Prompt du jour : Chemin


Quand le soleil amorça sa descente dans le ciel, Tyrion jugea qu'il était plus prudent de s'arrêter. De toute façon, les chevaux avaient besoin de se reposer. Ils mirent pied à terre puis s'assirent au bord du chemin. Passer la nuit dans une auberge était bien évidemment exclu. C'était sans aucun doute le meilleur moyen de se faire repérer, et il était hors de question qu'ils prennent le risque d'échouer si près du but.

Il frissonna : les jours d'été s'éloignaient de plus en plus. La nuit allait être froide et il leur faudrait serrer les dents jusqu'au matin.

Tyrion se laissa tomber sur le sol et se massa les cuisses. Cersei, oubliant sa fierté, l'imita.

« Je ne pensais pas trouver encore moins confortable que le Trône de Fer. »

Elle enlaça ses genoux, comme pour éloigner le sentiment de vulnérabilité que Tyrion savait qu'elle ressentait.

« Bah, au moins, tu serais doublement heureuse de le retrouver, » répondit-il.

« Ah, parce que c'est ce que tu veux ? Que je retrouve mon trône ? »

Tyrion ne chercha pas à retenir le soupir découragé qui lui échappa. Pourquoi fallait-il toujours qu'elle aborde les sujets qui fâchent ? Ne pouvait-elle pas le laisser se reposer en paix ?

« Je veux que Jaime vive, qu'il soit en sécurité et qu'il soit heureux. Aucune de ces choses ne me semble compatible avec l'accession au pouvoir de Daenerys. »

Plus il en parlait et plus il se trouvait stupide d'avoir cru qu'il pourrait demander à la reine dragon d'épargner son frère et sa sœur une fois qu'elle aurait récupéré le trône. Jamais il ne s'était autant voilé la face.

« Tu as dit... tu as dit que tu l'avais rejointe parce qu'elle voulait de toi. »

« Oui. »

Son cœur d'enfant blessé se serra. Il était un lion abandonné lorsqu'il s'était retrouvé face à Daenerys pour la première fois. Elle aurait pu l'exécuter sur le champ.

Au lieu de ça, elle l'avait accepté et avait fait de lui son conseiller, puis sa Main. Et à la fin, tout ça n'avait fait aucune différence.

« Pourtant, ce n'était pas assez pour que tu restes. »

Il se massa les tempes, soudainement très las.

« Quand j'ai vu Jaime être capturé... tout s'est effondré autour de moi. C'était comme si l'avenir que je voyais aux côtés de Daenerys n'existait plus. »

Tyrion se souvenait avoir prié de toutes ses forces pour que ce ne soit un cauchemar, lui qui ne s'adressait plus aux dieux depuis des années. Bien sûr, cette fois non plus ils n'avaient pas exaucé sa prière.

« Pour la première fois, j'ai véritablement imaginé ce que serait un monde sans Jaime... et tout ce que je savais, c'était que ce serait un monde dans lequel je ne pourrais pas vivre. »

Il essuya les larmes qui perlaient au coin de ses yeux. L'affection qu'il avait éprouvée – éprouvait toujours – pour Daenerys n'était rien face au lien qui l'unissait à Jaime. Pour son frère, il renoncerait à tout, et il n'en éprouverait aucun regret.

Sa sœur, songeuse, hocha brièvement la tête. Cette fois, elle le comprenait, parce qu'un monde sans Jaime était aussi un monde sans Cersei. Elle ne pouvait pas vivre sans lui.

« Essayons de dormir un peu, » suggéra Tyrion en guise de conclusion.

Ils avaient emporté des couvertures mais Tyrion s'aperçut bien vite que la sienne ne lui apportait aucune chaleur. Le soleil était couché depuis moins d'une heure et il grelottait déjà.

« Tu n'as pas froid ? » demanda t-il, conscient que Cersei ne dormait pas non plus.

« À ton avis ? » répondit-elle avec mauvaise humeur.

« On... on devrait peut-être se serrer l'un contre l'autre pour se tenir chaud. »

Sa suggestion relevait de la logique pure, et pourtant elle la rejeta d'un rire dédaigneux.

« Ne sois pas ridicule. »

Pourtant, une heure ou une éternité plus tard passée à grelotter, elle s'adressa de nouveau à lui.

« J'ai changé d'avis. »

Même sa fierté ne pouvait résister aux vents de l'hiver, semblait-il. Tyrion, qui n'en croyait pas ses oreilles, décida d'agir avant qu'elle ne change d'avis. Il franchit les quelques mètres qui les séparaient, puis, avec la plus grande prudence, se blottit contre elle et enfouit le visage dans son cou. Cersei passa un bras autour de lui pour le serrer un peu plus fort, et ils s'emmitouflèrent dans les couvertures.

Tyrion se sentit tout de suite beaucoup mieux. Une drôle de chaleur s'était répandue en lui, et il mit quelques instants à comprendre que cette sensation n'était pas purement physique.

C'était la première fois de sa vie que Cersei l'enlaçait. Ça n'avait rien à voir avec la façon dont il enlaçait Shae autrefois, ou même les prostituées dont il partageait le lit.

En fait, c'était presque comme enlacer Jaime. Ce qui expliquait pourquoi il trouvait cela aussi agréable.

Il ne se faisait aucune illusion : si Cersei le serrait si fort, c'était parce qu'elle n'avait aucune envie de geler sur place.

Pourtant, alors qu'il fermait les yeux, il se plut à s'imaginer que c'était elle qui avait pris l'initiative de l'enlacer. Parce qu'elle voulait de lui.

Parce qu'elle l'aimait.

Et Tyrion pensa que, tout compte fait, il n'avait pas envie de s'endormir, parce que quand il se réveillerait, tout serait terminé. Plus jamais Cersei ne l'enlacerait ainsi. Plus jamais il ne connaîtrait auprès d'elle la délicieuse sensation d'amour et de sécurité qu'il ressentait quand Jaime le prenait dans ses bras.

Une larme solitaire roula sur sa joue.

Il ne s'aperçut pas que Cersei, tout aussi bouleversée que lui, avait encore les yeux grands ouverts, pas plus qu'il n'eut l'occasion de voir les tourbillons de confusion dans son regard.