13 mai

Repas de famille : Scott & John « Johnny Madrid » Lancer

Ranch L


Johnny s'étaient fait plus rapidement qu'il l'aurait jamais cru à ces dîners en famille : une grande table, des chandeliers, des coussins sur les chaises et une série de plats disposés devant eux. Et puis, il était avec ses quatre personnes préférées : son frère, son père, Teresa et Jelly. Pour lui, c'était devenu normal.

Par contre, il y avait un autre type de collation entre membres d'un même clan qu'il appréhendait bien plus, et c'était les fameux « repas de famille ». Ceux auxquels on assistait une ou deux fois par an parce qu'on s'en sentait tenu par les liens du sang et une certaine forme de responsabilité mais qu'on regrettait tellement ils paraissaient s'étirer pendant des siècles. Des gens à qui on n'avait rien à dire… des moments qu'on n'avait pas envie de passer, des repas qui n'étaient même pas bon tellement on se sentait des fourmillements à l'idée de pouvoir enfin partir… Rien que d'y penser, le jeune homme avait envie de se gratter.

En fait, c'était probablement parce qu'il était dans ce type de situation, là, maintenant, tout de suite. Il était sûr que c'était ça qui lui donnait envie de se gratter, parce qu'il avait acquis une certaine résistance aux piqûres de vermines avec la vie qu'il avait vécue, ça ne pouvait donc pas être des puces cachées dans la paillasse des chaises qui lui faisaient ça.

La famille de sa mère était soudainement ressortie de nulle part et avait décidé de passer plus de temps avec lui.

Il n'avait rien eu de spécial contre ses cousins, ses oncles et ses tantes et sa grand-mère, au début, même s'il s'était naturellement méfié comme de tout le monde quand on essayait de tisser des liens forts avec lui la première fois. Il s'était mortellement méfié de Murdoch et de Scott au tout début, mais il aimait maintenant. Alors pourquoi pas cette famille-là ? Il voulait bien leur laisser une chance.

Mais voilà, malgré sa bonne volonté, ces repas lui donnaient des démangeaisons. Il n'avait pas envie de revenir mais il lui semblait qu'il y était obligé, parce qu'il avait bon cœur, que ses cousins et cousines avaient des problèmes d'argent, que sa grand-mère avait des rhumatismes et qu'un de ses oncles regrettait, apparemment, de n'avoir jamais connu son fils. Alors, il restait… Mais il ne parvenait pas à donner son cœur à ces gens et en plus, ils passaient leur temps à se disputer et à se jeter des trucs dessus à la moindre contrariété.

Un jour, il y emmena son frère, parce que Scott avait dû se rendre au village voisin pour quelques affaires pour Murdoch et qu'il avait faim et soif, de même que son cheval. Cet événement était complètement imprévu mais il améliora un peu l'humeur de Scott. Avec son grand frère, ça ne pourrait pas être si terrible, il n'y avait plus qu'à persuader cette autre famille d'accepter sa présence pendant un moment. Ils savaient qu'ils n'aimeraient pas ce garçon de vingt-six ans, issu d'une famille aisée, qui avait étudié à Boston, blond et absolument pas Mexicain. Mais ils n'avaient pas intérêt à dire du mal de son frère, ça il ne leur permettrait pas.

Quand ils s'encadrèrent sur le seuil de la maison un peu abîmée, les deux frères paraissaient aussi gênés l'un que l'autre. Ils avaient beau être très différents physiquement, leurs yeux qui clignaient d'un air désabusé, l'air de ne pas savoir ce qu'ils faisaient là, étaient absolument identiques.

« Voici mon frère Scott, déclara Johnny en le poussant pratiquement en avant comme s'il lui servait à la fois de peluche et de bouclier. Il a besoin d'un peu d'eau et de manger un morceau avant son départ. Je me suis dit que ça ne vous dérangerait pas qu'il se joigne à nous.

-C'est que… il s'agit d'un repas de famille, objecta l'oncle qui regrettait de ne pas avoir connu ses enfants. Ce garçon… ne vient pas de chez nous.

-C'est mon frère, rétorqua Johnny. Ce n'est pas important que notre mère ne soit pas la même personne, nous sommes indissociables.

-Mesdames… Je suis ravi de vous rencontrer, lança Scott en ôtant son chapeau, parce qu'il était bien élevé. Messieurs, merci de bien vouloir m'accueillir chez vous. »

Il parvint donc à s'incruster d'une façon distinguée et subtile qui fit sourire Johnny et il pressa le genou de son frère quand ils s'assirent côte à côte sur des chaises inconfortables.

« Tu n'arrives pas à t'empêcher de la ramener, même quand on t'emmène dans une maison où tu n'es pas le bienvenu, plaisanta-t-il.

-Ce n'est pas grave si ma prestance naturelle te complexe, tu sais, répliqua Scott. »

Johnny rit et l'attrapa par le cou pour serrer sa tête contre la sienne. Il l'aimait encore plus dans les moments comme ça, où il était confronté au fait que les origines, le sang, la vie, ne servaient pas à grand-chose, quand le plus important était la résonnance du cœur. Scott, son sourire, ses cheveux blonds et ses chemises trop tape-à-l'œil, tout cela était devenu tellement familier et ça le rassurait.

« Bien… Est-ce quelqu'un veut des tamalès ? demanda l'une des cousines de Johnny à contrecœur en attrapant un plat encore fumant. »

Il passa de mains en mains en silence et le jeune métis fut étonné de constater que cette ambiance calme se poursuivait pendant le reste du repas. Sa famille maternelle paraissait beaucoup moins encline à se disputer avec la présence de cet inconnu pas-tellement-inconnu-au-final et ils se tinrent relativement tranquilles. La conversation finit même par devenir plutôt cordiale et la douceur chaleureuse de Scott n'y était pas pour rien.

Johnny se rengorgea sur sa chaise et sourit. Il était tellement fier de lui, même si c'était un bourgeois distingué et trop bien élevé de Boston.

« Je crois que je vais te demander plus souvent d'assister à ces purges… ces repas, lança le jeune homme quand ils quittèrent la ville deux heures après.

-Je les ai trouvés plutôt convenables, fit valoir Scott, qui était gentil. Ça me fait de la peine que tu te forces à les voir alors que tu ne les aimes pas. Mais je comprends. Je ne pourrais pas me résoudre à ne jamais revoir mon grand-père, même si je n'approuve pas la façon dont il te parle.

-Tu as grandi avec lui, admit son aîné à contrecœur. Je suppose que ça compte pour quelque chose.

-Oui. Je te souhaite du courage pour les prochaines fois, en tout cas.

-Je n'en ai pas besoin. Tu viendras avec moi, n'est-ce pas ? demanda Johnny malicieusement. L'impression que tu leur as faite était plutôt bonne.

-Pas du tout ! Ils se sont tenus tranquilles par politesse.

-Mais moi, j'ai eu une bonne impression de cette journée parce que tu étais là.

-C'est vraiment sentimental, ce que tu me dis là. D'accord. Je verrai ce que je peux faire.

-Je plaisantais ! Tu n'y es pas obligé. »

Les deux jeunes hommes ne s'en étaient pas rendu compte, mais ils s'étaient attrapé la main en parlant et en chevauchant vers chez eux.