14 mai

Disparition : Karl & David Scott

Dinotopia


« Karl, est-ce que tu sais où est ton frère ? »

C'était une phrase que le jeune homme de dix-sept ans n'avait jamais entendue de sa vie. David et lui ne vivaient pas ensemble, il avait ses affaires et lui les siennes, à part chez leur père leurs vies ne se croisaient jamais.

Alors non, il ne savait pas où était son frère. Pourquoi, il y avait un problème ?

« Johanna dit qu'il n'est pas revenu à la maison depuis hier soir, expliqua Franck Scott à l'autre bout du fil. Au début, elle a pensé qu'il était peut-être allé rejoindre quelques amis.

-Quoi, ceux de son club de lecture ? demanda Karl en haussant un sourcil, étonné à la fois que des gens comme ça puissent organiser des soirées en ville et aussi de connaître ce détail de la vie de son frère.

-Oui, peut-être… Ou ceux de son nouveau groupe de géologie sur internet, tu sais ?

-Ah oui, c'est vrai qu'il y a eux aussi.

-Eh bien, il s'avère qu'il n'a envoyé de message à sa mère ni dans la nuit, ni ce matin, poursuivit Franck. Alors, elle commence à se faire du souci. Tu sais s'il aurait pu avoir envie de fuguer ?

-David ? Fuguer ? Tu sais qu'il est trop trouillard pour ça, Papa !

-Karl !

-C'est vrai ! Je ne dis pas ça pour me moquer. Tu l'imagines sur les routes de campagne la nuit, sous la pluie, dans les bois, tout seul, avec son petit sac à dos ? relança Karl en souriant tellement cette image lui paraissait absurde. Non, ça ne lui ressemble pas.

-Tu as probablement raison… Alors, est-ce que tu connais un endroit où il serait susceptible de se réfugier en cas de souci ? De chagrin, de peur, de déprime…

-Non, Papa, je ne sais pas… Tu sais qu'on ne se voit pas assez souvent, répondit le jeune homme, dont le cœur commençait à battre un peu trop fort.

-C'est vrai, excuse-moi. Bon…

-Je me fais du souci aussi, maintenant. Où penses-tu qu'il puisse être ?

-Karl, si ni sa famille, ni ses copains ne l'ont vu, et s'il n'a pas fugué, alors j'ai bien peur qu'il soit dans un endroit où nous aurons du mal à le retrouver… Ne te fais pas trop de bile pour l'instant et reste joignable. Je vais dire à sa mère de contacter la police. Peut-être qu'il est juste coincé quelque part sans tickets de bus et sans téléphone. Peut-être qu'ils auront des nouvelles rapidement. »

Depuis cet appel, Karl tournait en rond. Ça faisait deux jours que Franck et Johanna avaient signalé la disparition du jeune homme aux autorités mais les recherches n'avançaient pas. Enfin, de ce qu'il en savait. On ne le tenait pas vraiment au courant des résultats de l'enquête, David et lui ne vivaient pas ensemble, ils n'avaient pas été élevés dans le même foyer et ça suffisait à faire de lui un membre de sa famille négligeable, qui ne se sentait probablement pas aussi concerné que les autres.

Au début, il s'était senti indigné par cette injustice, et puis il avait fini par les comprendre. Il vivait tellement loin, il n'y avait même pas d'affiches parlant de la disparition de David dans sa ville. Mais le pire, c'était que quelques uns des membres de son groupe de potes étaient tombés des nues en apprenant qu'il avait un demi-frère.

David était tellement à l'écarte de sa vie… alors que c'était son frère et que la police recherchait maintenant la piste criminelle, persuadés qu'il avait été enlevé !

Ça ne pouvait pas continuer comme ça. Il devait faire quelque chose.

« Maman, je veux partir avec Papa demain, pour participer aux recherches qui ont été lancées pour David.

-Tu en es sûr ? s'inquiéta Katty en se tournant de devant sa cuisinière. Ça risque d'être un moment très difficile. Tu n'es pas mieux à la maison, à attendre les nouvelles ? Les enquêteurs savent ce qu'ils font, tu sais.

-Sans doute, mais il s'agit de David, répliqua Karl. C'est mon frère, Maman. Je veux pouvoir l'aider.

-D'accord… Je vais prévenir ton père et je téléphonerai à ton proviseur demain. »

C'était sûr que la forêt humide, venteuse, brumeuse malgré le temps de mai, était loin d'être aussi agréable que son canapé, dans sa chambre, où il consultait régulièrement son téléphone pour voir si quelqu'un essayait de l'appeler. Son père, la police… peut-être même David ? On avait retrouvé son sac à dos dans une poubelle, près d'un fast-food, mais son appareil n'était pas dedans. Peut-être qu'il l'avait conservé sur lui… peut-être qu'il parviendrait à reprendre contact avec lui ?

Quand il pensait au fait que des gens l'avaient peut-être kidnappé, Karl se sentait tellement furieux qu'il avait envie de frapper quelque chose, n'importe quoi.

Personne n'avait le droit de s'en prendre à David.

Il n'aurait même pas laissé un t-rex lui faire du mal, alors une bande de tarés… !

Quand il l'avait vu arriver dans la voiture de sa mère, en lisière du pré où les volontaires étaient regroupés, Franck avait serré son premier fils dans ses bras de toutes ses forces. Puis, il s'était entretenu avec son ancienne conquête et Karl était parti seul dans les bois trempés, sur quelques mètres. Le vent lui sifflait au visage. Il n'avait pas envie d'imaginer que son frère puisse être là, au milieu des buissons en fleurs et des arbres, faible, trempé et en état de choc.

Et mort…

Le jeune homme secoua la tête, l'échine parcourue par un long frisson qui lui donna un haut-le-cœur. David ne devait pas être mort.

Les recherches, malgré l'espoir qu'il ne pouvait pas s'empêcher de ressentir, ne donnèrent pas grand-chose. À la tombée de la nuit, alors que Franck avait frotté doucement l'épaule de son fils pour le réconforter et qu'ils s'apprêtaient à rentrer, le jeune homme esquissa un ou deux derniers pas à la lisière du bois. Il se sentait tellement mal qu'il cria :

« Daviiid ! »

Et, à sa grande stupeur, une voix étouffée, lointaine, mais dont le ton de panique aigu était bien reconnaissable, lui répondit :

« Karl ! KAARL !

-David ?! »

Le cœur du plus grand des deux frères rata un battement. Il eut envie de crier encore, suivit les pulsions de la partie la plus raisonnable de son cerveau et ne le fit pas, préféra tourner les talons et courir vers les derniers brigadiers qui se trouvaient toujours près de leur véhicule.

« Mon frère ! s'écria-t-il en se jetant sur eux. Je l'ai entendu m'appeler, il est là ! Il est dans la forêt !

-Calme-toi, jeune homme, l'arrêta l'un des policiers en faisant signe à ses deux collègues d'aller voir. Où l'as-tu entendu ? Tu pourrais le localier ?

-Pas loin d'ici, répondit Karl, mais sa voix était ténue, étrange… comme si elle venait de dessous un buisson. »

Les hommes se dirigèrent en courant vers la zone que le lycéen avait signalée et Karl et son père, obligés de rester en retrait, ne furent pas longs à attendre des cris et des interpellations. Il y eut des bruits de claquement, comme d'une porte, des piétinements et même un coup de feu.

« DAVID ! s'écria Karl, au supplice.

-Karl, calme-toi, le retint son père, qu'il sentait quand même trembler contre lui. »

Quelques minutes plus tard, l'un des policiers arriva en courant et en criant dans son talkie-walkie qu'il lui fallait une ambulance. Il saignait au niveau de l'épaule.

Un de ses collègues revint ensuite, poussant devant lui un groupe de trois adolescents qui étaient menottés. Des renforts les rejoignirent, qui avaient quitté la battue juste avant et fait demi-tour, pour maîtriser les garçons et les pousser dans leurs voitures. L'un d'eux se précipita auprès du troisième membre de l'escouade, qui était sûrement encore avec David. L'ambulance se présenta aussi quelques minutes plus tard et embarquèrent le jeune homme, que Franck décida de précéder à l'hôpital avec son fils aîné.

Assis sur une chaise en plastique orange dans une salle d'attente, Karl dut patienter longtemps tandis que son père lui frictionnait les épaules et le dos. Il fallait attendre que son frère sorte de soins intensifs et soit de nouveau prêt à recevoir des visites. Et quand il sortit de soins intensifs, ce fut sa mère Johanna qui se définit comme la première personne à avoir le droit de le voir.

Karl attendit longtemps, presque douze heures, et refusa la proposition de leur père de le ramener chez eux en attendant.

« Pas question que je laisse mon frère, répéta-t-il en portant à ses lèvres une gorgée de café, qu'il n'avait pas le droit de boire selon ses parents mais qui faisait partie des règles qu'il se permettait de transgresser de temps en temps. »

Une fois Johanna partie, après trois longues heures de larmes et de lamentations, ce fut au tour de Franck, pendant une heure. Il valait mieux éviter de rendre visite à David à plusieurs, il était déjà suffisamment exténué comme ça.

Après le passage de ses deux parents, le jeune homme, qui n'avait vraiment plus de forces, s'endormit et Karl se résolut à aller se reposer quelques heures dans la voiture de son père en attendant que son frère reprenne connaissance.

Il s'endormit avec un sentiment de frustration et un peu de désespoir au creux du ventre, mais il était malgré tout heureux. Il avait retrouvé son frère. David était vivant et c'était en partie grâce à lui.

À sept heures ce soir-là, les autres membres de la famille du jeune blessé, ses oncles et tantes, ses cousins, se présentèrent pour aller le voir mais, à sa grande surprise, Karl fut poussé en avant par le médecin avant même qu'il ait eu le temps de leur dire qu'il était là depuis plus longtemps qu'eux.

« Je crois que le frère de notre patient a la priorité, déclara l'homme. Et il vous a réclamé, monsieur Scott.

-D'accord… Merci beaucoup, répondit Karl, un peu ému. »

Il s'approcha du lit de David, dans cette pièce toute blanche où son frère avait presque l'air plus pâle que les murs. D'un coup, le souvenir de l'une des choses que leur père lui avaient annoncées pendant la période la plus longue des soins le frappa : ils avaient dû donner du sang à David, il en avait perdu beaucoup trop pendant tout le temps où il avait été prisonnier de ces malades. Ça se devinait facilement aux bandages qui l'entouraient partout et aux points de suture qui refermaient son crâne, son torse… Il avait même une attelle autour du bras droit.

Une balle. Ces garçons avaient voulu lui tirer dessus pour le faire taire quand il avait répondu au cri de son frère dans la forêt.

C'était horrible. Karl sentit son ventre se tordre mais il exprima sa détresse par une boutade :

« Tu ressembles à Frankenstein. »

David lui sourit faiblement. Il remonta sa couverture sur lui et corrigea :

« Au monstre de Frankenstein. La créature n'a pas de nom, contrairement à son maître.

-Qu'est-ce que tu peux te la jouer, c'est quand même pas croyable ! rétorqua Karl. »

Le sourire du blessé frémit légèrement sur les bords, comme ils ne se connaissaient pas assez bien pour savoir si c'était une vraie plaisanterie ou un sarcasme. Mais son frère était déjà en mouvement pour se rapprocher de lui, s'assoir sur la chaise à côté du lit et prendre sa main.

« Qu'est-ce qu'il s'est passé, Davy ? demanda-t-il d'une voix douce. Qui sont ces types qui t'ont fait ça ?

-Des garçons qui trainaient avec un mec de ma classe, murmura David en fichant son regard bleu fatigué dans celui de son aîné. Je pensais qu'ils voulaient juste apprendre à me connaître, mais c'était des fous…

-Je suis désolé, mon grand, souffla Karl en levant l'autre main pour la poser sur la tête de son frère et le gratifier de gentilles caresses. Est-ce que… est-ce qu'ils t'ont fait beaucoup de mal ?

-Je crois que ces bandages parlent d'eux-mêmes ! Ils ont essayé de me tuer !

-Je sais, excuse-moi. Ce n'est pas ce que je voulais dire. »

Karl continua de lui caresser la tête avec son pouce en se demandant s'il devait poursuivre son interrogatoire. Parler de tout ça faisait visiblement beaucoup de mal à David… Mais ce fut le jeune homme qui reprit presque avec désespoir :

« Ils m'ont torturé pendant des jours, Karl… Ils m'ont frappé, coupé avec des lames, brûlé avec de l'eau bouillante quand c'était « l'heure de prendre une douche »… Ils ont failli me tuer !

-C'est moi qui vais les tuer, gronda son frère. »

Le jeune homme se pencha et serra son cadet dans ses bras, avec précaution, avalant difficilement la boule dans sa gorge lorsqu'il sentit David s'accrocher à lui. Avec hésitation. On disait que c'était le plus sensible, le plus gentil, le plus rêveur des deux, mais c'était de loin le plus gêné quand il s'agissait de ses propres sentiments. Karl sentait qu'il ne voulait pas se montrer faible devant lui mais qu'il en avait quand même besoin...

« Ça va aller, mon grand, affirma-t-il donc en lui frictionnant les épaules. Je suis avec toi et je le resterai jusqu'à ce que ça aille mieux. D'accord ? »

David acquiesça à peine et détourna les yeux lorsque Karl les eut dégagés de l'étreinte.

« Repose-toi un peu, proposa le plus âgé des deux en lui serrant de nouveau la main.

-Karl… Merci d'être venu me chercher, murmura David.

-De rien, Davy. Je ne pouvais pas te laisser comme ça. »

Comme il n'y avait pas grand-chose à faire dans cette chambre d'hôpital, le jeune homme s'allongea avec précaution sur le lit de son frère endormi et alluma la télé, le volume au minimum. Au bout d'un moment, il se remit à penser à la famille de David, qui attendait toujours dans le couloir, mais n'envisagea même pas de sortir pour leur laisser la place.

C'était son frère qui dormait là. Il lui avait promis de rester et en plus, David avait fait glisser sa tête sur son ventre pendant son sommeil. Karl posa sa main sur son épaule.