13. Agir


Post épisode 1x07 Greeks Bearing Gifts. Angst.


Il se faisait tard en ce soir d'automne à Torchwood. Toute l'équipe était partie, à l'exception d'une seule personne.

Le capitaine Jack Harkness ne quittait jamais son poste.

Les yeux perdus dans le vague, le regard sombre, l'immortel ressassait les évènements des derniers jours, assis derrière son bureau.

Comme bien souvent, il avait échoué à voir les choses, et agir.

Combien de fois faudrait-il qu'une catastrophe arrive pour qu'il parvienne à communiquer avec son équipe ?

Jack soupira, avant de se frotter les tempes.

Se redressant, il jeta instinctivement un œil vers les caméras de sécurité internes du Hub, vérifiant que tout était en ordre. Il fronça les sourcils en constatant la présence d'une ombre familière dans les archives. Avec irritation, et plus d'inquiétude qu'il ne voulait le montrer, le capitaine se redressa, appuyant sur son oreillette.

-Désireux de m'expliquer ce que tu fais encore ici à cette heure ?

A l'autre bout de la ligne, Ianto sursauta. Jack le regarda rattraper une caisse d'artefacts, avant de les poser sur la table.

-J..Capitaine ?

-Tout le monde est rentré depuis des heures. Tu n'as rien à faire là, commenta sèchement ce dernier.

Ianto déglutit. Il lança un regard nerveux aux caméras de sécurité, avant de murmurer :

-Je .. Je travaillais.

-A cette heure ?

Ianto haussa les épaules, tentant d'ignorer le sentiment de culpabilité et malaise qui naissait en lui.

-Ce n'est pas la première fois, murmura-t-il.

Jack contint avec grand-peine un son exaspéré.

-Bouge ton cu et monte au bureau. Maintenant, grogna-t-il, le son proche à un aboiement.

Les épaules de Ianto s'affaissèrent.

-Oui, monsieur, murmura-t-il, sa voix plate.

-Ianto ?

-Monsieur …. ?

-Ramène-nous deux tasses de café.

Le Gallois roula des yeux, avant de se rappeler que le plus âgé pouvait toujours le voir. Se mordillant la lèvre, il jeta un regard à la caisse d'objets abandonnés, avant de soupirer et se diriger vers les escaliers. Jack le regarda faire, son cerveau tournant à toute vitesse.


Toc toc toc.

-Tosh ?

Jack fixa la porte d'entrée de son bureau, surpris. La jeune informaticienne se mordit la lèvre, avant de murmurer :

-Je.. Je peux entrer ?

Le capitaine ouvrit le bras, l'invitant.

-Qu'est-ce que je peux faire pour toi ?

Son employée ferma la porte, avant d'inspirer profondément.

-C'est à propos de Ianto.


Toc toc toc.

Jack releva les yeux du dossier qu'il était en train d'étudier pour fixer le nouveau venu. Ianto attendait sur le pas de la porte, un plateau avec deux tasses de café fumantes dans la main. Ses yeux étaient rivés sur le sol, ses épaules relevées instinctivement.

Le capitaine contint un soupir, avant de se redresser. D'un geste silencieux, il lui fit signe de rentrer. Le jeune homme traversa l'espace les séparant, lui servant sa tasse avant d'attendre. Jack porta sa tasse à ses lèvres, grognant de plaisir lorsque le breuvage coula dans sa gorge, le réchauffant.

-Assied-toi, ordonna-t-il en pointant du doigt le fauteuil en face de lui.

Ianto obéit silencieusement, ses mains contractées autour de sa propre tasse. Jack le dévisagea longuement, pensif.

-Comment vas-tu, Ianto ?

Cela semblait la bonne question à poser, celle avec laquelle tout commencer. Sans surprise, le jeune homme tressaillit, avant de murmurer :

-Je vais bien, monsieur.

-Oublie le monsieur. Jack haussa un sourcil. Je pensais que nous avions dit plus de mensonges.

Ianto pâlit. Jack haussa un peu plus son sourcil. Le Gallois sembla se rapetisser sur lui-même, sa tension évidente.

-Si c'est à propos des archives..

-En partie. Pas seulement. Jack continua de le fixer. Te perdre dans le travail ne fonctionnera pas, Ianto. Crois-moi, j'ai essayé.

Le Gallois renifla, avant de tressaillir. Il se tendit un peu plus, son visage pale semblant devenir encore plus blême sous la lumière du bureau.

-Vous ne savez pas de quoi vous parlez, murmura-t-il finalement.

-Non ? Je ne sais pas ? Je t'en prie, explique-moi, ironisa le capitaine en se redressant, avant de le pointer de sa tasse. Explique-moi ce que je ne sais pas.

Il y avait une nuance dans sa voix, absente auparavant. Quelque chose d'éminent dangereux, qui alarma immédiatement le plus jeune. Ianto réalisa trop tard son erreur, en même temps qu'une vague de culpabilité le frappait. Celle-ci se mêla immédiatement à une seconde, cette fois-ci de rage.

-Vous ne.. Il ferma les yeux, tentant de se contrôler. Vous ne savez pas, tenta-t-il finalement d'expliquer. Ce n'est pas vous..

A sa grande horreur, une larme coula sur sa joue. Ianto l'essuya furieusement, avant de détourner le regard.

Jack le dévisagea tristement.

-Je ne sais pas quoi, Ianto ? La culpabilité ? La rage ? Le dégout de soi-même ? Ses poings se crispèrent. Tu penses que je ne ressens rien ? Que je dors correctement? Que je les oublie aussi vite qu'ils sont partis ?

Sa voix s'était élevée légèrement, sa colère perçant dans ses mots. Ianto déglutit, avant de fixer le sol. La voix du capitaine se durcit un peu plus lorsqu'il continua, se faisant accusatrice :

-Ce n'est pas moi qui quoi, Ianto ? Qui l'ai fait entrer ? Qui ai menti à toute mon équipe ? Qui ai tué des innocents ? Qui ai trahi mes collègues ? Tu as raison, Ianto, ce n'est pas moi. Mais cela ne veut pas dire que je ne comprends pas.

-C..c..capitaine …

Jack finit son café brusquement, avant de poser sa tasse d'un geste sec. Il se redressa, le dévisageant.

-Je comprends très bien, Ianto. Malgré ce que vous avez tous l'air de penser, je comprends très bien. Et je sais très bien les conséquences, et c'est pour cela, Ianto, que j'ai voulu te stopper, parce que je savais, ce que tu vivrais.

Vous vous pensez une sorte de héros, mais vous êtes le pire des monstres !

Ianto sentit des larmes lui bruler les yeux, en même temps que sa culpabilité augmentait.

Il n'aurait pas dû..

Mais il avait été si fou de rage.

-Je .. Je..

Un cri de fureur lui échappa, avant qu'il n'écrase sa tasse sur le bureau en face de lui, le geste violent faisant trembler la porcelaine. Jack le regarda faire silencieusement, demeurant immobile en même temps que le jeune homme se prenait le visage entre les mains, tentant vainement de se contrôler.

-Je .. Je.. Pourquoi, sanglota-t-il soudainement. Pourquoi est-ce que vous ne m'avez pas.. Vous auriez dû.. Je ne peux pas.. Je ne peux pas..

Il pleurait, ses larmes coulant à flot à présent sur ses joues, leur rivière salée tombant incontrôlable le long de sa peau. Il pleurait, comme il n'avait pas pleuré en des semaines, comme il n'avait plus pleuré, depuis les cannibales. Il pleurait, et Jack sentit son cœur se contracter, une culpabilité familière le frappant en même temps qu'il se levait finalement, faisant le tour de son bureau pour s'arrêter en face de lui.

Avec hésitation, il posa sa main sur son épaule : Ianto sanglota plus fort, ses mains se contractant autour de son visage.

-Nous ne sommes pas à Londres, Ianto. Et je ne suis pas Hartmann. Il soupira. Je .. Je suis .. désolé. Pour ce que cela vaut.. Tu.. Tu avais raison. Je .. Je n'ai rien vu, murmura-t-il en fixant le sol. C'est ma faute, Ianto. Pas la tienne. Je suis le capitaine. C'était ma responsabilité.. et j'ai échoué.

-Je .. Ianto secoua la tête. J'ai ..

-Tosh .. est venue me voir. A propos.. du pendentif. Jack se mordit la lèvre. Elle m'a partagé ce qu'elle a entendu. Ianto pâlit. Ianto .. Je..

Il secoua la tête, avant de s'accroupir et poser avec hésitation sa main sur son bras. Ianto le regarda faire, son corps tremblant et son visage constellé de larmes.

-Ianto.. Je connais ce type de chagrin. Il dévore.. jusqu'au plus profond de ton âme. Je ne veux pas que cela t'arrive. S'il te plait, laisse-moi t'aider, murmura-t-il, tentant de faire passer toute son inquiétude dans sa voix.

(et s'il y avait davantage, si Ianto entendit plus, que ce que Jack dit à voix haute, hé bien, c'était son problème)

-Je .. Je ne pense pas qu'il y ait.. grand-chose à faire.. c..capitaine, murmura-t-il, ses poings crispés. J'ai.. Ce que j'ai fait.. Il fixa le sol. C'est ma punition, n'est-ce pas? Rester ?

Jack secoua la tête. Il enveloppa son visage, le caressant et repoussant ses larmes.

-Non, Ianto. C'est ta chance. De prouver, ce que tu vaux vraiment.

Ianto laissa s'échapper un rire amer. Il ne repoussa pas sa main, cependant, ce que Jack considéra comme une victoire.

-Une chance.. Je ne peux plus dormir s.. sans l-l-a v..v..voir.. Je.. Je.. les entends.. c..crier.. Je.. Il hoqueta. Quel..Quelle chance ?

-Protéger les autres, murmura Jack. Les empêcher de vivre la même chose. Lui rendre honneur. Sa gorge se serra. Lui prouver que tu te souviens.. de qui elle était vraiment.

Son regard s'était voilé, ses yeux se perdant un instant dans le vide. Ianto le dévisagea, la gorge sèche.

Finalement, le capitaine secoua la tête, avant de relever les yeux, le dévisageant de son regard bleu.

-Je ne te laisserai pas te détruire, Ianto. Je ne sais pas encore comment faire.. Mais je ne te laisserai pas faire.

-Je .. Ianto sentit davantage de larmes couler le long de ses joues. Pourquoi.. Vous.. Vous devriez me haïr, souffla-t-il finalement en baissant la tête.

Jack secoua la tête. Il prit sa main, l'aidant à se lever.

-Je ne te hais pas, Jones, Ianto Jones. Et il est temps.. Il est temps que je te prouve, que tu fais vraiment partie de l'équipe, murmura-t-il.

-Je ne..

Jack caressa gentiment sa joue, l'interrompant. Il hésita, avant de fixer la trappe à côté de son bureau – celle, ils le savaient tous les deux, qui menait à la chambre du capitaine.

-Tu peux prendre mon lit. Je .. Il secoua la tête, avant de murmurer maladroitement : Je promets de te laisser seul.

La gorge de Ianto s'assécha un peu plus, le souvenir de leurs temps ensemble brulant l'arrière de son crâne, et la pointe de ses oreilles.

-Et vous ? fut tout ce qu'il parvint finalement à murmurer.

Jack haussa les épaules.

-Mon fauteuil est confortable. Et je n'ai pas besoin d'autant de sommeil que toi.

Ianto secoua la tête. Prenant une profonde inspiration, il murmura :

-C'est votre lit, je ..

-Ianto.

Celui-ci releva les yeux, le dévisageant. Jack sentit sa gorge s'assécher.

-Non.

-Je .. je ne dormirai pas .. pas seul.. je.. je ne ferai rien, je..

-C'est une mauvaise idée, Ianto, murmura le capitaine, et vraiment, n'était-ce pas fou qu'il soit celui à l'énoncer ?

-Pas pire que de me laisser seul dans votre chambre.. J..Jack … S'il vous plait..

L'immortel soupira. Il leva les yeux, fixant le ciel un instant, avant de le dévisager de nouveau.

-Je dois avoir un pyjama quelque part.

Malgré lui, Ianto sentit l'ombre d'un sourire étirer ses lèvres. Jack roula des yeux, mais le suivit, descendant à sa suite. La pièce était minuscule, à peine suffisante pour deux hommes adultes. Ianto repoussa les souvenirs que sa venue réveillait, se concentrant sur l'instant présent. Jack disparut immédiatement dans la salle de bain, ne réapparaissant qu'une fois que Ianto se soit logé sous la couverture, son corps raide.

L'immortel demeura silencieux, se glissant dans le lit à ses côtés. Il se mordit la lèvre, mais le peu d'espace ne leur laissait guère le choix sur leur proximité. Après quelques tentatives infructueuses, Ianto lâcha finalement un son exaspéré, avant d'attraper son bras et le placer fermement autour de sa taille.

-Je suis un adulte, Jack.

Celui-ci grimaça, mais se rapprocha, posant son menton par-dessus son crâne. A sa grande surprise, Ianto se détendit, ses yeux se fermant en même temps que Jack éteignait la lumière. Le capitaine roula des yeux, avant de se sourire à lui-même.

A peine quelques instants plus tard, les deux hommes dormaient à poings fermés, le corps du plus âgé enroulé fermement autour de celui de Ianto.