21 mai

Derniers mots : Vincent & Theodorus « Theo » van Gogh

La vie passionnée de Vincent van Gogh


Theo n'arrêtait pas de penser au fait que ce voyage en train qu'il venait d'effectuer était le dernier. Pendant des années, il avait pris toutes sortes de départs dans plusieurs gares différentes, surtout celle de Paris, pour aller rejoindre son frère dans les campagnes où il se perdait. Au nord de leur pays natal quand il était encore prédicateur dans les mines, dans les rues tortueuses de quelques villes européennes qui avaient vu naître sa vocation de peinture, au fond des villages français où il connaissait de plus en plus de problèmes de santé… Theo s'était déplacé à chaque fois que Vincent avait besoin de lui et l'odeur de l'huile des locomotives et de la fumée du charbon lui rappelait qu'il allait le retrouver et ça lui faisait chaud au cœur, même quand les nouvelles étaient difficiles.

Mais il n'aurait plus cette joie, maintenant… L'odeur de ces machines à vapeur lui deviendrait insupportable, il en était sûr, parce qu'elles lui rappelleraient un frère qu'il ne retrouverait jamais. Il avait envie d'en mourir quand il y pensait.

Le marchand d'art regarda Vincent qui était couché dans son lit, quasiment immobile. Il l'avait souvent vu alité et souffrant, toutes ces fois où il se rendait sur ses traces exprès pour ça, parce qu'il lui avait dit ou qu'on lui avait dit que son aîné allait mal. Ce n'était pas vraiment semblable à Vincent de porter ces vêtements de nuit blancs au lieu de ses chemises grossières, trouées, tâchées de peinture, et il espéra, désespérément, que son frère n'en était pas trop triste. Il était habité d'une frénésie de peindre encore plus forte depuis l'année qui s'était écoulée. Le nombre de tableaux effectué dans son hospice et à Auvers en était la preuve. Est-ce qu'il souffrait en ce moment de ne pas pouvoir se consacrer à son art, plus encore que de l'effet de la balle logée dans sa poitrine ?

Theo ne savait plus du tout à quoi il était en train de penser. Tous ses sentiments étaient si absurdes, Vincent était en train de mourir, qui se souciait encore de la peinture ? Elle avait échoué à le rendre heureux… en tout cas, sur le long terme. Le marchand d'art avait envie d'en vouloir aux critiques et aux gens qui n'avaient pas su voir le talent de son frère… mais son humeur ne cessait de faire des bonds et il était maintenant très malheureux. Peut-être qu'ils n'y étaient pour rien. Peut-être que le génie de Vincent van Gogh était venu trop tôt.

Toujours, Theo regardait son frère, qui avait tenu à fumer sa pipe une dernière fois et qu'il avait allumée pour lui, car ses mains faibles n'y arrivaient plus. Vincent continuait de lui parler de choses et d'autres, comme le docte grand frère qu'il avait toujours été, et Theo avait toujours prêté attention à ses paroles avec le plus grand sérieux, mais maintenant il ne parvenait plus à entendre ce qu'il disait. Une seule question tournait dans sa tête, à laquelle il ne pouvait pas s'empêcher de penser.

Pourquoi ?

Pourquoi le peintre s'était-il tiré cette balle dans la poitrine ? Pourquoi vouloir tout arrêter à trente-six ans ? C'était vrai, il avait toujours été saisi par le vague à l'âme et ce genre de choses risquait d'arriver à tout moment, mais s'il ne l'avait jamais fait avant, pourquoi maintenant ? Pourquoi alors qu'il allait mieux depuis son installation à Auvers-sur-Oise et ses consultations avec le docteur Gachet ? Pourquoi avoir fait tout ça pour ça ?

Pourquoi est-ce que son soutien et son amour n'avaient pas suffi ?

Theo avait toujours envie de mourir, même si la présence de sa femme Johanna et de leur enfant, Vincent Wilhelm, miroitait devant ses yeux. Il ne pouvait pas les abandonner… mais il avait l'impression que son âme était très loin d'eux, déjà, aux côtés de son frère qu'il aimait tellement… sans qui il n'avait jamais rien été.

De qui serait-il le marchand d'art, à présent ?

Il y avait leurs autres frère et sœurs aussi, bien sûr. Les filles, Anna Cordelia, Wil et Liss et leur cadet, Cor. Il serait toujours le frère de quelqu'un. Il y avait ses autres clients, évidemment, et il servirait toujours à vendre le dur travail des artistes et leur passion.

Mais ce n'était pas pareil qu'avec Vincent. Son frère et lui, ils avaient toujours un seul esprit dans deux corps.

Son aîné sursauta brusquement. Ses yeux bleus s'étaient fixés sur Theo et il s'exclama :

« Theo… Theo… »

Désespéré, le marchand d'art se pencha vers lui et attrapa le bord du lit.

« Je voudrais rentrer chez nous, dit encore Vincent, et puis son souffle s'éteignit. »

Theo le regarda un instant, sans y croire. D'une main, il retira la pipe qui était tombée sur la poitrine de son frère et la vérité le frappa comme un uppercut.

Vincent venait d'expirer.

« Oh, souffla-t-il, les larmes aux yeux, avant de se laisser tomber en avant. »

Il enfouit sa joue contre la poitrine de son frère qui ne vivait plus et gémit doucement :

« Oh, Vincent… Vincent ! Mon pauvre, pauvre frère ! »

Il ne réussit à rien dire d'autre. La seule question qui tournait en boucle dans sa tête, depuis deux jours qu'il se tenait au chevet de Vincent, il n'avait pas réussi à la poser.

Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ?

Le gouffre qui s'était ouvert dans sa poitrine était impossible à résorber de nouveau un jour. Theo avait si mal qu'il se demandait même comment c'était possible.

Pourquoi éprouver une telle douleur dans cette vie ?

Finalement, au lieu de « Pourquoi t'es-tu donné la mort ? », c'était celle-là la plus importante.

Pourquoi as-tu dû souffrir toute ton existence ? Pourquoi n'as-tu pas réussi à être heureux ?

Il savait, quand même, au fond de son malheur, que son frère avait tout de même connu des moments de joie. C'était juste que toute idée de la félicité lui semblait complètement absurde, à présent.

Nous sommes frères encore, et amis aussi.

L'affection ouvre toutes les cages.

Quoi que tu fasses, où que tu veuilles aller, promets-moi de toujours me faire participer.

Theo, ne sois pas triste.