21. Guérir


- JACK !

Ianto déboula en trombe dans l'allée, son arme levée. Il ralentit légèrement en découvrant le corps du poisson-lune sur le sol, son visage écrasé contre les dalles humides. Ses yeux étaient rivés sur l'homme accroupi à côté, et sa chemise ensanglantée.

-Jack, siffla-t-il en s'accroupissant à côté de lui. Est-ce que ça va ? Tu es blessé ? Le capitaine secoua la tête. Ianto pointa du doigt le sang sur sa chemise. Et ça ?

-Ce n'est rien, murmura l'immortel, en commençant à se redresser.

-Rien ? C'est ton sang ? Jack, protesta-t-il lorsque celui-ci secoua la tête.

-Ce n'est rien, Ianto, répéta-t-il.

-Ce n'est pas rien ! Est-ce que tu es mort ? On t'a entendu crier !

Jack soupira. Il détourna la tête.

-Il était drogué, murmura-t-il finalement. Totalement incontrôlable. Il grimaça, avant de regarder son poignet. Il m'a mordu.

-Mordu ? répéta Ianto, inquiet. Est-ce que tu veux que j'appelle Owen ? Est-ce qu'il y a un risque de transmission d'un agent pathogène ?

Jack secoua la tête. Il rabattit sèchement son poignet.

-Je ne pense pas. C'est déjà guéri. Je vais bien, Ianto, répéta-t-il, têtu, mais le jeune Gallois n'en était pas à sa première fois.

-Tu ne vas pas bien, tu as été blessé, fronça-t-il des sourcils, avant d'attraper son poignet pour l'examiner. Ce n'est pas parce que tu guéris que tu n'as rien eu, ou pas souffert.

-Ianto, soupira le capitaine, avant de s'interrompre lorsque son compagnon le dévisagea.

Celui-ci le prit dans ses bras, le serrant contre lui. Jack ferma les yeux, se laissant aller à un rare moment de faiblesse. Le jeune homme appuya sur le bouton de son oreillette, la coupant momentanément.

-Tu n'es pas un dieu, capitaine, murmura finalement le jeune homme, avant de l'embrasser gentiment. Tu sais que tu n'as pas à jouer à cela avec moi.

-Tu t'inquiètes trop, souffla Jack, sa gorge serrée.

Ianto secoua la tête, avant de prendre gentiment son poignet blessé (guéri, déjà guéri, si vite, comment Jack pouvait-il guérir si vite, c'était si extraordinaire) et le porter à ses lèvres pour l'embrasser.

-Je m'inquiète normalement, rétorqua-t-il. De la même manière que tu t'inquiéterais pour nous. Et ne dis pas que c'est différent pour toi, ajouta-t-il lorsque Jack ouvrit la bouche.

L'immortel roula des yeux, avant de se balancer d'avant en arrière, gêné.

-Personne ne s'est jamais posé la question, murmura-t-il finalement.

Ianto sentit une vague de haine le saisir.

Combien de personnes avaient connu le secret de Jack, et en avaient abusé ? Combien d'entre eux avaient expérimenté sur lui, ou l'avaient volontairement envoyé dans les missions les plus dangereuses et périlleuses, au péril de sa vie ? Combien de fois avait-il été blessé ? Combien de fois était-il décédé, seul, terrifié ?

A quel point Jack avait-il souffert, pour être si désensibilisé à sa propre souffrance ?

A quel point pensait-il qu'elle était normale ?

Jack guérissait peut-être physiquement (comment, pourquoi, Ianto ne savait pas, Jack n'avait jamais voulu en parler, Gwen avait parlé d'un accident qui l'avait transformé, mais elle n'en savait pas davantage, Ianto avait compris que le Docteur était la clé, mais Jack se renfermerait toujours dès qu'il abordait le sujet), mais pas mentalement.

Ianto pouvait lire toutes ses blessures invisibles, toutes les cicatrices nées de son passé.

Plus le temps passait, et plus il en découvrait.

Jack était comme un livre déchiré, aux pages éparpillées.

Au centre, pourtant, son cœur battait.

Le jeune agent sentit sa gorge se serrer. Au prix d'un immense effort, il retint ses larmes, avant de prendre de nouveau Jack dans ses bras, et le serrer.

-Je la pose, murmura-t-il, sa voix s'étranglant à moitié. Et je veux que tu me dises la vérité, à chaque fois. Je ne suis pas fait en verre, Jack. Tu ne me protègeras pas en me mentant.

-Je .. Jack posa son front contre son épaule. Je ne sais pas comment.. Je ne suis pas sûr que.. Ianto l'interrompit en l'embrassant. Yan..

-Comme tu as fait pour moi, murmura-t-il. Comme tu as fait pour moi, Jack.

La main du capitaine se glissa dans ses cheveux, les caressant tristement.

Jack connaissait chacune des blessures invisibles de Ianto, et en particulier celles qu'il avait involontairement créées.

Chacun était le pilier de l'autre, et sa source d'espoir.

Seuls, Jack et Ianto étaient deux hommes chacun brisés par la vie, et les tourments subis.

Ensemble, cependant, cette souffrance se transformait en un soutien mutuel.

Jack et Ianto se comprenaient.

Côte à côte, ils parvenaient à avancer, et éventuellement, se pardonner.

Guérir, en s'aimant.

Guérir, ensemble.

Ianto saisit avec délicatesse son visage, avant de l'embrasser le plus doucement dont il était capable. Contre lui, Jack trembla, mais ne recula pas. Ianto caressa son visage, tentant de transmettre tous les sentiments complexes prégnant entre eux. Il dut réussir, car les bras du capitaine se refermèrent autour de lui, le pressant contre lui. Ianto sourit, avant de murmurer, leurs souffles s'entremêlant :

-Allez, viens. Owen va criser si on ne lui répond pas.

Jack sourit, avant de lier leurs doigts, pressant fermement sa main dans la sienne.

Le sourire de Ianto s'élargit, et Jack sentit quelque chose tomber en lui. Un mur, une résistance, une blessure, peut-être. Une des nombreuses plaies nées pendant ces cent cinquante ans passés seul, sans pouvoir compter sur quiconque mais lui-même.

Peut-être, en effet, Ianto était la clé à sa guérison.

Et peut-être, était-il la clé à la sienne.