20 mai

Surmonter sa peur : Jack, Jane, Billy & Sam Marrowbone

Le secret des Marrowbone


Disclaimer : Évocation de violence sur enfants (insultes, coups, viol incestueux).


Depuis le temps, être pelotonné dans son même petit recoin plein de crasse était presque rassurant. C'était un lieu familier, entre la fine couche de saleté qui recouvrait le plancher, entre une commode où Rose Fairbairn rangeait ses affaires et une planche à repasser couverte d'une housse bleue ornée de marguerites. De là, le jeune homme de presque dix-sept ans avait vue sur tout le séjour.

La pièce était sombre à cause de son positionnement, au rez-de-chaussée d'un immeuble coincé entre plusieurs autres, dans un quartier périphérique de Londres. Mais Jack voyait encore le canapé à motifs écossais sombres près de la porte de la chambre parentale, au fond, avec sa télévision qui lui faisait face, et puis la table de la cuisine, ses cinq chaises et sa chaise haute pour le bébé, et aussi le porte-manteau à côté de l'entrée.

De la chambre de Simon et Rose Fairbairn s'échappaient des cris et des gémissements ténus. Jack savait, évidemment, pertinemment ce qui était en train de s'y passer. Ses parents avaient beau s'être mariés après être tombés amoureux, les événements de la chambre parentale le rendaient toujours autant fou de rage. Car il y avait bien longtemps qu'il n'y avait plus rien entre eux, que Simon Fairbairn avait dévoilé ses tendances perverses et meurtrières et que Rose Marrowbone était terrorisée par sa présence. Il abusait d'eux tous de manières différentes et Jack ne le supportait pas.

Mais les choses furent encore pires lorsque l'aîné des enfants du couple vit la porte d'entrée s'ouvrir et leur mère s'avancer dans la maison, avec le petit Sam installé dans sa poussette. Un frémissement de pure haine parcourut tout le corps de Jack comme une décharge électrique; ce n'était pas de sa femme dont Simon Fairbairn était en train d'abuser, mais de sa propre fille. Il violait sa sœur, encore, et Jack se redressa brutalement.

À un autre angle de la pièce, il perçut un sursaut et la silhouette de Billy se tourna dans sa direction. Il était accroupi dans son coin, lui aussi, et sa jambe droite s'agitait spasmodiquement, comme à chaque fois qu'il était nerveux. Ses cheveux blonds étaient complètement ébouriffés et le patchwork raccommodé de sa salopette paraissait ressortir encore plus dans les faibles rayons de soleil du séjour. L'adolescent de douze ans buvait sa présence des yeux, comme s'il n'attendait qu'un mot pour agir avec lui… mais, en même temps, son regard brun était trouble, hésitant, mort de peur.

« Jack, ne fais pas ça, intervint Rose d'une voix blanche. Toi non plus, Billy, je t'interdis de te lever. Tu sais ce qu'il fera si jamais vous lui désobéissez… ça n'aidera pas Jane, ça ne m'aidera pas non plus et quant à Sam… »

Elle ne finit pas sa phrase. Ils savaient tous ce qui allait se passer. Et la peur que le père de famille avait distillée dans son foyer était si forte qu'elle avait abouti à une mère laissant sa petite fille se faire abuser.

La porte de la chambre s'ouvrit et Simon Fairbairn en sortit. Sa fille le suivit en claudiquant, la tête basse et les yeux rouges. Dès qu'il vit sa sœur, Billy se redressa d'un bond. Mais leur père, qui passait juste devant lui, le renvoya par terre d'une gifle si décontractée qu'aucun membre de la famille ne pensait même à crier, à chaque fois.

« Ne me gâche pas ma journée en venant promener ta crasse devant moi, lança-t-il d'un ton désintéressé. C'est assez difficile de devoir me tenir dans la même pièce que tes frères. Bandes de sales gamins rampants ! Vous êtes les choses les plus inutiles que j'ai pu voir dans ma vie. Mon seul espoir, Billy, c'est que la mauvaise tête que tu es finisse par devenir comme moi. Au moins, j'aurai un complice de crime pour nettoyer le sol derrière moi. Enfin… si tu n'es pas trop pleurnichard pour ça. »

Le sang de Jack pulsait de plus en plus fort dans ses oreilles. Le truc de leur père vis-à-vis de l'adolescent de douze ans, c'était de l'insulter. Et de le pousser à se rebeller pour pouvoir lui vriller le bras, ou pire encore, ensuite. Jane, donc, il abusait d'elle et prenait un malin plaisir à jouer le bon père de famille fou de sa fille à l'extérieur. Quant à Jack, il zappait nonchalamment ses forces et sa confiance en lui en le faisant accuser de choses terribles, en l'humiliant en public et en le faisant passer pour un monstre et un imbécile. Il le haïssait. Le jeune homme n'avait pas du tout hâte de découvrir ce qu'il réserverait à Sam quand il serait plus grand.

Jack eut alors une révélation. Il ne pouvait pas attendre de voir ce que Simon Fairbairn ferait à son petit frère. Il devait le protéger, là, maintenant, les protéger tous les trois. La terreur que Jack ressentait continuellement à l'égard de son père se résorba peu à peu. Enterrée sous une couche de colère et de détermination. Il devait faire quelque chose. Il devait faire quelque chose.

Alors, le jeune homme se redressa et s'efforça de garder la tête froide. Malgré la terreur qu'il ressentait à chaque seconde, il rassembla son courage et alla voir la police, un jour. Assit dans un petit bureau décoré de tweed, entre un panneau en liège couvert de notes et une machine à café, il témoigna être le fils du voleur meurtrier qu'on cherchait depuis des années et qu'on surnommait « la bête de Bampton ». Il parla de ses deux frères, de sa sœur et de sa mère et donna l'adresse de leur appartement.

Quelques minutes plus tard, les gendarmes défonçaient la porte de leur séjour sous les hurlements des trois enfants et de la mère et les jurons du meurtrier. Jack assista à tout cela en silence, appuyé contre le chambranle de la porte. Jane aperçut en premier ses yeux rouges et son expression terrible et elle courut jusqu'à lui pour se jeter dans ses bras et l'embrasser. Billy, qui avait pris Sam à leur mère pendant qu'elle était monopolisée par les policiers, remarqua le remue-ménage lui aussi et se précipita dans leur direction. Ils se serrèrent dans les bras les uns des autres, presque solidarisés tous les quatre, comme s'ils ne faisaient qu'un.

Jack appuya son visage contre les cheveux de Jane, de Billy et de Sam successivement, les yeux clos. Comment avait-il pu avoir peur, tout ce temps, alors que sauver sa fratrie lui avait donné tant de force ?