6. Arme


Ianto avait vu passer beaucoup d'objets étranges depuis son arrivée à Torchwood 3, et en particulier, beaucoup d'armes.

Qu'elles soient d'origine terrienne ou alien, les armes de tout type s'entassaient sur les étagères de ses archives.

Aucune, cependant, ne possédait sur lui le même pouvoir de fascination que le revolver de Jack.

Un Webley de type 4 de calibre 38, au canon de 5cm de longueur.

Jack le portait en permanence.

De jour comme de nuit, au Hub ou en mission à l'extérieur, peu importait : vous le verriez toujours escorté de son arme, rangée dans un fourreau de cuir à sa ceinture.

Ianto avait eu du mal à cacher sa surprise en découvrant une arme si ancienne à la taille de son supérieur.

Le reste du groupe n'y avait guère prêté garde, l'associant à l'étrangeté générale du capitaine, mais Ianto avait été fasciné.

Sa formation d'archiviste avait été titillée.

Une telle arme n'avait pu être conçue qu'entre 1923, date de sa mise en service dans la police britannique, et les années 1970, époque de la fin de sa commercialisation.

Ce type d'arme avait été employée par l'armée à partir de 1942.

Et elle était en parfait état.

Ianto aurait presque pu croire qu'elle sortait de l'usine.

Il existait des répliques, bien sûr, mais le jeune homme était suffisamment cultivé en la matière pour savoir qu'il s'agissait bel et bien d'un exemplaire originel.

Si on y ajoutait le manteau militaire de Jack, et ses tenues tout droit issues des années 1940, on était en droit de se poser des questions.

Jack, bien sûr, avait esquissé le sujet.

-J'en ai hérité, avait-il simplement répondu lorsque Ianto l'avait interrogé, un soir, dans son bureau.

Ianto savait reconnaitre un sujet tendu, et n'avait pas insisté, le rangeant dans la catégorie grandissante des mystères entourant Jack Harkness.


Jack était immortel.

Cette découverte ahurissante et terrifiante remettait en cause tout ce que Ianto pensait savoir du capitaine.

Ses mois d'absence inexpliqués avaient été l'occasion pour le jeune homme de nombreuses réflexions, et questionnements intérieurs.

Au milieu de sa détresse et colère, cependant, une hypothèse s'était forgée.


Jack était de retour.

Jack, son manteau, ses sourires grisants tendant sur le vaniteux, et son Webley.

Ianto n'était plus trop certain s'il voulait l'interroger.


Ianto le fixait encore.

Jack pouvait sentir son regard sur lui alors qu'il nettoyait son revolver, ses gestes rapides et consciencieux.

-Quoi ?

Le jeune homme tressaillit, avant de rentrer, gêné, dans l'armurerie, ses mains enfoncées dans ses poches. Il demeura silencieux, et Jack roula des yeux.

-Quoi, Ianto ? Secouant la tête, il ajouta, adoucissant sa voix : Qu'est-ce qu'il y a ?

Son employé (partenaire, amant, compagnon ?! Qu'étaient-ils exactement, cela n'avait jamais été bien clair, mais les choses avaient encore empiré depuis son retour de l'Année qui n'existait pas) se mordit la lèvre, ses yeux rivés sur l'arme posée en morceaux sur la petite table.

-Tu la nettoies encore, fut ce qu'il parvint finalement à murmurer.

Le capitaine haussa un sourcil, avant que son expression ne se renferme, un masque neutre familier tombant sur son visage.

-Il faut, fut sa réponse plate, neutre, soigneusement contrôlée.

Ianto sentit quelque chose se briser en lui.

-Tu y étais ? Pendant la guerre. C'est comme ça que tu l'as eu.

Ce n'était pas une accusation. Juste un constat, un fait, une affirmation. Rien d'agressif, ou de violent, et pourtant, le jeune homme sentit une bulle silencieuse exploser dans la pièce entre eux. Jack s'était figé, son dos tendu pendant ce qui lui sembla l'éternité avant qu'il ne reprenne son travail, ne répondant pas.

Ianto attendit, appuyé contre la porte.

Finalement, alors qu'il commençait à perdre espoir, l'immortel murmura, sa voix distante :

-Et ?

Son compagnon haussa les épaules.

-Je .. Je ne sais pas ? C'est.. fou ? Fascinant ? Il fronça les sourcils. Je suis curieux, d'accord ? Tu sais tout de moi et.. tu partages si peu, murmura-t-il, sa voix laissant émaner une part de sa tristesse.

Jack se retourna, le fixant.

-Fascinant ? répéta-t-il lentement.

Il y avait quelque chose dans son regard, quelque chose de dangereux, et d'effrayé, presque sauvage, une ombre que Ianto n'avait vue que peu de fois, mais qu'il reconnut immédiatement.

Le capitaine ne l'avait affichée que pendant les moments les plus dangereux de leur vie.

Lisa.

Son irruption dans la maison de l'horreur, à bord du tracteur avec lequel il avait défoncé la porte, avant de les sauver des cannibales.

La seconde mort de Suzie.

Sa confrontation avec l'équipe, avant qu'Owen ne l'abatte.

Son sacrifice face à Abaddon.

Jack avait peur.

Jack .. Jack était terrifié.

Ianto le dévisagea, avant que son cœur ne se serre.

Il ne savait rien des précédentes équipes avec lesquelles le capitaine avait travaillé, mais il n'était pas difficile de deviner que toutes n'avaient bien accueilli le sujet de son immortalité.

Lentement, de la même manière qu'il aurait abordé un animal blessé, Ianto se rapprocha, ses paumes ouvertes et son expression la plus honnête possible. Il ne manqua pas la manière dont le plus âgé se tendit, ou dont ses yeux se posèrent sur l'arme de service que le Gallois portait dans son dos. Avec gentillesse, il leva la main, enveloppant sa joue, avant de l'embrasser. Jack ferma les yeux, se laissant tomber instinctivement contre lui.

-Je suis désolé, murmura-t-il. Je remue de vieilles plaies. Jack l'enveloppa de ses bras, le serrant contre lui. Mon capitaine.. si seul, si longtemps.. Elle t'a protégée tout ce temps, murmura-t-il en lui rendant son étreinte.

-Yan, murmura faiblement l'immortel. Il ferma les yeux, repoussant ses larmes. Je ne peux pas ..

-Je sais, murmura celui-ci. Je comprends.

-Tu ne comprends vraiment pas.. Ce n'est pas juste.. Il n'y avait personne, Ianto.. J'étais.. Personne ne savait. Personne.. Personne ne pouvait savoir.

La main du capitaine se crispa dans son dos. Ianto contint un frisson.

-Elle a.. presque toujours été là.. Sans elle.. Jack inspira profondément. Je ne sais pas ce que je ferai si je la perdais, admit-il très bas.

Ianto le pressa plus fort contre lui, tentant de lui communiquer tout le soutien dont il était capable. Il savait à quel point se confier de manière si intime était compliqué pour leur capitaine. Jack ne s'ouvrait quasiment jamais, et lorsqu'il le faisait, ce serait pour partager des informations souvent laconiques, mais toujours capitales, pour ceux sachant les lire.

Le Webley de Jack était une part de lui, de la même manière que ses sourires, sa capacité de séduction outrageuse et son manteau de la RAF.

Il avait assisté à plus de choses que personne ne pouvait imaginer, vu plus d'horreurs, combattu plus de monstres, que l'équipe ne pouvait le concevoir.

Il avait sauvé Jack, un nombre incalculable de fois.

Il avait souvent été son seul rempart, lorsque la mort s'était présentée.

Il serait encore là, longtemps après leur départ.

Le Webley de Jack était une des rares choses tangibles qui pouvait résister à son immortalité.

Lorsque les décennies passaient, et que tout le monde finissait par disparaitre, comment ne pas commencer à s'attacher ?

Pas étonnant que Jack passait son temps à le nettoyer.

Il était son seul rempart contre le danger, le seul à qui il pouvait se confier.

A quel point l'immortel avait-il été seul pour ainsi s'y attacher ?

Ianto sentit son cœur se briser.

Avec désespoir, il serra le capitaine, le pressant contre lui.

Je serai ton arme. Je serai ton bouclier. Je te protègerai, si tu veux bien me laisser. Mon capitaine. Mon immortel. Tu n'es plus seul. Laisse-nous t'aider.

Ses lèvres s'écrasèrent contre celles de l'immortel, sa main glissant dans ses mèches brunes pour mieux le rapprocher de lui. Jack sembla comprendre ce qu'il tentait de dire, car il agrippa son dos, lui répondant avec un désespoir qui ne fit qu'augmenter celui du plus jeune.

Jack. Oh, Jack.

Le duo s'écrasa contre un mur, le corps du capitaine recouvrant celui de son compagnon. Ianto haleta, le pressant plus fort contre lui. Il n'avait pas à s'inquiéter: Jack semblait déterminé à dévorer chaque millimètre carré de sa bouche, ses mains enveloppées autour de son visage.

Ianto ferma les yeux, sa main remontant pour mieux se perdre dans les mèches brunes du capitaine.

Et s'il sentit une larme couler, hé bien, il aurait été bien en peine de savoir à qui elle appartenait.