1.
John se tenait face à l'immensité de la nature sauvage du Montana. Des milliers et des milliers d'hectares de montagnes escarpées et de vallée verdoyantes s'étendaient à l'infini.
En ce jour d'été, la chaleur était torride, et après une journée épuisante, John se serait volontiers accordé un peu de repos. Mais ce paysage l'attirait presque magnétiquement. Il avait beaucoup voyagé dans sa jeunesse, connaissait le monde entier, et pourtant, aucun endroit ne lui avait jamais semblé aussi fascinant que son propre domaine, Yellowstone.
Pour lui, comme pour tous les Dutton qui avaient vécu autrefois sur cette terre, Yellowstone représentait un rêve, un rêve fou d'orgueil et de puissance enfin réalisé. Pendant de longues années, les Dutton avaient lutté contre les éléments : les vents froids du Nord, la sécheresse, les sols arides. Et ils avaient gagné. Yellowstone était devenue une énorme exploitation agricole, la plus grande de l'Etat et l'une des plus importantes du pays.
John songeait à tout cela et son visage demeurait impénétrable. Il avait l'air d'être coulé dans le bronze.
Une jeune cavalière se tenait à quelques pas de lui. Entre Sarie et le cheval, il y avait beaucoup de points communs : tous deux étaient racés, fougueux, bouillants.
Sarie avait bien du mal à contrôler la révolte qui montait en elle. La morgue de John lui portait sur les nerfs, et elle savait qu'il en serait toujours ainsi.
Elle avait douze ans quand sa mère l'avait abandonnée et que John l'avait recueillie. Son père était mort plusieurs années auparavant. C'était un Dutton, lui aussi, un lointain – très lointain – cousin de John, mais contrairement à lui, il ne faisait pas partie de la branche influente de la famille.
John avait dû faire plus de mille kilomètres en avion pour aller la chercher, et cependant elle avait protesté amèrement quand il lui avait annoncé qu'il l'emmenait. Maintenant, si elle l'estimait et se montrait toujours franche envers lui, elle refusait de lui obéir servilement, tout maître de l'endroit qu'il fût !
Sarie aussi adorait Yellowstone, mais elle se gardait bien de dévoiler ses sentiments. Elle ne savait pas pourtant, que son visage expressif reflétait toutes ses émotions...
Hypnotisé par le panorama, John ne prêtait pas attention à la jeune femme. Sa silhouette se détachait sur le paysage à contre jour. Il était follement séduisant, très viril, et en même temps on le devinait excessivement autoritaire. Il lui suffisait d'ordonner pour être aussitôt obéi. Sauf par Sarie. Elle était la seule à lui résister, si bien qu'ils étaient toujours en lutte.
Aujourd'hui, cependant, elle allait essayer d'obtenir ce qu'elle désirait par la douceur : elle souhaitait tellement aller à Helena où les Wilkes l'avaient invitée à passer une semaine.
Que pouvait bien reprocher John aux Wilkes ? C'étaient des gens qui recevaient énormément, et Mélanie était la meilleure amie de Sarie. Et puis, surtout, il y avait Ashley, le frère de Mélanie...
On avait dû faire à John un rapport désobligeant sur les Wilkes, c'était plus que probable ! Quelqu'un avait dû lui raconter que Ashley était amoureux d'elle. Il n'en était rien, bien sûr. Il s'agissait simplement d'un flirt sans conséquence, mais Sarie refusait de voir John s'en mêler.
Rageusement, elle secoua la tête. John ne semblait même pas la voir et, avec ressentiment, elle contemplait le profil tanné de son tuteur. Ah, ce serait une bonne leçon pour lui si elle s'enfuyait pour épouser Ashley ! Cependant, la seule idée d'un mariage l'épouvantait. Elle se souvenait des scènes terribles qui avaient opposé ses parents. Si c'était cela, le mariage, elle préférait cent fois se contenter de petits flirts !
Qui avait pu dire du mal des Wilkes à John ? Il ne manquait pas d'informateurs mais dans ce cas précis, il devait probablement s'agir d'Emma, sa sœur cadette. Elle habitait à Helena où son mari, un important homme d'affaires, briguait une carrière politique.
Quand Sarie était pensionnaire dans cette institution privée très sélect — choisie par John —, et que Emma la recevait pendant les week-ends, elle surveillait la jeune femme avec autant d'attention qu'un gardien de prison.
Si John ne se retourne pas, songea Sarie, je vais hurler...
Elle avait toujours tendance à se comporter devant lui comme une enfant coléreuse et entêtée.
— Eh bien ? demanda-t-il brusquement en se retournant.
Elle se sentit immédiatement mal à l'aise. Dans le visage tanné de John, ses yeux gris argent étincelaient. Sarie s'efforça de rester calme.
— Est-ce que je peux, John ? Je vous en prie.
Les prunelles bleues de la jeune femme s'adoucirent. Elles étaient si bleues qu'elles prenaient parfois des reflets d'améthyste.
— Non, jeta John avec brusquerie.
— Pourquoi ? s'écria-t-elle furieuse, oubliant tous ses efforts de conciliation.
— Parce que si le jeune Wilkes s'imagine qu'il va épouser une Dutton, il se trompe joliment !
— Ah, les Dutton. Cette famille extraordinaire !
— Vous en faite partie, ma chère !
— Je suis la cousine pauvre.
— Vous ne vous comportez pas en tant que telle.
L'éclat des yeux de John s'accentua.
— Allons, Sarie, lancez-vous dans la bataille ! Vous avez toujours été une petite rebelle. Déjà, à douze ans. Je me souviens parfaitement du jour où je vous ai arrachée à l'emprise de cette femme dont je ne me rappelle même plus le nom...
— Cela m'étonnerait, vous savez toujours tout ! C'était tante Rae !
— Tante Rae, oui. Seigneur !
— Ne dites pas de mal d'elle. C'était une amie de Cléo.
— Votre mère, corrigea John.
— Cléo, répéta Sarie avec entêtement. Pourquoi ne l'appellerais-je pas ainsi ? Je ne la reverrai jamais.
— Si seulement nous pouvions en être sûrs, murmura-t-il d'un air soucieux.
Sarie ne remarqua même pas son inquiétude. Elle pleurait, maintenant.
— Je ne risque pas non plus de la rencontrer ! Alors pourquoi m'interdire de partir ?
— J'ai dit non.
— Vous êtes le plus fort, n'est-ce pas ? fit-elle avec désespoir. Je ne peux même pas plaider ma cause.
— Vous attendez-vous à voir les gens et les choses se plier à vos caprices, Sarie ?
— Oh, je vous déteste! Je… je voudrais vous battre !
— Mais vous n'osez pas, car vous vous méfiez de ma réaction ! Vous avez raison, Sarie.
Le vent fit voler quelques mèches d'un roux doré devant les yeux de la jeune cavalière. Elle les rejeta d'un geste de la main.
— J'ai dix-neuf ans, John !
— Vous n'avez pas besoin de me le rappeler! Vous est-il jamais venu à l'esprit que je compte les jours me séparant de l'instant où je ne serai plus responsable de vous ?
Curieusement, cette réflexion fit mal à Sarie.
— Ce sera un bon débarras pour vous ! fit-elle amèrement.
— Nous n'y sommes pas encore. Vous avez beaucoup à apprendre avant de vous marier ! Il aura de la chance, l'heureux élu, car vous êtes très belle.
Soudain, Sarie se sentit terriblement jeune et inexpérimentée. John avait l'art de toujours tirer le meilleur d'elle-même.
Maintenant, le soleil frappait directement le visage bien dessiné de son tuteur. Cet homme l'effrayait un peu, mais jamais Sarie ne l'aurait avoué, même sous la torture. D'autre part, si elle avait dû le quitter, elle se serait sentie désespérément seule. Elle s'expliquait mal toutes ces contradictions. John était un être entier, sans concessions, et elle se trouvait entièrement sous sa domination. Pourtant elle adorait lui résister, elle se sentait alors vivre intensément. Mais John savait si bien la deviner ! Elle était en quelque sorte une marionnette dont il tirait les fils avec adresse.
— Nous allons rentrer, déclara-t-il. Quand les petites collégiennes ne m'amusent pas, elles m'agacent...
— Pourtant vous paraissiez trouver Mélanie très séduisante! rétorqua-t-elle.
— Ma pauvre Sarie, vous êtes idiote, par moments ! s'exclama-t-il avec mépris. J'ai toujours tenu votre amie Mélanie à distance. Si son frère lui ressemble quelque peu, cela renforce encore ma décision de vous garder à Yellowstone !
Sarie se raidit.
— Mais qui vous croyez-vous donc pour choisir mes propres amis à ma place ?
— Je suis votre tuteur légal, Sélène !
— Ne m'appelez pas Sélène. Cela m'horripile.
John eut un léger ricanement.
— Sélène, la déesse de la lune. C'est vrai, ce surnom ne va pas très bien à l'insupportable petite sotte...
— Vous ne cessez de me critiquer. Vous m'avez toujours détestée, et vous avez de mon caractère une opinion totalement faussée. Il faut toujours que vous ayez le dernier mot : par principe.
— Par moments, j'ai envie de vous bâillonner ! Vous avez la langue trop bien pendue. Ce doit être dû à votre tempérament de rousse ! Vous ne cessez d'osciller de contradiction en contradiction, un peu en dents de scie. Un éclair de charme, un sursaut de vitalité, suivis de silences hostiles. Lorsque vous arriverez à dominer ces sautes d'humeur, vous deviendrez une vraie femme.
Elle pointa son menton en avant dans un geste de défi.
— Cela m'étonnerait !
John eut un léger sourire.
— Ne me regardez pas ainsi, Sarie ! Je sais, vous avez de très beaux yeux. Mais je suis John, ne l'oubliez pas, et rien venant de vous ne saurait vraiment me surprendre.
— Vous devriez de temps en temps accepter de me faire plaisir. Quel inconvénient peut présenter ce voyage à Helena.
Il haussa les épaules.
— Invitez vos amis ici si vous voulez. Je veux pouvoir vous chaperonner.
— Quelle bêtise ! Mais vous êtes totalement insensible ! Vous êtes un… un mur de granit !
— Ce qui n'est pas le cas du jeune Wilkes ? Oh, je vois clair, Sarie. Pour ce jeune homme, vous êtes un don du ciel. Sa sœur m'a semblé très rouée, elle sait tirer son épingle du jeu ! Je n'arrive pas à comprendre ce que vous avez de commun, toutes les deux. C'est une débrouillarde, rompue aux comédies mondaines. Et vous, encore un bébé.
Sarie frissonna.
— Vous voyez des intentions cachées partout. Je me demande si j'aurai un jour la possibilité d'agir à ma guise ! Cela me semble difficile : vous êtes trop malin.
— Je tiens à vous, Sarie, même si vous ne le croyez pas.
— Ah oui ? demanda-t-elle avec incrédulité.
— Eh oui ! Et vous aussi, vous tenez à moi, même si vous refusez de l'admettre.
Sarie parvint à demeurer naturelle, mais elle était incapable de rencontrer le regard gris argent de John. Cet homme était une énigme vivante, et lorsqu'elle discutait avec lui, elle ne réussissait jamais à découvrir les arguments susceptibles de le convaincre.
En ce moment même, elle mourait d'envie de trépigner en hurlant, comme la collégienne insupportable qu'elle était pour lui. Si elle avait la force de caractère des Dutton, elle avait également hérité de la nervosité presque maladive de sa mère.
Elle tenta de nouveau de le faire fléchir. Par la douceur, cette fois...
— Madame Wilkes a beaucoup insisté pour que je vienne, dit-elle de sa voix un peu rauque. Il y aura des réceptions, quelques excursions. Je pourrai faire des achats en ville...
John l'interrompit d'un brusque éclat de rire.
— Des achats en ville ! répéta-t-il moqueur. Ecoutez, ma chère, je vous connais : vous êtes extrêmement féminine et le succès vous monte à la tête. Le jeune Wilkes est amoureux de vous ? C'est charmant, mais cela ne me plaît pas. Je regrette de vous décevoir, en vous gardant à Yellowstone, ce dont vous devriez pourtant m'être reconnaissante !
— Vous pourriez me faire confiance ! Il n'y a pas plus vertueuse que moi — grâce à tous vos efforts. Et si je ne suis pas capable d'être raisonnable à dix-neuf ans, je ne le serai jamais !
— Exact.
— Que voulez-vous dire ? s'étonna Sarie.
— Ashley Wilkes est certainement très habile. Je préfère que vous restiez ici : vous y êtes en sécurité. Cette histoire avec le jeune Wilkes a duré assez longtemps. Vous ne prenez pas cette amourette au sérieux, j'en suis persuadé. Vous essayez seulement vos griffes. Vous voulez déployer vos ailes, mais Ashley Wilkes n'en vaut pas la peine. Par ailleurs, si vous avez dix-neuf ans, il en a au moins vingt-six et n'évolue pas dans le même milieu. Une jolie, fille comme vous, nantie d'une dot appréciable, peut espérer un bien meilleur parti !
— Une dot ! s'exclama Sarie. Vous vous moquez de moi ?
— Et pourquoi ne vous en donnerais-je pas ?
Gênée, Sarie rougit et John s'empara de sa main
— Cessons de discuter, Sarie. J'ai eu une dure journée, je suis fatigué et ce n'est pas le moment de me provoquer. Je ne veux pas vous empêcher de vous amuser, croyez-moi. Mais, sincèrement, je n'aime pas votre amie Mélanie. et ce que j'ai entendu dire de sa famille ne m'a guère plu.
— Evidemment, Emma y a été de son rapport ! Cette chère Emma qui se prétend mon amie, mais qui va tout vous raconter derrière mon dos à son cher frère ! Bravo, John, vous savez tirer parti de votre famille ! Ils sont toujours prêts à vous obéir au doigt et à l'œil !
— Vous aussi, quand cela vous arrange, rétorqua-t-il avec lassitude. Allons, venez, Sarie. Rentrons.
Son vaste chapeau de toile, un stetson de cow-boy, ombrageait ses yeux. Il paraissait dur, viril inébranlable.
Soudain, Sarie eut une petite exclamation étouffée.
— Et si je logeais chez Emma ? Oh, je vous en prie, John...
Il réfléchit un instant puis secoua la tête.
— Non. Je ne veux pas donner une telle responsabilité à ma sœur. Laissons cette petite amourette s'éteindre d'elle-même. Si j'ai bien compris, le jeune Wilkes s'en est déjà vanté sur tous les toits !
— Cela m'étonnerait ! Vous dites n'importe quoi pour me faire souffrir !
John crispa violemment les doigts sur le poignet de la jeune femme.
— Allez-vous cesser de me considérer comme un monstre ?
— Vous faites tout ce qu'il faut pour cela !
Il l'attira vers lui. Les deux chevaux pointèrent les oreilles. John montait un magnifique étalon d'un noir d'ébène, et Sarie une délicate jument alezane
— Sarie, murmura John. Vous devez être prudente car les commérages vont bon train. C'est naturel ! Depuis que vous êtes revenue à Yellowstone après avoir terminé vos études, votre photo a été publiée à maintes reprises dans les pages des plus élégants magazines. Cela ne me plaît guère. Il y a beaucoup de choses que vous ne comprenez pas et qui me tracassent. Or vous vous comportez en gamine qui ne songe qu'à s'amuser !
— C'est faux, espèce de tyran !
— Répétez un peu ce mot-là, et je vous le ferai rentrer dans la gorge !
— Vous en seriez bien capable ! Savez-vous à qui vous me faites penser à ce moment ? A un dictateur féroce ! Vous êtes le chef. Le roi de la vallée !
— Ne recommençons pas, Sélène ! Je regrette que vous ne vous rendiez pas compte que si j'agis ainsi, c'est pour votre bien. Laissez Wilkes trouver une autre fille : vous n'êtes pas pour lui !
Les larmes brouillèrent la vision de Sarie.
— Emma vous a fait un bien sombre portrait de lui!
— De lui et de toute sa famille. Et n'oubliez pas que Emma vous adore...
— Peut-être, mais elle se trompe au sujet d'Ashley. Ce n'est tout de même pas un gangster !
— Tout de même pas, non. Pourtant il figure sur ma liste noire.
— Chaque jour vous rend un peu plus méchant !
— Eh bien tant pis ! rétorqua-t-il, sarcastique. Venez, Sarie. Rappelez-vous qu'à Yellowstone, c'est moi qui commande !
— Votre royaume, vos règles… Je n'ai donc droit à rien ?
— A tout, sauf à Wilkes.
— Si vous le connaissiez, vous le trouveriez sympathique.
— Certainement pas, ma Sarie aux cheveux cuivrés...
Son regard perçant aperçut un tourbillon de vent qui venait droit sur eux.
— Faisons demi-tour si nous ne voulons pas être pris dans une tempête.
Sarie rougit et rejeta son chapeau en arrière, découvrant ses boucles d'or fauve. Ce ne serait pas la première fois qu'elle se trouverait face aux éléments déchaînés ! A cause d'un simple coup de vent, John mettait un terme à leur conversation et cela la blessait profondément.
— J'espère que ce tourbillon vous atteindra ! lança-t-elle.
— Cela m'étonnerait !
Il poussa son cheval. Celui-ci rua et une motte de terre fusa sous ses sabots. Se penchant légèrement, John frappa le flanc soyeux de la jument alezane que montait Sarie. Alors, telles deux flèches, les chevaux s'élancèrent.
Lorsque sa monture galopait, Sarie ne pensait à rien. Elle n'éprouvait plus ni colère, ni ressentiment, mais seulement la joie d'aller comme le vent. Elle savait bien qu'elle ne parviendrait jamais à monter aussi bien que John. Cependant, c'était une excellente cavalière, élégante et hardie.
Cette fois, elle voulait faire la course, devina John qui retint son étalon. Il fallait toujours être sur le qui-vive avec Sarie, car ses réactions étaient imprévisibles. Il la laissa prendre la tête. Les sabots de sa jument volaient au-dessus de l'herbe, en direction d'un bosquet d'arbres.
Sarie avait été trop gâtée, et la responsabilité en incombait pour une grande part à John. Mais il avait bien l'intention de mettre un terme à cela. La jeune fille avait tant de possibilités, quand elle ne s'entêtait pas stupidement !
Sarie leva les bras au ciel dans un geste de triomphe. L'animation colorait son joli visage ovale.
— J'ai gagné ! Que vous est-il donc arrivé, John ?
— Moi ? J'attends que vous ouvriez enfin les yeux.
Quelque chose dans l'expression de son visage et dans le timbre de sa voix, troubla la jeune femme. Elle eut soudain l'impression de ne pas connaître du tout John. II était devenu brusquement un étranger...
— Vous avez tout fait rater ! grommela-t-elle. Vous n'avez même pas essayé de faire la course !
— C'était vraiment important ?
Il souriait. Il était redevenu le John habituel. Sarie retrouva sa respiration en se demandant ce qui lui était arrivé.
Le vent s'éleva, projetant au sol quelques baies sauvages et faisant voler des feuilles.
— Nous faisons la paix ? demanda John.
— Oui.
Les chevaux repartirent au pas, écrasant des herbes aromatiques dont l'odeur puissante montait jusqu'à leurs narines. Au loin, un troupeau de bœufs se dirigeait vers un point d'eau. Ils étaient suivis par un gardien à cheval. Une fois de plus, Sarie dut se rendre à l'évidence : elle adorait Yellowstone. En toutes saisons. Par période de sécheresse, et surtout après les pluies, quand les fleurs surgissaient par milliers dans la vallée et que les oiseaux semblaient soudain devenus fous. C'était alors le plus extraordinaire des jardins.
Oui, Yellowstone était le plus bel endroit du monde. Et John en était le maître. Cet homme était un véritable roc. Il avait une telle puissance physique et morale qu'à ses côtés Sarie se sentait infiniment fragile.
Elle se tourna vers lui. Rien ne semblait pouvoir faire fléchir John. Il se tenait comme une barrière infranchissable entre les Wilkes et elle-même. Comme, autrefois, lorsqu'il s'était élevé entre sa mère et elle.
— On fait la course ? proposa-t-elle.
— Vous avez perdu d'avance ! assura-t-il.
Une lueur amusée jouait dans ses prunelles, et Sarie se sentit de nouveau envahie par cette bizarre impression...
— Ne soyez pas aussi sûr de vous ! rétorqua-t-elle sans songer vraiment à ce qu'elle disait.
Elle était intensément troublée, et en même temps effrayée et énervée. Sa nervosité se communiqua à sa monture. Les mains de la jeune femme tremblaient sur les rênes, tandis que John la scrutait d'un air méditatif. Elle eut l'impression que son tuteur cherchait à la dominer de toute sa morgue, de toute son arrogance, et une vague de rébellion la submergea.
Elle enfonça ses talons dans les flancs de la jument qui bondit. Sarie se pencha sur l'encolure et la crinière blonde lui effleura le visage.
La jument allait à une allure folle et Sarie oublia John. Les oiseaux chantaient dans le ciel bleu. Un peu plus loin s'élevait une première barrière. Le cheval et sa cavalière la franchirent d'un bond. Le chapeau de Sarie, maintenu par une jugulaire autour de son cou, sautait dans son dos. Le vent jouait dans ses boucles dorées.
Une seconde barrière. Encore une autre. Sarie aperçut soudain le grand étalon noir de John tout près. Dans un bond formidable, il s'éleva au-dessus de la barrière et dépassa la jument alezane.
La jeune femme croyait John encore loin derrière elle. La rage fit étinceler ses yeux bleu-violet. Elle se pencha un peu plus sur l'encolure de sa jument et la poussa au maximum.
John l'appela, mais elle ne voulut pas l'entendre : elle gagnerait à tout prix !
Mais la barrière suivante était beaucoup plus haute que les autres. Surprise, la jument se déroba devant l'obstacle, puis elle s'arrêta pile et Sarie, déséquilibrée, se trouva expédiée dans un tas de foin qui se trouvait là, à point heureusement, pour amortir sa chute.
La respiration coupée, la jeune femme ne bougeait pas.
— Petite folle !
Pour une fois, la voix de John était moins assurée qu'à l'ordinaire. Mais ses mains ne tremblaient pas en s'assurant que les membres de la jeune femme étaient intacts.
Péniblement, Sarie avala une longue goulée d'air. Cette fois, elle était vaincue.
— Je vous avais dit de ne pas essayer de franchir cette barrière !
— Il faut toujours que vous ayez quelque chose à dire !
Etait-ce vraiment la main de John qui lui caressait aussi doucement les cheveux ? Comme il était fort, et comme elle se sentait faible.
Le bourdonnement qui grondait dans ses oreilles s'atténua. John lui effleura la joue et murmura quelques mots qu'elle ne parvint pas à saisir.
— Et Tina ? demanda-t-elle.
— Elle n'a rien eu : elle a eu plus de chance que vous. Vous auriez dû savoir qu'elle était incapable de sauter un obstacle pareil !
— Elle saute bien, pourtant, d'habitude.
— Oui, mais elle connaît ses limites. Elle est beaucoup plus raisonnable que vous.
Sarie voulut se lever mais John l'en empêcha.
— Reposez-vous un instant. Et n'essayez pas de parler!
La jeune femme s'efforça de retenir les larmes qui lui montaient aux yeux.
— Vous avez l'air inquiet, John...
— Et vous, vous semblez complètement hébétée.
— Je ne pensais pas que vous pouviez vous tracasser autant à mon sujet. Je suis donc une telle responsabilité pour vous ?
— Oui, mademoiselle.
Il lui sourit et elle détourna la tête comme pour éviter un quelconque danger. La proximité de John la bouleversait étrangement.
— Où est mon chapeau ? s'inquiéta-t-elle.
— Ne songez pas à cela. Nous le chercherons plus tard. Pour le moment, c'est surtout à vous que je pense.
— Je ne vous crois pas, John.
— Pourtant, un jour, vous serez bien forcée de l'admettre.
— Quand ?
— Peut-être d'ici quelques années.
La voix de Sarie se mit soudain à trembler.
— J'aurais pu me tuer !
— Grâce au ciel, vous vous en tirez avec quelques bleus. Mais ne tentez plus le sort ainsi ! La prochaine fois, vous pourriez être moins chanceuse.
Lentement, la couleur revenait aux joues claires de la jeune femme, mais le regard de ses prunelles bleues vacillait encore.
— Je regrette de vous avoir fait peur, John.
— Ah? Je croyais que vous me détestiez.
— Qui a dit cela ? murmura-t-elle.
Elle roula sur le côté et grimaça légèrement car chaque mouvement éveillait de nouvelles douleurs. Elle évitait de rencontrer le regard de son tuteur.
— Qui a dit cela ? Vous-même, Sarie. Et a de fréquentes reprises.
— Eh bien ! Je… je ne disais pas la vérité.
Son cœur battait très fort. Entre John et elle-même, rien n'était plus pareil. Il eut un rapide sourire, et ses dents étincelèrent dans son visage tanné.
— Oh, laissez-moi apprécier cette trêve, qui sait si un tel instant reviendra jamais! Vous êtes un vrai petit démon, Sarie !
— Je … je ne sais pas ce qui m'arrive, balbutia-t-elle.
— Je veux bien le croire.
Elle lui lança un regard de côté. N'était-il pas cent fois préférable de se trouver avec lui, plutôt que d'errer sans but dans le vaste monde ?
— John, vous êtes comme… comme une eau profonde et toute noire.
— Et vous êtes une vraie cascade de cristal.
Il souriait de nouveau. Leurs doigts se frôlèrent.
Sarie était incapable d'esquisser le moindre mouvement. Elle ne pouvait même pas parler. Il lui semblait être emportée par une marée à laquelle elle ne pouvait résister.
Ses yeux imploraient. Aidez-moi, semblaient-ils dire. John devina la détresse et l'anxiété de la jeune femme et son expression changea.
— Pouvez-vous vous mettre debout ? demanda-t-il d'une voix naturelle.
Il était redevenu le John rassurant qu'elle connaissait si bien. Elle tenta de se lever et étouffa un gémissement. John la prit dans ses bras.
— Laissez-moi vous aider, Sarie. Vous n'êtes pas encore remise.
— Je suis en morceaux.
Le menton de John effleura les boucles de la jeune femme et il lui sourit, comme s'il souriait à une enfant.
— Quelle aventure, n'est-ce pas?
— Me permettrez-vous d'aller chez les Wilkes ?
— Cela suffit, Sarie la Rousse ! Maintenant nous allons rentrer en montant tous les deux Samson. Etes-vous d'accord ?
— Oui.
— Oui ? Mais c'est incroyable ! s'exclama John en riant.
Sarie se trouva bientôt assise devant John sur le grand étalon noir. Son tuteur la tenait par la taille, tout en guidant le cheval. Oh, ce n'était pas la première fois qu'ils chevauchaient tous deux la même monture ! John n'avait-il pas appris à Sarie à monter à cheval ? Mais aujourd'hui, tout était différent. Jamais elle n'avait été aussi étrangement troublée.
Elle sentait le regard de John errer sur son visage, sur ses cheveux dans lesquels jouait le soleil, sur la ligne de son cou, sur les courbes de son corps...
Le paysage était magnifique. Bientôt, ils aperçurent les bâtiments de l'exploitation. La maison principale se trouvait sur un léger promontoire, aux côtés d'un chêne centenaire qui semblait garder Yellowstone.
Soudain, Sarie se sentit immensément heureuse.
— Et voici Yellowstone !
Elle jeta un coup d'œil à John.
Les derniers rayons du soleil faisaient encore plus briller ses yeux, leur donnant un éclat presque insoutenable. Les sourcils légèrement froncés, Sarie étudiait le visage de son tuteur comme si c'était la première fois qu'elle le voyait, et comme si elle voulait en graver chacun des traits dans sa mémoire.
— Que vous arrive-t-il, Sarie ? Vous semblez soucieuse.
— Non. Mais cette chute m'a peut-être fait perdre la tête...
— Ne dites pas de bêtises.
Les yeux de la jeune femme s'écarquillèrent.
— Je ne dis pas de bêtises, protesta-t-elle. Mais j'ai… j'ai l'impression de ne plus vous connaître. Vous avez changé.
— Non, Sarie.
— Si, vous avez changé ! insista-t-elle, presque désespérée.
Il haussa les épaules et changea de sujet :
— Bientôt les amérindiens tiendront leur cérémonie rituelle dans la réserve…
— A la pleine lune. Rentrons vite, John. J'ai besoin de prendre un bon bain !
Le soleil était déjà bas quand le cheval arriva devant les grands arbres qui ceinturaient la maison et les communs.
Au fil des années, l'exploitation avait été agrandie et modernisée. Les bêtes en provenance de Yellowstone étaient réputées d'un bout à l'autre du pays. Chaque année une vente aux enchères avait lieu au domaine. Cette vente constituait la source de revenus la plus importante des Dutton. Elle attirait un nombre important d'acheteurs et de curieux.
Les hangars où l'on exposait les animaux, le jour de la vente, s'élevaient au milieu des arbres, derrière les granges. Les bungalows des contremaîtres se trouvaient également de ce côté. Les ouvriers logeaient en face des étables et des hangars où s'alignaient les machines agricoles.
Il y avait également un terrain d'aviation, car les Dutton possédaient deux avions légers ainsi qu'un hélicoptère.
La demeure se trouvait un peu à l'écart. C'était un bâtiment à deux étages d'inspiration romantique qui avait été construite, il y plus d'un siècle, par l'arrière grand-père de John.
Chaque fois qu'elle la revoyait, après l'avoir quittée même peu de temps, Sarie se sentait toujours envahie du même sentiment de joie et de plénitude.
John appela l'un des palefreniers et lui confia la jument de Sarie, qui trottait derrière eux. En cette fin de journée, les employés de Yellowstone et leur famille devisaient dehors tranquillement. Sarie saluait joyeusement les uns et les autres.
Le bras de John la maintint solidement quand elle se pencha pour bavarder avec Ben Conway, un petit garçon de six ans, le petit-fils du régisseur. Le visage bronzé de l'enfant était parsemé de taches de rousseur, et il se mit à courir à leur hauteur, en demandant quand John l'emmènerait, lui aussi, à cheval.
Sa grand-mère l'appela :
— Vas-tu cesser d'importuner le patron, Ben !
Il disparut de toute la vitesse de ses petites jambes en direction du bungalow familial.
Sarie eut un soupir heureux. Elle retrouvait Yellowstone. Elle caressa les oreilles veloutées de Samson et l'étalon se tourna légèrement vers elle, sans modifier son allure. Il allait à grands pas réguliers, paisibles. Quand il galopait, il déployait toute sa puissance.
Une fois arrivé dans la cour pavée, John mit pied à terre et tendit les bras à Sarie. Elle s'y laissa glisser en souriant. A cet instant précis, ils semblaient être les meilleurs amis du monde.
— Quand me laisserez-vous monter Samson ?
— Jamais.
Elle haussa les épaules. Elle savait bien que le grand étalon noir était trop difficile à maîtriser.
— C'est bien entendu ? demanda John en haussant un sourcil.
— C'est bien entendu, fit-elle en écho.
Elle se haussa sur la pointe des pieds, puis se laissa retomber sur ses talons. Son exaltation était toujours aussi intense. Elle se sentait capable de venir à bout de n'importe quoi, n'importe qui, même John ! Pourquoi ne parviendrait-elle pas à le faire fléchir ? A cette pensée, un léger sourire se dessina sur ses lèvres.
Son tuteur l'observait, railleur, mais elle ne s'en aperçut pas. John fut assez habile pour ne pas détruire d'un mot la bonne humeur de la jeune femme. Il la contempla en silence.
Les yeux de Sarie, frangés de longs cils sombres, étincelaient comme des saphirs. Ses boucles cuivrées moussaient autour de son visage aux traits fins comme ceux d'un camée. Elle était ravissante, délicate, enfantine et en même temps terriblement sensuelle. Il n'y avait rien d'étonnant à ce que Ashley Wilkes ait été attiré par la jeune femme. Mais John avait l'intention de mettre le holà à cette histoire. Sarie n'avait rien à faire avec les Wilkes.
— Pourquoi froncez-vous les sourcils ? lui demanda la jeune femme.
— Je réfléchis.
— Je me doutais bien que cette trêve ne durerait pas ! s'exclama-t-elle avec dépit.
— Vous m'aviez dit avoir besoin d'un bon bain, vous en souvenez-vous ?
Tous deux avaient retrouvé un ton acide. Ils s'opposaient de nouveau. Avec sa grâce naturelle, Sarie pivota sur les talons.
Vivre auprès de John, pensa-t-elle, c'était un peu comme vivre en dents de scie.
Pendant toute la matinée, des avions privés n'avaient cessé d'atterrir à Yellowstone. Les éleveurs avaient hâte de voir les produits de Kalwaddi Onze, le fameux taureau. C'était un énorme animal, un magnifique spécimen de la race Santa Gertrudis.
De longues années de croisement avaient permis aux Dutton d'obtenir, après sélection, d'excellents résultats. Leurs bêtes étaient très réputées et il y avait à Yellowstone une pièce entièrement garnie de coupes et de flots de rubans : on l'appelait la « salle des trophées ».
Ce jour-là, il n'y avait guère que des éleveurs à Yellowstone. Ce n'était pas comme à l'époque de la vente aux enchères où, selon l'expression d'oncle Josh, le père de John, « les familles débarquaient en tribu ». Les Dutton prévoyaient alors toutes sortes de divertissements : un gigantesque barbecue, un grand bal. C'était une véritable fête à laquelle participaient les meilleures familles de l'Etat, qu'elles soient d'origine terrienne ou urbaine.
Les sœurs de John avaient fait d'excellents mariages. Mais Stéphanie – qu'on appelait le plus souvent « Scotty » – avait été la seule à épouser un gros exploitant agricole.
Scotty était arrivée à Yellowstone ce matin même et elle s'était installée au bord de la piscine. Sarie venait de lui raconter ses démêlés avec John au sujet des Wilkes.
— Mais ce n'est pas possible ! s'exclama Scotty. Il ne peut pas agir ainsi !
— Eh bien, si ! Tu ne peux pas savoir à quel point il est autoritaire...
Scotty paraissait mal à l'aise. Elle avait déjà trente-huit ans et il ne lui était pas encore arrivé une seule fois de critiquer ce frère aîné qu'elle adorait.
— John comprend tout et tout le monde, assura-t-elle.
— Tu veux dire qu'il a des espions partout ?
— Il est bien renseigné, c'est exact. Mais tu ne peux pas aller contre sa volonté, Sarie ! Tu sais bien qu'il fait toujours pour le mieux. Réfléchis un peu, ma chérie !
— Oh, j'ai réfléchi. C'est moi qui ai raison !
Scotty regarda sa jeune cousine avec amitié.
— Est-il amoureux de toi ?
Sarie eut un sursaut inquiet.
— Qui ?
— Ton Ashley, bien sûr ! De qui parlons-nous, voyons ? N'est-ce pas lui que tu veux aller rejoindre à Helena ?
Sarie s'appuya au dossier de sa chaise longue.
— Oui, soupira-t-elle. Ashley est très distingué. Il est blond, élégant. Il a beaucoup voyagé, et il fait des tas de choses.
— Oh, oh ? Des choses permises, j'espère.
Sarie saisit un cube de glace et, impulsivement, le jeta en direction de Scotty.
— Ne dis pas de sottises ! Tu me comprends, toi, Scotty : tu n'es pas comme Emma !
— Grâce au ciel ! A propos, sais-tu que le parti politique de Clive devient de plus en plus puissant ?
— Je m'en moque ! rétorqua Sarie. Ne parlons pas de politique, je t'en supplie !
Elle en revint immédiatement au sujet qui la préoccupait.
— Si la chance est de mon côté, je pourrais tenter de partir avec Nathan. Figure-toi qu'il m'a dit tout à l'heure que j'étais la plus belle fille du monde !
— Il m'a dit exactement la même chose ! intervint Scotty. Mais je ne crois pas que Nathan souhaite se remarier. Son dernier divorce lui a coûté très cher. Il ne se trompe jamais sur la valeur d'un animal, par contre, il ne connaît rien aux femmes...
Sarie l'interrompit avec impatience.
— Nathan part pour Helena !
— Tu joues avec le feu, Sarie ! Tu as tort d'aller à l'encontre de la volonté de John !
La jeune femme se cabra.
— Je vais à Helena avec Nathan !
— C'est ton affaire.
— Tu veux m'aider, Scotty ?
— Pour que John me tombe dessus à bras raccourcis ? Merci bien...
— Mais tu ne lui diras rien ? interrogea Sarie.
— Pour qui me prends-tu ? Je ne dirai rien, c'est certain. Songe cependant au drame que nous aurons ici une fois ton départ découvert !
— Je lui laisserai un petit mot. Tu sais, Scotty, une fille qui se trouve dans l'ombre de John n'a aucune chance de se marier un jour !
— Je me suis mariée pourtant. Emma aussi.
— Mais vous êtes ses sœurs !
— Et toi la prunelle de ses yeux ! lança Scotty, moqueuse.
— Pfff !
— C'est vrai, tu sais ! assura Scotty. John s'est donné bien du mal pour te récupérer. Crois-tu que ta mère ait accepté aussi facilement d'en passer par où il le désirait ?
— Il a dû lui donner de l'argent, fit Sarie avec cynisme.
— Les gens n'ouvrent pas si aisément leur portefeuille ! Ecoute, Sarie, fais comme tu l'entends. Je te crois capable de prendre soin de toi, tu es assez raisonnable pour cela. John a peut-être tort de te tenir la bride aussi serrée...
— J'ai l'intention de mener ma vie à ma guise. John n'a pas à surveiller le moindre de mes gestes ! Il se prend pour mon ange gardien! ajouta-t-elle en prenant un air de martyr.
— En ange gardien ? C'est ainsi que tu le vois ? »
— Disons plutôt comme un homme qui n'arrête pas de donner des ordres.
— Et grâce à qui le ranch fonctionne à merveille.
— Cesse donc de le soutenir ! Je connais ses qualités, moi aussi ! Il est formidable. Un vrai superman ! Ce qui ne l'empêche pas de me traiter comme une gamine...
— Une gamine précieuse.
— J'ai besoin d'avoir un peu de liberté. Sinon, cela… cela va éclater !
Scotty semblait songeuse.
— Je me demande d'où vient l'espèce d'animosité que tu éprouves à l'égard de John. Mais tu as tort d'agir ainsi. C'est un peu comme… comme si tu refusais de voir la vague de fond qui emportera tout sur son passage.
— Tu peux dire tout ce que tu veux : je m'en vais ! déclara Sarie avec obstination.
— Cela m'ennuie. Pourtant j'avoue que je trouve John un peu trop sévère. Par ailleurs, Emma est à Helena...
— Tu ne lui téléphoneras pas, dis ?
— Oh non ! Emma me fait un peu peur, depuis qu'elle est devenue la femme d'un homme politique influent.
— Elle s'intéresse énormément à la carrière de Clive assura Sarie. Elle réussit tout ce qu'elle entreprend — comme John. Je l'imagine très bien dans le rôle de l'épouse d'un Président.
— Il est possible qu'elle le devienne un jour, fit Scotty en secouant la tête.
Une telle perspective lui paraissait effrayante.
— Pourquoi pas ? lança Sarie. Ne serais-tu pas fière de ta sœur ?
— Je me contente d'être l'épouse de Sean, ma chérie. J'ai assez à faire, crois-moi ! Je me lève à l'aube, je me couche tard… et c'est la première fois que je me repose depuis des mois !
— Il serait temps que les femmes se secouent un peu, déclara Sarie.
— Je te laisse t'occuper de cela à ma place. Va lutter ! Je t'admirerai de loin...
— Il y a beaucoup d'injustice dans le monde, Scotty.
Scotty se redressa.
— Ecoute, ma chérie, je fais ce que je peux dans la limite de mes possibilités. Les ouvriers de notre exploitation semblent heureux. Bien sûr, nous sommes loin d'arriver au niveau de Yellowstone...
Elle s'interrompit.
— Tiens, voici John !
Celui-ci s'approchait d'elles et en apercevant sa haute silhouette bien découplée, Sarie se sentit gagnée par la colère. Scotty regardait son frère avec adoration.
— Il me semble qu'il y a une éternité que je ne t'ai vu, John !
Il lui sourit.
— Et je repars aussitôt. Je dois aller en ville, veux-tu venir avec moi ?
— Bien sûr !
Scotty s'empara de sa tunique de soie.
— Quand pars-tu ?
— Dans une heure à peu près.
Il se tourna vers Sarie.
— Et vous, Sarie, voulez-vous venir ? Vous êtes au soleil depuis assez longtemps...
Il posa un chapeau sur la tête de la jeune femme qui ne protesta pas : elle savait que cela ne servirait à rien. Et puis, il était préférable de se montrer conciliante maintenant...
— Oh, je crois que je vais rester ici.
Elle évitait le regard de John.
— Ce n'est pas une réponse !
— Laisse-la, John, intervint Scotty avec nervosité. Elle n'est pas obligée de nous accompagner.
— Et pourquoi ?
Les yeux de John s'étaient rétrécis tandis qu'il examinait la jeune femme.
— D'habitude elle veut toujours aller à Bozeman !
— Scotty n'a pas vu Marge depuis une éternité, elles auront des tas de choses à se raconter. Quant à moi, j'ai été là-bas il y a moins de quinze jours...
John se pencha et, d'un doigt, la força à relever le menton. Sarie tentait de paraître naturelle. Le bleu de ses prunelles avait viré à un violet intense.
— Vous me déroutez, Sarie. Comme toujours, d'ailleurs ! Très bien, alors vous restez à Yellowstone ? Qu'allez-vous faire ?
— Oh, des tas de choses, répondit-elle évasivement.
La main de John pesa sur sa nuque.
— Il y a sur mon bureau un rapport destiné à l'Association des éleveurs. Pouvez-vous le dactylographier ?
Les yeux de la jeune femme étincelèrent sous le rebord du grand stetson.
— Vous pourriez ajouter : « s'il vous plaît » !
— Lorsque vous deviendrez un peu plus polie, je vous traiterai moi-même avec plus d'égards.
— Allez-vous vous disputer ? s'enquit Scotty.
Sarie s'obligeait à se contrôler.
— Je ne sais pas pourquoi, mais dès qu'il me voit, John se fâche. murmura-t-elle.
— Pas du tout ! assura-t-il, sarcastique. En tout cas, Sarie, si vous sortez à cheval, n'allez pas trop loin...
— Oui, John. Non, John...
— Continuez donc sur ce ton ! ordonna-t-il.
Elle demeura silencieuse. S'il arrivait à John de trop la gâter, il lui demandait par ailleurs une obéissance absolue. Il la fixait. Ses yeux clairs contrastaient étrangement avec son visage tanné. Ses cheveux châtain clair étaient parsemés de mèches grises.
Sarie se sentait envahie de crainte et de honte, en même temps. Le visage de Scotty reflétait également un sentiment de culpabilité. Toutes deux étaient en train de duper John, et il devait se douter de quelque chose, car il scruta le visage de Sarie avec une attention accrue.
— Comment dois-je dactylographier ce rapport ? demanda-t-elle d'un air impertinent. Double espacement ?
— Vous le savez bien.
— Bon, je vais aller m'habiller, fit Scotty.
Et avec une innocence calculée, elle demanda à Sarie :
— Alors tu ne veux pas venir, ma chérie ?
— Non, coupa John. La chérie restera ici.
Il y avait dans ses prunelles grises une lueur ironique. Croyait-il punir Sarie ? La jeune femme se leva. Ses joues étaient écarlates.
— Je vais prendre mes affaires, fit-elle à mi-voix.
John lui tendit sa tunique colorée. Ce vêtement très féminin surprenait entre ses mains viriles. Sarie s'en revêtit vivement. Elle gardait la tête baissée ; jamais elle ne s'était sentie aussi nerveuse. John leva un sourcil.
— J'ai l'impression que vous mijotez un mauvais tour...
— Je vous en prie, John ! Je vais dactylographier votre rapport, tout simplement.
— Vous ne pouvez pas essayer de vous parler gentiment, tous les deux ? intervint Scotty. Tu es dur avec Sarie, John...
— J'y suis obligé, étant donné son caractère.
— Nous y revoilà ! s'écria Sarie.
Ses lèvres tremblaient. D'ordinaire sa bouche était celle d'une femme sensuelle. Et soudain elle semblait être devenue celle d'une petite fille prête à pleurer.
Scotty fit claquer sa langue contre son palais et John se détourna avec agacement.
— Dès que tu seras prête, Scotty viens me retrouver sur le terrain d'aviation. Tu as sûrement beaucoup de choses à raconter à Marge. Quand Sarie va la voir, elles discutent pendant des heures et n'arrêtent pas de rire...
— Peut-être rions-nous de vous! lança la jeune femme d'un air plein de défi.
— Peut-être pourriez-vous en découvrir un peu plus à mon sujet ? jeta John avant de s'éloigner à grandes enjambées.
— Que veut-il dire par là? demanda Sarie à Scotty. Cet homme sera toujours un mystère pour moi.
Scotty scruta sa cousine d'un air soucieux. A cet instant, elle ressemblait à son frère.
— Dis-moi, Sarie. As-tu vraiment l'intention de partir ?
Sarie hésita.
— C'est bizarre. Quand John était là, je n'avais plus envie d'aller à Helena. Mais je suis bien décidée à mettre mon projet à exécution. Ne serait ce que pour lui prouver qu'il n'est pas le plus fort ! Ne serait-ce que pour le vaincre !
— Pour vaincre John, fit Scotty en écho. Dis plutôt que c'est à cause de ce Ashley. Tu es amoureuse de lui, non ?
— Je n'en sais rien. Et puis ce n'est pas cela qui est vraiment important. Que veut donc John ? Que je me cache dans un coin?
— Oh, Sarie. Après avoir quitté la pension, tu as fait le « tour du monde ! L'aurais-tu déjà oublié?
— Non, naturellement. Mais maintenant je suis à la maison. Et John s'arrange pour m'y garder en prison!
— Tu as besoin de changer d'air, je comprends cela, fît Scotty.
Elle était partagée entre sa jeune cousine et son frère. Autrefois, elle s'était toujours rangée du côté de John. Mais elle devait admettre aujourd'hui que son frère exagérait un peu.
— Ecoute, Sarie, si cela doit vraiment te faire plaisir, pars. Je ne dirai rien. Mais quand John découvrira le pot aux roses, je passerai un mauvais moment.
— Oh, comme tu es gentille, Scotty ! Cependant n'essaie pas de lui mentir. Le mieux serait de ne rien dire du tout... Evanouis-toi, et il te laissera tranquille !
Scotty leva les yeux vers le ciel sans nuages. Elle soupira, essayant de se donner bonne conscience. Mais elle n'y parvint pas.
Depuis toujours, Sarie s'était élevée contre l'autorité de John. Si celui-ci l'avait autorisée à se rendre à Helena, cette pénible situation aurait été évitée. Pourtant, d'ordinaire, John savait ce qu'il faisait. Mais Emma s'était peut-être montrée trop sévère en décrivant la famille de ce fameux Ashley ?
De nouveau, Scotty soupira. Tout était calme maintenant, mais l'atmosphère se chargerait d'électricité quand John découvrirait le départ de sa pupille ! Scotty connaissait son frère : elle devinait que l'escapade de Sarie ne pourrait durer longtemps !
