BORD DE MER
Sherlock, dont la santé est chancelante, est contraint à prendre du repos au bord de la mer. Bien évidemment, cette villégiature, à laquelle participent aussi John, Molly, Mrs Hudson et Rosie, ne va pas se dérouler sans incidents. Il faut bien occuper le cerveau de Sherlock Holmes…
Pour la timeline que j'ai adoptée, se référer aux explications indiquées sur ma page de profil.
J'ai glissé de multiples références dans le récit, qu'il s'agisse de l'univers de Sherlock Holmes ou de tout autre chose. Saurez-vous les retrouver ? Bonne chasse !
Novembre 2015
John Watson aspira à longs traits le vent qui soufflait du large. Ces vacances, il les avait bien méritées. Deux semaines dans un cottage du Sussex, au sud des Downs, avec sa fille de neuf mois. Loin de la grisaille londonienne, des enquêtes plus ou moins glauques qui constituaient son quotidien et des excentricités de son exaspérant colocataire et ami.
Vivre avec Sherlock Holmes n'était jamais simple.
John avait réintégré le 221 B Baker Street peu après les incidents avec Eurus. Ou plutôt l'ouragan Eurus, comme il l'appelait. De catégorie 5 sur l'échelle des Holmes.
Il ne supportait plus de vivre dans la maison qu'il avait partagée avec Mary. Même si son fantôme lui apparaissait désormais beaucoup moins, il hantait chaque pièce de cette demeure où ils s'étaient rêvés tous deux une vie normale. Un « normal » qui ne leur serait jamais accordé ni à l'un, ni à l'autre. Mary était morte et lui avait plongé dans une si profonde dépression que seul un électrochoc avait pu en venir à bout. Électrochoc bien sûr nommé Sherlock qui n'avait pas hésité une seconde à risquer sa propre vie pour tirer son ami de son marasme.
En outre, le détective avait été trop retourné, et par la mort de Mary, et par toutes les révélations sur son enfance, pour rester livré à lui-même. Malgré son profond dégoût mêlé de mépris pour Mycroft Holmes, John Watson avait enfin compris quelles raisons le poussaient à placer, par tous les moyens, son frère cadet sous surveillance constante. Pas seulement pour la sécurité intérieure du pays, comme il le prétendait, mais bien par souci très fraternel de le protéger. Et sans doute aussi par culpabilité. Sherlock avait ses fragilités et ses fêlures, qu'il ignorait lui-même mais que Mycroft connaissait depuis toujours. Avec Eurus, elles avaient éclaté au grand jour ni l'un ni l'autre ne pouvaient plus les négliger.
John Watson avait donc entrepris de veiller sur la santé physique et mentale très éprouvée de son ami. Celui-ci n'avait émis aucun commentaire et Mrs Hudson avait été ravie de retrouver « ses garçons », comme elle disait. John reconnaissait même que Sherlock avait déployé des efforts considérables pour améliorer leur cohabitation.
Avec des succès inégaux car il ne contrôlait toujours pas son ennui, son impatience et sa rage quand quelque chose le contrariait – une absence d'enquête, une énigme qui lui échappait, un client sans intérêt, un flic obtus… ou un message de son frère à valeur d'ordre. En témoignaient les impacts dans le mur au-dessus du canapé. Mais au moins avait-il cessé de transformer la cuisine en laboratoire expérimental, de ranger des morceaux de corps ramenés de la morgue dans le réfrigérateur et, surtout, de consommer des stupéfiants. Il était clean depuis des mois, soutenu dans ses efforts par l'amour inconditionnel de Molly Hooper.
Drôle de couple. John Watson ne doutait pas une seconde des sentiments de Molly – elle aimait Sherlock en silence depuis bien trop longtemps, malgré l'attitude désinvolte, voire parfois carrément odieuse, de l'objet de ses attentions. Mais Sherlock ? Était-il seulement capable d'entretenir une relation avec qui que ce soit – homme ou femme, là n'était pas la question ? Il avait cependant laissé, depuis cette horrible expérience menée par Eurus, Molly se glisser auprès de lui. Après tout, ils étaient adultes, majeurs et… Molly, en tout cas, bien assez mature pour savoir ce qu'elle faisait avec ce drôle d'énergumène.
Enfin, l'autre soutien, plus inattendu, de Sherlock Holmes s'appelait Rosamund Mary Watson, dite Rosie. Si Mycroft Holmes, lors de ses rares visites, lui accordait la même défiance qu'à une mine antipersonnel inopportunément placée sur son chemin, Sherlock, lui, vouait à sa filleule une affection bien surprenante de sa part. Il s'en occupait souvent, lui exposait par le menu le développement de ses déductions ou de ses expérimentations – y compris les plus dégoûtantes – et avait pris l'initiative de l'emmener régulièrement en promenade dans sa poussette jusqu'à Regent's Park. Il se levait même parfois la nuit pour la consoler, la nourrir ou la changer, permettant ainsi à John de se reposer entre deux enquêtes ou deux gardes à la clinique.
Pas de doute, Sherlock Holmes s'était quelque peu humanisé, ayant levé certains des blocages qui avaient prévalu toute sa vie depuis son enfance. Il n'avait jamais été psychopathe, autiste ou quoique ce soit de ce genre, comme le prétendaient certains – et de toute façon, ça ne collait pas avec les souvenirs qu'il évoquait parfois. Pas même sociopathe, de haut niveau ou non, comme il le proclamait à l'envi. Il avait tout bonnement été traumatisé par des événements terribles quand il avait – John avait fait le calcul – environ six ans. Le petit garçon sensible et émotif au QI élevé s'était replié sur lui-même, refoulant les autres, les sentiments, les contacts physiques et tout ce qui rendait un humain… eh bien humain… pour survivre et ne plus souffrir. Sur le plan émotionnel, donc, le grand détective si brillant, si populaire, si médiatique, mais aux défauts si rédhibitoires, n'avait jamais grandi. Depuis qu'il avait compris l'origine exacte de son propre cheminement, Sherlock progressait.
Sans perdre, hélas, certaines de ses manies les plus agaçantes. Parmi lesquelles : tirer au pistolet dans le mur au-dessus du canapé, épingler ses notes avec un poignard sur le manteau de la cheminée, traîner pieds nus en peignoir à n'importe quelle heure de la journée et, surtout – surtout ! – jouer de ce putain de violon dès que l'envie l'en prenait. Sherlock avait du talent pour la musique il composait d'ailleurs à l'occasion. Mais quand ces arpèges résonnaient dans tout l'appartement à trois heures du matin, John Watson, Mrs Hudson et Molly Hooper éprouvaient, eux, une identique pulsion destructrice : celle de réduire l'instrument en miettes et d'estourbir son propriétaire par la même occasion.
D'où les vacances au grand air. Coupure salutaire et bienfaisante. Watson savourait cette parenthèse avec sa fille pour seule compagnie. Sanglée dans sa poussette et emmitouflée comme une momie, elle promenait sur la campagne et le littoral ses yeux bleus tout ronds, les joues rosies par l'air frais. Novembre commençait. La Manche roulait et déroulait ses lourds flots gris le long d'interminables plages de galets bordées de hautes falaises crayeuses. À marée basse, elle laissait, en se retirant, de grandes piscines d'eau claire plus ou moins profondes. C'était beau, paisible, reposant. L'énergie de John remontait vers ses plus hauts niveaux, nourrie d'iode et de longues nuits de sommeil bienfaisant. Même Rosie dormait comme un ange.
Peu de touristes, hormis des retraités attardés dans la saison. Il avait délibérément choisi une bourgade sans importance, éloignée de Brighton. Lors de ses promenades, il ne rencontrait que des pêcheurs, du côté du port, et des joggers. L'un d'eux habitait à quelques centaines de mètres de son cottage. Ils échangeaient parfois quelques mots lorsqu'ils se croisaient. Allan McPherson avait 23 ou 24 ans, travaillait à une thèse de doctorat de physique moléculaire – John n'avait pas bien saisi le sujet – et soignait ses problèmes de santé en s'astreignant à des exercices réguliers. Il souffrait d'une cardiopathie ischémique chronique congénitale et observait une stricte hygiène de vie. Il nageait chaque jour peu importe la saison et courait dix à quinze kilomètres tous les matins. Difficile d'imaginer que ce grand garçon à la silhouette athlétique soit doté d'un cœur si fragile. Ces réflexions ramenaient toujours John à l'état de santé de Sherlock qui, lui, avait été livré au monde avec un corps impeccable et le traitait avec si peu de considération. McPherson n'aurait pas survécu au cinquième de ce que Sherlock infligeait à son organisme.
La sonnerie de son téléphone interrompit désagréablement sa quiétude. Molly. John fronça les sourcils. Il avait expressément déclaré qu'il ne répondrait à personne sauf urgences absolues, et surtout pas à Sherlock qui avait l'art de le déranger pour des broutilles ou simplement parce qu'il s'ennuyait. Or, Molly n'était pas du genre à l'appeler pour lui faire la conversation, ni à troubler ses vacances pour rien. Donc urgence.
- Oui, Molly ? s'enquit-il d'une voix qu'il espéra à peu près affable.
- John ! geignit la jeune femme, avec une panique évidente. C'est Sherlock ! Je suis tellement inquiète !
- Quoi ? Il a replongé ?
Il ne pouvait s'agir que de ça. John ne se faisait aucune illusion. Sherlock, malgré ses bonnes résolutions, ne tiendrait pas bien longtemps. À la moindre contrariété, il se tournerait encore vers ses paradis artificiels.
- Non, ce n'est pas la drogue ! C'est… il a pris froid lors de sa dernière enquête. Il pleuvait à verse cette nuit-là, il est rentré trempé jusqu'aux os après être resté des heures dehors… Il a dit que ce n'était qu'un rhume. Mais depuis hier soir, il est couché, avec de la fièvre… il respire mal.
- Il respire mal ? Bon sang, Molly, il faut appeler un médecin !
- Il dit… Il dit qu'il n'a qu'un médecin, toi ! Il ne veut rien entendre ! Tu le connais…
Watson ravala une remarque acide. Oh oui, il le connaissait ! Sherlock, au quotidien, se conduisait comme un gamin de six ans capricieux et irascible. Malade, il sapait les réserves de patience de n'importe qui.
- Décris-moi les symptômes.
Molly repassa aussitôt en mode professionnel et débita ses constatations d'une voix clinique :
- Forte fièvre, toux sèche, essoufflement, gêne respiratoire… et il grimace de douleur quand il tousse.
- Bordel, Molly, c'est une pneumonie ! Il faut l'hospitaliser immédiatement ! Il a besoin d'un pneumothorax, d'oxygène et d'un traitement antibiotique !
- Il a menacé de s'enfermer à double tour dans sa chambre si j'appelle les pompiers.
- Ne l'écoute pas ! Sa porte n'est pas blindée. Pour une fois, c'est à toi de décider pour lui. Tu m'entends, Molly ?
- Oui… oui. Je vais le faire.
- J'appelle Mycroft. Je serai à Londres dans quelques heures.
- Désolée pour tes vacances.
- Ne t'inquiète pas pour ça. Envoie-moi un SMS quand tu sauras vers quel hôpital il est dirigé.
Il raccrocha, furieux. Pas tellement pour l'interruption de son séjour – il ne restait que trois jours et la santé de Sherlock passait avant n'importe quelle distraction. Mais ce bon sang de… Il avait souvent envie de le frapper – il l'avait d'ailleurs fait à deux ou trois reprises. Sherlock suscitait des pulsions extrêmes chez nombre de gens, y compris parmi ses rares amis. Il se décrivait lui-même comme un connard absolu. Ce qu'il était sans nul doute.
John fit demi-tour avec la poussette et prit au pas de course la direction du cottage.
Trois heures et demie plus tard, John Watson, après un bref détour par Baker Street pour laisser Rosie à la garde de Mrs Hudson, débarquait tout essoufflé – et quelque peu inquiet – au St. Thomas Hospital. Il y retrouva Mycroft Holmes, toujours tiré à quatre épingles et muni de son éternelle canne à pommeau, ainsi que Molly Hooper, face au lit où gisait un Sherlock inconscient, oxygéné, perfusé et branché à un moniteur cardiaque.
- Il s'est évanoui dans l'ambulance, chuchota Molly à John. Tu avais raison : c'est une pneumonie.
John ne répondit rien, atterré. La chemise d'hôpital ouverte bâillait sur le torse quasi imberbe de son ami. Il ne pouvait que constater l'étendue des dégâts. En quinze jours, Sherlock avait maigri et perdu de sa masse musculaire. Il était aussi livide que les cadavres autopsiés quotidiennement par Molly à la morgue de St. Bartholomew's.
- Tâchez de le garder en vie, déclara Mycroft Holmes de sa voix froide. Je détesterais annoncer à mes parents le décès de mon cher frère si rapidement après…
- … après le fiasco Eurus ? termina John, d'une voix sourde où palpitait une rage mal contenue. Vous en êtes le seul responsable !
- Ne soyez pas si mélodramatique, Docteur Watson. Comme vous vous plaisez à le répéter si souvent, les choses sont ce qu'elles sont. À présent, je dois partir, mon temps est précieux. Continuez à veiller sur lui, vous semblez avoir des influences positives, après tout.
- Après tout ?
Mycroft Holmes ignora superbement l'exclamation outrée de John Watson et s'éclipsa sans plus de commentaires, de sa démarche guindée. Si le comportement de Sherlock provoquait parfois des réactions violentes, celui de Mycroft poussait constamment au meurtre. John aurait adoré, par exemple, lui faire sauter toutes les dents de devant une par une à coups de poings. Histoire de lui faire ravaler cet air dédaigneux et supérieur qu'il arborait en toute occasion. Mycroft Holmes avait toujours l'air incommodé par ce qui l'entourait, comme s'il respirait de la fiente de porc.
- Je le déteste… murmura Molly, d'une voix éteinte.
- Tout le monde le déteste, grommela John. Sauf ses parents et son frère. Mais il répond toujours présent quand il s'agit de Sherlock.
Il prit le temps d'examiner les constantes de son ami et les traitements qui lui avaient été administrés, avant de se retourner vers Molly :
- Tu es vraiment certaine qu'il n'a pas replongé ?
- Oui. Je vérifie ses bras chaque matin et chaque soir, comme tu me l'as demandé. Et Mrs Hudson connaît désormais toutes ses cachettes dans l'appartement.
- Il est dans un état lamentable !
- Il était fatigué…
- Fatigué ? Par quoi ?
- Il ne te l'a sans doute jamais dit mais il dort mal depuis longtemps.
D'où les séances de violon en plein milieu de la nuit.
- Et ça n'a fait qu'empirer ces derniers temps.
Inutile de se demander pourquoi.
- John… est-ce qu'il va s'en sortir ?
- Oui. Il est résistant. Mais je ne vais pas te cacher la vérité, Molly. S'il continue sur cette voie, il n'atteindra pas sa prochaine décennie.
- Comment…
- Du repos. Beaucoup de repos. Loin de Londres, loin des enquêtes, loin de son frère.
- Il va détester !
- Je me charge de le convaincre, dès qu'il sera suffisamment remis. Même sa froide logique ne lui sera d'aucune utilité pour contrer mes arguments.
John avait déjà une idée très précise de la longue convalescence qu'il allait infliger au malade. Avec un peu de chance, ces mesures de prophylaxie parachèveraient les processus psychologiques en action depuis les événements avec Eurus. Sherlock lui-même serait contraint de reconnaître le bienfondé d'une vie aussi régulière que possible, d'une alimentation équilibrée, d'efforts physiques savamment dosés et de nuits réparatrices. Une rencontre avec Allan McPherson s'imposait. Si Sherlock constatait de manière pragmatique qu'une hygiène de vie, même très relative, étayait, voire améliorait ses extraordinaires facultés mentales, il n'opposerait aucune objection.
Mais la partie était loin d'être gagnée avec un patient aussi… impatient.
- Je vais rester avec lui, dit encore Molly.
- Bonne idée. Je reviendrai demain matin. Mais ne t'inquiète pas. Il en a pour une semaine d'hospitalisation, tout au plus. Ensuite, il pourra rentrer à Baker Street et terminer sa récupération. Dans quelques temps, nous l'emmènerons ailleurs. Penses-tu que tu pourras te rendre disponible ?
- J'ai rarement pris mes congés, alors j'imagine que oui. Combien de temps ?
- Au moins deux mois. Sans doute plus.
Molly hocha la tête en se mordillant la lèvre inférieure. N'étant pas doué des facultés de déduction de Sherlock, John aurait bien été incapable de comprendre quelles pensées s'agitaient sous son crâne. Il était cependant assez clairvoyant pour voir que quelque chose la tracassait.
- Des problèmes ? tenta-t-il.
- Pardon ? sursauta-t-elle. Euh… non, rien d'important.
Il entendit résonner sous son propre crâne la voix grave de Sherlock aussi clairement que s'il avait été conscient : « elle ment ». C'était une évidence aveuglante, y compris pour Watson. Aucune enquête poussée n'était nécessaire pour percevoir le trouble de la jeune femme dont la manifestation la plus flagrante se caractérisait par les rougeurs qui coloraient à présent ses pommettes. Quelque chose de très personnel, voire d'intime. Étonnante, cette gêne, pour quelqu'un qui passait ses journées à ouvrir des cadavres et à en fouiller tous les secrets.
John remisa cependant l'interrogatoire à plus tard. Si Molly avait besoin de lui, elle savait où le trouver, inutile de la pousser dans ses retranchements. Elle avait la tête sur les épaules et beaucoup plus de force de caractère qu'il n'y paraissait. Chaque chose en son temps.
Trois semaines plus tard, il était de retour dans le Sussex avec Rosie. Mais pas pour se retirer du monde et des autres, cette fois. Sherlock, Molly et Mrs Hudson faisaient eux-aussi partie de l'expédition, plus ou moins ravis.
Le détective consultant, bien évidemment, n'avait guère apprécié l'ultimatum de son ami. Mais il n'avait pas trop protesté, juste ce qu'il fallait, pour la forme. Ce qui ne l'avait pas empêché de se murer dans un silence obstiné durant tout le trajet et de lancer un « barbant ! » de mauvais augure en arrivant au cottage sous une pluie battante.
Mrs Hudson, elle, s'émerveillait à haute voix du cadre champêtre, du paysage de carte postale, de l'intérieur chaleureux du cottage. Ses exclamations enthousiastes résonnaient d'une pièce à l'autre. Quand John lui avait proposé de les accompagner, elle lui avait carrément sauté au cou. Un séjour sur le long terme au bord de la mer – même en plein hiver – avec « ses » garçons, Rosie et Molly, voilà qui la mettait dans une joie inégalée. Elle pourrait veiller sur son petit monde, se lancer dans des débauches de préparatifs pour les fêtes de fin d'année [ignoble grimace de Sherlock] et s'assurer que les lieux restent propres – une obsession qui la hantait depuis qu'elle louait un appartement à Sherlock Holmes.
Quant à Molly, elle semblait assez contente de ces vacances impromptues. Elle n'avait pas dit grand-chose, se contentant d'installer ses affaires dans la même chambre que Sherlock. Elle était silencieuse la plupart du temps, attentive aux moindres faits et gestes du convalescent, prête à bondir à la moindre de ses demandes. Curieusement, il n'en avait pas profité pour abuser de ces bonnes dispositions. Depuis l'horrible petit jeu auquel l'avait soumis Eurus, il ménageait Molly. Il se montrait même prévenant – aussi prévenant que puisse être Sherlock avec qui que ce soit. Peut-être au fond – mais alors très au fond, songeait John Watson, dans une pièce très isolée de son fameux palais mental – nourrissait-il des sentiments sincères pour la jeune femme. Quant à les exprimer, c'était une autre histoire.
Les premiers jours se déroulèrent sur un rythme tranquille, bercés par la petite chanson lancinante des averses et du vent, la rumeur lointaine du ressac sur la grève, les gazouillis de Rosie et le babillage de Mrs Hudson dont la bonne humeur ne tarissait pas. Après avoir essuyé un refus catégorique de John quand il lui avait mendié des somnifères, Sherlock n'avait pas insisté et suivait à la lettre toutes les prescriptions qui lui avaient été imposées : manger correctement – pas de danger que Mrs Hudson le laisse avaler n'importe quoi –, prendre l'air tous les jours en marchant au minimum deux à trois kilomètres dans la campagne ou sur le bord de mer, oublier téléphone et ordinateur portable et, bien évidemment, se coucher à des heures correctes. Anormalement raisonnable, selon John, qui se méfiait.
- Avoue que cet endroit est quand même très agréable ! lui décocha-t-il un matin, alors que tous deux étaient sortis pour une promenade avec Rosie.
- J'ai l'impression d'avoir pris cent ans ! répliqua Sherlock avec une moue de dépit. Cent ans d'ennui ! Tu me prends pour un vieillard asthmatique !
- Un peu d'exercice et d'air frais vont t'éclaircir les idées.
- Mes idées sont parfaitement claires et mon cerveau a besoin…
- … de repos. Pourquoi Molly a-t-elle l'air si triste, en ce moment ?
- Comment veux-tu que je le sache ?
- Toi le génie de la déduction ? Tu ignorerais ce qui se passe dans la tête de la personne qui partage ton lit ?
Sherlock lui jeta un regard torve, ses iris bleus étincelant d'un éclat polaire. Terrain sensible, sans doute. Bien étonnant de la part d'un type qui mettait un point d'honneur à se détacher de toute forme d'émotion. Pas si détaché, finalement.
Une pensée soudaine électrisa le cerveau de John. Comment n'y avait-il pas pensé plus tôt ! L'évidence même. Élémentaire, aurait dit Sherlock.
- Ne me dis pas que…
- Mêle-toi de ce qui te regarde !
- Mais enfin, Sherlock, tu n'as jamais…
- Bien sûr que si !
- Fille ? Garçon ?
- Je me demande bien quels indices t'incitent à penser que je penche vers les garçons !
- Mrs Hudson était persuadée, à une époque, que…
- Mrs Hudson, qui me comprend mieux que ma propre mère, désespérait de me caser. Elle était prête à me pousser vers n'importe qui.
- Dans ce cas, je ne vois pas où est le problème.
- Quelquefois, je t'envie, John. Avoir un cerveau aussi lent est une bénédiction.
Certaines choses ne changeraient jamais. Mais John, qui avait essuyé bien pires sarcasmes de la part de son ami – et de Mycroft –, ne se formalisa pas pour si peu. Sherlock, c'était encore une évidence, érigeait ses murailles défensives en jouant la provocation pour noyer le poisson. Cette stratégie fonctionnait parfaitement avec le commun des mortels. Les poissons rouges, comme les appelait Mycroft. John, cependant, estimait qu'il n'appartenait plus depuis longtemps à cette catégorie - si ennuyeuse, selon Sherlock. Sans quoi il se serait contenté de se mettre en colère, ou pire. Et Sherlock aurait encore gagné. Avec ce diable d'homme, il fallait résister et se montrer tout aussi pugnace pour parvenir à ses fins.
- Il y a bien eu La Femme…
- La ferme, John !
- Puisque tu lui as sauvé la vie, peut-être avez-vous trouvé un moment pour…
- Non. Karachi, comme nid d'amour, ce n'est franchement pas l'idéal.
- Tu avais peur qu'elle te mange tout cru ?
Un bruit étrange résonna dans la gorge de son ami, entre le grognement, le feulement et la colère rentrée. John se permit un sourire en coin, quelque peu ironique. Il venait de découvrir une faille intéressante sur laquelle il n'allait pas se priver d'appuyer.
- Je t'assure que tu devrais essayer. Ça te détendrait !
- Je suis tout à fait détendu ! répliqua l'intéressé, furieux.
- Beaucoup moins addictif et bien plus euphorisant que toutes les saletés que tu as pu t'injecter.
- Je ne recherche pas l'euphorie ! gronda Sherlock, avec un mouvement d'agacement. Je te l'ai expliqué des dizaines de fois mais tu n'entends pas ! Mon cerveau…
- … a besoin d'activité perpétuelle, d'énigmes à résoudre, de cadavres à disséquer, de données à décortiquer, à analyser, à synthétiser. L'ennui te crucifie.
- Enfin un faisceau d'intelligence ! Je vais de ce pas déposer un cierge à l'église !
- Les stupéfiants comblent ton ennui ?
- Ils comblent une somme de choses que ton cerveau rabougri est incapable de concevoir.
- Tu as perdu la main, Sherlock. Tu n'arrives même plus à me vexer.
Un gazouillis bruyant de Rosie les interrompit. La petite fille agitait les bras en direction d'une silhouette lointaine aux vêtements fluo.
- Quoiqu'il en soit, continua John, beaucoup plus sérieux, essaie d'en parler au moins avec Molly. Pas étonnant qu'elle soit aussi mélancolique.
- Je ne vois pas ce que je pourrais lui dire à propos des stupéfiants !
- Sherlock !
- Quoi ?
- Elle doit culpabiliser !
- Pourquoi ça ?
- Tu n'y connais vraiment rien en psychologie féminine… et tu avais juré de ne plus la faire souffrir.
- Je ne la fais pas souffrir ! Je n'ai jamais été aussi… euh… gentil avec elle !
- J'ai remarqué. Mais ce n'est pas suffisant. Il faut aussi communiquer. Parler de choses et d'autres, l'éclairer sur certains aspects de ta personnalité, t'informer de ses goûts personnels…
- Verbiage insipide et sans intérêt !
- Fais un effort. Au moins, ça t'occupera l'esprit. Et maintenant, laisse-moi te présenter Allan McPherson. Je compte sur toi pour te montrer aimable.
- Sinon quoi ?
- Je te dénonce à Mrs Hudson !
Sherlock se renfrogna. Il vouait une affection surprenante à sa logeuse, qu'il craignait un peu depuis qu'elle l'avait enfermé, menotté, dans le coffre de sa voiture de sport sous la menace d'une arme. La vieille dame voyait en lui plus clairement que n'importe qui, Mycroft Holmes y compris.
Il se montra toutefois courtois avec le jeune McPherson, plutôt intéressé par le sujet de sa thèse, beaucoup moins par sa proposition d'aller nager dans la Manche en plein hiver. Il resserra d'ailleurs les pans de son trenchcoat comme pris d'un frisson soudain. Watson eut l'obligeance d'informer l'étudiant que la natation en mer n'était pas indiquée dans le cas de Sherlock, étant donné qu'il relevait d'une maladie pulmonaire sérieuse.
- Ah ! dit Allan McPherson avec un sourire amusé. Et moi qui croyais le grand Sherlock Holmes insubmersible ! Dommage ! Avec les grandes flaques à marée basse, même pas besoin d'affronter les vagues !
- Son médecin, c'est-à-dire moi, préfère qu'il évite l'hypothermie.
- Bah, l'eau est à 12°C en ce moment, c'est juste une question d'habitude. Savez-vous qu'en Russie, certaines personnes découpent la glace en plein hiver pour se baigner dans de l'eau à 6°C ? J'aimerais tenter l'expérience un de ces jours…
- Vous ne craignez pas que votre cœur ralentisse un peu trop ?
- Le danger est plutôt qu'il batte trop vite… C'est pourquoi je fais de la cardio, et non pas des efforts intenses.
Déjà lassé par la tournure de la conversation, Sherlock avait libéré Rosie de sa poussette et, la fillette dans les bras, considérait le large avec attention. Quelques bateaux de pêche voguaient au loin. Des enfants fouillaient les galets et les algues à la recherche de crevettes et de crabes. Une femme promenait son chien sur la grève déserte. Rosie émit un vague bruit de gorge, fronçant ses minuscules sourcils.
- Tu as raison, Mini Watson, murmura Sherlock à mi-voix. Je n'ai jamais rien vu de plus déprimant. Rien d'étonnant à ce que ton père apprécie ce genre d'endroit. C'est tout à fait à son image. Toi aussi, Londres te manque, hein ?
Le bébé s'agita quelques secondes, gargouilla des sons incompréhensibles, bava un peu sur le col du trenchcoat.
- Oui, je suis d'accord avec toi. Une bonne petite affaire de meurtre nous remettrait d'aplomb, toi et moi !
- Tu comptes la bercer avec des contes sordides ? susurra John derrière lui.
- Elle est beaucoup moins impressionnable que toi, John. Et beaucoup plus futée, aussi.
- C'est toujours agréable à entendre… Au moins, tu as réussi à être à peu près correct avec Allan…
Il fit un geste en direction de l'étudiant qui s'éloignait avec des foulées régulières.
- Je l'ai invité à dîner au cottage avec sa petite amie. Mrs Hudson sera ravie et Molly sans doute heureuse de papoter avec une femme de moins de quatre-vingts ans.
- Papoter ? Molly ne papote pas ! Pourquoi toutes ces mondanités ?
- Enfin, Sherlock, ça s'appelle des relations de bon voisinage ! Et ne me dis pas que tu n'apprécies pas Allan !
- Il est plutôt moins stupide que la moyenne, je le reconnais.
- Tu es asocial !
- Non. Socialement sélectif, nuance !
- Au fait, Mrs Hudson espère que tes parents et ton frère seront présents pour Noël.
Le visage anguleux de Sherlock s'assombrit. Noël, l'un des jours qu'il haïssait par-dessus tout. Cohabiter avec son frère pendant toute une journée mettait ses nerfs à rude épreuve.
- Mes parents tiennent à se rendre à Sherrinford. Avec mon frère. Tu sais parfaitement qu'ils n'iront pas sans moi.
- Toujours pas d'évolution ?
- Non. Et il vaut mieux, pour notre sécurité à tous, qu'Eurus ne s'exprime plus que par le violon.
- Eh bien, nous fêterons Noël le 24, voilà tout. Je suis sûr que tes parents vont apprécier !
- Oh, ça ne fait aucun doute ! grogna Sherlock, contrarié.
Les Holmes s'entendraient à merveille avec Mrs Hudson. Mycroft, c'était une autre histoire. Mrs Hudson, tout comme Molly, ne le supportait pas et ne se privait pas de le renvoyer dans ses cordes à sa manière. Ce qui promettait des fêtes musclées.
Les semaines suivantes s'écoulèrent sur le même mode : promenades quotidiennes, visites de courtoisie chez les voisins les plus proches, quelques excursions indispensables jusqu'à Brighton… Sherlock avait cessé de se plaindre de son ennui abyssal il occupait son temps à jouer du violon, à s'occuper de Rosie et à ingurgiter des quantités astronomiques de livres. Il avait notamment passé plusieurs jours à dévorer une grande encyclopédie sur les invertébrés marins.
Au matin du 24 décembre, alors qu'il l'auscultait, John déclara :
- Je t'annonce que tu es officiellement remis de ta pneumonie.
- Donc retour à Londres.
- Sûrement pas ! Tu as vu tes dernières analyses ? La plupart de tes taux sont à la limite de la moyenne inférieure. Tu frises l'anémie ! Repos complet pendant encore au moins deux mois.
- Au fond, je t'ai sous-estimé, John. Un véritable criminel sommeille en toi. Tu n'as même pas besoin d'arme pour m'achever !
- Arrête un peu ton cinéma et profite de la vie ! Tu en es où avec Molly ? Tu lui as parlé ?
Seul le silence lui répondit. L'évitement. Pas vraiment le style de Sherlock. Ils avaient rarement évoqué le chapitre des relations intimes. John avait tenté d'en savoir un peu plus au tout début de leur cohabitation, sans grand succès. Sherlock s'était refermé comme une huître avant de se déclarer marié à son travail. Il y avait bien sûr eu La Femme et l'espèce de fascination qu'elle exerçait sur lui. Et Janine. Mais aux dires de la principale intéressée, il ne s'était rien passé.
- Écoute, dit-il. Je me doute que ça n'a rien d'évident. Mais fais quelque chose. Ou elle partira. Tu souffriras. Et elle aussi.
- Je me fiche de souffrir !
- Ne commence pas à me débiter tes mensonges favoris. Nous savons tous les deux comment ils se terminent : avec une désintoxication. Tu as fait une promesse !
- Tu me le rappelles assez souvent…
- Tu as tendance à ranger ce genre de détail dans les oubliettes de ton palais mental. Quant à Molly, elle ne mérite pas que tu la piétines une fois de plus.
- Je ne…
Sherlock serra les poings, rageur. Ce qui soulagea quelque peu John : enfin une réaction à peu près normale. Quand Sherlock se laissait aller à la colère, les choses finissaient par avancer. Il avait souvent ravagé l'appartement par ennui ou sous le coup des stupéfiants, au grand dam de Mrs Hudson qui ne comprenait vraiment pas comment son locataire favori supportait de vivre dans une telle porcherie. La fureur en revanche… Non, Sherlock n'avait pas vitrifié toute forme d'émotion, c'était même le contraire. Il les accumulait dangereusement, jusqu'à l'explosion finale, laquelle balayait tout sur son passage.
- Je la traite avec une déférence que je n'ai jamais accordée à personne, pas même à ma propre mère ! J'ai passé une journée entière à choisir ce que j'allais lui offrir pour Noël, en tenant compte de tous tes fabuleux conseils et de ceux de Mrs Hudson ! Je mesure la portée de tout ce que je peux lui dire tellement j'ai peur de la heurter ! Je ne la piétine pas !
- Eh bien, bravo ! Mais elle ne te demande pas de la traiter comme une porcelaine fragile. Agis en homme, bon sang ! Si tu es incapable de faire quoique ce soit, dis-le-lui. Peut-être que tu la blesseras. Mais elle comprendra. Elle comprendra mieux la vérité que ton silence.
Il prit encore son pouls et sa tension, écouta attentivement son cœur et lui permit enfin de rhabiller. Et tandis que Sherlock renfilait chemise et veste, il reprit :
- Réfléchis bien ou tu vas la perdre.
La journée se déroula à peu près comme prévu, entre distribution de cadeaux, repas pantagruélique, chants de Noël divers… Rosie passait de bras en bras. Mycroft regardait sa montre toutes les dix minutes et promenait sur l'intérieur du cottage un regard écœuré. Mrs Holmes et Mrs Hudson tourbillonnaient comme des toupies entre la cuisine et la salle-à-manger, aidées de Molly. Sherlock s'efforçait de faire bonne figure mais aurait visiblement préféré être ailleurs – dans son appartement en désordre, par exemple, ou au labo de St. Bart's, voire à la morgue du même hôpital. John Watson et Mr Holmes discutaient à mi-voix, ravis de partager nombre de sujets de conversation.
Dans la soirée, Sherlock, comme à son habitude, se fendit d'un mini-récital au violon pour lequel il fut, aussi comme à son habitude, vivement applaudi.
- Mon cher garçon ! soupira Mrs Holmes en le serrant dans ses bras. Tu as toujours été si sensible, si doué, si talentueux !
Mycroft esquissa un sourire ironique à destination de son frère qui arbora aussitôt un visage de pierre.
- Et cette petite Molly est un amour ! ajouta Mrs Holmes, inconsciente de la tension entre ses deux fils. Ah, Sherlock, c'est la première fois que tu me présentes l'une de tes conquêtes…
John manqua de s'étouffer avec sa flûte de champagne, tandis que Mycroft détournait la tête pour cacher un fou-rire.
- … mais je ne suis pas déçue ! L'attente en valait la peine ! L'un de mes garçons me donnera peut-être des petits-enfants, tout compte fait !
Mrs Holmes continua à jacasser tant et plus, littéralement scotchée à son cadet. Celui-ci s'était raidi, son violon dans une main, l'archet dans l'autre, ne sachant où poser les yeux, à l'exception des portes qui lui garantissaient une éventuelle évasion. Il en fallait beaucoup pour embarrasser Sherlock, blindé contre à peu près toute forme de confusion. Il avait quand même affronté rien de moins qu'Irène Adler et ses provocations outrancières. Ce n'était qu'à de très rares occasions qu'il usait d'un réflexe de survie fort commun au reste de l'humanité, cette humanité normale qu'il exécrait : « courage, fuyons ! ». Cette fois, cependant, il aurait opéré une retraite précipitée et bien peu glorieuse si la main de sa mère ne lui avait agrippé le bras avec une telle vigueur.
John, sincèrement consterné et conscient du malaise de son ami, ignorait comment lui venir en aide, d'autant plus que Mycroft continuait à ricaner sous cape. Inutile de se demander quelle lubie traversait le crâne de Mrs Holmes : elle avait passé tout l'après-midi à pouponner Rosie, à s'extasier sur le bleu de ses yeux, ses joues roses, ses petits membres potelés. La vieille dame mourait d'envie de jouer à la poupée et de gaver de gâteaux une marmaille plus ou moins abondante dont le sort l'avait privée jusqu'à présent. Il ne fallait pas compter sur Mycroft pour s'encombrer d'une progéniture. Quant à Eurus, c'était tout bonnement inenvisageable. Ne restait que Sherlock qui, malgré tous ses défauts, était quand même le plus normal des trois. Si normal signifiait quoique ce soit dans son cas, car John, jusqu'à une période récente, l'avait sincèrement cru atteint d'une pathologie psychiatrique non identifiée compte-tenu de son comportement plus que borderline. En définitive, après avoir découvert que, jusqu'à six ans, Sherlock avait été un petit garçon enjoué et affectueux, John en avait conclu que seuls les traumatismes qu'il avait subi à cette époque l'avaient rendu tel qu'il était.
- Excusez-moi… murmura soudain Molly, pâle comme une morte.
Et elle s'esquiva aussitôt vers les profondeurs du cottage.
- Oh, Seigneur ! se lamenta Mrs Hudson en se tordant les mains. Tout allait si bien ! Sherlock !
- Je n'y suis pour rien ! se défendit-il, indigné. Je n'ai strictement rien dit !
- … et rien fait non plus… marmonna Mycroft en regardant, une fois de plus, sa montre hors de prix.
- Va la voir, proposa John. Parle-lui ! Elle avait l'air bouleversée !
- John a raison ! dit Mrs Holmes en poussant son fils en direction du couloir. C'est ta petite amie, fais un effort !
- À supposer qu'il en soit capable… susurra Mycroft avec son sourire le plus dédaigneux.
Sherlock le fixa pendant une demi-seconde environ, les traits figés, les poings serrés. Il avait souvent eu envie de frapper son frère, pour effacer de son visage cette condescendance teintée de dédain qu'il lui réservait depuis qu'il avait une dizaine d'années. Il s'en était toujours abstenu. Une petite voix intérieure, bouclée dans les profondeurs de son palais mental, lui murmurait qu'un soir de Noël, déroger à cette règle en présence de ses parents n'était certainement pas une bonne idée.
La chambre était plongée dans le noir. Aucune lueur extérieure ne filtrait à travers les rideaux. Il était tard et, à cet endroit de la côte, ni éclairage public, ni phare à proximité ne troublait la nuit. Sherlock en conclut donc que Molly n'avait pas l'intention de revenir dans la salle-à-manger et s'était déjà couchée. Ce qui ne présageait rien de bon.
Sherlock hésita. Son instinct, plus que l'expérience qu'il ne possédait pas, lui soufflait de ne pas allumer la lumière, sous peine de déclencher une apocalypse de type nucléaire. Il ne craignait pas la confrontation, mais à trois heures du matin, une nuit de Noël, alors qu'il devrait émerger au plus tard à sept heures pour se rendre à Sherrinford… Il avait ses limites, tout de même.
Il traversa donc la pièce dans l'obscurité et commença par la salle de bain : autant se mettre à l'aise, car il pressentait aussi qu'il ne dormirait guère. Il se dépouilla de ses vêtements, prit une douche, enfila un pantalon de pyjama et un tee-shirt. Puis il retourna dans la chambre et se glissa dans le lit. D'habitude, Molly rampait vers lui pour un câlin tardif, posait une main sur sa poitrine qu'il finissait par repousser quand elle descendait vers son abdomen. Cette fois, rien. Il la devinait repliée de son côté, verrouillée sur une colère ou une peine à laquelle il était incapable de trouver une explication rationnelle, et surtout très hostile. Lui qui n'oubliait jamais le moindre petit détail insignifiant pour enchaîner les déductions logiques, qu'avait-il manqué ? À quoi bon résoudre des énigmes macabres complexes s'il était trop stupide pour comprendre un changement aussi subit que radical dans l'humeur pourtant égale de Molly ? Elle n'avait rien d'une fille compliquée, attentive à tout ce qu'il pouvait dire et faire. Parfois, même, elle en faisait trop, toujours inquiète, toujours présente. Sans doute craignait-elle qu'il ne replonge un jour ou l'autre malgré toutes ses belles promesses. Elle n'avait pas tort. Sherlock, qui aurait refusé de l'avouer, même sous la torture, s'estimait chanceux d'être entouré de la sorte par ses proches, y compris Mycroft, quand il dansait si souvent sur le fil du rasoir. Certains jours, la tentation était si forte qu'il verrouillait l'appartement et donnait sa clé à John. Watson comprenait toujours ce qui se tramait, sans qu'un seul mot ne soit prononcé.
- Molly…
- Laisse-moi tranquille ! siffla-t-elle.
- Mais je…
- La ferme, Sherlock !
- Si tu pouvais…
- Je t'ai dit de la fermer !
Mauvais départ. Il fallait procéder autrement. Sherlock reconstitua mentalement toute la journée qui venait de se dérouler. Molly avait été d'humeur joyeuse jusqu'à une demi-heure plus tôt, quand il avait exécuté son petit récital. Comme les autres, elle l'avait applaudi, un sourire fier plaqué sur le visage et les yeux pleins d'étoiles. Puis Mrs Holmes avait pris la parole pour balancer quelques-unes de ses énormes platitudes habituelles. Combien son fils était beau, intelligent, doué, etc. etc. Il se remémora mot pour mot chacune de ses paroles et les expressions des divers visages qui l'entouraient. Molly avait quitté la pièce juste après que… oh, bon sang !
- C'est ma mère, dit-il. Et son obsession pour les enfants. J'ignorais que tu en voulais.
Les draps s'agitèrent furieusement sur sa gauche. Molly venait de se retourner d'un bloc, convulsée de rage – c'était bien de la colère, finalement.
- Tu ignores beaucoup de choses, Sherlock Holmes, tellement tu ne penses qu'à toi-même ! Le précieux cerveau de Monsieur, l'ennui abyssal de Monsieur, le combat permanent contre les addictions de Monsieur, les états d'âme de Monsieur…
- Je n'ai pas d'états d'âme ! protesta-t-il.
- Bien sûr que si ! Mais tu préfères le déni, tout ça pour impressionner ton frère ! Tu es convaincu que le monde entier gravite autour de toi, Mrs Hudson, John, Lestrade, même Mycroft, juste parce que tu es le préféré de ta mère !
- Quoi ? Où as-tu pêché une idée pareille ?
- Ce qui s'est passé tout-à-l'heure en est la preuve évidente ! Ce détail avait donc échappé à ton extraordinaire acuité ?
Pour une fois, il pouvait être au moins honnête avec lui-même : oui. Il avait toujours trouvé normales les effusions maternelles – en tout cas, c'était un comportement normal pour une mère, a fortiori la sienne, qui avait jeté aux orties sa carrière de mathématicienne de génie pour s'occuper de ses enfants à temps complet. Normales et embarrassantes. Mais le préféré ? Pourquoi le préféré ? Et aussitôt, une multitude de détails auxquels il n'avait jamais prêté la moindre attention lui remplirent l'esprit. Mrs Holmes ne serrait jamais Mycroft dans ses bras, ne lui adressait jamais les compliments exagérés qu'elle servait à Sherlock et ne comptait visiblement pas sur lui pour lui donner une descendance.
- En tout cas, ta pauvre mère ignore que son fils chéri n'a jamais touché à sa petite amie qu'elle trouve si formidable ! Alors lui donner des petits-enfants… mais ce sera ma faute, n'est-ce pas !
- Mais enfin, Molly, bien sûr que non !
Une fois de plus, il aurait dû écouter John et ses conseils si précieux, si ennuyeux, si désastreusement raisonnables. L'univers lui explosait à la figure en la frêle personne de Molly Hooper.
Un sanglot troua l'obscurité. Elle pleurait, maintenant. Bravo, Sherlock ! Une fois de plus, il la faisait souffrir. Avec un soupir, il posa une main sur son avant-bras.
- Je suis désolé, murmura-t-il.
- Tu ne sais dire que ça ! protesta-t-elle entre deux flots de larmes. Désolé, désolé, désolé, tu es tout le temps désolé !
- Nous n'avons jamais évoqué le sujet des enfants, alors…
- Pour l'évoquer, il aurait fallu qu'il se pose ! Quelquefois, je me demande ce que tu connais réellement aux choses de la vie ! Comment crois-tu que ta mère t'ait fabriqué ? Avec ses oreilles ?
Il ne croyait rien du tout. Tout ce qui concernait ses parents, leurs vies, leurs relations, leurs sentiments, il s'interdisait soigneusement d'y penser. Qui oserait penser à ces choses-là ?
- Quant à toi, je me demande bien quel est ton problème ! Une malformation, une anomalie, un syndrome ? Klinefelter ?
Il ne s'en sortirait pas avec sa pure et froide logique coutumière, surtout pas face à une légiste qui excellait dans son domaine. Molly, désespérée, nourrissait des peurs irrationnelles fondées sur les rumeurs, son expérience professionnelle et sa propre solitude, elle qui n'avait plus personne. Face à ce genre d'extrapolations délirantes, rien ne valait mieux qu'une bonne démonstration.
Il allongea le bras, alluma la lampe de chevet, grimaça quand la lumière agressa ses yeux déjà habitués à l'obscurité. Le visage de Molly, à un mètre du sien, ruisselait.
- Vérifie, dit-il en repoussant le drap sur ses cuisses.
- Quoi ? s'exclama-t-elle, abasourdie.
- Vérifie que je suis normal. Promis, je ne te mordrai pas.
- Tu es cinglé !
- Pragmatique.
Convaincue qu'il se moquait d'elle, Molly le dévisagea longuement. Comme il se contentait de la fixer, sérieux et résolu, elle se décida. Elle sécha ses larmes, se redressa, se rapprocha jusqu'à le toucher, remonta le tee-shirt de Sherlock jusqu'à son nombril. En-dessous, sa peau était blanche, douce et souple, un peu laiteuse, comme celle d'une fille. Elle hésita encore, méfiante. Depuis des mois, il déployait des efforts démesurés pour effacer toutes les remarques désagréables dont il avait pu la gratifier dans le passé. Une petite partie d'elle, la plus méchante, lui soufflait de ne jamais oublier et de toujours rester sur ses gardes.
Comme les pupilles bleues de Sherlock continuaient à la fixer sans ciller, elle se décida, glissa les doigts sous l'élastique du pyjama et, en même temps, celui du boxer qu'il portait en-dessous. Puis elle tira le tout vers le bas.
- Rassurée ?
Elle avala sa salive avec peine, toutefois soulagée. Rien, il n'y avait rien à signaler, pas même un grain de beauté ou une tache de naissance. Relevant la tête, elle rencontra à nouveau les yeux bleus, imperturbables, de Sherlock. Tandis qu'il se rajustait, elle murmura :
- Alors où est le problème ? Tu es homosexuel ?
- Quoique tu aies pu lire dans les journaux, non.
- Alors c'est moi… geignit-elle d'une voix misérable.
- Toi ? Bien sûr que non ! Tu es…
Il la dévisagea longuement, avec un sourire d'une douceur qu'il ne montrait jamais à personne. Puis il l'attira contre lui.
- Tu es parfaite.
- Tu te moques encore de moi… sanglota-t-elle, à nouveau désespérée.
- Non. Je te reproche seulement de te fourvoyer dans ton analyse. Mais c'est ma faute. Je ne t'ai donné aucun élément. C'est… compliqué.
- Pourquoi ? fut l'inévitable question.
- Parce qu'il faudrait parler de mon enfance, de mon adolescence et des événements qui m'ont poussé vers les… euh… stupéfiants.
- Je croyais qu'il s'agissait de ta sœur et de ce qui s'était passé quand tu étais petit !
- En très grande partie. Mais pas seulement.
- Alors raconte !
- Un jour… soupira-t-il. Promis. Mais pas maintenant. Il est trop tard et demain…
Elle acquiesça en silence. Sherlock se rendait à Sherrinford régulièrement, seul ou en famille. Ces visites le lessivaient, même s'il en revenait aussi impassible qu'à l'accoutumée. Molly avait observé que son sommeil s'en trouvait très perturbé durant les deux ou trois nuits qui suivaient. Jamais, cependant, il ne disait quoique ce soit et ne se plaignait. Ce qui était inquiétant : quand Sherlock se repliait sur lui-même, il n'en sortait jamais rien de bon.
- Je peux t'accompagner, si tu veux.
- Quoi ? sursauta-t-il. Là-bas ? Oh, Molly… Non, non, je préfère qu'Eurus ne sache jamais !
- Ou peut-être qu'elle sait… Pourquoi t'a-t-elle fait croire qu'elle allait faire exploser mon appartement et moi avec ?
- Parce qu'elle souffre d'une profonde psychose congénitale et n'a aucune empathie, aucun sens moral, aucune notion du bien et du mal…
- Ou peut-être parce qu'elle a vu quelque chose que toi-même, tu ne voyais pas, et qu'elle voulait t'ouvrir les yeux. Elle a dû t'observer sans que tu t'en doutes pendant des mois… Sherlock, les morts ne rédigent pas eux-mêmes leur épitaphe !
« I love you ». Trois mots sur le couvercle d'un cercueil. Ils avaient tous fait fausse route, lui y compris. Ces mots, bien plus qu'à Molly, Eurus cherchait à les arracher à Sherlock. Cette découverte le réduisit au silence. Comment avait-il pu omettre une telle évidence ? Réponse évidente elle-aussi : parce qu'il était sous pression et que son QI, très largement supérieur à la moyenne, se situait néanmoins très en-dessous de celui de sa sœur. Il était doué pour les échecs, mais Eurus bien davantage. Le Kasparov de la manipulation et le Newton du mal réunis.
- Tu es son frère préféré. Au fond, elle t'aime beaucoup.
- C'est possible… admit-il, du bout des lèvres. Mais nous ne le saurons jamais. N'oublie pas qu'à l'âge de cinq ans, elle a tué un petit garçon juste parce qu'elle se sentait seule. Et qu'elle a tenté d'en faire autant avec John.
Molly poussa un énorme soupir. Elle se demandait souvent comment Sherlock avait pu grandir avec un passé pareil. Pas sans dommages, en tout cas. Elle s'agrippa à son tee-shirt tandis qu'il éteignait à nouveau la lumière.
- Je ne suis pas un cadeau… murmura-t-il encore en la serrant un peu plus étroitement contre lui. Tu méritais beaucoup mieux.
- Mon père m'a dit la même chose quand je lui ai annoncé que j'avais choisi les sciences médico-légales.
- Il aurait préféré que tu sauves des vies plutôt que d'ouvrir des cadavres.
- Oui. Mais je lui ai répondu que mes choix, je les assumais, et que les autopsies, d'une certaine manière, sauvaient aussi des vies.
- Pas faux…
- Et c'est pareil pour toi.
Cette fois, il s'abstint de rétorquer quoique ce soit, malgré le flot de réflexions sarcastiques qui lui traversaient l'esprit. Les paroles de Molly résonnaient comme la voix de la raison, cette raison qui l'ennuyait tant et qu'il avait fuie si souvent jusqu'à quasiment se perdre lui-même. Pourtant, Molly était, en effet, en train de lui sauver la vie, au propre comme au figuré. Il avait passé son existence à privilégier ses objectifs sans se soucier des conditions dans lesquelles il les atteignait – le plus souvent au mépris de son propre confort et de sa santé. En témoignaient les extrêmes auxquels il avait eu recours pour tirer John de sa dépression sans fond après le décès de Mary. Ces excès, il en portait encore les stigmates. Cependant, il avait aussi pris pleinement conscience d'une réalité qui flottait à la surface de son esprit depuis bien longtemps sans pour autant l'imprégner. Lorsqu'il avait mis en place ses différentes options pour se débarrasser de Moriarty, des années auparavant, il avait d'emblée rayé le suicide de la liste. Il ne tenait pas à mourir. Mais pas du tout. Depuis l'affaire Culverton Smith et le souvenir déplaisant des gros doigts de la star de la télé en train de l'asphyxier, la vérité l'avait percuté de plein fouet. Non seulement, il ne tenait pas à mourir, mais en plus il tenait à la vie. Une vie imparfaite et pleine de drames, certes, mais avec ses lumières : la vélocité de son cerveau, les mélodies qu'il tirait de son violon, l'affection inconditionnelle que lui vouait Mrs Hudson, la fidélité sans faille de ses rares amis – John en tête de liste –, Rosie bien entendu, la façon dont les yeux de sa sœur s'accrochaient aux siens quand ils communiquaient par la musique… tant de petites choses qui n'étaient, tout compte fait, pas si petites. Et bien sûr, Molly. Molly à elle-seule valait tout ce qu'il avait traversé. Oui, il aimait la vie, bien plus que le néant et ses incertitudes en tout cas. Et pour rester en vie, il fallait qu'il jette aux orties certaines de ses mauvaises habitudes – il avait déjà commencé avec la drogue – et qu'il prenne soin de lui.
Janvier s'avança, froid, humide, venteux. Les flots de la Manche, d'un gris métallique, battaient sans relâche les grèves et les falaises, roulant, déroulant, charriant incessamment galets, algues et débris. Les tempêtes succédaient aux tempêtes. Certains jours, les murs du cottage tremblaient sous leurs coups de boutoir, à la plus grande terreur de Molly qui n'avait jamais été accoutumée à tant de bruit.
- Pas de panique ! plaisantait John. Ce cottage a plus de deux siècles ! Il en a vu d'autres !
Molly se fichait éperdument de l'âge du bâtiment, tout comme Sherlock qui poursuivait ses études approfondies de la faune et de la flore marines. Il avait entrepris une série d'expériences répugnantes à base d'algues ramassées sur la plage, qu'il faisait brûler pour, disait-il, mesurer le degré de combustion à différents stades de la dessiccation. Ce qui n'aurait eu aucune importance s'il n'avait pas eu la mauvaise idée d'utiliser la cheminée du cottage et de remplir toute la maison d'odeurs pestilentielles.
- Pour l'amour du ciel, Sherlock ! Allez faire ça dehors !
- Non. La température hivernale change les paramètres.
- Vous allez nous faire griller comme des sardines à la fin !
Bien évidemment, il ignorait royalement ces injonctions et poursuivait ses observations avec sa ténacité coutumière. Quant à ce qu'il en retirait… John, lui, était fermement convaincu que son intérêt pour la crémation des algues était mû par l'espoir puéril de rentrer à Londres plus tôt que prévu. Sherlock espérait sans nul doute qu'à force de les enfumer, ils finiraient par abdiquer et faire leurs bagages.
Mais c'était sans compter sur Mrs Hudson et son arsenal de mesures coercitives. Un matin, après une énième tempête qui les avait tous tenus, à l'exception de Rosie, éveillés presque toute la nuit, elle enfila résolument ses nouvelles maniques. On allait voir ce qu'on allait voir ! Elle commença par vider la cheminée du gros tas de cendres qui s'y étaient accumulées. Elle entassa le tout dans un seau en métal qu'elle déposa dehors, récura le foyer à grande eau et ouvrit toutes les fenêtres de la cuisine et de la salle à manger.
Quand Sherlock émergea – tardivement, il n'avait jamais été du matin – pour sa première tasse de thé de la journée, il poussa de véritables cris d'orfraie, accusant Mrs Hudson de nuire au progrès, à la science, à ses études et à une multitude de choses plus ou moins cohérentes. Il était aussi doté d'une mauvaise foi proverbiale.
- Vous pouvez faire toutes les expériences scientifiques qui vous traversent la tête, mais pas dans la maison ! répliqua Mrs Hudson, déterminée. D'ailleurs, j'aimerais que vous éprouviez la même passion pour les expériences culinaires !
- Sans intérêt ! répliqua Sherlock avec une moue boudeuse.
- Ah non ? Comme si votre assiette se remplissait toute seule !
- Mon cerveau…
- … a besoin d'aliments pour fonctionner, et pas de cette innommable junk food dont vous vous gavez quand je ne vous tiens pas à l'œil ! Et vos biscuits ? Comment pensez-vous qu'ils se fabriquent ?
- Aucune idée. Tant qu'ils se manifestent.
Il avait enfilé sa robe de chambre favorite, la bleue, qui bâillait sur ses vêtements de nuit. Pas encore rasé, il dardait sur sa logeuse un regard de sniper, sans trop exagérer toutefois. Mrs Hudson, qui avait été mariée avec un narcotrafiquant, en avait vu d'autres la grande carcasse échevelée de son locataire favori ne l'impressionnait absolument pas. Il s'affala d'ailleurs devant son petit-déjeuner en resserrant les pans de sa robe de chambre – la température de la pièce venait de chuter de plusieurs degrés.
Cette soumission apparente ramena un sourire sur le visage de Mrs Hudson. Voir « son » garçon avaler son thé et ses pâtisseries la remplissait toujours d'une joie sans égale – Sherlock avait un faible pour les gâteaux.
- Où est Molly ? demanda-t-elle.
- Avec Rosie, maugréa-t-il.
- Elle adore s'en occuper, n'est-ce pas ? Peut-être serait-il temps que tous les deux, vous envisagiez de…
- … procréer ? Pourquoi ?
- Enfin, Sherlock, votre mère…
- Je ne vois pas ce que ma mère vient faire là-dedans ! Elle a eu sa chance, non ?
- Sherlock ! Comment osez-vous ?
Il se contenta de hausser les épaules et de s'enfoncer dans un silence boudeur.
Mrs Hudson le considéra un long moment. Il n'était pas dans un bon jour – et pas seulement à cause des cendres dont elle s'était débarrassée. Ses yeux cernés, son teint plus pâle que d'ordinaire, son allure quelque peu négligée… « son » garçon ne dormait pas suffisamment et, compte-tenu de la tempête de la nuit précédente, il n'avait sans doute fermé l'œil que quelques heures le matin venu. Ces insomnies récurrentes l'épuisaient. Et le rendaient encore plus vulnérable aux tentations.
- Le vent est tombé, dit-elle enfin. Une promenade vous fera du bien. Il y a des jours que vous n'avez pas mis le nez dehors !
- Absolument ! intervint John qui, lui, habillé, rasé et vêtu de frais, venait de débarquer. Mrs Hudson, vos gâteaux sont divins !
- Lèche-botte ! marmonna Sherlock.
- Arrête de te conduire comme un gamin, termine ton petit-déjeuner et va te préparer. Une belle journée nous attend, il faut en profiter en cette saison !
- Je suis surpris que tu n'aies pas encore fait l'acquisition d'une laisse.
- Encore une mauvaise nuit à tous les points de vue, eh ?
Mrs Hudson pouffa. Sherlock se renfrogna une fois de plus, l'œil polaire. John se garda bien d'afficher sa satisfaction : exagérer n'aboutirait à rien de bon. Par ailleurs, Mycroft avait un don indéniable pour rabaisser son frère sur une multitude de sujets, y compris les plus personnels. John n'avait aucune envie de l'imiter, d'autant que, quels que soient les problèmes réels ou supposés de Sherlock, la dérision ne les règlerait pas.
Une heure plus tard, les deux amis empruntèrent un sentier qui serpentait à travers la campagne jusqu'au bord des falaises dominant la mer. Un vent vif soufflait du large, chassant les nuages bas.
- Peut-être allons-nous croiser Allan… dit John. Il y a bien deux ou trois semaines que nous ne l'avons pas vu.
- Il s'est absenté, répliqua Sherlock. Il n'est revenu qu'avant-hier.
- Mais comment…
- Tu ne vois jamais rien, John.
- Tu n'es pas sorti depuis quatre jours !
- Mais ça m'arrive de regarder par la fenêtre. Ses volets sont restés fermés depuis les fêtes. Il est parti rejoindre sa famille.
- Et depuis ?
- Il est étudiant, il doit passer par son université de rattachement de temps à autres. Les volets sont à nouveau ouverts depuis deux jours. Et ce matin, son chien a aboyé pendant une demi-heure… ce qui m'a réveillé.
Allan McPherson possédait en effet un petit Yorkshire moins gros qu'un chat qui, à défaut d'impressionner les intrus par son envergure, avait une fâcheuse tendance à japper sans discontinuer dès qu'il mettait la truffe dehors. Certains voisins s'en plaignaient. Un des amis d'Allan, un certain Ian Murdoch, au caractère ombrageux, n'avait pas hésité, un jour, à balancer le chien à travers une fenêtre.
- Je commence à comprendre pourquoi tu es si grincheux…
- Oh, la ferme, John !
C'était devenu son expression favorite depuis le début de leur villégiature. Il y concentrait toute la mauvaise humeur qu'il s'abstenait désormais de manifester par des remarques assassines à ses proches. Mais avec les autres, et en particulier ceux qu'il n'aimait pas – et ils étaient nombreux ! –, il n'avait aucune retenue.
- Tu as vraiment un gros problème de sommeil… soupira John, à nouveau sérieux.
- Sans intérêt.
- Tu ne vas pas tenir le coup longtemps à ce rythme. C'est d'ailleurs l'une des raisons pour lesquelles je t'ai traîné ici.
- Il faut réviser ta médecine, Docteur. Comme si j'étais un patient ordinaire !
- Un impatient peu ordinaire, sans aucun doute.
- Oh, John, tu n'as aucun talent pour l'humour…
Tout en se chamaillant, ils étaient parvenus au bord de la falaise d'où ils embrassaient du regard toute la grève largement découverte par la marée. Un peu vers la gauche, à deux ou trois mètres d'une grande piscine naturelle, Allan McPherson vacillait dans leur direction.
- Qu'est-ce qu'il fait ? demanda John. Il n'a pas l'air bien…
L'étudiant porta ses mains à sa gorge et tomba lourdement à genoux sur les galets.
- Il n'est pas bien ! confirma Sherlock. Viens !
Les deux hommes se mirent à courir en direction de la plage, au risque de se rompre le cou dans les sentiers escarpés qui zigzaguaient dans la craie tendre de la falaise. Lorsqu'ils atteignirent McPherson, celui-ci râlait et convulsait, les yeux exorbités.
- Il est en train de faire une crise cardiaque ! cria John. Aide-moi !
- Comment ?
- Maintiens-le pendant que je lui fais un massage.
- Ils lui arrachèrent sa veste et son tee-shirt. John commença à pratiquer les premiers secours, les traits crispés.
- Appelle les pompiers. Un… deux… trois… allez, mon garçon, reste avec nous ! Un… deux… trois…
La tête de McPherson roulait d'un côté sur l'autre, les narines pincées, une écume blanche au coin des lèvres, la langue à moitié sortie et déjà bleue.
- Respire, Bon Dieu, respire ! Sherlock !
- C'est bon, ils arrivent.
- Soulève-le par les épaules !
Une fois de plus, Sherlock s'exécuta sans discuter. Il glissa ses bras sous les aisselles du jeune homme, contracta ses muscles et le releva au tiers.
- John ! souffla-t-il – McPherson n'était pas un poids plume. Regarde !
John jeta un bref coup d'œil… et se figea :
- Oh, Seigneur ! Mais qui lui a fait ça ?
Des lacérations profondes et sanguinolentes zébraient le dos de l'étudiant comme une toile d'araignée, des lombaires aux épaules. Les marques suintaient encore.
Sherlock examina attentivement la plage. Pas un pêcheur à pied, pas un promeneur. Les bateaux de pêche n'étaient pas encore ressortis en mer. Quelques cavités s'ouvraient au pied de falaises mais n'offraient aucun abri à un éventuel agresseur. À une dizaine de mètres, au bord de la piscine, Allan McPherson avait posé une serviette de bain, soigneusement pliée. Juste à côté gisaient ses baskets, alignées l'une à côté de l'autre, et, à l'intérieur, ses chaussettes bouchonnées. Il avait donc commencé à se déshabiller avant d'être attaqué. Mais par qui ?
Tandis que John continuait à prodiguer ses soins au jeune McPherson, le détective, tout en l'assistant selon ses indications, procéda à une photographie mentale de la scène de crime – il était évident que l'étudiant ne s'était pas auto-infligé de telles blessures. Mais comment son agresseur avait-il fait ? Sherlock étudia ses options : la falaise, impossible, car John et lui auraient vu tout individu suspect en descendant vers la plage la mer, tout aussi impossible, car la marée était basse et aurait obligé l'attaquant à marcher vers le large, donc à se montrer le ciel… Il secoua la tête. Invraisemblable. Il songea brièvement à la piscine, dont les profondeurs auraient pu permettre à un plongeur d'attendre le bon moment pour s'enfuir. Mais les eaux limpides ne cachaient rien de leurs mystères : des galets, des algues, des coquillages, quelques anémones de mer… rien d'autre.
Des sirènes résonnèrent au loin. Bientôt, la plage grouilla de pompiers et de policiers, les premiers affairés autour de la victime, les seconds prenant la déposition des deux témoins.
- Et vous êtes certain de n'avoir vu personne ? insista le lieutenant du détachement, nommé Stackhurst.
- Certain, confirma Sherlock. Il n'y avait personne d'autre qu'Allan McPherson sur cette plage.
- J'ai lu vos exploits dans la presse, Mr Holmes…
- … très exagérés, sans aucun doute…
- … et je suis très curieux de connaître votre opinion sur la question.
- Pour le moment, je suis en mesure d'éliminer une multitude de possibilités.
- Ce qui nous laisse…
- … absolument rien.
- Rien ?
- Non. Je vous suggère d'enquêter. Peut-être quelqu'un vous fournira-t-il un élément plus… explicite.
Dépité, le policier s'éloigna en direction des ambulances. John, qui en revenait, jeta un coup d'œil interrogatif à son ami :
- Je viens de perdre mon aura auprès de la police locale, répondit paisiblement Sherlock. Et toi, tu es bouleversé. Comment va Allan ?
- Il est mort.
- Quoi ?
- Il est mort, Sherlock. Bordel, il est mort !
Il flanqua un grand coup de pied dans un galet qui s'enfonça au milieu de piscine dans un plouf sonore.
- Je suis désolé, dit Sherlock. Une hémorragie ?
- Non. Le choc de la douleur. Son cœur n'a pas tenu le coup. Si j'étais arrivé cinq minutes plus tôt… cinq putain de minutes plus tôt !
Tous les médecins perdent des patients. Pour John, qui avait été au cœur des combats en Afghanistan et en avait ramené un TSPT, c'était à chaque fois une épreuve. A fortiori quand il s'agissait d'un proche ou d'une connaissance. Il aimait bien Allan McPherson.
- Viens, dit Sherlock. Ça ne sert plus à rien de rester là.
- Dis-moi que tu vas choper le salopard qui lui a fait ça !
- Quand j'aurais compris de quelle manière il a pu se volatiliser de cette plage… mais je te promets que je vais faire tout mon possible.
- Merci !
Les poings serrés dans ses poches, le médecin marchait rageusement, la tête en avant, ses talons martelant le sol souple. Le soldat se réveillait. Quand John montait au front, lui qui était l'incarnation même de la paix, mieux valait ne pas se retrouver face à ses coups. Sherlock en avait fait l'expérience à plusieurs reprises. Watson n'était ni grand, ni impressionnant, mais il savait cogner. Et ça faisait mal.
- John… Je viens de comprendre quelque chose.
- Ah oui ? Tu as résolu l'énigme ?
- Non. C'est autre chose. Depuis des années, tu veilles sur ma santé que je démolis dès que...
- … quelque chose te contrarie ou te perturbe. Où veux-tu en venir ?
- McPherson, lui, n'avait pas le choix.
- En effet.
- Donc… merci. Sans toi, je ne serais certainement plus là.
John s'arrêta brusquement, stupéfait.
- Je rêve ou tu viens de me dire quelque chose de gentil ?
- N'en fais pas une habitude…
- En tout cas, tu as raison : toi, tu as le choix ! Mary ne t'a pas sauvé la vie pour que tu la bousilles bêtement ! Je te rappelle qu'elle en est morte !
- Je sais… marmonna Sherlock, dont le visage s'était assombri. Si tu crois que… non rien.
- Quoi ? Crache-le morceau, bon sang ! Qu'est-ce qui ne va pas chez toi ? Et ne me sors pas un truc foireux du style « oh, John, si tu savais comme c'est difficile d'être si intelligent ! ».
- Quand tu t'adresses à moi de cette façon, je n'ai pas tellement l'impression d'être si intelligent. Plutôt…
- … un connard absolu ?
Un pâle sourire étira les lèvres de Sherlock.
- Ouais.
- Tu n'as aucun mal à t'en donner l'apparence, en tout cas.
Ils se remirent à marcher en direction du cottage. Le vent se levait à nouveau, balayant tout sur son passage. Une nouvelle tempête s'annonçait pour les heures à venir.
- Je me demande bien ce qui te plaît à te faire passer pour un sale type auprès de tant de gens ! Qu'est-ce que tu lui as dit, à ce Stackhurst, pour qu'il ait l'air aussi déçu ?
-Rien de spécial. Que je n'avais pas l'explication miracle à l'agression dont McPherson a été victime. Juste la vérité.
- La vérité selon Sherlock.
- C'est-à-dire ?
- Que balancer des faits bruts à la face des gens n'est pas forcément une bonne idée. Tu es un génie de l'observation et de la déduction. Mais certainement pas des relations sociales.
- À quoi cela pourrait-il me servir ?
- Rassure-moi : tu le fais exprès ?
Connaissant, depuis longtemps, son phénomène d'ami, John n'avait aucun doute. Sherlock se fichait éperdument de l'opinion d'autrui à son sujet – sauf de ceux qui l'entouraient. Il n'était pas insensible – même s'il avait longtemps prétendu le contraire –, mais seulement imperméable aux critiques extérieures à son microcosme personnel. Quand il ne les revendiquait pas. John, cependant, ne l'en blâmait pas : avoir un frère comme Mycroft était un entraînement au long cours contre toute forme de remarque négative.
La soirée s'écoula dans une morosité pesante. Calé dans un fauteuil, face à la fenêtre de la salle-à-manger, Sherlock ne décrocha pas un mot de tout l'après-midi, plongé dans une réflexion si profonde qu'il n'avait pas touché à la tasse de thé posée à côté de lui. Son visage sombre, ses mains jointes sous son menton et son regard fixe étaient explicites : il ne trouvait pas la solution au mystère McPherson.
Mrs Hudson, John Watson et Molly Hooper se gardèrent bien de l'importuner. Au moins, il était silencieux : pas de violon, pas de coups de feu, pas de comportement erratique. Tant qu'il se retirait dans son palais mental sans ravager la terre entière autour de lui, il pouvait bien cogiter tant qu'il voulait. Après tout, il était en vacances.
Par ailleurs, les autres digéraient aussi la disparition brutale d'Allan McPherson à leur manière : John était toujours furieux d'avoir échoué à le sauver Molly avait sangloté près d'une heure dans les bras de Mrs Hudson qui était dans un état guère plus brillant.
Compte-tenu de l'humeur générale maussade et des trombes d'eau qui cinglaient à nouveau les vitres, tous prirent le parti de se coucher tôt. La soirée n'était pas propice à une causerie amicale au coin du feu. Rapidement, le silence et l'obscurité tombèrent sur le cottage au fur et à mesure que ses occupants sombraient dans le sommeil.
Ou presque tous. Un vacarme épouvantable tira Molly du néant au beau milieu de la nuit. Des armées entières se précipitaient contre les murs, dans une confusion terrifiante de coups et de cris sourds. La troisième guerre mondiale venait d'éclater et ravageait déjà l'ensemble de la surface du globe. Elle se redressa, haletante, le corps vibrant d'effroi.
- Ce n'est que le vent, déclara Sherlock tout près d'elle, de sa voix grave et profonde.
Elle prit une grande inspiration pour se calmer. Évidemment. Rien d'autre que les éléments naturels qui se déchaînaient, une fois de plus. Et aussitôt, sa conscience enregistra une autre réalité bien plus alarmante.
- Tu ne dors pas, constata-t-elle, atterrée.
En d'autres temps, il aurait répondu par un sarcasme plus ou moins odieux. À présent, il se contentait d'être bref.
- Non.
Elle aurait pu pousser l'inquisition, le harceler de questions, le bombarder de suppositions. Il se serait muré dans le silence ou dans des dénégations tout aussi laconiques. Elle n'en fit rien. À défaut de connaître les tenants et les aboutissants de ces insomnies répétitives, elle en pressentait les raisons confuses, bien plus terribles que les tempêtes qui battaient la côte depuis des semaines. Son cerveau tournait à plein régime.
Elle se coula contre lui, glissa ses mains dans sa tignasse de cheveux bouclés et posa ses lèvres sur les siennes. Ces gestes-là, il ne les repoussait jamais et participait même activement. Mais pas davantage. Lorsqu'ils se séparèrent, à bout de souffle, elle resta blottie contre sa longue carcasse, pensive.
- La drogue t'aidait à dormir ?
- Non. À ne plus sentir la fatigue et à me concentrer.
- Je ne comprends pas comment tu as pu en arriver là.
- Par un long chemin. Et de nombreux détours.
Molly appuya sa joue contre son cœur. Elle aimait écouter cette mélodie du vivant, son rythme régulier et puissant. Sherlock, le chasseur de dragons !
- Pourquoi n'essaies-tu pas d'en parler ? À moi, à John, à un psy… à ton frère !
- L'introspection n'est pas mon fort. Et j'ai déjà essayé le psy, à la mort de Mary. Échec sur toute la ligne.
- C'est le moins qu'on puisse dire…
Elle songea à toutes ces semaines de descente aux enfers, au sens le plus littéral, durant lesquelles il avait sciemment ravagé sa santé. Elle le revoyait, hagard, échevelé, mal rasé, délirant… Tout son corps émettait d'inquiétants signaux de défaillance annonçant un effondrement complet à très brève échéance.
- Sherlock… Tu ne t'es quand même pas mis dans la tête que tu es atteint d'une psychose similaire à celle de ta sœur ?
- Non… soupira-t-il avec un drôle de trémolo dans la voix.
Cette fois, Molly s'inquiéta vraiment. Elle ne l'avait jamais vu aussi déprimé. Et soudain, l'impensable se produisit. Sherlock Holmes, ce modèle de maîtrise de soi, qui cultivait la réflexion rationnelle et chérissait au-delà de tout la froide logique, se tourna vers elle, noua ses bras autour de son cou et éclata en sanglots, quelque part entre son oreille droite et sa clavicule. Tout son corps tremblait, encore plus violemment que lorsqu'il était défoncé – et elle détenait le triste privilège d'avoir assisté à ses pires moments dans ce domaine. Chacune de ces vibrations la traversait comme une décharge électrique, jusqu'au plus profond de ses organes, à commencer par son cœur.
D'abord pétrifiée par cette réaction imprévisible – Sherlock pleurait ! –, elle se reprit vite, replaça une main dans ses cheveux et l'autre au sommet de sa nuque. Elle calmait souvent Rosie de cette façon. À ceci près que ce grand escogriffe n'était plus un enfant depuis longtemps !
La crise dura près d'une demi-heure sans discontinuer. Elle se garda bien de prononcer le moindre mot, se contentant de le serrer contre elle. Puis les hoquets s'amenuisèrent et il resta quasiment immobile, le souffle court, le corps lourd et mou, toujours cramponné à elle. Elle patienta encore cinq bonnes minutes avant de murmurer :
- Sherlock ?
Il émit un vague bruit mouillé, vestige mourant du déluge qui venait de l'emporter. Dix minutes plus tard, enfin, ayant repris une respiration à peu près normale, il esquissa un vague mouvement de retrait, mais elle le retint.
- Non, dit-elle. Pas si vite. Reste-là si ça te fait du bien. Tout le monde a besoin de réconfort dans la vie. Même toi.
Elle crut un instant qu'il allait résister. Mais il abandonna vite la partie et reprit sa position initiale, la joue contre sa jugulaire. Au bout d'un temps infini, il murmura :
- Je suis désolé. Ça ne m'était jamais arrivé.
- Ce qui est sans doute la raison pour laquelle ça t'arrive maintenant. Tu as vécu des choses difficiles, au cours de cette dernière année. Personne ne dira le contraire.
- Le contexte émotionnel…
- Quel contexte émotionnel ?
- Eurus…
- Les épreuves ? Le cercueil et le code ?
- Oui. Je l'ai crue. Mais c'était juste un de ces horribles tests que son esprit dérangé nous faisait subir. Me faisait subir, car c'était moi qui était au centre du jeu macabre qu'elle avait organisé. Elle m'a dit que le contexte émotionnel finissait toujours par me détruire.
- Et tu penses qu'elle a raison ?
Comme il ne répondait rien, elle posa ses lèvres sur son front et le serra farouchement contre elle.
- Eurus te manipulait, Sherlock. Parce que ce n'est pas vrai. Les émotions peuvent faire mal, oui. Le chagrin. La souffrance. Le regret. Mais elles sont contrebalancées par toutes les émotions positives. La joie. L'espoir. L'amour. Leur addition prouve que nous sommes vivants. Que nous ne sommes ni des bêtes, ni des machines. Regarde John ! Il a fait la guerre, il a côtoyé la mort de près, il n'a pas peur de se battre. Mais son empathie est immense. Il n'a pas besoin d'inventer des jeux funèbres pour prouver qu'il existe.
- Je suis nul en psychologie.
- Je confirme. Et ce n'est vraiment pas grave. C'est ce pauvre McPherson qui t'a mis dans un état pareil ? Ou parce que tu ne comprends pas ce qui lui est arrivé ?
Il roula sur le dos, tout en la gardant contre lui. À la grande satisfaction de Molly, Sherlock n'était pas avare de tendresse… tant qu'elle ne descendait pas au-dessous de sa cage thoracique.
- Ça… et d'autres choses.
- Quelles choses ?
- Toutes les pièces de mon palais mental s'ouvrent en même temps.
- Toutes ? Ou seulement celles qui contiennent des souvenirs perturbants ?
- Oui… reconnut-il du bout des lèvres.
- Ton enfance ?
Musgrave Hall, Eurus, Victor, Barberousse, la chanson énigmatique, le puits, l'incendie… D'après Mycroft, Sherlock ne s'était jamais remis de ces événements, au point de changer de comportement et de réécrire inconsciemment ses propres souvenirs. Il n'avait que six ans, songea Molly. Comme n'importe quel enfant, il avait déployé des moyens de défense pour surmonter cette tragédie. Effacer Eurus, transformer le souvenir de Victor en celui du chien qu'il avait toujours désiré mais jamais eu, résoudre toutes les énigmes épineuses qui se présentaient parce qu'il n'avait pas pu résoudre celle-ci… mais qu'avait-il traversé d'autre avant d'atteindre l'âge adulte ?
- Sherlock… chuchota Molly. Je t'en prie…
- Je t'ai déjà tout expliqué.
- Et ensuite ? Je suppose que ta vie n'a pas été un long fleuve tranquille…
- Non.
- D'autres tragédies ?
- Une. Que Mycroft ignore. Que tout le monde ignore.
Molly patienta. Pour une fois qu'il s'épanchait, mieux valait le laisser parler à son rythme.
- À la fin de l'école primaire, j'ai demandé à aller en pension.
- Pour t'éloigner de tes parents ?
- Ils ont fait ce qu'ils ont pu. J'avais besoin… d'être seul. Et loin de Mycroft.
- Ça s'est mal passé ?
- Non. Pas plus mal qu'avant, en tout cas. Contrairement à Mycroft, je ne cherchais pas à briller au firmament des étoiles scolaires, ça ne m'a jamais intéressé.
- Résoudre des énigmes, faire des expériences, remplir toutes les étagères de ton palais mental de connaissances qui pouvaient te permettre de parvenir à tes fins.
- Et rentrer chez moi le moins possible.
Il laissa couler un silence avant de poursuivre :
- Il y avait un vieux professeur, un original, Rupert Waxflatter. Il habitait dans l'école et la direction l'avait laissé aménager un grenier abandonné en laboratoire expérimental. Il avait dû me remarquer – j'étais assez voyant, compte-tenu de mes spécificités. Il m'a pris sous son aile. J'en ai plus appris avec lui qu'avec n'importe qui d'autre. Je passais le plus clair de mon temps, en dehors des heures de classe, dans son grenier. La physique, la chimie, la mécanique et à peu près tout le spectre des différentes disciplines scientifiques, c'est là que je les ai acquis.
- Comme un mentor.
- Il ne faisait pas dans le paternalisme pour autant. Quand il sortait de l'établissement, il me rapportait des journaux, j'épluchais les faits divers, il m'entraînait à affiner mon esprit analytique. Ces années ont été extrêmement stimulantes d'un point de vue intellectuel malgré la vacuité des cours.
Il se tût un long moment, perdu dans ses souvenirs. Il y avait si longtemps qu'il n'avait pas pensé à son adolescence. Des images, enfouies dans les tréfonds de sa mémoire, se bousculaient dans son esprit, des visages, des voix, des bruits…
- La dernière année, Waxflatter a pris la tutelle de sa nièce, qui venait de perdre ses parents dans un accident de voiture. Il a eu l'autorisation de l'installer avec lui, dans l'enceinte de l'établissement.
- Une fille dans une pension de garçons ?
- Le bâtiment était à l'écart, au fond d'un parc. Elle n'avait aucun contact avec les élèves… sauf avec moi.
- Et tu en es tombé amoureux. Comment s'appelait-elle ?
- Elizabeth. Elle… Bon, c'est vrai, j'avais peu d'éléments de comparaison et, jusqu'alors, ça ne m'intéressait pas beaucoup.
- Elle avait certainement quelque chose de spécial.
Un énorme soupir s'échappa de la poitrine de Sherlock. Il referma machinalement la main sur le poignet de Molly qui tressaillit. Il avait beau avoir des mains de violoniste, longues et fines, il possédait aussi une force insoupçonnable. Malgré tout, ce n'était pas désagréable, juste surprenant.
- Elle avait un an de moins que moi, de longs cheveux blonds et bouclés, des yeux clairs en amande, des pommettes hautes et… pour te donner un ordre d'idées, je me l'imaginais souvent échappée d'un portrait de l'époque victorienne. Ça la faisait rire. Un jour, elle a même loué un costume de cette période.
- Ça lui allait bien ?
- Tu n'imagines même pas ! Chaque fois que je la retrouvais… eh bien, c'était comme une apparition.
- Tu étais vraiment très amoureux, en effet !
- Et c'était réciproque.
Une belle histoire. Molly, néanmoins, se tendit, s'attendant à une suite beaucoup moins idyllique. Une fois de plus, Sherlock s'était tu, plongé dans ses souvenirs.
- Après les examens de fin d'année, Waxflatter nous a emmenés, elle et moi, assister à une pièce de théâtre, en ville. Le Songe d'une Nuit d'Été. Quand la séance s'est terminée, il était tard, nous avons marché pour rentrer à la pension. C'est là que nous sommes tombés sur ce type. Un SDF, camé jusqu'à la racine des cheveux, qui a tenté de nous braquer avec un couteau. J'aurais pu facilement m'en débarrasser, Mycroft, je lui accorde volontiers cette qualité, m'a appris très tôt à me défendre. Sauf qu'Elizabeth l'ignorait. Elle s'est jetée devant moi au mauvais moment et a pris la lame dans l'estomac. Elle est morte dans mes bras en quelques minutes.
- Oh, Sherlock… murmura Molly, consternée. Quelle horreur !
- Je suis rentré chez moi après les obsèques pour me cloîtrer dans ma chambre, au grand désespoir de mes parents qui ne comprenaient évidemment rien. Mycroft a tenté de crever l'abcès. Nous avons fini par nous battre et mon père a piqué une énorme colère. Mycroft est reparti mortifié. J'ai ensuite intégré la fac de chimie. Six mois plus tard, Waxflatter est mort de chagrin.
- Et tu t'es encore plus replié sur toi-même. Je comprends mieux certaines choses…
- Mycroft m'a répété toute ma vie que l'empathie et les sentiments n'étaient pas un avantage. Alors je me suis réfugié dans le travail, concentré sur mes objectifs.
- Et la drogue ?
- Ennui abyssal, compensations, mauvaises rencontres… Je te laisse dresser la liste, elle est longue. Une nuit, Mycroft m'a retrouvé, j'ignore comment, dans un squat sordide. Il m'a hébergé chez lui durant un temps et soigné, jusqu'à ce que je redevienne clean. Mais j'ai recommencé. Encore. Et encore.
- Jusqu'à ce que tu tombes sur Lestrade.
- Je soupçonne Mycroft d'avoir fait jouer ses relations. J'avais déjà essayé auparavant de partager mes déductions avec la police, en pure perte. Personne ne me prenait au sérieux. Mais quand Lestrade a commencé à faire appel régulièrement à mes services, ma consommation de stupéfiants a diminué. Et ensuite, John est arrivé, il a entrepris de m'éloigner de mes addictions. Avec plus ou moins de succès.
Il taisait sans doute beaucoup de choses, songea Molly. Sherlock n'était pas homme à s'égarer dans les fioritures. Mais à présent, elle comprenait.
- Je ne suis pas naïf, dit-il encore. Pas au point de croire que si Elizabeth avait survécu, nous serions restés ensemble. Nous n'étions que des adolescents.
- Mais tu ne le sauras jamais. Tu avais dix-huit ans, Sherlock. Aucun garçon de dix-huit ans, pas même toi, n'est préparé à voir sa petite amie mourir dans ses bras.
- Quand Mary est morte… c'était comme si tout recommençait.
- John, qui n'avait rien d'un adolescent depuis longtemps, l'a extrêmement mal vécu. Et pourtant, lui, c'est un soldat ! Tu dois t'accorder un peu d'indulgence, tu n'es pas un robot !
Il ne répondit rien, soudain plus lointain, plus rigide.
- Sherlock ?
- Je n'aurais jamais dû te raconter tout ça, murmura-t-il.
- Bien sûr que si ! Tu ne peux pas stocker ce genre de souvenirs indéfiniment et si tu ne les partages pas avec moi, avec qui le feras-tu ? John t'écouterait, mais…
- Je préfère qu'il n'en sache rien. Ni personne d'autre.
- Alors n'hésite pas à me parler à moi, ok ? Parler ne peut que te libérer.
- Je t'en prie, épargne-moi ces clichés pseudo-religieux !
- Clichés ? Pourtant, il me semble bien que depuis quelques temps, avec tout ce qui est sorti du puits, au propre comme au figuré, ta vie a beaucoup changé. En mieux, non ? N'essaie pas de prétendre le contraire !
Il n'essaya pas. Molly avait évidemment raison. Il admettait même que son armure de solitude ne l'avait jamais protégé de quoique ce soit et surtout pas de lui-même. Son climat moral s'était éclairci lorsqu'il avait accepté de laisser entrer quelques personnes dans son univers : Mrs Hudson, John, Lestrade, Mary, Rosie, Molly… Faiblesse et distraction, comme l'affirmait Mycroft qui se défendait de toute forme d'attachement ? Non. Loin de le déconcentrer, ces relations personnelles le remplissait d'une sorte de bien-être assez semblable à un rail de coke. Sans la descente vertigineuse qui en découlait. Il suffisait qu'aucun d'entre eux n'ait la désastreuse idée de mourir.
- J'aimerais que tu essaies de dormir, dit encore Molly. Tu tenais à peine debout, aujourd'hui. L'épuisement ne t'aidera pas à te concentrer. Tu as une enquête à résoudre. McPherson mérite bien ça, non ?
- Je n'ai aucune hypothèse. Rien !
- Et tu détestes les échecs. Mais tu trouveras. Tu trouves toujours. Il faut juste que tu reposes ton cerveau. Tu as essayé de faire le vide ?
- Ça ne marche pas. Mon cerveau repousse toute forme de vacuité.
- Et visualiser des images ? Une longue plage déserte avec les vagues qui battent la grève et le bruit du ressac ? Ou une grande plaine aux herbes ondulantes ? Un coin de campagne que tu aimes bien ?
Il faillit lui répondre qu'il détestait la campagne, à l'exception notable de l'endroit où il avait passé les six premières années de sa vie, mais s'abstint in extremis. Molly, comme d'habitude, déployait des trésors d'imagination pour le soutenir. Et il s'était promis de ne plus jamais la rabrouer. Aussi se pressa-t-il un peu plus contre elle – il appréciait sa proximité bien plus qu'il ne l'aurait supposé – et ferma-t-il les yeux. Peut-être finirait-il par trouver la paix dont il avait besoin.
Durant les deux jours suivants, Sherlock arpenta la plage centimètre par centimètre, en pure perte. Rien. Il ne trouvait rien qui lui permette d'expliquer comment l'agresseur d'Allan McPherson avait pu commettre son forfait et disparaître en quelques minutes. En conséquence, le détective était d'une humeur exécrable.
- Et s'il s'était enfoui sous les galets ? suggéra John.
- Tu es idiot tous les jours de la semaine ou tu prends des cours du soir ?
- Sherlock ! s'exclama Mrs Hudson, outrée. Je suis certaine que vos parents ne vous ont pas éduqué de cette façon !
- Adressez-leur votre liste de récriminations et taisez-vous !
- Sherlock ! gronda Molly d'un ton menaçant.
Cette fois, il ne rétorqua rien. Pas au point de s'excuser, toutefois. Il se contenta de se lever et de disparaître dans le corridor qui menait aux chambres. Quelques instants plus tard, des notes de violon gémirent dans les profondeurs du cottage.
- Il est à bout de forces, soupira Molly. Je suis désolée, Mrs Hudson. Il a dormi moins de trois heures la nuit dernière. Aucune technique de relaxation ne fonctionne avec lui.
- Pauvre Sherlock… gémit Mrs Hudson, qui avait déjà oublié le comportement inacceptable de son protégé. John, pourquoi refusez-vous de lui donner de quoi dormir ? Il a si mauvaise mine !
- Il a ingurgité bien assez de psychotropes pour le reste de son existence ! répliqua le médecin. Tel que je le connais, il serait capable d'en faire une nouvelle addiction. Il finira par dormir.
- Je ne vois pas comment, dit Molly. D'autant plus que ses allers/retours à Sherrinford n'arrangent rien.
- Cet endroit hanterait n'importe qui, reconnut John, l'expression sombre. Je préférerais retourner me battre au Proche-Orient que de me rendre à nouveau là-bas.
- Dans ce cas, pourquoi…
- Je t'ai déjà expliqué pourquoi. Quant au comment, il lui faut de l'épuisement physique c'est la seule façon dont son cerveau finira par déconnecter. Les balades sur la plage ne suffisent pas. Du sport lui ferait certainement beaucoup de bien.
- Je ne parviendrai jamais à le convaincre… murmura Molly. Il met un point d'honneur à faire exactement l'inverse de tout ce que fait ou pourrait faire Mycroft. Et tu sais de quelle façon Mr Gouvernement entretient sa silhouette.
Pour la bonne raison qu'il n'avait pas toujours eu cette ligne svelte. John n'avait aucune peine à se souvenir du jeune Mycroft, âgé de treize ans, sur les films super 8 de la famille Holmes. Un garçon au profil ingrat, en très net surpoids, doté d'une intelligence exceptionnelle et d'une appétence non moins exceptionnelle pour les très gros sandwiches. Et sans doute beaucoup d'autres choses. Pour la première fois en un an, John s'interrogea sur les séquelles que Mycroft avait gardées des événements dramatiques survenus à cette période. En tout cas, il avait dû suivre un régime draconien pour obtenir l'allure qu'il avait à présent.
- S'il était en meilleure forme, je l'enverrais nager. Mais pour le moment, je n'ai que la marche à pied à te proposer, et ce n'est pas suffisant.
La journée suivante apporta cependant un élément nouveau qui insuffla un regain d'énergie à l'insupportable détective. Dans la matinée, alors que le temps relativement clément leur avait permis de sortir plus tôt qu'à l'accoutumée, Sherlock et John, en arrivant au sommet de la falaise, aperçurent, au bord de la piscine, une petite masse sombre. Ils crurent d'abord à un paquet d'algues brunes que la mer aurait laissé en se retirant. Mais, en s'approchant, ils reconnurent la silhouette et les caractéristiques d'un représentant de l'espèce canine, et pas n'importe lequel. Il s'agissait du petit Yorkshire d'Allan McPherson. Le pauvre animal gisait à deux ou trois pas de la mare d'eau, les yeux vitreux, les membres agités de spasmes convulsifs, le corps lacéré de blessures identiques à celles de son maître trois jours plus tôt.
Sherlock passa aussitôt en mode analytique, bien plus alerte qu'il ne l'avait été depuis longtemps. Si John avait dû faire une comparaison, il aurait pris celle d'un limier, la truffe au ras du sol. À quatre pattes dans les galets, sans se soucier une seconde de l'inconfort de sa position, le détective procédait les éléments qu'il avait sous les yeux.
- Intéressant… Très intéressant ! murmurait-il à mi-voix.
John avait depuis longtemps renoncé à comprendre ses méthodes – il n'avait jamais réussi à suivre ses raisonnements. Il se contenta donc d'examiner la plage. Personne. Or l'animal, dont le pelage était trempé et dégouttait sur les galets déjà secs, n'avait été attaqué que depuis quelques minutes. Encore une fois, l'agresseur s'était volatilisé comme par magie. Une explication que Sherlock n'accepterait jamais.
- John, appelle Starckhurst !
- Tu crois qu'il va se déplacer pour un chien ?
- John !
- Tu n'as qu'à l'appeler toi-même !
- Moi, je réfléchis ! Toi, tu es mon assistant !
- L'exécuteur des basses œuvres, si je comprends bien.
- Parfaitement !
John abdiqua, autant pour avoir la paix que pour abréger cette conversation dont son étrange ami aurait de toute façon le dernier mot – et pas forcément le plus sympathique. Quand il eut raccroché, il demanda :
- Tu m'expliques ?
- Cette pauvre bête a suivi la trace de son maître dans l'espoir de le retrouver.
- Même à moi, cela paraît évident, en effet. Et ?
- Il a été agressé de la même façon, au même endroit.
Avec un geste d'une douceur invraisemblable, Sherlock caressa la tête du petit chien agonisant. Celui-ci poussa un faible geignement avant de se raidir. Il venait d'expirer.
- Je me demande quel cerveau est assez malade pour s'en prendre à un si petit animal, grommela John. Que quelqu'un puisse avoir une dent contre McPherson, passe encore. Mais son chien ?
- Comme d'habitude, John, tu regardes mais tu ne vois rien.
L'arrivée de Stackhurst priva Watson d'une riposte acide – Sherlock commençait à lui taper sur les nerfs. Le policier examina le chien, balança la tête à droite et à gauche, sans doute pour exprimer sa compassion, émit quelques constatations de base. Puis, ignorant royalement le médecin, s'adressa à Sherlock :
- Qu'en dites-vous, Mr Holmes ?
- Que j'ai fait une erreur, le jour où Allan McPherson est mort.
- Vous ?
- Ça m'arrive. Rarement, je vous l'accorde, mais ça m'arrive.
- Qu'est-ce qu'il ne faut pas entendre… grommela John dans la barbe qu'il ne possédait pas.
Sherlock se releva, l'œil acéré, et commença sa démonstration :
- Quand John et moi sommes arrivés au bord de la falaise, McPherson titubait dans notre direction. Ce qui signifie qu'il avait dû nous entendre.
- Et alors ? demanda le policier.
- Il n'a donc pas terminé ce qu'il était en train de faire. C'est-à-dire se rhabiller.
- Mais… objecta John. Sa serviette était sèche et pliée, non ?
- Il n'a pas pris le temps de se sécher. Ses pieds étaient recouverts d'une fine pellicule de sable humide. Ce qui n'aurait pas été le cas s'il venait seulement d'ôter ses chaussures et ses chaussettes. Tout ceci indique qu'il a agi dans la précipitation. Pourquoi ? Parce qu'il savait que le temps lui était compté et qu'il fallait réagir vite. Il s'était donc mis à l'eau, dans la piscine, quand il a été victime de cette attaque. Et son chien aussi. Au même endroit.
Il avait déballé son laïus avec sa vélocité habituelle, accompagnée de mouvements oculaires rapides et d'une voix quelque peu robotique. Stackhurst, qui n'avait jamais assisté à ces démonstrations, le considérait avec suspicion, se demandant, ce n'était que trop évident, de quelle forme de démence il était atteint. Encore n'avait-il assisté qu'à une version modérée de l'exercice. Sherlock, au mieux de sa forme, pouvait tenir son débit saccadé durant dix bonnes minutes au moins.
- Au même endroit… répéta John. D'accord. Tu es en train de dire que ce qui compte, c'est le lieu.
- Bravo, John ! répliqua Sherlock avec une grimace ironique des plus exagérées. Ton QI est moins catastrophique que je ne l'imaginais !
- Mais nous avons examiné la piscine, répliqua John sans tenir compte de la remarque désobligeante. Il n'y a personne dedans. Pas de plongeur en combinaison.
- Je n'ai pas dit que j'avais résolu le problème. Ton téléphone sonne.
John s'éloigna, tandis que Stackhurst, sourcils froncés par la concentration, examinait les eaux limpides de la mare.
- Nous avons un suspect, dit-il enfin. Ian Murdoch.
- L'ami de McPherson ? Pourquoi ?
- Vous savez certainement qu'il a balancé un jour son chien à travers une fenêtre. Et nous avons découvert qu'il en pinçait pour la petite amie de McPherson.
- Où était-il il y a trois jours ?
- C'est là que les choses se corsent : à Londres, en train d'assister à une conférence qui réunissait près de 3 000 personnes.
- Et je suppose que personne ne l'a vu s'éclipser…
- Non. D'autant plus qu'à l'heure où vous étiez sur la plage, Murdoch posait des questions à l'un des intervenants.
- Donc vous le soupçonnez d'avoir engagé un homme de main.
- Peut-être un dispositif enfoui au fond de la piscine…
Sherlock se pencha à son tour sur le bassin puis secoua la tête.
- McPherson ne nageait jamais au même endroit d'un jour à l'autre. Difficile de programmer le meurtre à distance d'un type sans habitudes. Il aurait été plus simple et moins risqué de l'assassiner chez lui. Et le chien ? À quoi rime de tuer le Yorkshire ?
- Murdoch ne le supportait pas.
- J'ai maudit ce chien quand ses jappements me réveillaient. Pour autant, je n'ai jamais eu la moindre envie de le tuer.
- Vous pensez que je fais fausse route ?
- Je pense que quelque chose nous échappe.
Il leva les yeux vers John qui, à une vingtaine de mètres, s'énervait après son téléphone.
- Non. Non ! C'est hors de question ! Sherlock a clairement spécifié que… Je ne veux pas le savoir ! Ou vous me dites ce qui est si important, ou je raccroche ! Non, Mycroft [Sherlock leva au ciel un regard exaspéré], je vous répète que non !
Quelques secondes s'écoulèrent. John écoutait son interlocuteur. Son visage changea de couleur.
- QUOI ?
Stackhurst sursauta, tandis que Sherlock se contractait. Une telle éruption de la part du médecin ne présageait que d'une très mauvaise suite. En effet, sans en ajouter davantage, John lui tendit le téléphone en détournant les yeux. Puis il fit quelques pas, laissant un peu d'espace à son ami sans pour autant le quitter d'une semelle. Compte-tenu de ce que Mycroft avait à lui annoncer, John redoutait une réaction cataclysmique de Sherlock.
Celui-ci, cependant, frémit à peine, rigide comme une statue. Tous les muscles de son visage se contractèrent sur une expression rappelant de très près celle des gigantesques Moaï de l'île de Pâques dressés face à l'océan. Il continuait à écouter les explications de son frère, silencieux et concentré. Quelques mots fusèrent de ses lèvres plissées en une ligne mince et dure :
- Je serai à Londres dans trois heures.
Puis il raccrocha, immobile, les yeux perdus à l'horizon.
- Hem… toussota Stackhurst, gêné. Je suppose que ça n'est pas le moment…
- Non, confirma John, les mâchoires contractées.
- Je m'occupe du chien. Est-ce que… est-ce utile que je vous informe de la suite de l'enquête ?
- Oui. Vous avez mes coordonnées. Envoyez-moi tous les nouveaux éléments si vous en avez. Je transmettrai. Je n'ai jamais vu Sherlock laisser tomber un cas non résolu, quoiqu'il arrive.
Une des qualités du détective : il ne lâchait jamais son os avant de l'avoir rongé jusqu'au bout.
Pour une fois dans sa vie, Mycroft Holmes ne savait quelle attitude adopter. Comment réagir face à des gens normaux qui pleurent, a fortiori quand ces gens ne sont pas des étrangers mais ses propres parents ? Mrs Holmes sanglotait depuis son arrivée à St. Bartholomew's et Mr Holmes, à ses côtés, n'était guère plus brillant. Devait-il serrer sa mère dans ses bras ? Rien qu'à cette idée, il en frissonna de répulsion. Mycroft détestait les contacts physiques – sauf avec Alicia Smallwood. La moindre proximité avec une autre personne lui faisait l'effet d'une contamination délétère. Il ne se considérait pourtant pas comme insensible. Le chagrin de ses parents, il le ressentait. Après tout, il s'agissait de sa famille. Voir sa mère en larmes n'était pas anodin, y compris pour lui.
L'arrivée de son frère cadet, flanqué de John Watson et de Molly Hooper, interrompit opportunément cette situation embarrassante. Sherlock se contenta de lui jeter un coup d'œil sans aménité, traversa la pièce où ils patientaient et enveloppa sa mère de ses longs bras. La vieille dame s'effondra contre sa poitrine, redoublant de sanglots. L'écho de ses pleurs ricocha dans le silence confiné.
- Sherlock… soupira Mr Holmes, en posant une main sur l'avant-bras de son fils, les yeux humides. C'est tellement…
- Je sais, papa.
Un peu à l'écart, John et Molly observaient la scène, sur le qui-vive. C'était les premières paroles que Sherlock prononçait depuis le coup de fil sur la plage. Il s'était ensuite claquemuré dans son palais mental, sans doute à la fois pour se protéger et reprendre contenance. Ni John ni Molly n'avaient tenté d'en forcer les portes.
Tandis que Sherlock faisait asseoir ses parents et continuait à soutenir sa mère, Mycroft se sentit obligé de préciser à mi-voix :
- C'est une situation à haut risque, Docteur Watson. Je compte sur vous pour…
- On sait, Mycroft ! répliqua John sèchement. Pourquoi croyez-vous que nous sommes là ? Pour vous ? Expliquez-nous plutôt ce qui s'est passé !
- J'ai peu d'informations. Ce matin, très tôt, les gardiens ont remarqué qu'Eurus ne respirait plus.
- Elle n'était pas sous vidéosurveillance constante ? répliqua Molly.
- Si, mais rien de notable ne s'est produit au cours de la nuit. Elle s'est couchée hier soir selon ses horaires habituels – vers 23 h 30. Et pas relevée ensuite.
- Que dit l'autopsie ?
- Elle n'a pas encore eu lieu. J'ai préféré rapatrier sa dépouille ici.
- Je m'en charge.
- C'est-à-dire que…
- Ce n'est pas négociable, siffla John. Vous avez menti à vos parents et à Sherlock pendant plus de trente ans ! Ils n'ont plus aucune confiance en vous.
Chose étonnante, Mycroft abandonna aussitôt la partie. Ce qui convainquit John, avant même de lire la conclusion du rapport de Molly, que le décès soudain d'Eurus était naturel et non pas le résultat d'une manœuvre plus ou moins tortueuse du grand manitou du MI6. Peut-être un mal pour un bien, songea-t-il. Quelle vie Eurus avait-elle eue, enfermée depuis l'âge de cinq ans dans de telles conditions carcérales ? De plus, Sherlock cesserait d'aller à Sherrinford ce qui, psychologiquement, ne pouvait que lui rendre service. De son côté, John, malgré toute sa compassion, peinait à pleurer une défunte qui avait tenté de le noyer dans le puits même où gisaient les pitoyables ossements du petit Victor Trevor. S'il souffrait, c'était pour Sherlock.
- Je vais la préparer, dit encore Molly qui retirait déjà son manteau.
- Si vous avez besoin d'aide… commença Mycroft.
- Quoi ? l'interrompit John. Vous participeriez à l'autopsie de votre propre sœur ?
- Bien sûr que non ! répliqua l'homme, outré. Je proposais seulement de lui fournir des assistants !
- Non merci, dit Molly. Sherlock préfère certainement que je procède seule.
- Ça ne fait pas l'ombre d'un doute ! ajouta John.
- Très bien, soupira Mycroft. Allez-y. Tiroir n°18. Évitez de lui abîmer le visage mes parents ont l'intention d'organiser une exposition au funérarium pour la famille.
- Comme si j'abîmais mes patients ! répliqua Molly, furieuse. En revanche, vous, j'aimerais bien vous démolir le portrait de votre vivant !
Depuis les événements survenus six mois plus tôt, John Watson avait acquis la conviction que Mycroft Holmes ne brillait pas par un courage démesuré. Comme le disait parfois Sherlock, il était beaucoup moins solide qu'il ne le pensait. Après tout, ils avaient réussi à lui flanquer une trouille phénoménale rien qu'avec des enregistrements sonores, des figurants grotesquement accoutrés et de faux fantômes. Aussi ne fut-il pas surpris de le voir reculer d'un pas face aux menaces de Molly. En ce qui la concernait, il ne fallait pas se fier à sa fragilité apparente.
Des heures s'écoulèrent dans la salle d'attente où patientait la famille Holmes additionnée de John Watson. Mrs Holmes avait cessé de pleurer, mais se cramponnait toujours à Sherlock qui s'était plongé dans un silence méditatif. Mr Holmes parcourait un magazine sans vraiment le lire, essuyant par intermittences son visage humide d'un geste machinal. Mycroft, qui n'osait tout de même pas interrompre le recueillement général par d'intempestives conversations téléphoniques avec les membres de son staff, se contentait de texter. Quant à John, posté face à la porte vitrée du couloir qui menait aux salles d'expertises médico-légales, il montait la garde, les bras croisés. Sa jambe droite tressautait, agitée par un tic nerveux, vestige probable de son TSPT.
Six heures plus tard, la silhouette de Molly se profila enfin au bout du corridor mal éclairé. Elle s'était rhabillée en civil et rien d'elle ne laissait transparaître la moindre trace des activités auxquelles elle venait de se livrer. Elle tendit une liasse de feuillets à Mycroft :
- Vous pouvez organiser les obsèques, dit-elle.
Puis elle se tourna vers le reste de la famille et soupira :
- Je n'ai pas grand-chose à vous dire, malheureusement.
- Cause ? demanda Sherlock, d'une voix brève.
- J'ai vérifié trois fois les analyses des prélèvements. Sans grand résultat.
- Comment ça ?
- J'ai conclu à une mort fonctionnelle imputable à un trouble du rythme cardiaque. Une terminologie fourre-tout dans laquelle on classe les décès sans cause vraiment établie.
- Son cœur présentait des anomalies ?
- Non. J'ai noté trois petits anévrismes intracrâniens. Mais ils ne se sont pas rompus.
Mrs Holmes, qui avait écouté attentivement les explications de Molly, se leva et vint se planter devant Mycroft :
- Eurus bénéficiait-elle d'un suivi médical ?
- Mais enfin, bien sûr ! répondit son fils aîné, outré par la question. Elle était bien traitée, maman !
- Donc il existe un dossier.
- Oui. Si tu y tiens, je peux te le communiquer.
- Évidemment que j'y tiens ! rétorqua Mrs Holmes qui reprenait du poil de la bête. Tu étais donc au courant de ces trois anévrismes ?
- Non. Eurus ne souffrait d'aucune pathologie réclamant des examens complémentaires poussés. Son âge n'en nécessitait pas non plus. La surveillance portait essentiellement sur son état psychiatrique, qui constituait la raison fondamentale de son internement, et sur quelques petits problèmes mineurs et bénins.
- Ces anévrismes étaient de formation récente, précisa Molly. Moins de trois mois. Une fois de plus, ils ne sont pas la cause de son décès.
- Alors quoi ? gémit Mrs Holmes. Ma petite fille ne s'est tout de même pas éteinte soudainement, pffft ! comme ça !
- Je ne sais pas, Mrs Holmes. Probablement une sorte d'attaque. Quoiqu'il en soit, elle est partie en quelques instants.
- Vous êtes sûre qu'elle n'a pas été empoisonnée ? J'ai entendu dire que certaines substances étaient indétectables !
Molly esquissa un sourire crispé. Elle détestait les confrontations avec les familles éplorées, d'autant plus que, dans le cas présent, il s'agissait de celle de Sherlock. Trouver les mots justes tout en ménageant les proches constituait un exercice difficile, a fortiori quand ces derniers ne se contentaient pas du résumé édulcoré qu'elle leur servait.
- J'ai visionné les bandes vidéo, intervint encore Mycroft. Personne ne s'est introduit dans sa cellule durant la nuit.
- C'est une mort naturelle, renchérit Molly, à qui il en coûtait beaucoup de soutenir Mycroft. Je vous le certifie.
Sherlock, à son tour, s'avança et prit le bras de sa mère :
- Maman, Molly est la meilleure dans son domaine. Je lui confierais ma vie si c'était nécessaire.
La jeune femme lui adressa un regard de gratitude, touchée. Sherlock n'avait guère l'habitude, ni l'art d'exprimer ses sentiments. Quand il y parvenait, c'était toujours au-delà de tout ce qu'on pouvait imaginer. Molly en avait les larmes aux yeux et mourait d'envie de se jeter dans ses bras. Le moment était bien mal approprié.
Mrs Holmes, cette fois, hocha la tête :
- C'est qu'à présent, je me méfie [coup de menton acéré en direction de Mycroft], avec celui-là !
- Maman !
- Si tu ne nous avais pas menti la première fois, nous n'en serions pas là !
- C'était l'idée d'oncle Rudy !
- Ah oui ? Et où a-t-il terminé ses jours, oncle Rudy ?
Dans un hôpital psychiatrique, répondit mentalement John qui connaissait peu ou prou l'histoire. Certaines prédispositions traînaient dans le patrimoine génétique de la famille. Tout compte fait, Sherlock s'en tirait plutôt bien.
- Maman, intervint encore Sherlock, Mycroft a pris soin d'Eurus, tu as pu le vérifier par toi-même. Il n'est pas responsable de son décès. Ce n'est pas un meurtrier.
Contrairement à moi, compléta encore John en silence. Ceci dit, Magnussen n'avait rien d'un type recommandable et personne ne le regrettait. Le monde y avait gagné en sérénité. Ce que Mrs Holmes n'avait nul besoin de savoir.
- Il est temps de quitter l'hôpital… murmura Molly. Nous avons tous besoin de nous reposer… de nous retrouver.
- Une minute ! lança Mycroft.
Il s'empara d'un sac de sport posé sur le sol, près de sa chaise, et le tendit à son frère.
- Je pense qu'elle aurait aimé te le donner.
Sherlock ouvrit le sac, jeta un coup d'œil à l'intérieur et hocha la tête :
- Merci.
- Un Stradivarius ? dit Mrs Hudson, devant le violon posé sur une table basse, devant la fenêtre de la salle-à-manger. Mais ça vaut une fortune ! De quelle manière cette [elle hésitait sur les termes à employer, Eurus avait tout de même fait sauter une bombe dans son immeuble]… euh… cette femme avait-elle acquis un instrument d'une telle valeur ?
- Cadeau de Mycroft, répondit sobrement John.
- Il est si riche que ça ?
- Si ses finances ne suffisent pas, il peut toujours compter sur celles du royaume.
La bouche de Mrs Hudson se tordit, signifiant tout le bien qu'elle pensait de l'aîné de la fratrie. Une fois de plus, elle récupérait « son » garçon complètement cabossé.
Sherlock, John et Molly n'étaient revenus dans le Sussex qu'au bout de huit jours. Depuis lors, le détective passait le plus clair de son temps dans son fauteuil favori, le regard dans le vague, sans prendre la peine de s'habiller. Aux dires de Molly, il dormait toujours aussi mal, à ceci près que dans les rares occasions où il fermait les yeux, il se débattait dans des cauchemars qui l'épuisaient autant que ses insomnies. Il n'avait pas tiré une seule note du Stradivarius, ni même de son propre violon depuis son retour.
- John, chuchota Mrs Hudson, c'était donc si terrible ?
- Ce n'est jamais bien gai, répondit le médecin sur le même ton. Mais tout a été très digne.
Il avait été intéressant d'observer Sherlock au sein de la sphère familiale élargie. Un récif dans une mer d'huile. Droit, raide, pâle, il aurait eu du mal à se confondre avec le reste de l'assistance à laquelle il n'avait, à l'évidence, aucune envie de se mêler. Il avait accompli tous les rituels qui lui avaient été indiqués, sans les commentaires inappropriés qu'il réservait d'ordinaire à toute forme de cérémonie religieuse. Conformément aux souhaits de ses parents, il s'était exécuté au violon – le sien – à la fois durant la cérémonie et durant l'inhumation dans le caveau familial. Durant tout ce temps, il n'avait pas émis le moindre son. Au grand soulagement de John et de Molly, toutefois, personne n'avait eu la mauvaise idée de le harceler. Oncles, tantes, cousins et autres proches se tenaient même à l'écart, méfiants. John avait entendu voleter çà et là quelques commentaires peu flatteurs, du style « toujours aussi cinglé », « lui aussi, il finira mal » ou encore un « il se la pète grave » plein de venin. Qu'importe. Tout ceci n'atteignait jamais Sherlock dont l'attention se concentrait sur ses parents, son frère et la défunte qu'ils accompagnaient jusqu'à sa dernière demeure.
- J'ai préparé un succulent dîner avec tout ce qu'il aime. Mais il va encore refuser de manger ! se lamenta Mrs Hudson. John, faites quelque chose !
- Il a demandé lui-même à revenir ici. Je prends ça comme un signe encourageant.
- Encourageant ? Il végète toute la journée dans ce fauteuil comme un vieillard sénile !
- Laissez-le tranquille, Mrs Hudson. Molly a dit qu'elle étudiait une piste.
- Oh, Seigneur ! gémit la vieille femme. Si vous le laissiez prendre un shoot ? Juste un ? Un tout petit !
- Certainement pas ! tonna John. Vous savez parfaitement comment ça se termine à chaque fois ! Hors de question de revenir là-dessus !
Durant toute la discussion, Sherlock n'avait pas remué d'un cil, parfaitement indifférent à tout ce qui se passait autour de lui. Ce qui n'était pas une première. En revanche, la durée invraisemblable de ce retrait constituait, elle, une nouveauté. La tête appuyée sur une main, seul signe tangible de son état déliquescent, il était loin, au plus profond de lui-même. Mais où, exactement, et quelles pensées se bousculaient dans son cerveau en perpétuelle activité ? Telle était la question.
- Il ne boit même pas son thé ! Et si j'y ajoutais un peu de cognac ? Ou du rhum ? Pour lui donner un coup de fouet ?
- Mrs Hudson, Sherlock ne tient pas l'alcool. Vous savez bien qu'il s'effondre avec seulement quelques bières !
- Peut-être parviendrait-il à dormir…
- Et il se réveillerait avec la gueule de bois. Un peu moins dangereux que la drogue mais guère mieux. Souvenez-vous de la dernière fois !
- Vous n'étiez pas mal non plus ! Même pas capable d'enterrer dignement votre vie de garçon !
- Eh ! C'est à l'organisateur qu'il faut adresser vos reproches !
- Oh, ça suffit, vous deux…
Molly arrivait, Rosie dans les bras. Elle tendit la petite à John :
- Elle est propre et elle a faim. Mrs Hudson, vous voulez bien ranger ce Stradivarius ? Depuis que Rosie commence à cavaler partout, elle attrape tout ce qui est à sa portée.
- Et Sherlock, Molly ?
- Je m'en occupe.
La légiste avait acquis de l'assurance au fil des mois, songea John. Elle posa délicatement la main sur l'épaule du détective qui frémit à peine avant de la regarder d'un air éteint.
- Viens, dit-elle. J'ai quelque chose pour toi.
- Quoi ? marmonna-t-il.
- Tu verras.
Il s'extirpa de son fauteuil avec une lassitude non feinte et se propulsa derrière elle dans le couloir qui desservait l'arrière du cottage, puis dans la chambre qu'ils partageaient tous les deux. Molly avait rangé tout ce qui traînait, aéré et changé les draps. La lumière claire du soleil de février éclaboussait les murs chaulés et les boiseries. Sherlock plissa les yeux. Il préférait l'atmosphère de sa chambre à Londres, avec ses tapisseries vert foncé, sa lumière parcimonieuse et le tableau périodique des éléments suspendu face à son lit.
- Alors ? demanda-t-il.
- Je veux que tu dormes. Longtemps.
- Je ne demande pas mieux. Mon cerveau en a décidé autrement.
- Jusqu'à preuve du contraire, ton cerveau, c'est toi. Tu t'es regardé dans un miroir, récemment ? Tu es l'ombre de toi-même. Tu te désintéresses de tout, tu ne manges rien, tu ne parles avec personne… c'est tout juste si tu te laves ! Si je ne te surveillais pas d'aussi près, je jurerais que tu te piques à nouveau !
- Trouver un dealer dans le secteur, c'est compliqué.
- Je ne trouve pas ça drôle !
Elle avait vraiment l'air fâchée. Une seule solution : battre en retraite. À vivre aux côtés de Molly, Sherlock avait découvert les vertus d'un principe qu'il appliquait auparavant à doses homéopathiques quand il allait trop loin avec John : la lâcheté. Y recourir l'assurait de la coopération pleine et entière de sa compagne, et surtout de ses bonnes intentions. Y renoncer… un vieux fond d'auto-préservation l'avait dissuadé de seulement essayer. Il avait tâté à plusieurs reprises des colères de Molly, bien avant la tempête Eurus. Elle pouvait avoir des réactions… potentiellement douloureuses pour lui. Pas question de recommencer.
- Désolé, soupira-t-il. Que veux-tu que je fasse ?
- Déshabille-toi.
- Pardon ?
- Sherlock ! Je ne vais pas te sauter dessus ! Enlève ta robe de chambre et ton tee-shirt !
Il hésita encore quelques secondes avant d'obtempérer.
- Et maintenant ?
- Allonge-toi. À plat-ventre. Et mets-toi à l'aise.
Cette fois, il avait compris. Au fond, pourquoi pas… À défaut de s'endormir, il passerait au moins un agréable moment. Un léger frisson lui échappa quand un liquide non identifié et froid lui inonda le dos. Mais il se détendit progressivement lorsque les doigts de Molly commencèrent à pétrir énergiquement ses omoplates, tandis qu'une fragrance aux arômes puissants l'enveloppait. Oui, agréable… Il enfonça son visage un peu plus profondément dans son oreiller en étouffant le râle de pure extase qui lui montait aux lèvres. Au moins, il révisait ses leçons d'anatomie : rhomboïdes, deltoïdes, grand dorsal, dentelé postéro-inférieur…
- Tu as l'air d'apprécier !
- Ouais. Cette odeur, c'est… ?
- De l'huile orientale. Je suis surprise que tu ne l'aies pas identifiée.
- Je n'ai jamais eu de crime à résoudre dans des salons de massage.
- Dommage pour toi…
Il était plus musclé qu'il n'y paraissait. Molly prenait plaisir à le manipuler et à chasser les contractures qui raidissaient ses chairs tendres. Depuis quand était-il ainsi noué ? Des mois, peut-être plus…
- Sherlock ?
- Mmm ? marmonna-t-il, les yeux mi-clos.
- Tu as été vraiment adorable avec ta mère. La pauvre ! Perdre un enfant est la pire chose qui puisse arriver à des parents. Les tiens ont en plus perdu une fille qu'ils venaient à peine de retrouver.
- Adorable… répéta-t-il, pensif. Moi ? Drôle de qualificatif !
- N'essaie pas de noyer le poisson ! Ta mère aime profondément ses enfants, peu importe ce qu'ils font ou ce qu'ils sont. Elles ne sont pas toutes comme ça. Quoiqu'il en soit, je t'ai trouvé…
- … adorable…
- … très proche de tes parents. Ils en avaient vraiment besoin. Quant à toi, il faut que tu te reprennes.
- Je suis… fatigué.
- Oui. Mais tu es justement ici pour te reposer. Profites-en. Je comprends que la disparition de ta sœur t'ait chamboulé à ce point…
Il tourna la tête de l'autre côté, là où la lumière du jour frôlait ses cils et réduisait ses yeux à deux fentes d'un bleu perçant.
- Mycroft a qualifié un jour Eurus d'incandescence, et il avait absolument raison. La durée de vie d'une incandescence n'est jamais bien longue. A fortiori dans une cellule hautement sécurisée.
- Quel rapport avec ce que toi, tu ressentais pour ta sœur, incandescente ou non ? Tu es affreusement triste, admets-le.
- Oui… répondit-il, du bout des dents.
- Tu vois, ce n'est pas si difficile.
- Eurus est… était une meurtrière folle à lier.
- Ça ne change rien au fait que tu es son frère et que tu l'aimais pour des raisons qui dépassent le bien et le mal. Peu importe ce qu'elle a pu faire. Peu importe ce qu'elle a pu te faire. C'était juste… ta petite sœur. Et à présent, elle n'est plus là.
- Non… répondit-il, d'une voix plus altérée.
- Il faut que tu parviennes à faire ton deuil. En te concentrant sur d'autres sujets.
- Ne jamais cesser de courir pour ne pas tomber. J'avais oublié que tu as perdu ton père. Je suis désolé.
- Tu n'y es pour rien. Quelquefois, il vaut mieux en finir avec la vie que de vivre une non-vie. C'était son cas.
- C'était aussi celui d'Eurus.
Elle lui essuya soigneusement le dos, déposa un baiser furtif au sommet de sa colonne vertébrale et le recouvrit soigneusement avec une serviette, puis avec le couvre-lit.
- En tout cas, mon métier m'a appris une chose importante : c'est la mort qui nous fait aimer la vie. Car nos jours sont comptés.
- Pas faux…
- Reste au chaud. Je vais te faire couler un bain.
- Molly, rien ne t'oblige à…
- La ferme, Sherlock ! Je fais ce que j'ai envie de faire, point final !
Il se le tint pour dit. D'un autre côté, il était satisfait. Une Molly hésitante et maladroite, comme elle l'avait été pendant des années, aurait fini par l'agacer. Il appréciait son côté plus autoritaire. Finalement, il l'avait sous-estimée, longtemps, en raison de sa timidité. Mais il avait eu tort. Elle avait accompli un exploit qui sidérait Mycroft lui-même – et il lui en fallait ! Parfois, ce sont les personnes qu'on ne croit capables de rien qui font des choses que personne n'aurait imaginées.
Quinze minutes plus tard, il se glissa dans la baignoire, résolument docile. La température de l'eau était exactement celle qu'il appréciait, la mousse onctueuse, l'odeur divine…
- Qu'est-ce que tu as mis là-dedans ? demanda-t-il, tandis que Molly s'employait à lui faire un shampoing tout en lui massant le cuir chevelu.
- Du bain moussant à l'hibiscus et des huiles essentielles. Et peu importe ce que tu en penses d'un point de vue scientifique.
- Oh, je n'ai rien dit !
Surtout pas. D'autant qu'il appréciait la façon dont elle glissait ses doigts dans ses cheveux humides et sur son crâne. Occipito-frontal, aponévrose épicrânienne, splénius… Les vapeurs du bain le plongeaient dans un état second, sans pour autant l'assommer. Au moins, il se sentait bien, beaucoup mieux que durant la dizaine de jours qui venaient de s'écouler. Molly ayant apparemment décidé d'employer les grands moyens, il était presque prêt à la laisser prendre n'importe quelle initiative. Cette pensée inattendue avait à peine effleuré la surface de sa conscience qu'il sursauta, brusquement tiré de sa torpeur. Une chaleur diffuse se propageait dans toutes ses terminaisons nerveuses, de la pointe de ses orteils à la racine de ses cheveux. Il fronça les sourcils, analysant les processus chimiques œuvrant dans son corps. Sérotonine ou dopamine ? Définitivement sérotonine. Adrénaline. Et… oui, et endorphines. Étonnant. Depuis quand…
Il attrapa la main de Molly, tout juste débarrassée du savon qu'elle avait utilisé, emprisonna ses doigts entre les siens et les porta à ses lèvres.
- Sherlock ? Tu as l'air très bizarre tout-à-coup… Encore plus bizarre que d'habitude !
Il ne répondit rien. Décontenancée, la jeune femme plongea son regard dans le sien et se noya aussitôt dans ses iris d'un bleu devenu à la fois plus sombre et plus lumineux.
- Oh ! dit-elle, seulement. Tu es sûr ?
Pour toute réponse, il s'extirpa de son bain devenu tiède et l'attira à lui.
Mary avait raison, songeait John. Ils avaient loupé un détail essentiel à la naissance de Rosie. Quel enfant aurait l'idée diabolique de naître à l'arrière d'une voiture sur le chemin de la maternité ? Si encore elle avait été l'énième numéro d'une longue fratrie ! Mais ce n'était pas le cas. Un premier enfant n'arrive pas aussi vite. Non, non, non – il en oubliait les 59 appels en absence de sa défunte femme avant qu'il s'aperçoive que son téléphone vibrait. Et pourquoi avait-il fallu que Sherlock soit à côté de Mary et non pas devant, au volant ? Il n'avait strictement aucune compétence d'un point de vue médical et avait même été à deux doigts de vider son estomac sur la banquette arrière. Voire de tomber dans les pommes. Pas étonnant que la petite soit si… Elle avait un don indéniable pour semer à peu près autant de désordre que son fantasque parrain, en tout cas. Avec une très nette prédilection pour le lancer de petits pois. Ces projections poisseuses présageaient-elles d'une future tendance pour le tir au revolver en intérieur ?
- La petite mignonne ! s'extasia Mrs Hudson, pour la millième fois au moins. Bientôt, elle sera capable de manger toute seule ! Comme les enfants grandissent vite !
- Elle vient de ravager la salle-à-manger et vous applaudissez ?
- Elle a à peine un an, c'est dans l'ordre des choses. Contrairement à quelqu'un que je ne nommerai pas et qui ne se conduit pas mieux alors qu'il a dépassé sa majorité depuis longtemps !
- Mais vous lui pardonnez toujours tous ses caprices, quoiqu'il fasse.
- Non, non, répondit la vieille dame avec un clin d'œil malicieux. Pas tous. Allons, allons, je crois que ce petit amour n'en peut plus ! Vous me laissez la coucher ?
John accepta aussitôt, ravi de retrouver un peu de paix. Tandis que Mrs Hudson disparaissait dans le couloir avec son précieux fardeau, il s'employa à rendre à la salle-à-manger un semblant de propreté et d'ordre. Se planta quelques secondes devant le Stradivarius, en se demandant combien de temps il faudrait à Sherlock pour se décider à l'utiliser. Oublia aussitôt cette pensée quand son estomac se manifesta par des gargouillis insistants. Oui, il était presque l'heure du dîner. Il dressa la table. Pas sûr, cependant, qu'un certain détective fasse honneur au repas du soir. Si la situation ne s'améliorait pas dans les deux jours à venir, John se promettait de lui infliger toute une batterie d'examens et un traitement de choc pour le tirer de son anéantissement.
- Quatre couverts ? s'exclama Mrs Hudson, lorsqu'elle revint, une étrange expression béate plaquée sur le visage. Vous êtes très optimiste, mon petit John ! J'ai bien peur que nous ne dînions que tous les deux en tête-à-tête !
- Pourquoi ? Molly a décidé de soutenir Sherlock en s'imposant une famine à durée indéterminée ?
- Oh, je crois qu'elle a trouvé beaucoup mieux, compte-tenu de ce que j'ai entendu en passant devant leur chambre.
- C'est-à-dire ?
- La vie, mon petit John, la vie !
- Non ? Vous en êtes sûre ?
- Ne me demandez pas d'aller vérifier !
- Mais Sherlock…
- … semble parfaitement connaître le mode d'emploi. Comme toujours. Enfin, John ! L'avez-vous jamais vu reculer devant la moindre expérience ?
Compte-tenu de ce qu'il était capable de s'infliger quand ses démons le tenaillaient, non. Clairement pas. Mais John avait tout de même du mal à en croire ses oreilles.
- Je n'avais pas envisagé pour lui ce genre d'activités physiques-là… dit-il, avec un sourire en coin.
- Comme quoi, notre Molly est une addition absolument indispensable à notre petite communauté.
- Oh, j'en suis convaincu ! répondit John.
Outre ses compétences indéniables pour s'occuper d'un enfant en bas âge et tout en incarnant subséquemment une figure maternelle pour Rosie, Molly adoucissait les contours quelque peu abrupts de Sherlock. Avec la bénédiction de ce dernier qui était prêt à tout pour se différencier autant que possible de son aîné. Pas évident d'être l'enfant du milieu, entre un grand frère aux facultés remarquables et une petite sœur incandescente. Même si cette configuration n'avait duré que quelques années, Sherlock en gardait, là encore, une trace indélébile. N'importe quel gamin aurait nourri des complexes d'infériorité face à Mycroft. À plus forte raison quand il n'était plus resté que les deux garçons à la maison.
Néanmoins, John plaignait Molly. Il lui faudrait une patience à toute épreuve pour gérer deux enfants au long cours. Rosie grandirait mais Sherlock, lui, ne changerait jamais.
- Je croyais à une époque qu'il succomberait plutôt à Irène Adler…
- Oh, c'était une bien séduisante jeune femme, mais pas du tout le genre de Sherlock ! Enfin, voyons ! Avec la vie qu'elle menait, que serait-il devenu ? Ce garçon n'a vraiment pas besoin de quelqu'un qui lui ressemble !
- Comme toujours, Mrs Hudson, vous voyez bien plus clair en lui que n'importe lequel d'entre nous !
- Je vous l'ai déjà dit : c'est un émotif lucide. Il est parfaitement conscient de sa propre instabilité. Pourquoi croyez-vous qu'il ait toujours résisté à cette femme ?
John avait la vague idée qu'au fond, Sherlock en avait peur, a fortiori avec une adepte de pratiques… hum… très peu conventionnelles. Il ne l'aurait jamais admis, bien sûr.
- De toute façon, il n'a plus aucune relation avec elle.
- Comment le savez-vous ?
- Parce qu'il vaut mieux, pour son intégrité physique, qu'elle évite toute confrontation avec notre Molly.
- Molly ne ferait pas de mal à une mouche !
- Oh, je n'en suis pas si sûre, mon petit John ! Elle manie la scie à os et le coupe-côtes !
Ah le métier si particulier de Molly… Les rares femmes suscitant l'intérêt de Sherlock sortaient vraiment des sentiers battus.
Même lorsqu'elle était en congés, Molly se réveillait avant l'aube. C'était le lot de tous ceux qui choisissent médecine. Horaires décalés, accumulation des gardes, remplacements impromptus… Tous les médecins, peu importe leur spécialité, dormaient peu et développaient une résistance hors norme à l'épuisement.
C'était son cas, même si la plupart de ses patients ne réclamaient aucun soin urgent. Chaque matin, donc, à six heures trente environ, elle ouvrait les yeux, programmée comme une horloge. Lorsqu'elle ne travaillait pas, elle en profitait pour s'étirer longuement, savourant la chaleur réconfortante de sa literie et la perspective de prendre son temps. Ce matin-là ne fit pas exception. À peine les yeux ouverts, elle songea qu'elle était encore en vacances, loin de Londres. Qu'elle venait de passer une nuit exceptionnelle à tous les points de vue. Qu'elle se sentait incroyablement bien. Elle n'aurait jamais cru Sherlock doté d'un tel tempérament, surtout après tous ces mois de vide abyssal. Il avait sombré comme une pierre après… elle avait rapidement perdu le compte. En tout cas, il dormait depuis des heures et des heures, enroulé autour d'elle comme un boa constrictor, la tête sur son épaule. Enfin ! Elle comptait bien le laisser ainsi autant qu'il en avait besoin.
Calant sa joue contre son front, elle dériva dans une rêverie vague et paisible tandis que les heures filaient. À l'extérieur, l'obscurité évolua vers une pénombre plus claire. Puis le jour s'invita peu à peu à travers les épais rideaux, jetant quelques lueurs confuses dans la chambre. Des vêtements éparpillés sur le sol, le violon de Sherlock dans son étui posé sur une chaise, la penderie entrouverte, une marine accrochée au mur… Dans la chambre voisine, quelqu'un remua. Mrs Hudson ne se levait jamais après huit heures. Un peu plus tard, Rosie pépia dans son petit lit et John émergea à son tour. La paternité l'avait privé de grasses matinées pour de longues années.
Molly sourit. Pour une fois, elle passait son tour avec Rosie, désireuse de préserver autant que possible le souffle régulier qui caressait sa peau nue. Jamais, depuis qu'elle le connaissait, elle n'avait vu Sherlock aussi… apaisé. Mrs Hudson avait raison : il avait beau exercer sur lui-même un contrôle féroce, ses émotions finissaient toujours par se manifester d'une façon ou d'une autre. À la minute présente, le bras possessif verrouillé autour de la taille de Molly en disait bien plus long que n'importe quel discours. La jeune femme n'avait d'ailleurs guère l'envie de l'entendre débiter des platitudes – ce qui, vu le phénomène, tenait de l'improbable.
Vers dix heures, seulement, il commença à manifester quelques signes qui présageaient d'un réveil imminent : mouvements oculaires rapides sous ses paupières closes, accélération de sa respiration et de son rythme cardiaque, froncement de sourcils alors que la clarté augmentait…
- Mmm… grogna-t-il, sans pour autant la libérer de son étreinte.
- Bien dormi ? chuchota-t-elle, avec une très légère pointe de sarcasme.
Il répondit seulement par un autre borborygme indistinct. Ses cils se soulevèrent juste assez pour laisser filtrer un éclat bleuté. Molly lissa ses sourcils du bout de ses doigts : jamais elle ne se lasserait de la couleur des yeux de Sherlock. Leur teinte changeante la remplissait d'une foule de sentiments divers et difficilement identifiables mais qui avaient tous la particularité de fragmenter son cœur en tout petits morceaux.
- Trop tôt… grommela-t-il.
- Il est plus de dix heures. Mrs Hudson va penser que tu boudes encore le petit-déjeuner.
- … ou que le régime qu'elle m'inflige depuis six mois produit enfin ses effets…
- Quoi ? dit Molly, alarmée. Quel régime ?
Il ouvrit les yeux en grand, pleinement réveillé cette fois avec, au coin des lèvres, cette grimace moqueuse qu'il réservait à tous ceux, et ils étaient nombreux, qu'il jugeait intellectuellement trop limités pour suivre la puissance de ses raisonnements.
- Gingembre, dit-il. Dans mon thé, dans mes biscuits, dans quasiment tout ce qu'elle me prépare. Elle imagine que je ne m'en aperçois pas.
- Tu adores ça, non ?
- Molly… ne me force pas à t'expliquer les propriétés réelles ou supposées du gingembre !
- Ah… murmura-t-elle, amusée. Ça !
Comme il n'avait toujours pas bougé d'un cheveu depuis son réveil, elle ajouta :
- Peut-être n'a-t-elle pas eu tort, tout compte fait. Il suffisait juste d'y ajouter un bon massage et un bain avec des huiles essentielles.
- Sur le plan scientifique…
- Sur le plan scientifique, je peux te faire la description détaillée de tous les effets secondaires induits par la consommation de stupéfiants. Et tu n'as certainement pas envie d'entendre une telle énumération dès le réveil !
- Non… marmonna-t-il, pas fier.
- Alors dis-toi que tu t'en tires à bon compte avec le gingembre de Mrs Hudson et mes huiles essentielles. J'avais fini par croire que le traitement que tu t'es infligé au printemps dernier avait détruit certaines zones de ton cerveau.
Elle ne manqua pas la crispation involontaire qui altéra fugitivement les traits de Sherlock. Bien que sevré depuis des mois, il luttait chaque jour contre les sirènes de ses addictions. Il en avait pour des années, avait prévenu John, compte-tenu de tout ce qu'il avait pris, non seulement l'année précédente mais aussi depuis deux décennies. Les listes qu'il avait remises à Mycroft étaient accablantes. Molly se demandait d'ailleurs par quel miracle il était encore en vie. La nature l'avait véritablement doté d'une résistance hors norme.
- Désolé… murmura-t-il encore.
- Arrête d'être désolé. Tiens tes promesses, c'est tout ce que je te demande. Qu'as-tu envie de faire aujourd'hui ?
Un lent sourire se forma sur les lèvres de Sherlock, qu'elle n'avait encore jamais vu. Languide. Inutile de lui faire préciser quel genre de pensées lui traversait l'esprit. Totalement inédit.
- Et à part ça ? Tu comptes jouer les invertébrés marins toute la journée ? Imagine un peu les commentaires de John !
- … m'en fous… fut la réponse étouffée, quelque part dans un repli stratégique de son cou.
Et aussitôt, preuve que, malgré tout, son cerveau avait repris sa course effrénée, il demanda :
- Quel genre d'invertébré marin ?
- Hum ? Un calamar ? Un poulpe ? Une pieuvre ? Tu as des bras comme des tentacules !
Un rire espiègle, inconnu au bataillon lui aussi, lui échappa tandis qu'il la clouait au matelas de sa poigne d'acier. Elle en avait des papillons dans le ventre, rien que d'imaginer la suite. Il se pencha vers elle, sûr de lui, victorieux… et se figea brusquement.
- Quoi ? dit Molly, alarmée.
Et comme il ne répondait rien, toujours aussi raide et immobile, elle ajouta, d'une voix plus plaintive :
- Sherlock, tu me fais peur !
Il cligna des yeux, la regarda et sourit :
-Molly, tu es une véritable inspiration !
- Qu'est-ce que…
Le contact impérieux de sa bouche sur la sienne la fit taire.
- Cyanea capillata !
John leva les yeux de son livre. Onze heures et demie. De mieux en mieux. Sherlock avait toujours été un lève-tard – sauf quand il était sur une affaire, auquel cas il était capable de tenir plusieurs jours sans manger, ni dormir. Cette fois, il battait des records, tout de même. Au moins, il s'était habillé – merci Molly – et… oui, il avait l'air d'avoir dormi – encore merci Molly !
- C'est un code ? Mycroft t'a envoyé un dossier classé secret défense ?
- Ah, John, toujours aussi brillant ! Comment en es-tu arrivé à cette désopilante déduction ?
Sherlock avait accompagné sa question d'un grand geste théâtral et roulé des yeux, un classique lorsqu'il était à la fois d'excellente humeur, à peu près en forme et sur le point de les entraîner dans l'une de ses démonstrations les plus grandiloquentes. Ce que John appelait le mode « drama queen ». Il ne l'avait toutefois pas vu dans cet état depuis très longtemps, pas depuis l'affaire Culverton Smith et ses dérives, en tout cas.
- Tu me balances, dès ton réveil, une locution latine à laquelle tu es sûr que je ne vais rien comprendre alors que tu as à peine articulé deux phrases en quinze jours.
- Et tu en conclus que mon très cher frère aurait eu l'amabilité de m'offrir en lot de consolation une affaire impliquant les plus hautes instances de l'état ? Mais dans quelle faculté de médecine as-tu obtenu ton doctorat ?
- Comme si tu ne le savais pas… maugréa John, qui flairait à présent la vanne haute comme un tsunami qui n'allait pas tarder à s'abattre sur ses épaules.
- Je suis seulement étonné qu'une quelconque instance universitaire ait décerné un tel diplôme à un esprit si mal configuré qu'il en arrive systématiquement au résultat le plus erroné.
- Oui, moi aussi, je t'apprécie, Sherlock. Au fait, bonjour. Tu as passé une bonne nuit ?
Il n'espérait guère renverser la vapeur avec ce genre d'ironie : quand Sherlock se lançait dans une joute verbale, rien n'en venait à bout. Sauf peut-être Molly avec un regard sévère ou un « Sherlock ! » courroucé qui l'arrêtait net. Mais pour le moment, elle se contentait de l'observer avec une expression rêveuse qui ne laissait planer aucun doute sur la nature de leurs activités nocturnes et moins nocturnes. Ce qui atténua l'agacement de John Watson : elle avait réussi l'exploit d'arracher le détective à sa sinistrose… et de faire fondre le glacier. Là où Irène Adler elle-même avait échoué, et pourtant elle n'avait pas lésiné sur l'artillerie lourde ! Trop lourde, sans doute. La provocation ne fonctionnait jamais avec son ami.
- Excellente ! répliqua Sherlock, sur le même ton enjoué. Ah, Mrs Hudson ! Cette chère Mrs Hudson ! Sans vous, la Terre basculerait sur son axe et sombrerait dans les ténèbres !
- Dixit un type qui, à trente ans passés, ignorait encore que la Terre tournait autour du Soleil ! soupira John.
- Sans intérêt !
Sherlock enveloppa sa logeuse de ses longs bras, la gratifiant d'une étreinte digne d'un ours polaire, et lui glissa un « merci » audible d'elle seule dans le creux de l'oreille. La vieille dame gloussa, aux anges. Ces instants de grâce valaient, à ses yeux, tous les menus et moins menus tracas que lui posait « son » garçon au quotidien.
- Mais attention ! dit-elle soudain, en lui martelant la poitrine du bout de son index. Ne fous pas tout en l'air, Sherlock Holmes, ou quand je mourrai, je viendrai te hanter chaque nuit durant le reste de ta misérable existence ! Et toute l'influence de ton frère ne te sera d'aucun secours !
Ce qui lui valut une deuxième étreinte, encore plus énergique que la première, à laquelle, cette fois, se joignit une Molly en larmes.
John leva un sourcil, perplexe, mais au fond peu étonné. Si Sherlock était peu démonstratif, il vouait néanmoins une affection non dissimulée à ceux qui l'entouraient, et Mrs Hudson faisait partie de ce petit cercle très restreint depuis au moins une dizaine d'années. Il avait aussi beaucoup à se faire pardonner. Louer un appartement à Sherlock Holmes s'avérait beaucoup plus onéreux que profitable. C'était un chantier de restauration permanent.
- Ahem ! toussota John. Cyanea capillata, Sherlock ? C'est-à-dire?
- Tu as oublié ton latin, John ? rétorqua le détective. Ou l'as-tu jamais appris ?
- Je ne voudrais pas te priver d'une si bonne occasion d'étaler ta science ! Tu aimes tellement t'écouter parler !
- Arrêtez de vous disputer comme des gamins ! soupira Molly, en essuyant ses yeux humides. Sherlock a résolu le meurtre de McPherson.
- Ah bon ? Comment ? Hier, tu te traînais comme un agonisant et aujourd'hui, tu pètes le feu ! Que s'est-il donc passé durant la nuit ? Tu as eu une révélation ? Un éblouissement ? Ou c'est Molly qui te fait cet effet-là ?
Sherlock ouvrit la bouche sur une réplique des plus cinglantes mais fut interrompu par des coups violents contre la porte d'entrée. Rosie, qui jouait dans son parc sans prêter attention aux interactions des adultes, sursauta, effrayée, et poussa un cri. Mrs Hudson se précipita tandis que Molly calmait la petite fille d'une caresse sur la tête.
- Les garçons ! hulula la logeuse depuis l'entrée.
Ils se précipitèrent de concert, oubliant aussitôt leurs chamailleries… pour réapparaître quelques instants plus tard, ployant sous le poids d'un jeune homme taillé comme un Viking. Très grand, trapu, musclé, les cheveux bruns un peu trop longs et humides, il peinait à mettre un pied devant l'autre et semblait sur le point de s'effondrer. Sur les indications de John, Sherlock l'aida à s'allonger sur le canapé, sans que le changement de position ne produise le moindre effet.
- Qui est-ce ? demanda Molly.
- Ian Murdoch, répondit John, qui avait déjà attrapé sa sacoche de médecin. Je l'ai vu une fois ou deux chez McPherson. Je croyais que Stackhurst l'avait arrêté…
- Pour quel motif ? rétorqua Sherlock, avec une étrange expression de triomphe. Il n'avait strictement aucune preuve contre lui et il n'en aura jamais !
- Si tu consentais à t'expliquer aussi…
- Plus tard ! Il a l'air mal en point !
Ian Murdoch geignait en effet, les yeux roulant dans leurs orbites, la respiration anarchique. John et Sherlock lui arrachèrent sa veste, puis le tee-shirt encore humide qu'il portait en dessous. Des lacérations profondes lui striaient le dos. Certaines saignaient encore.
- Bon sang ! gronda John. Mrs Hudson, appelez les secours, je vais tâcher de le garder en vie, celui-là !
- Il ne va pas mourir, répondit Sherlock, serein.
- Pardon ? Et comment le sais-tu ?
- Molly te l'a dit : j'ai résolu l'énigme. Personne n'aurait dû mourir. Murdoch va s'en tirer. Il est juste en état de choc.
- Juste en état de choc ? Mais il est en train… non, ça y est, il s'est évanoui !
- Normal. La douleur. Horrible. Même moi, je tomberais dans les pommes.
- Dans combien de temps vas-tu te décider à cracher le morceau ?
Sans se départir de son calme olympien, Sherlock regarda sa montre :
- D'ici une demi-heure. Appelle Stackhurst et rejoignez-moi sur la plage.
- Tu sais que tu es extrêmement agaçant quand tu fais ça ?
- Mais tu m'adores quand même, n'est-ce pas ?
Sans lui laisser le temps de répondre, il attrapa son trenchcoat et tendit la main vers Molly :
- Tu viens ?
- Tu as besoin de Molly, maintenant ?
- Molly a toujours été indispensable, John. C'est juste que tu ne t'en es jamais rendu compte.
- Je…
Seul le claquement de la porte d'entrée, qui se refermait, lui répondit.
Il pensait avoir tout vu. Sherlock seulement enveloppé d'un drap dans les salons de Buckingham Palace. Sherlock qui saute du toit de la morgue de St. Bart's pour simuler son suicide. Sherlock allongé sur un matelas crasseux dans un squat de junkies. Sherlock prêt à se faire exploser la cervelle plutôt que de choisir entre son frère et son meilleur ami.
Mais Sherlock chaussé de bottes de pêcheur et muni d'une épuisette ? Peu importe la saison et la nature du terrain, Sherlock portait une chemise, une veste, un pantalon bien coupé, des chaussures de ville, une écharpe bleue et son trenchcoat. Quand il voulait faire plaisir à ses fans, il se coiffait de la fameuse casquette – ou deerstalker – dont les médias, sur un malentendu, avaient fait son couvre-chef favori. Rien, ni un hiver rigoureux de neige et de glace, ni un été de canicule et de sécheresse ne modifiait sa façon de s'habiller. À l'intérieur, il remplaçait le plus souvent sa veste par l'une de ses robes de chambre. Lorsqu'il estimait que rien ne valait la peine du moindre effort, il se contentait de garder sous ladite robe de chambre son pantalon de pyjama et un tee-shirt plus ou moins frais – ce qui avait été le cas depuis son retour de Londres.
Mais ça ?
Accroupi au bord de la grande mare d'eau que découvrait la marée, le détective tenait son épuisette d'une main et les doigts de Molly dans l'autre – pour un déclic, c'était vraiment un déclic ! Quand John les rejoignit sur la plage, avec Stackhurst et deux policiers en remorque, il expliquait quelque chose à mi-voix que la légiste écoutait avec la plus grande attention. Tous deux sondaient du regard les profondeurs de la piscine. Mais John avait beau regarder lui aussi, il ne voyait de rien de différent de leurs inspections précédentes : eau limpide, galets, un peu de sable fin, des bouquets d'algues, des coquillages et de petites anémones de mer.
- … mieux pourquoi tu as réagi au mot « tentacules »… disait Molly. Association d'idées.
- Exactement. C'est de cette façon que mon cerveau fonctionne. Pas par petits paquets soigneusement empilés, mais en arborescence. Avec des correspondances.
- Comme un aéroport international, en somme, conclut John. Heathrow, par exemple.
Sherlock se redressa, toisa son ami de toute sa hauteur, esquissa un sourire machiavélique.
- Tu commences enfin à comprendre, il t'en a fallu, du temps ! Ah, Stackhurst ! Enfin ! Je vois que votre femme est rentrée à la maison ! Félicitations pour la naissance ! Une fi… Ah non, des jumeaux ! Bien joué ! Les nuits sont difficiles. Dommage que vous n'ayez pas pris le congé parental qu'on vous proposait… Votre belle-mère en profite pour envahir le domicile conjugal et… aïe ! [Molly venait de lui flanquer son coude pointu dans les côtes].
- Tiens-toi bien ! gronda-t-elle. Pas de déductions inutiles !
- Ça s'appelle le tact, ajouta John.
- Le tact, c'est surtout un bon moyen de ne pas dire la vérité !
- Sherlock ! siffla Molly. McPherson !
- McPherson ? Ah oui ! Cyanea capillata !
Stackhurst se pencha vers John et chuchota :
- Il est dans son état normal ? Comment peut-il savoir que j'ai eu des jumeaux et que…
- C'est Sherlock, répliqua John. De grandes facultés d'observation doublées d'un QI remarquable… et d'une fâcheuse propension à se donner en spectacle !
- Vous êtes sûr qu'il n'est pas sous l'influence d'une substance prohibée… morphine ou cocaïne ? Il y a des rumeurs qui traînent…
- N'écoutez pas les rumeurs, elles racontent tout et son contraire. Sherlock ? Tu développes ?
Le détective, qui massait son côté douloureux, releva la tête :
- Hum ? C'est évident, non ?
- Non.
- À quoi te font penser les lacérations observées sur le dos McPherson, sur son chien et sur Murdoch tout-à-l'heure ?
- À du fil de fer barbelé. Mais tu vas me dire que c'est idiot.
- Pas du tout.
- Donc, McPherson, son chien et Murdoch ont été attaqué par un individu muni de fil de fer barbelé.
- Ah ça, par contre, c'est idiot, en effet !
- Tu comptes m'insulter toute la journée ou c'est juste une session d'échauffement ?
- Je te l'ai déjà dit, John : tu vois mais tu n'observes pas. Tout s'est passé ici, dans cette mare. McPherson, le chien – il était trempé – et Murdoch – son tee-shirt était humide – se sont immergés tous les trois ici quand ils ont été attaqués. Et puisqu'il n'y avait personne, il faut en déduire que l'agresseur n'est pas quelqu'un mais quelque chose.
- Vous avez éliminé la possibilité d'un dispositif caché au fond de la piscine ! rétorqua Stackhurst.
- En effet. Il n'en reste pas moins que, jusqu'à ce matin, j'étais convaincu d'une intervention d'origine humaine. Ce qui n'est pas le cas.
Cette fois, John commença à comprendre où il voulait en venir. Le lieu, le mot « tentacules » et l'accoutrement de Sherlock éclairaient d'autres perspectives.
- Un animal marin ? proposa-t-il. Une pieuvre ? Un monstre des mers ? Mais il n'y a rien de tel dans cette piscine…
- Faux !
- Comment ça, « faux » ? objecta Stackhurst.
- Un coquillage muni de tentacules ? tenta John, prenant, une fois de plus, le risque de se faire rabrouer sans ménagement.
- Ne sois pas ridicule en plus d'être…
Un regard féroce de Molly l'arrêta net avant qu'il ne termine sa phrase. Il se racla la gorge et poursuivit :
- De très nombreux invertébrés marins sont munis de tentacules, parmi lesquels, évidemment, la grande famille des calamars. Mais aussi…
Il plongea son épuisette dans l'eau transparente, poussa avec précaution un paquet d'algues sombres d'où dépassait ce qui ressemblait à l'extrémité d'un sac en plastique jaunâtre. Avec une dextérité étonnante pour un type cantonné au milieu urbain, il manœuvra son épuisette de façon à attraper l'intégralité dudit détritus et remonta aussitôt son butin.
- Et voilà ! claironna-t-il.
- Mais c'est une grosse méduse ! s'exclama John, abasourdi.
- Puissamment observé, John !
- Tu es sérieux ?
Sherlock leva les yeux au ciel, excédé, et lui fourra le filet sous le nez, le contraignant à reculer de trois pas.
- Cyanea capillata ! déclama-t-il. Ou cyanée capillaire. On l'appelle aussi la Crinière de Lion. Une des plus grandes méduses au monde. 50 centimètres à deux mètres de diamètre. Des centaines de tentacules, 800 au maximum, ses capillaires, mesurant jusqu'à une trentaine de mètres. Septentrionale. Plutôt entre l'Europe du Nord et le nord des Etats-Unis dans cette partie du globe. Toujours dans les vingt premiers mètres sous la surface de l'eau. Piqûres douloureuses déclenchant des ampoules, des irritations et des crampes musculaires. Sur les sujets fragiles, elles affectent la respiration et le fonctionnement du cœur. Or, McPherson souffrait d'une grave cardiopathie et son chien était un tout petit gabarit. Murdoch, lui, s'en tirera sans séquelles avec des crèmes apaisantes. D'autres questions ?
- Euh… c'est brillant, Sherlock !
- Je sais.
- Mais… intervint Stackhurst. Comment est-elle arrivée là ? Je vis dans la région depuis longtemps, je n'ai jamais vu ce genre de méduse sur nos plages !
- Je suppose que les tempêtes d'il y a quinze jours l'ont projetée dans la piscine et qu'elle est restée piégée là depuis tout ce temps. Ces méduses se nourrissent de zooplancton, de petits poissons et de cténophores – des invertébrés marins qui leur ressemblent. Le cycle des marées apportait tous les nutriments dont celle-ci avait besoin. Vous tenez votre meurtrière, lieutenant ! Un musée ou un laboratoire seront sans doute ravis de la récupérer pour leurs expériences. Les méduses sont des animaux tout-à-fait fascinants !
Stackhurst s'empara de l'épuisette avec une répulsion visible, très peu fasciné, lui, par son contenu. La vision de la méduse comprimée par les mailles du filet avait même tendance à faire naître, sur son visage coloré de campagnard, de délicates nuances verdâtres. Sherlock recula, un peu inquiet : il avait beau être habitué à une multitude d'expériences très peu appétissantes – cadavres, morceaux de corps, organes divers plus ou moins frais, substances répugnantes et/ou très malodorantes –, il ne tenait pas à essuyer d'intempestives régurgitations sur son bien-aimé trenchcoat. Considérant qu'il avait bouclé l'affaire et qu'il était inutile de s'attarder davantage, il s'éloigna, Molly toujours accrochée à sa main.
- Tu exagères ! souffla-t-elle, une fois qu'ils furent hors de portée de voix. Tu aurais pu t'abstenir de ton petit numéro habituel comme entrée en matière ! Le pauvre ! Il ne doit pas dormir beaucoup, il méritait bien un peu de compassion, quand même !
- Oh, mais j'ai fait preuve de compassion ! répliqua Sherlock avec un sourire énigmatique.
- Comment ça ?
- Je ne lui ai pas dit que les enfants n'étaient pas de lui !
- Tu es insupportable ! gronda-t-elle. Et pourquoi ça ?
- Parce qu'il se conduit avec sa femme comme une grosse bûche inerte !
- Sherlock !
- Bah, c'est vrai ! Mrs Stackhurst a trouvé ailleurs de quoi combler son désir de reproduction… Je meurs de faim ! Sais-tu qu'il existe au moins onze espèces de méduses comestibles et qu'en Asie, on les consomme en salade ?
- Mrs Hudson en ferait une attaque… soupira Molly. Elle qui désespère de te nourrir correctement ! Comme si tu n'étais pas assez grand pour préparer ton biberon tout seul ! Et cet après-midi ?
- Hum… Toute cette activité matinale m'a fatigué… Que dirais-tu d'une sieste ?
- Misère ! dit-elle en riant. J'ai réveillé un monstre !
Près de la piscine, John les regarda s'éloigner avec une satisfaction bien légitime : il lui en avait fallu du temps, au plus grand détective consultant au monde – l'unique –, pour admettre que les relations humaines, loin d'être un handicap, contribuaient à ouvrir encore plus le vaste champ de ses réflexions. Mrs Hudson avait raison sur toute la ligne : Molly était une véritable bénédiction.
- On m'avait décrit Sherlock Holmes comme un célibataire endurci… commenta distraitement Stackhurst à ses côtés, toujours révulsé par le contenu de l'épuisette.
- Rien n'est gravé dans le marbre, répliqua John, très peu désireux de s'étendre sur la vie privée de son ami.
- Ils ont l'air bien ensemble, en tout cas. Comment se sont-ils rencontrés ?
Parfois, il se disait que si Sherlock avait considérablement changé de comportement au fil des années, il avait aussi, d'une certaine manière, déteint sur lui. Ce Stackhurst n'était franchement pas une lumière – un lieutenant de police qui a peur d'une méduse, tout de même ! La tentation, trop forte, submergea le gentil Docteur Watson comme la marée montante :
- Eux deux ? À la morgue.
FIN
