Prompt du jour : Agir


Au bout de quelques heures, Tyrion comprit qu'il s'était trompé. Cette expédition n'allait pas être compliquée.

Elle allait être cauchemardesque.

Pour être certains de ne pas faire de mauvaise rencontre en route, il avait suggéré à Cersei de s'écarter des grandes routes pour emprunter des chemins détournés. Cela lui avait paru être la chose la plus logique à faire, mais il commençait sérieusement à regretter sa décision, et ce pour une raison très simple.

« Nous sommes perdus, » pesta Cersei pour ce qui lui semblait être la centième fois.

« Nous ne sommes pas perdus, » rétorqua t-il plus sèchement qu'il ne l'aurait voulu.

Sa patience s'effritait de plus en plus. Contrairement à sa sœur, Tyrion avait pris la peine d'étudier des cartes de la région pendant plusieurs heures. Il en avait même emporté une avec lui, qu'il consulta tant bien que mal du haut de son cheval. Un rapide coup d'œil lui apprit ce qu'il savait déjà, à savoir qu'ils étaient sur le bon chemin.

S'ils étaient restés sur la grande route, Cersei aurait peut-être été moins pénible. Néanmoins, Tyrion n'était même pas certain de cela.

La reine des Sept Couronnes n'était pas dans son élément, et ça se voyait. Elle manquait d'assurance sur son cheval, même si elle tentait vainement de faire comme si elle était parfaitement à l'aise. Tyrion s'était habitué à la voir porter des vêtements d'homme, mais elle-même donnait l'impression d'avoir revêtu un déguisement qui la gênait. Elle avait renoncé à emporter une épée, se contentant d'une dague, mais cela ne suffisait pas à lui donner une apparence inquiétante.

En fait, sans sa couronne, ses bijoux et ses robes ouvragées, elle avait l'air parfaitement ordinaire. Tyrion jugea cependant prudent de garder cette réflexion pour lui. Il n'avait pas envie qu'elle lui crève un œil avec sa dague.

Tyrion songea que lui-même n'était pas à l'aise. Certes, la selle spéciale dont il avait ordonné la fabrication pour l'occasion lui permettait de monter, mais elle ne l'aidait pas du tout à être un excellent cavalier.

Si Daenerys les apercevait tous les deux, il ne faisait aucun doute qu'elle éclaterait de rire. Cette réflexion ne fit rien pour arranger son humeur.

Un autre problème se posa rapidement. Ni l'un ni l'autre n'étaient habitués aux efforts physiques. La seule performance notable de Cersei était de parvenir à siéger sur un trône inconfortable pendant plusieurs heures. Quant à Tyrion... non, il ne préférait pas y penser.

Des crampes apparurent rapidement dans ses jambes. Cersei ne montrait pas le moindre signe de faiblesse mais la façon dont elle grimaçait de temps à autre lui indiqua qu'elle connaissait les mêmes douleurs.

« On devrait faire une pause, » suggéra t-il au milieu de l'après-midi.

Loin d'être reconnaissante, elle le foudroya du regard dès qu'elle eut posé le pied à terre, comme si elle le rendait responsable de tous les maux qu'elle connaissait.

« Nous aurons de la chance si nous atteignons Peyredragon demain, » cingla t-elle.

« Tu aurais préféré qu'on se fasse repérer ? » rétorqua Tyrion.

Cersei crispa la main gauche sur sa dague.

« J'aurais préféré que Jaime ne soit pas capturé, mais je dois être la seule. Sinon, tu ne te serais pas réfugié dans les jupes de la reine dragon ! »

Elle avait craché les derniers mots. Tyrion se mordit la lèvre. D'un accord tacite, ils n'avaient jamais abordé ce sujet au cours des semaines qu'il avait passées au Donjon Rouge, parce qu'il était trop délicat, trop douloureux, parce qu'il les aurait distraits de leur objectif principal, à savoir sauver la vie de leur frère, leur soleil.

« Ne parle pas de ce dont tu ne sais rien. »

Déterminer la meilleur façon d'agir lui semblait impossible tant une tempête ravageait son esprit. Ses regrets se mélangeaient à sa colère et il ne savait pas quel sentiment allait l'emporter.

« Ce n'est pas compliqué à comprendre, pourtant. Tu as trahi ta famille pour une catin étrangère. »

C'était typique de Cersei. Rejeter la faute sur lui sans penser ne serait-ce qu'une seconde à se remettre en question. Il n'était pas vraiment surpris, mais il fut quand même déçu. C'était comme si les moments de trêve qu'ils avaient partagés n'avaient pas existé, comme si ce n'était pas auprès de lui qu'elle s'était réfugiée quand elle avait eu besoin d'une sensation de sécurité.

« Pourquoi ? » demanda t-elle.

Sa voix avait perdu de son piquant et ses yeux brillaient. Son bref accès de colère avait été remplacé par quelque chose d'autre, une émotion plus complexe qui comportait une sincère incompréhension.

Cette question, Tyrion se l'était posée à de nombreuses reprises. Il aurait pu lui répondre qu'il n'avait pas eu le choix, qu'il n'avait fait que survivre, mais cela aurait été un mensonge. Il avait choisi de servir Daenerys.

Lui affirmer qu'il avait cru en la reine dragon et en ses promesses de liberté et de monde meilleur était une option plus séduisante. Après tout, il y avait bien une part de vérité là-dedans. Une petite part seulement, car, malgré ce qu'en disait Cersei, Tyrion restait un Lannister, et les Lannister n'agissaient jamais par altruisme.

Ne restait que la vérité, la vérité nue, sale, répugnante, la vérité qu'il ne pouvait plus dissimuler, ni à Cersei, ni à lui-même.

« Parce que tu n'as pas voulu de moi. Elle, si. »

Il détourna le regard avant de faire quelque chose de stupide, comme se mettre à pleurer. Cersei, bouche bée, chercha vainement une réponse, ses lèvres esquissant des mots qu'elle ne parvenait pas à prononcer.

Au bout de quelques minutes de silence, Tyrion s'approcha de nouveau de son cheval.

« On devrait y aller. »

Sans rien dire, Cersei l'aida à se mettre en selle. Elle évitait soigneusement son regard. Tyrion se sentait trop fatigué pour espérer qu'elle éprouve des miettes de culpabilité.

Ils reprirent leur route sans plus échanger un seul mot.