les a torchés. Pas à dire, de sacrés combattants ! Les deux jumeaux, en particulier, ont montré qu'ils étaient de vrais durs ! Parole d'un ancien Brise-fer, si tous les Nains avaient la moitié de leur talent, Thorgrim le Rancunier pourrait doubler la surface de son royaume !
- Je confirme, ajouta Aella. En outre, Vereinbarung bénéficie de l'appui des Elfes. En tout cas, j'ai vu le Mage Flamboyant à l'œuvre.
- Oui, enfin, ne vous y fiez pas trop, Dame Aella ; les Elfes sont excessivement rares ici. Pour le moment, nous n'avons aucune communauté solide. C'est pareil pour les Nains, on trouve ici seulement quelques rares individus qui ne sont pas très regardants sur la clientèle.
- Les Nains ne pourront jamais se lier aux Gobelins ou aux Orques, votre Altesse. Mais si on nous prouve que les raki peuvent être dressés, alors…
Le Prince tapa un coup sur l'accoudoir de son fauteuil.
- Nous ne « dressons » pas les Skavens, Maître Maingranite ! Nous les éduquons ! Mon petit-fils a reçu de sa mère l'éducation que j'ai reçue de la mienne ! Bien, j'aimerais que vous me disiez ce que vous espérez conclure avec moi, à présent ?
- J'espère vous convaincre de notre sincérité, et de notre efficacité. Votre Majesté, avec votre permission, nous mettons nos bras au service de Vereinbarung. Nos talents sont vôtres le temps qu'il faudra pour sortir de cette crise et trouver ceux qui menacent l'équilibre du Royaume des Rats.
- J'ai déjà assez de soldats à l'intérieur, et des alliés fiables à l'extérieur. Que pouvez-vous m'apporter de plus, Capitaine Kurzen ?
- Notre savoir-faire, d'abord. Bien sûr, vous avez une armée de valeur. Mais nous autres avons chacun développé nos talents jusqu'à l'excellence. Ainsi, quand je vous dis que Grim et Amelia sont de bons pisteurs, qu'Aella ne rate jamais sa cible ou que Thundral est invincible, je le pense sincèrement, et je ne demande qu'à vous le prouver. Nous voulons travailler aux côtés de vos propres troupes, votre Grandeur. Grim Crocdefer pourrait se mettre directement sous le commandement du Capitaine Steiner ? Intégrer la Garde Noire ?
Le Prince fit la grimace.
- Je ne sais pas si c'est une bonne idée… Qu'en penses-tu, Sigmund ?
- Normalement, pour intégrer la Garde Noire, il faut avoir des états de service exemplaires. Un pelage noir n'est pas suffisant, le candidat doit montrer des capacités exceptionnelles, une loyauté sans faille, ainsi qu'une solidité mentale à toute épreuve. Je n'ai pas eu le loisir de faire pleinement connaissance avec Grim Crocdefer, mais je sais qu'il est un Skaven Sauvage.
- Tout comme est… enfin, était votre père.
Le regard de Sigmund se fit plus sombre. Le Prince leva la main.
- Tâchez de ne pas vous aventurer sur ce terrain, Capitaine Kurzen.
- Je vous prie d'accepter mes excuses, votre Altesse. Il n'en est pas moins que Grim a rejeté l'Empire Souterrain.
- Depuis combien de temps ?
- Assez de temps.
- Mon fils était Humain de cœur depuis plus de six ans. Il pratiquait la Magie de Jade, a participé à chaque Récolte, et combattait l'Empire Souterrain sans relâche. Pouvez-vous en dire autant de votre subordonné ?
- Non, votre Majesté.
- Et s'il me trahit au pire moment, Capitaine ? demanda Sigmund d'un ton menaçant.
- Il m'est loyal.
- L'un n'empêche pas l'autre.
- Vous aurez le droit de vie et de mort sur lui, ainsi que sur Amelia.
Les Steiner ne répondirent pas, surpris.
- Je vous assure, quand je leur expliquerai, ils me croiront et l'accepteront.
- Vous êtes sûr que votre amie Amelia ne protestera pas ?
- Amelia sait très bien qui donne les ordres, et que ces ordres doivent être respectés. Si je lui ordonne de se mettre au service du Capitaine Klingmann, elle obéira. Même si j'ajoute qu'à la moindre bévue, vous pourrez les exécuter tous les deux avec ma bénédiction.
- Il y a intérêt ! ironisa le Prince. Vous êtes en train de me demander de mettre deux inconnus au plus près de deux de mes Capitaines.
Le Capitaine Kurzen prit son inspiration. Pour la première fois depuis le début de l'entrevue, son visage, sa voix, sa posture se conjuguaient pour ne laisser paraître que la plus grande des sincérités.
- Le Maître Mage Prospero Steiner était porteur d'un grand espoir pour les gens comme Amelia, votre Altesse. Nous voulons tous vous aider à retrouver le bâtard qui a commis ce crime. Avec votre permission, nous serons au plus près de l'action. Mes deux Skavens se plieront au moindre de vos ordres. Et nous autres mettrons nos talents à votre service, jusqu'à ce que le responsable soit condamné par la justice de Vereinbarung.
Derrière lui, les deux autres Humains, l'Elfe et le Nain affichaient la même détermination.
Le Prince réfléchit quelques instants. Il se leva, et déclara d'une voix forte :
- La compagnie de mercenaires du Capitaine Kurzen va être affectée aux missions de traque et de nettoyage. Les Skavens Sauvages passent généralement par les égouts, c'est par là que vous débuterez votre service dès demain matin, dans les conditions fixées par le Capitaine Klingmann. Nous verrons si, par la suite, vous vous montrez dignes de confiance, et donc d'accomplir d'autres travaux plus décisifs. En gage de bonne foi, Grim Crocdefer sera intégré à la Garde Noire, et Amelia Hochtahl à la caserne de Steinerburg. Tous deux seront traités comme n'importe quel soldat de notre armée, mais à la première faute de l'un ou l'autre d'entre eux, ou de vous autres, toute la compagnie sera alors déclarée coupable de haute trahison, et tous ses membres seront arrêtés, puis condamnés à mort. Ainsi, vous serez tous sur un pied d'égalité, pas de raison qu'il y ait des favorisés. Nous n'accepterons votre aide qu'à ces conditions. Le Prince a parlé. Et vous ?
Le Capitaine Kurzen jeta un dernier coup d'œil à ses camarades. Aucun ne cilla. Il soutint le regard du monarque, et articula :
- Nous acceptons, votre Majesté.
