Prompt du jour : Masque


Cersei contemplait le cadavre allongé sur une table depuis ce qu'il lui semblait être des heures. Elle avait l'impression d'être dans un cauchemar dont elle allait bientôt se réveiller. Ce n'était qu'une illusion, pourtant.

La mort de Qyburn était tout aussi réelle que la capture de Jaime.

Lorsqu'elle s'était levée ce matin-là, elle avait été surprise de ne le croiser nulle part. Cela ne lui ressemblait pas de dormir tard, aussi était-elle allée frapper à la porte de sa chambre pour voir si tout allait bien.

Il ne lui avait jamais répondu.

Et cette fois, elle ne pouvait accuser personne de meurtre, elle ne pouvait trouver aucune cible sur laquelle déverser sa colère.

Qyburn était âgé, et il était mort dans son sommeil. C'était aussi simple que cela.

Simple, mais pas moins douloureux.

Elle sentit Tyrion s'approcher à pas de loups dans son dos. Elle ne se retourna pas, pas plus qu'elle ne lui jeta un regard quand il se glissa à ses côtés. Ils observèrent le corps de celui qui fut sa Main en silence pendant quelques minutes.

« Je suis désolé, Cersei, » offrit-il. « Je sais que... que tu tenais à lui. »

Son masque d'impassibilité ne l'avait pas trompé, devina t-elle. Un sourire sans joie s'empara de ses lèvres. Il avait toujours réussi à lire en elle comme dans un livre ouvert.

« C'était... un ami loyal, » articula t-elle avec difficulté. « Il avait de l'affection pour moi – plus que Père n'en a jamais eue. »

Elle recouvrit la main froide de Qyburn de la sienne. Son absence laissait déjà un gros vide, aussi bien dans le Donjon Rouge qu'en elle.

Après quelques instants d'hésitation, elle décrocha l'insigne de Main de la reine des vêtements de Qyburn et le fit tourner entre ses doigts. Elle se sentait plus seule que jamais.

« Tu peux... tu peux prendre la journée pour le pleurer, si tu veux, » offrit Tyrion.

Mais Cersei se détourna aussitôt en secouant la tête. Rester de marbre, toujours. Tel était son mantra.

« Nous avons beaucoup à faire, » se contenta t-elle de répondre.

Néanmoins, le soir venu, elle eut toutes les peines du monde à se concentrer sur le plan qu'ils s'évertuaient à établir pour délivrer Jaime des griffes du dragon. Elle ne parvenait pas à penser à autre chose qu'à sa solitude.

Qyburn avait été une constante de son court règne, et elle avait naïvement pensé qu'il serait toujours présent à ses côtés pour la conseiller et l'aider à remporter la guerre.

Sans lui et sans Jaime, elle n'avait plus personne.

La couronne sur sa tête lui faisait l'effet d'épines s'enfonçant dans son crâne. C'était vrai, elle avait voulu être la reine toute sa vie. Et elle avait pris par la force ce qu'on avait refusé de lui accorder.

Jamais elle n'aurait pensé que ce serait aussi douloureux d'être une reine solitaire.

« Cersei ? »

Elle reprit contact avec la réalité. Vu la façon dont il la regardait, elle comprit que Tyrion lui avait posé une question.

« Nous reprendrons demain, » conclut-il face à son absence de réponse.

« Ce n'est pas nécessaire. Je... »

« Cela fait cinq minutes que tu n'écoutes rien de ce que je te dis. Tu vas donc prendre le reste de la soirée pour pleurer Qyburn, et même la journée de demain si nécessaire. Ensuite, nous pourrons reparler du sauvetage de Jaime. »

« Puisque je te dis que ce n'est pas nécessaire ! »

Elle n'avait pas prévu de crier. Elle n'avait pas non plus prévu que sa voix se brise. Et, par-dessus tout, elle n'avait pas prévu de pleurer.

Verser des larmes n'avait jamais été une option. Pleurer, c'était dévoiler ses émotions, c'était se montrer faible, et c'était indigne d'une reine. Indigne d'une lionne.

Peut-être aurait-elle permis à deux petites perles d'eau de rouler sur ses joues au cœur de la nuit, seule dans son lit, en sachant que personne ne serait là pour la voir.

Jamais elle n'avait souhaité éclater en sanglots devant Tyrion, et c'est avec une horreur certaine qu'elle assistait, impuissante, à la destruction de son masque de glace. Elle pleurait sa tristesse pour Qyburn, son inquiétude pour Jaime, sa détresse pour ses enfants morts, et tout ça coulait, coulait et coulait, comme une rivière de feu grégeois.

Pour un peu, elle se serait crue de retour des années en arrière, un soir où, désespérée par le comportement de Joffrey et l'absence de Jaime, elle avait laissé échappé quelques larmes devant son petit frère.

La première fois, il s'était approché d'elle, mais n'avait pas osé la toucher.

Elle fut donc prise au dépourvu lorsqu'il recouvrit sa main de la sienne et la pressa doucement. Choquée, elle ne pensa même pas à le repousser.

Ses larmes finirent par se tarir. Morte de honte, elle gardait les yeux rivés vers le sol. Tyrion ne lui avait pas lâché la main.

« C'est normal de pleurer, » murmura t-il. « C'est humain. »

Lorsqu'elle osa enfin croiser son regard, elle remarqua que ses yeux brillaient étrangement.

« Prends la soirée pour faire ton deuil, » répéta t-il.

Il lui lâcha la main, et Cersei en éprouva une étrange sensation de vide. Tyrion lui souhaita une bonne nuit et quitta sa chambre sans rien ajouter.

Après avoir revêtu sa chemise de nuit, Cersei se glissa dans son lit et serra son oreiller contre elle. Ce n'était qu'un bien piètre substitut, et cela ne lui apporta aucun réconfort. C'était de Jaime dont elle avait besoin, mais Jaime n'était pas là. Maintenant, elle n'avait plus que Tyrion. Cependant, cette pensée ne lui donna pas envie de grimacer de dégoût comme cela aurait été le cas quelques semaines plus tôt.

Cersei ne chercha pas à s'interroger en profondeur sur cette réflexion. Epuisée d'avoir trop pleuré, elle ne tarda pas à sombrer dans le sommeil.