19 mai

Feu de camp : Henriette & Bertille de Pusay

Les colombes du Roi-Soleil : Un corsaire nommé Henriette


Henriette n'avait pas laissé le choix à sa sœur quand ces révolutionnaires étaient entrés dans la demeure de leurs parents : Bertille refusait catégoriquement de se déguiser en homme, comme elle, pour s'enfuir, alors elle l'avait attrapée et traînée jusqu'à son cheval, les faisant quitter la ville en moins de cinq minutes.

« Je ne pourrai jamais me résoudre à ça, gémissait la jeune fille, habituée à être traitée en princesse bien pouponnée depuis sa naissance. Regardez comme ma robe est froissée et mes cheveux défaits ! Ce n'est pas un état pour une demoiselle de qualité ! Nous aurions dû rester à la maison, c'eut été une position plus digne.

-Vous ne connaissez pas les hommes comme ceux-là que nous avons vus, rétorqua Henriette, attentive aux chemins littoraux qu'elles parcouraient en trottinant. Ils ne laissent aucune… « dignité » aux jeunes filles qui tombent sous leur coupe. Pour eux, tout moyen est bon pour contenter leurs envies délictueuses.

-Oh, vous inventez complètement, se fâcha Bertille en essayant de croiser les bras, juste pour se souvenir qu'elle ne savait pas monter à cheval et repartir en avant pour s'accrocher à sa sœur, déséquilibrée par le simple fait d'être en mouvement. Vous voulez juste me faire peur ! Mais je vous le dis, vous feriez mieux de me ramener à la maison ! Je préfère me trouver aux côtés de Mère plutôt que de cavaler par quatre…

-Je n'invente rien ! Et pour l'heure, de grâce, taisez-vous, Bertille ! Toutes les campagnes malouines sont à feu et à sang, je ne veux pas que nous nous fassions prendre ! »

Elle n'aimait pas parler de la façon à sa petite sœur, mais l'incertitude et la peur lui mettaient les nerfs à vif. Il ne fallait pas qu'on les retrouve, les paysans qui menaient la révolte dans sa chère Bretagne avaient l'air comme enragés. Deux demoiselles nobles seules ne feraient pas long feu… même si elle avait revêtu son déguisement d'homme pour faire peur à toutes les personnes qui oseraient s'approcher. Henriette de Pusay, la jeune fille de qualité éduquée à Saint-Cyr, n'impressionnerait point les manants qui croiseraient leur regard, mais Henri de Pusay, le corsaire au service Sa Majesté, en revanche…

Sa sœur la dévisageait d'un air choqué depuis qu'elles avaient quitté la maison mais Henriette espérait que ça lui passerait vite. Elle l'avait déjà vue se prenant pour un homme, plusieurs fois, et même si s'en portait à chaque fois la main à la poitrine, elle comprenait son besoin de s'évader à travers des choses qu'elle aimait : le cheval, l'escrime et surtout la navigation. Ce qu'on ne pouvait point faire en étant une femme…

Bertille considérait peut-être ça comme une faute à l'encontre de Dieu, mais ça lui permettrait de la protéger jusqu'à ce que la révolte soit de nouveau étouffée. Et ensuite, eh bien… elle reprendrait son activité de corsaire. Ce n'était pas digne d'une fervente Chrétienne de refuser le sexe choisi pour elle par le Seigneur, mais il avait bien fallu qu'elle rende son honneur à leur père et dote sa sœur.

« Henriette, vous vous égarez encore, marmonna Bertille derrière elle, contrariée de s'être fait rabrouer. La bête ne peut pas se mener toute seule et nous commençons à nous rapprocher de la forêt !

-Oh, excusez-moi, répondit la jeune femme en reprenant fermement les rênes. Je n'ai pas fait attention… mais ce n'est finalement pas une mauvaise idée. Nous allons nous abriter dans la forêt.

-Quoi ? s'étouffa sa sœur. Mais il y fait humide et froid ! Ma robe sera encore pleine de terre ! Je refuse d'être décoiffée au point de ressembler à une vagabonde et puis il y aura sûrement des loups ! Voire des ours… et des brigands !

-Je vous protègerai ! J'ai emporté le pistolet de Père avec nous. Accrochez-vous et faites attention à vos cheveux. Je ne voudrai pas qu'ils se prennent dans les branches.

-Quoi ? Maman ne le permettrait p…

-Sans doute, elle a été trop heureuse de m'envoyer à Saint-Cyr sous prétexte que je ne correspondais pas à ses attentes. »

Henriette était tellement contrariée qu'elle ne réagit presque pas lorsque sa cadette poussa des couinements de peur en sentant ses boucles châtaines effleurer les ramures les plus basses des arbres. La coquetterie de Bertille l'avait toujours attendrie jusqu'à présent, mais autant de jérémiades et de mauvaise foi alors qu'elle faisait tout pour leur sauver la vie ! C'était insupportable !

Quand elle fut arrivée dans une clairière moins trempée que les autres, Henriette sauta de monture sans l'attendre. Elle attacha le cheval à un arbre et s'enfonça aussitôt dans les bois pour trouver des branchages et faire du feu. Oui, elles avaient vraiment l'air de deux fugitives… alors qu'elles étaient des jeunes femmes de la noblesse… qu'elle avait été une protégée du grand Louis XIV ! Elle espérait que ces rebelles paieraient leur forfaiture au centuple.

En cassant des brindilles et en ôtant la mousse, Henriette se projeta de nouveau le visage défait de sa sœur, ses cheveux décoiffés et sa robe bleue crasseuse, alors que leur mère l'avait toujours traitée comme une princesse. C'est vrai que c'était très nouveau pour elle… même si elle avait distribué de l'eau et de la nourriture aux infortunés défenseurs de Saint-Malo lors de l'attaque des Anglais, quelques mois auparavant. C'était normal qu'elle soit effrayée et malheureuse. Et Henriette sentit son cœur se serrer.

« Je vous ai ramené du bois, Bertille, annonça-t-elle doucement en revenant vers la jeune fille. Ça ne reproduira certes pas le feu réconfortant de chez nous, mais vous aurez moins froid.

-Ah quoi bon ? Nous allons mourir de toute façon, murmura Bertille, le menton posé sur les genoux.

-Non, croyez-moi, petite sœur, je ne laisserai pas une telle chose arriver. Je suis corsaire du roi, ne l'oubliez pas. Une fois à Versailles, il nous offrira son aide. Ce sera difficile, mais nous devons tenter notre chance.

-Si vous le dites…

-Tenez, prenez aussi ma cape. »

Henriette posa le manteau sur ses épaules et s'affaira à préparer le feu de camp. Sa sœur la regarda faire en silence et, au bout de longues minutes éreintante, la jeune femme parvint à démarrer de belles flammes orange sur le bois humide.

« Est-ce que vous vous sentez mieux ? s'inquiéta-t-elle.

-Non, répondit clairement la jeune fille.

-Venez plus près de moi. Je vais vous réchauffer. »

Elle dut tendre le bras pour ramener Bertille contre elle et salit un peu plus sa robe, tant qu'à faire. Au début, sa cadette resta de marbre, mais elle finit par se blottir complètement contre elle.

« Je suis désolée d'être aussi désagréable, chuchota-t-elle. Je sais que vous faites de votre mieux… et surtout que vous faites tout ça pour moi.

-C'est tout oublié, Bertille, répondit Henriette en la serrant fermement contre sa hanche. Je ferais tout ce qu'il faudra afin de vous garder en sécurité. Je ne l'aurais pas cru lorsque Mère m'a demandé de vous dire adieu, avant mon départ pour Saint-Cyr, mais nous sommes amies, maintenant, n'est-ce pas ? »

Bertille ne répondit pas mais posa sa main sur la sienne.