4 mai

Cadeau : Louis XIV & Philippe d'Orléans

Versailles


Le tapotement régulier des doigts de Louis XIV sur l'accoudoir de sa chaise curule montrait assez bien qu'il était plus qu'agacé par la présence de tous ces gens autour de lui.

Pourtant, on avait cru faire plaisir au roi en accourant dès qu'on avait su que son frère était gravement malade. On avait des tas de remèdes à lui proposer. Des plantes rares venues des comptoirs exotiques, par-delà les océans. Des reliques saintes et inviolables, issues de plus grands prêcheurs de la Chrétienté. Des prières rendues par les plus grands chantres. Des talismans de guérison de toutes sortes et de toutes natures, la plupart richement chargées et décorées, qui convenaient à un prince. Même des formules magiques païennes, la Cour n'en était pas à un scandale près.

Il y avait de l'argent à se faire sur la détresse du roi et certains en avaient bien profité. Sauf que rien ne marchait, ni les prédicateurs bienheureux, ni les plantes étonnantes, ni les objets extraordinaires, ni les rituels mystérieux. Monsieur, duc d'Orléans, d'Anjou et de tant d'autres lieux encore en France, frère unique de Louis XIV, était en train de mourir.

Et il n'y avait rien qu'ils pouvaient faire pour changer cela.

D'un mouvement soudain, Louis XIV se leva. Il avait une expression dangereuse sur le visage, ce mélange de lèvres rentrées en une moue dédaigneuse, de joues légèrement gonflées, de regard bleu fiché dans le vôtre comme deux épieux de glace. Si ces gens étaient incapables de sauver son frère, alors ils n'avaient rien à faire dans son château, c'était exactement les sentiments que son expression reflétait.

« Sortez, lâcha-t-il d'un ton glacial. »

Comme les plus téméraires d'entre eux ne bougeaient pas, il balaya d'un geste toutes les potions et protections inutiles qui s'étaient accumulées sur la table près de lui et hurla :

« DEHORS ! »

Cette fois, tous les marchands déguerpirent en courant. Il n'en resta qu'un, un jeune apprenti qui finissait de ramasser les bricoles de son maître, lequel avait fini par aller faire un tour dans le parc en constatant que leur roi ne se laisserait pas convaincre par tous ces courtisans. Le jeune homme se reçut lui aussi un regard furibond qui lui fit lâcher quelques unes de ses pierres, mais Louis ne le fit pas jeter en prison et l'aida même à en récupérer une, qui avait roulé sous sa chaise.

C'était un diamant, un beau diamant étincelant qui attira un long moment l'œil du roi. Le jeune homme se redressa et comprit qu'il considérait l'idée de l'offrir à son frère, même si quelque chose semblait le gêner dans cette décision.

« N'auriez-vous pas une pierre plus… personnelle ? finit-il par demander, à la grande stupeur de l'apprenti.

-P… Personnelle, Sire ? répéta le jeune homme, paralysé.

-Mon frère m'a offert une topaze jaune, une fois, lâcha Louis. Elle était tombée d'un coffre des Espagnols. Quand nous étions enfants, avec notre cousine Henriette.

-C'est… c'est un bon choix, Sire, hasarda le novice en finissant de ranger sa marchandise. Les topazes jaunes sont l'apanage la royauté car elles symbolisent la richesse et le pouvoir. Les anciens Égyptiens disaient qu'elles renfermaient le pouvoir du soleil. »

Louis XIV ferma brièvement les yeux et son interlocuteur crut, pendant une seconde, qu'il voyait une larme dans ses prunelles.

« Est-ce que vous auriez… une gemme du même genre ? finit-il par demander. Pas forcément la plus belle, ni la plus précieuse, mais… une qui aurait du sens… pour mon frère… »

Le jeune homme se sentit touché par la peine du roi. Il n'avait pas de frère, mais trois petites sœurs, et il se dit que ça devait être à peu près la même chose. Il se prit à penser que leur souverain n'était peut-être pas aussi dur, orgueilleux et cruel que les gens le disaient.

Il plongea la main dans sa réserve de pierres et en tira une moyenne, rose, transparente, irrégulière et ravissante, qu'il tendit à Louis XIV.

« Voici un morceau de quartz rose, Sire, dit-il doucement. Il symbolise les énergies positives et purifie le cœur, l'esprit et le poison. Il représente aussi l'amour et la tendresse. »

Il entendit le roi pousser un soupir et crut de nouveau qu'il allait pleurer. Mais il se contenta de prendre le quartz et de laisser tomber en retour une bourse pleine dans sa main.

« Si votre famille manque de quelque chose un jour, dit-il, revenez me trouver. Je ferai en sorte qu'elle soit toujours à l'abri du besoin. »

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Philippe avait le teint cireux et le regard vide, avec de grandes ombres grises en-dessous. Il respirait à peine mais il était conscient et il réagissait un peu quand ses proches se manifestaient autour de lui. La princesse Palatine pleurait dans un coin, le Chevalier faisait de son mieux pour rester droit et essayer de la consoler. Il y avait deux ou trois autres amis de Philippe aussi et leur cousine, la Grande Mademoiselle, qui le regardaient tristement. Ses trois enfants étaient là mais ils ne sentaient pas beaucoup impliqués.

Louis était assis par terre, à côté de son lit, et lui tenait la main tout en le fixant d'un regard qui débordait de larmes.

« Mon frère…, murmura-t-il.

-Je suis désolé…, répondit Philippe. Je ne voulais pas que tu te retrouves seul si vite.

-Je ne pourrai jamais l'accepter… je ne pourrai jamais l'accepter, tu le sais ?!

-Je sais… »

Étouffant un sanglot, Louis porta la main à la poche de son pardessus brodé d'or et en sortit le quartz rose. Il le glissa contre la paume de son frère, referma avec force ses doigts autour des siens. Philippe observa la pierre entre leurs mains entremêlées, reconnut la référence à son morceau de topaze jaune d'autrefois, sourit. Son aîné lui sourit à son tour et répéta la phrase qu'il lui avait dite, plusieurs décennies auparavant, en révoquant ce cadeau d'enfance :

« J'étais tellement fier de toi…

-Moi aussi, mon frère, souffla Philippe. Moi aussi.

-Sire, je pense que vous devriez vous retirer, maintenant, intervint Bontemps avec douceur. »

Le roi ne devait pas assister aux œuvres cruelles de la mort, fut-ce pour son propre frère.

« J'arrive, chuchota Louis en embrassant doucement les doigts de son cadet qui tenaient le quartz rose. »

Il se redressa péniblement, déchiré par l'éloignement de son frère malade qu'on lui imposait et, une fois parvenu sur le seuil de la chambre, se retourna une nouvelle fois.

« J'étais tellement fier de toi, répéta-t-il. Tellement fier de toi… »

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Deux jours plus tard, Philippe guérit de son horrible maladie. Son frère eut bien du mal à le quitter durant de longues semaines, solidarisé à lui chaque fois qu'il le pouvait, se tenant auprès de lui dans le fauteuil qu'il quittait à peine le temps de sa convalescence, lisant des livres pour lui, lui attrapant les doigts avant de lui poser des baisers sur la joue.

Il avait fait donner des dizaines de Messes quand on lui avait annoncé, à son étonnement le plus total, que son frère allait vivre et que le mal était en train de le quitter. Il en remerciait Dieu chaque jour. Fût-il le plus grand roi du monde, il n'était rien sans Philippe. C'était le plus grand miracle de sa vie !

Monsieur, lui, pour une fois, était tenté d'avoir une explication un peu plus sentimentale. Il n'était pas du genre à se lancer dans des discours et des déclarations guimauves, mais il assura avec conviction à Louis, sa pierre de quartz rose dans la main, en le regardant droit dans les yeux :

« Je ne suis pas dupe des Messes et des processions, je sais que c'est ta tendresse qui m'a guéri. »