Prompt du jour : Nous


Une étrange routine s'était mise en place, et les journées de Tyrion se ressemblaient toutes plus ou moins. Le matin, il observait Cersei s'entraîner à l'épée. En début d'après-midi, ils continuaient de mettre au point leur plan pour voler au secours de Jaime, puis sa sœur partait ensuite s'occuper des affaires du royaume.

Le soir, il la rejoignait dans sa chambre pour le dîner, pendant lequel ils discutaient de tout et de rien, c'est-à-dire principalement de Jaime et jamais des sujets délicats. Ensuite, ils lisaient dans un silence reposant – il était d'ailleurs tombé des nues la première fois que Cersei avait ouvert un livre devant lui – , ou bien jouaient au cyvosse.

Il s'était un temps demandé pourquoi elle acceptait aussi facilement sa compagnie, jusqu'à la rechercher. La réponse lui était finalement apparue facilement.

Cersei s'ennuyait.

Sans Jaime, elle n'avait plus aucun ami dans le Donjon Rouge, à part peut-être Qyburn, mais ce n'était pas la même chose.

Les lions n'étaient pas faits pour être seuls, comme Tyrion l'avait douloureusement appris. Cersei avait beau chercher à donner l'impression que la solitude ne l'atteignait pas, jamais elle ne parviendrait à le duper. Il la connaissait trop bien.

« Je ne comprends pas comment tu fais pour gagner à chaque fois, » s'agaça t-elle un soir, alors qu'il venait encore une fois de remporter une partie de cyvosse.

« C'est très simple. Je réfléchis. »

Cersei leva les yeux au ciel, contrariée.

« Tu es trop impulsive. Tu ne prévois pas tes prochains coups en avance. »

Ce qui était, de son avis, un très bon résumé de sa personnalité. Elle devait s'être fait la même réflexion car elle croisa les bras sur sa poitrine, comme pour bouder.

Tyrion ne cesserait jamais d'être étonné par le fait qu'une femme capable du pire était aussi capable de se comporter de manière si enfantine.

Des bruits de pas provenant du couloir interrompirent leur conversation. Cersei se tendit aussitôt, les doigts crispés sur les bras du fauteuil où elle était assise.

« Tu penses que c'était Euron ? » demanda Tyrion une fois que les bruits se furent éloignés.

Elle haussa les épaules, mal à l'aise.

« Peut-être. »

« Tu ne risques rien. La Montagne garde ta porte. »

« Je sais. Mais... ce n'est pas une peur rationnelle. »

Ils abordaient un sujet particulièrement sensible chez elle, ce qui le fit se demander si c'était vraiment une bonne idée. Cependant, Cersei était visiblement décidée à se confier à lui, pour une fois.

« C'est de plus en plus difficile de lui dire non, » admit-elle.

La colère se disputait à l'impuissance dans son regard vert. Tyrion choisit ses prochains mots avec prudence.

« De ce que j'en vois, la situation est très simple. Tu as envie de coucher avec lui ? »

« Bien sûr que non. »

« Alors continue de lui dire non. »

Cersei se massa les temps, soudainement très lasse.

« Tu ne comprends pas. Ce n'est pas aussi simple. »

Elle se leva et fit quelques pas en direction de la fenêtre. Dehors, un vent froid soufflait, signe annonciateur de l'hiver qui allait bientôt s'abattre sur eux.

« Si je ne lui donne pas ce qu'il veut, il finira par s'en aller avec ses armées. »

Au fond, Cersei n'avait pas tort. Parce qu'il était un homme, il ne pourrait jamais comprendre tout à fait ce qu'elle ressentait.

Si elle était un homme, Euron ne lui aurait jamais fait ce genre de chantage. C'était une triste vérité qu'il ne pouvait pas ignorer.

« C'est vrai... je ne peux pas comprendre, » admit-il. « Mais, à vrai dire, je ne peux pas comprendre non plus comment il est possible de prendre du plaisir à coucher avec une femme qui n'en a pas la moindre envie. »

Il faisait bien sûr référence à Euron, mais aussi à Robert. Il n'était pas sans ignorer que l'ancien roi violait sa femme quand cela lui chantait. En plus d'être un monarque déplorable, il avait considéré son épouse comme un objet dont il pouvait disposer à sa guise. C'était bien pour cela que Tyrion n'avait éprouvé aucune tristesse en apprenant sa mort.

« Tu vas me faire croire que toutes les prostituées avec qui tu as couché te désiraient ? »

Tyrion se gratta le menton, pensif, et peut-être même un peu honteux.

« Eh bien... elles se montraient enthousiastes. Mais je les payais pour ça. Par contre... il est déjà arrivé que des femmes envoyées vers moi par le propriétaire d'un bordel n'aient pas du tout envie que je les touche, mais dont je savais qu'elles se forceraient, parce que c'était attendu d'elles. »

Cersei lui jeta un coup d'œil.

« Et que faisais-tu, alors ? »

« Ce que je pense que toute personne décente aurait fait. Je leur laissais l'argent et je repartais sans les toucher. »

Elle le dévisagea longuement. Une lueur nouvelle était apparue au fond de ses iris. Tyrion crut y lire du respect.

« Eh bien, » reprit-elle avec amertume. « Je ne pense pas qu'Euron Greyjoy puisse être qualifié de personne décente à ce niveau. »

Cersei retourna s'asseoir et croisa les mains sous son menton, perdue dans ses pensées.

« Ne t'en fais pas. Nous trouverons bien une solution pour le garder à distance. »

C'était spontanément qu'il avait utilisé le terme nous. Le problème Euron ne le concernait pas, et c'était Cersei seule qui s'était empêtrée dans cette situation lorsqu'elle avait décidé de se servir du Fer-Né comme allié.

Pourtant, il n'avait pas hésité une seule seconde avant de l'employer. Et, chose encore plus étonnante, Cersei ne s'en offusqua pas.

Elle reporta son attention sur le plateau de cyvosse.

« Bien. Apprends-moi comment gagner une partie de ce jeu stupide. »

Réprimant tant bien que mal le sourire qui cherchait à s'étirer sur ses lèvres, Tyrion s'exécuta.