8 mai

Oubli : Robin de Locksley « Robin des Bois » & Gilles l'Écarlate

Robin des Bois : Prince des voleurs


Robin s'était inquiété un peu, bien sûr, quand son frère était tombé d'un arbre dans la rivière et directement sur un lit de cailloux après avoir rebondi trois ou quatre fois sur les branches pleines de mousse. Mais il avait un peu l'habitude des acrobaties et des cascades de Gilles et il avait vu assez de ses cicatrices pour savoir qu'il s'en tirait toujours bien. En ne le voyant pas ré-émerger des rapides cristallins et agités après cinq secondes, il avait quand même plongé pour le sauver et les hors-la-loi qui s'étaient accumulés sur la rive avaient pu le voir sortir en titubant, le jeune homme inconscient dans les bras.

« Montre-le-moi, avait ordonné Azeem en commençant à lui palper le torse alors que Robin n'avait même pas encore fini de l'allonger sur les feuilles mortes. Bien… On dirait qu'il n'a pas d'eau dans les poumons. Tu devrais aller le coucher dans ta cabane et le maintenir au chaud pour éviter qu'il tombe malade.

-Je suis content que sa tête n'ait pas heurté le fond, avait placé Robin en constatant qu'aucun magma sanguinolent n'apparaissait sur sa tempe.

-Il y a peut-être des dommages internes, mais nous ne le saurons qu'une fois qu'il sera réveillé. Cependant, je ne m'inquiète pas trop… Il a l'habitude des mauvaises chutes.

-Oui, quel casse-cou celui-là ! »

Robin avait bien suivi les instructions du Maure, il avait déshabillé Gilles en ne lui laissant que ses sous-vêtements afin de contrecarrer le développement d'une éventuelle pneumonie. Ensuite, il l'avait mis au lit et avait bordé la couverture rembourrée de paille sous la couche en laine. Maintenant, il attendait qu'il se réveille, assis face à la porte et à la lumière du soleil, occupé à lustrer ses bottes et sa boucle de ceinture.

Quand Gilles commença à marmonner et à remuer, l'archer sourit et se tourna vers lui pour l'accueillir et s'assurer qu'il allait bien. Il s'appuya sur ses coudes et lui lança :

« Ça ne va pas de monter aussi haut dans les arbres ? Tu n'es pas un chimpanzé. Est-ce que je t'ai déjà parlé de la fois où j'en ai vu un chez un ami de Père ? »

Il s'apprêtait à le prendre derrière les épaules pour l'aider à se redresser, mais son frère eut une réaction à laquelle il ne s'attendait pas du tout. Ses sourcils se froncèrent et il rassembla machinalement la couverture autour de lui, les mains croisées devant son torse comme pour se protéger, avant de s'assoir malhabilement.

« Je préfèrerais que tu ne me parles pas du tout, Locksley, lâcha-t-il. Et… et que tu n'évoques pas ton père… peu importe à quel point tu es fier qu'il t'ait entretenu toute ta vie. »

Le cœur de Robin rata un battement… et même plusieurs. Cette expression méfiante, rebelle, avec ce froncement de sourcils perpétuellement contrarié, c'en était une qu'il aurait préféré ne jamais revoir. C'était celle de Gilles quand il le détestait et l'archer ne comprenait pas d'où elle venait, tout à coup. Est-ce que son frère était en colère qu'il évoque Lord Locksley alors que lui n'avait jamais pu être élevé par leur père ? Est-ce qu'il lui en voulait de l'avoir laissé se mettre en danger de la sorte et pratiquement se noyer ?

« Je… suis désolé, balbutia-t-il en se redressant précautionneusement pour se mettre au même niveau que le jeune homme. Je me suis vraiment inquiété pour toi, je te jure que c'est vrai. Est-ce que tu as besoin de quelque chose en particulier ? »

Le regard vert de Gilles devint encore plus confus et défiant.

« Pourquoi ? lança-t-il. Pourquoi es-tu aussi gentil, tout à coup ?

-Mais… parce que tu es mon frère. Et…

-Quoi ?! Co… Comment tu l'as su ?! Qui te l'a dit ?! »

Telle une bête effrayée par un chasseur, le jeune voleur bondit sur ses pieds et recula jusqu'au fond de la cabane, emportant sa couette avec lui. Ce mouvement sembla lui faire remarquer qu'il était pieds nus et sans chemise et ça ne fit qu'accroître son malaise.

« Mais enfin, c'est toi qui me l'as dit ! s'exclama Robin en se remettant lui aussi sur ses pieds. Est-ce que… tu sais en quelle saison nous sommes ?

-Comment aurais-je pu te le dire ?! protesta Gilles. C'était un secret que tu ne méritais pas de connaître… Je ne voulais pas que tu le connaisses !

-La saison, Gilles, insista Robin, le cœur serré.

-Au printemps. Nous sommes au printemps. »

Le mois d'octobre et ses tardives bourrasques de vent froid, qui jouait dans les feuilles rousses automnales, venait juste de tomber sur Sherwood.

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Robin se tenait appuyé contre le mur du fond de sa hutte, les bras croisés. Azeem examinait Gilles, qui n'arrêtait pas de lui jeter des regards par en-dessous furieux et de le traiter de fou. Cependant, il paraissait de moins en moins sûr d'avoir raison. Le Maure se chargea vite de balayer ses dernières certitudes.

« Les chocs répétés contre les branches t'ont occasionné une grave amnésie, annonça-t-il en posant une main forte sur le bras du jeune homme. Je suis désolé… Je ne sais pas si cette affection passera.

-Je ne vais jamais me souvenir des derniers mois écoulés ? murmura Gilles d'une voix horrifiée.

-Tout dépend de la force du choc, Jeune Chrétien…

-Quoi ? Comment m'as-tu appelé ?

-Pardon. Tout dépend de la force du choc. Peut-être que la mémoire te reviendra avec un stimulus cérébral assez puissant, comme une odeur ou un son qui t'a fortement influencé ces derniers mois.

-Bon sang… Bon sang ! »

Sans doute encore effrayé et sous le choc, le jeune homme s'enfuit en courant de la cabane, arrachant littéralement ses vêtements des mains de Robin. L'archer le regarda faire, le cœur écrasé d'angoisse et de détresse devant cette rétrogradation soudaine de leur relation, même s'il se sentait étrangement calme.

« Que vas-tu faire, Chrétien ? s'inquiéta Azeem en posant sa main sur son épaule.

-Ce que je vais faire ? Je vais récupérer mon petit frère ! répondit le jeune noble en sortant de sa hutte d'un pas déterminé. »

Il n'avait même pas besoin d'étudier précisément les traces de Gilles dans le sol légèrement mouillé, les brins de laine qui étaient tombés dans son sillage ou bien de chercher à voir où les fourrés bougeaient encore. Non, il connaissait bien le jeune voleur à présent, il savait exactement où il était susceptible d'aller se réfugier en premier. Dans sa cachette préférée, une petite cavité sous un buisson de feuilles douces, près de l'une des sources de la rivière.

Le fugitif était là, bien sûr. Ses yeux fixaient le sol, ses bras enroulées autour de ses jambes, et il tremblait légèrement.

« Gilles…, commença Robin en s'avançant à quatre pattes.

-Arrête, se rebiffa le jeune homme en détournant la tête. Je n'ai jamais voulu ça.

-Bien sûr que si, tu l'as juste oublié ! Les circonstances t'ont montré que tu avais besoin de me dire tout ça. Garder toute cette haine en toi ne t'a jamais aidé et…

-Comment peux-tu dire ça ?! hurla Gilles en donnant un grand coup dans le bras de son frère pour le chasser très loin de lui. Elle m'a aidé à survivre ! À vouloir montrer au monde que je valais mieux que ça ! À prendre ma revanche sur cette vie misérable qui m'avait été donnée ! À me battre pour trouver un abri et à manger ! Si tu me connaissais si bien que ça, si tu étais vraiment mon grand frère, tu le saurais ! »

Sa rage faisait si mal à Robin qu'il avait l'impression qu'on lui donnait des uppercuts en plein dans le cœur. Gilles ne paraissait pas prêt à lui laisser la moindre chance. Tout ce qu'il avait appris sur lui, les concessions qu'il lui avait faites, l'habitude et la prise de conscience que, peut-être, il n'était pas si terrible, tout cela avait disparu. Ils en étaient revenus au point de départ ! Comment tous ces sentiments et ces souvenirs avaient-ils pu ne pas être assez forts pour résister à absolument tout ?

« Je suis désolé, Gilles, tenta-t-il de se rattraper en faisant un mouvement en avant. Je sais tout ça… Je voulais juste dire que ça ne te servait plus à rien de continuer à te battre comme alors que j'étais là pour prendre soin de toi.

-Écoute, Locksley… Il n'y a aucun moyen que j'ai vraiment voulu créer un lien avec toi, affirma le jeune homme avec une telle certitude que Robin sentit son cœur se mettre sincèrement à douter. Toute ma vie, je t'ai jalousé au-delà des mots pour ce que ton mépris a causé à ma mère et à moi. Même si tu me sauvais la vie, je n'aurais qu'une dette envers toi. Pas de la reconnaissance et encore moins de l'amour. Laisse-moi tranquille, Robin. Je ne vois pas pourquoi tu mériterais notre fraternité. »

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Robin se demandait s'il allait un jour réussir à retrouver tous les morceaux de son cœur et à le reconstituer. Il ne s'était jamais senti aussi démuni et dépossédé, pas même quand il avait retrouvé son château détruit ou que le campement des hors-la-loi avait été rasé par le Shérif, menant tous ces paysans à la mort par sa faute. Perdre son lien de frères avec Gilles lui donnait l'impression d'avoir tout perdu.

Depuis l'accident du jeune homme, une semaine auparavant, ils ne se parlaient presque plus. Le frère aîné essayait de continuer à subvenir à ses besoins, parce qu'il était incapable de faire autrement. Son cadet le repoussait toujours. Il pensait à lui continuellement et ce fut pour ça qu'il ne vit pas la fosse hérissée de pieux qui avait été mise là par des braconniers chassant le sanglier. La souffrance lui arracha un hurlement quand les morceaux de bois tranchants lui transpercèrent la jambe et le flanc de part en part et que le sang se mit bientôt à suinter. C'était si horrible qu'il perdit aussitôt connaissance.

L'archer revint à lui en percevant une myriade de bruits autour de sa tête, les feuilles molle d'automne que l'on froissait sur le sol, les pas précipités, les appels, le vent dans les arbres. Mais, surtout, il entendit une voix rendue presque aigüe par la panique qui l'appelait, très loin au-dessus de lui, et dont le propriétaire devait être celui qui le secouait désespérément par la chemise.

Mû par quelque instinct, il ouvrit les yeux et découvrit les iris verts complètement bouleversés de Gilles, penché au-dessus de lui.

« Robin ! Robin ! semblait-il l'appeler sans que l'archer ne puisse encore l'entendre. »

Le jeune homme avait des larmes plein les yeux et la mâchoire qui tremblait et le blessé sourit faiblement avant de tendre la main pour la poser sur sa joue.

« Un stimulus cérébral assez puissant, s'incrusta Azeem dans son champ de vision. Je te l'avais dit.

-J'ai cru qu'il était mort ! s'étrangla Gilles. J'ai cru… j'ai cru… Oh…

-Ce qu'il veut dire, c'est qu'il pensait qu'il ne pourrait jamais te dire qu'il t'aime et qu'il regrette tout ce qu'il s'est passé l'autre jour, intervint le Maure. Ce que Robin veut te dire, Jeune Chrétien, c'est qu'il t'aime aussi et que ça n'a pas d'importance maintenant qu'il t'a retrouvé. Est-ce que tu veux bien t'écarter de lui un instant, maintenant, s'il te plaît ? Nous devons le poser sur cette civière pour pouvoir le ramener au camp. »

L'air sonné, Gilles obéit et se décala sur le côté sans lâcher la main de son frère, qu'il avait ôtée de sa joue. Pour soulager un peu sa détresse, l'archer se força à lui sourire de nouveau et à articuler silencieusement :

« Il est vraiment autoritaire, non ? »

Gilles laissa échapper un bref rire à travers ses larmes et embrassa doucement ses doigts.

« Je ne te quitterai plus jamais des yeux de toute ma vie, jura-t-il. »

Robin n'en attendait pas tant mais il hocha la tête et referma ses doigts sur les siens.

« Sauf pour… les commodités… j'espère… bégaya-t-il.

-Même pour les commodités ! rétorqua son cadet. Je n'aurais jamais dû oublier le lien que nous partageons. Jamais, pas même un seul instant. Robin… Tu es ce que j'ai de plus cher au monde, sincèrement, je te le promets !

-Pour moi aussi, Gilles… »

Il savait bien que leur lien était assez fort pour rendre la mémoire à son frère, finalement.