17 mai
À 10 000 km l'un de l'autre : Naoto & Naoya Kirihara
Night Head Genesis
Si on avait dit à Naoya un jour qu'il se retrouverait à 10 000 km de son frère, il aurait eu du mal à le croire.
Et pourtant, il était là maintenant, à vingt-deux ans, en train de ratisser les fleurs de cerisier sur l'herbe qui bordait la maison de Rena. Il n'avait… jamais ratissé quoi que ce soit de toute sa vie. Même quand ils vivaient au beau milieu de la forêt, au centre de recherches, ils ne s'abaissaient pas à faire des travaux de jardinage. C'était le vieux Mizaki qui faisait ça et ils étaient bien trop occupés à errer dans le périmètre qui leur était autorisé, se posant des questions et son frère, rêvant du moment où ils pourraient s'enfuir.
Il avait particulièrement bien réussi, d'ailleurs. Maintenant qu'ils étaient libres, il partait aux quatre coins de la Terre pour régler les problèmes de différents possesseurs de pouvoirs surnaturels. Il avait commencé avec Naji, en Russie, dans le nouvel hôpital de Mikuriya, qui avait été le tuteur, et Naoya ne l'avait pas accompagné parce qu'il avait fini dans le coma juste avant. Depuis, Naoto se sentait pousser des ailes, des ailes de liberté, il allait partout.
Le jeune homme posa son râteau et entreprit de se concentrer, le nez et les cheveux au vent dans ce vivifiant mois de mai. Son frère était en Espagne, là. Il le savait parce qu'il le lui avait dit avant de réserver son vol, mais aussi parce que Naoya le sentait dans son esprit. Ils étaient toujours psychologiquement attachés l'un à l'autre et ce lien, au lieu de se distendre comme l'aurait fait une attache matérielle, s'était seulement un peu atténué. Le jeune homme entendait moins son frère, il percevait moins ses sentiments, mais il les ressentait quand même.
Là, il mangeait des gambas à la terrasse d'un restaurant pour son repas du midi, mystiquement « dans le passé » par rapport à son cadet à cause des sept heures de décalage horaire entre les deux pays. Alors que là, dans la petite maison d'Hitomi et Rena, ça sentait la soupe du ragoût et la viande de bœuf mijotée pour le repas du soir. La senteur passait par la fenêtre ouverte… et Naoya tendit la main pour récupérer des pétales roses qui s'engouffraient presque à l'intérieur, portés par le vent.
Naoya posa son outil et ferma les yeux pour se connecter un peu plus à l'esprit de son frère. Il faisait chaud… Il faisait très chaud à Madrid et Naoto devait étouffer dans ses longs vêtements intégralement noirs. Un pouffement lui échappa et il ne put s'empêcher de lancer « Tu devrais enlever ce manteau, grand frère. Je suis sûr que porter des couleurs t'irait très bien aussi. » Il n'était pas sûr de s'attendre à quoi que ce soit mais il sentit clairement les émotions de Naoto réagir. Et il ôta sa veste.
« Naoya ! l'appela Rena depuis la fenêtre, mettant fin à ce moment de contemplation. C'est l'heure de manger ! Ce n'est pas grave si tu n'as pas fini de ramasser les pétales, on le fera après dîner…
-Ou pas, fit valoir le jeune homme en se rapprochant. On n'est pas obligés de finir aujourd'hui, non ? Les pèlerins n'arriveront pas au temple avant deux jours.
-Hum, oui… c'est vrai, pouffa sa petite amie, avant de l'embrasser. »
Comme toujours, la présence de son frère commença à s'éloigner dans l'esprit de Naoya. Ils étaient tout le temps liés mais, paradoxalement, c'était la seule personne dont le jeune homme ne pouvait pas lire exactement toutes les pensées. Il était surpris par les considérations ou les décisions de Naoto, parfois. Ça restait soulageant de se trouver plus loin des bouillonnements de son âme, mais ça lui donnait un peu de mélancolie aussi. Il avait l'habitude de percevoir sa présence forte, réconfortante, assurée mais faillible, déterminée mais compatissante, un peu triste, pleine d'amour pour lui. C'était une constance avec laquelle il avait grandi, il n'avait jamais été loin de Naoto passés les deux jours durant lesquels leur mère était restée à l'hôpital après son accouchement.
Naoya finit par ressentir du vague à l'âme du fait de l'absence de son aîné et il se mit à en quête de retourner auprès de lui. Il ne pouvait pas se transporter à travers le temps et l'espace comme le faisait Shouko quand elle était encore de ce monde, mais il pouvait au moins projeter sa présence près de lui.
« Grand frère ? souffla son esprit en se matérialisant, vaguement et immatériellement, à côté du trentenaire.
-Naoya ? s'étonna-t-il en se tournant vers son apparition. »
Le jeune homme eut envie de pouffer en avisant les lunettes de soleil qu'il portait et son polo bleu roi. C'était vrai que c'était complètement antinomique avec le grand frère à longs vêtements noirs qu'il connaissait, l'air sérieux et le regard levé vers le ciel nuageux de leur ville. Ils n'avaient guère l'habitude de sortir quand il faisait trop chaud mais cette atmosphère de fête convenait merveilleusement bien à Naoto. Les bâtiments de Madrid étaient grands et admirablement sculptés, il y avait des fontaines et des gens bronzés qui se promenaient en tongs et en short. Le rouge, le crème, le jaune et le brun étaient partout.
« Naoya, répéta son grand frère, inquiété par sa contemplation muette. Qu'est-ce qui se passe ?
-Rien de particulier, répondit le jeune homme. J'avais juste envie de te voir.
-Ça ne va pas avec Rena ? Il y a des gens qui s'en sont pris à toi ? Tu as perçu quelque chose de dangereux ?
-Non, je t'assure ! C'est juste que tu me manquais. »
La phrase, dite tranquillement, resta un instant suspendue dans l'air chaud et Naoto esquissa un sourire.
« Merci, répondit-il, car son frère n'avait pas l'habitude de dire ce genre de phrase. Tu me manques aussi.
-Alors, dis-moi, embraya Naoya, qu'est-ce que tu vas faire aujourd'hui ? Je n'ai que quelques minutes, mais j'ai envie d'entendre le son de ta voix.
-Tout ce sentimentalisme à mon égard ne te ressemble pas, ne put s'empêcher de faire remarquer Naoto en haussant un sourcil. »
Le lendemain, Naoya fut étonné d'entendre des pas résonner dans les marches de pierre qui menaient au temple près duquel il habitait avec Rena et sa sœur. Il reposa son râteau, qu'il utilisait toujours, et s'approcha à petites foulées pour voir arriver son frère, qu'il avait reconnu à son âme.
« Grand frère ? s'étonna-t-il en constatant qu'il avait remis son manteau noir. Qu'est-ce que tu fais là ? Tu n'as pas terminé la mission que t'a donnée Mikuriya.
-Nous nous manquions mutuellement, répliqua son aîné avec sérieux. Alors j'ai fait une pause dans mes recherches et je suis revenu. Tu es plus important pour moi que tous les possesseurs de night head que je pourrais aider, tu le sais.
-Bien sûr que je le sais…. Merci. »
Naoya n'avait absolument pas l'habitude de faire des câlins à son frère – il avait sa fierté –, mais il accepta avec plaisir le bras autour de ses épaules. Son visage s'illumina d'un sourire. La présence de Naoto était revenue avec une netteté incroyable, elle réchauffait tellement son âme.
