Prompt du jour : Juste une nuit
Tyrion n'arrivait pas à trouver le sommeil. Les yeux rivés sur la bougie qui se consumait lentement sur sa table de chevet, il ne parvenait pas à détacher son esprit de ce qui venait de se passer. Tout s'était produit tellement vite qu'il pouvait presque imaginer que cela n'avait été qu'un rêve particulièrement réaliste.
Néanmoins, l'image du crâne fracassé d'Euron Greyjoy était bien trop réelle pour qu'il puisse parvenir à s'en convaincre.
Il ne regretterait pas le Fer-Né, c'était une certitude. Même si sa mort risquait d'avoir des conséquences politiques déplaisantes si jamais la vérité venait à se répandre, il ne pouvait pas en vouloir à Cersei de l'avoir tué. Euron avait cherché ce qui lui était arrivé un nombre incalculable de fois.
S'il était tout à fait honnête avec la part la plus sombre de lui-même, Tyrion se réjouissait qu'Euron, qui n'avait fait que le regarder de travers en raison de sa taille, ait connu une mort aussi violente.
Ses pensées dérivèrent vers Cersei. Il ne l'avait jamais vue aussi égarée. Et il savait très bien ce qu'il ressentait actuellement à son égard.
Il s'inquiétait pour elle.
Il était faible. Le bon sens aurait voulu qu'il se moque du sort de sa sœur et que leur étrange alliance demeure purement de circonstance. Jamais il n'avait prévu qu'une sorte de trêve s'instaurerait naturellement entre eux.
S'il avait conscience qu'une flamme d'espoir s'était rallumée dans son cœur, il choisissait avec soin de ne pas la voir.
Il était faible, et il savait qu'il ne devait pas l'être, pas après tout ce qui s'était passé entre eux, mais c'était plus fort que lui.
Il venait de se faire cette réflexion quand la porte de sa chambre s'ouvrit brusquement. Tyrion s'attendait à moitié à voir débarquer un Fer-Né en colère exigeant des explications sur la disparition mystérieuse d'Euron.
En revanche, il ne s'était pas attendu à voir Cersei entrer en vitesse dans la pièce avant de refermer la porte derrière elle. Ils se dévisagèrent pendant quelques secondes en silence.
Sans dire un mot, sans même lui demander son avis, Cersei franchit les quelques mètres qui la séparaient du lit, souleva les couvertures et s'y glissa. Elle tourna immédiatement le dos à Tyrion, qui ne pouvait donc pas voir l'expression de son visage.
Médusé, il ne put que la regarder faire. Il voulut dire quelque chose mais les mots restèrent coincés dans sa gorge.
Au fond, il savait exactement pourquoi elle était là.
Après ce qui s'était passé – ou plutôt, ce qui avait failli se passer – dans sa chambre, la simple idée d'y passer une nuit de plus avait dû lui être insupportable.
Sans Jaime pour la rassurer, elle s'était sentie vulnérable. Seule. Abandonnée.
Et elle avait trouvé refuge auprès de la seule personne qu'il lui restait, même si elle était censée la détester plus que tout au monde.
« Tu veux en parler ? » demanda t-il simplement.
Cersei, le dos toujours tourné dans sa direction, laissa échapper un rire sans joie.
« Qu'est-ce qu'i en dire ? » répondit-elle d'une voix qui ne lui ressemblait absolument pas. « Il a voulu abuser de moi, alors je l'ai tué. C'est tout. »
C'était un juste résumé de la situation, mais contrairement à ce qu'elle avait dit, ce n'était pas tout.
« Tu penses que je n'aurais pas dû le tuer ? »
L'agressivité qu'elle avait voulu insuffler dans sa question sonnait creux.
« Non. Il le méritait. »
Sans doute parce que, malgré ce qu'elle s'était évertuée à répéter au cours des années, il avait toujours été honnête avec elle, elle accepta sa réponse et ne mit pas en doute sa sincérité.
« Ce n'était pas seulement son crâne que je fracassais, » révéla Cersei. « Je réduisais en bouillie la tête de Robert, et de tous les hommes ne m'ayant traitée comme une marchandise. Et ça faisait du bien. »
ll ne fut pas révulsé par la satisfaction qui suintait de ses paroles, un poison vengeur qui ne lui faisait plus peur, plus maintenant.
Aucune réponse satisfaisante ne lui vint à l'esprit, alors Tyrion jugea qu'il valait mieux garder le silence. Celui-ci s'étira pendant de longues minutes, à tel point qu'il crut que Cersei avait fini par s'endormir, épuisée par toutes les émotions fortes par lesquelles elle était passée en l'espace de quelques heures.
Le bruit de ses sanglots le détrompa.
« Qu'est-ce qu'elle est en train de lui faire ? » gémit-elle.
L'image de Daenerys et de Jaime le percuta avec violence. Dans son esprit, son frère et la reine des dragons n'avaient jamais bien coexisté.
Maintenant, leurs deux visages étaient réunis pour le pire dans son imagination. La terreur se saisit de son cœur comme une main glacée.
Il imaginait Jaime enchaîné dans le noir, complètement gelé, assoiffé et affamé, il l'imaginait subissant les pires tortures devant les yeux froids de Daenerys, il l'imaginait hurler encore et encore, couvert de sang et les membres brisés, et tout ça, c'était plus terrifiant que Drogon, plus terrifiant qu'un procès perdu d'avance, plus terrifiant que les yeux de Cersei.
« Je ne sais pas, » répondit-il sur le même ton, désespéré.
C'était peut-être ça, le pire. Ne pas savoir. Être complètement réduit à l'impuissance. Était-ce donc ça que Cersei avait ressenti toute sa vie, gardée à l'écart du pouvoir par des hommes qui pensaient qu'ils valaient mieux qu'elle seulement à cause de ce qu'ils avaient entre les jambes ?
L'impuissance n'était pas une fatalité. Le pouvoir, elle avait fini par le prendre par la force. Et, ce soir, elle avait fracassé tous les regards méprisants qui s'étaient un jour posés sur elle.
L'impuissance n'était pas une fatalité, et ils allaient sauver Jaime.
« Il sera bientôt avec nous, » promit Tyrion.
Cersei ne se retourna pas, mais ses sanglots se tarirent.
C'était juste une nuit, une nuit en apparence comme les autres, mais Tyrion eut l'impression que, dès que le jour se lèverait, rien ne serait plus jamais comme avant.
