NA : Comme vous avez pu le noter, j'ai pris quelques libertés… Pour ma défense, à l'époque ou j'ai écrite cette histoire nous ne savions presque rien sur la famille de John et notamment s'il avait des frères et sœurs.
J'ai envisageait de réécrire les passages avec Emma et Scotty en les remplaçant par l'un des enfants de John, mais le résultat ne me plaisait pas
J'espère que vous apprécierez ce nouveau chapitre.
2.
Trois jours s'étaient déjà écoulés depuis que Sarie se trouvait à Helena chez les Wilkes. Et John ne s'était pas encore manifesté, pas plus qu'Emma.
A partir du moment où la jeune femme avait grimpé dans la voiture de Nathan Onslow, elle s'était sentie mal à l'aise. Pour que Nathan l'emmène à Helena sans songer à poser trop de questions, elle lui avait raconté tout un chapelet de mensonges.
Nathan n'avait pas un seul instant soupçonné la vérité et c'était préférable, car il était l'un des meilleurs amis de John.
Avant de partir, elle avait dactylographiée le rapport de John et l'avait laissé sur le bureau de son tuteur, accompagné d'un petit mot l'informant de son départ pour Helena. Il avait dû être furieux lorsqu'il avait lu sa lettre ! Pourtant, elle n'en était pas si sûre. Personne ne semblait se soucier d'elle. Et au lieu de s'en réjouir, elle se sentait abandonnée, négligée.
Scotty ne m'a même pas téléphoné !
Rien ne se passait vraiment comme elle l'avait espéré.
Oh, bien sûr, les Wilkes étaient très gentils. Ils croyaient probablement toucher enfin la récompense de tous leurs efforts. Mais à leur grand étonnement, Sarie n'était pas aussi facile à manipuler qu'ils s'en étaient persuadés.
Sarie se demandait comment elle avait pu se croire amoureuse d'Ashley. Il était toujours séduisant, gentil et plein d'humour. Les attentions qu'il déployait envers la jeune femme la flattaient, certes, mais sans la transporter comme auparavant.
Si Sarie avait eu un tant soit peu de courage, elle serait allée voir Emma. Mais Emma était par moments, aussi intimidante que John.
La jeune femme contempla son reflet dans le miroir d'un air soucieux. Trois jours, une éternité !
Elle n'avait pas encore enfilé sa robe. Une fois habillée, il lui faudrait descendre dans les salons où se tenait une réception. Oh, pas une grande réception... Les invités seraient au nombre d'une quarantaine, pas plus.
Sarie aurait dû être enchantée d'être reçue avec un tel faste. Et elle l'était, dans un certain sens. Mais par ailleurs, elle était déçue en constatant que nul ne s'inquiétait de son absence. Elle se sentait en quelque sorte exclue par les Dutton, par « la famille royale », comme les appelait Mélanie en riant.
Après avoir frappé rapidement à la porte, Mélanie pénétra dans la chambre de son amie.
— Tu n'es pas encore prête ?
— Presque. Je suis déjà maquillée...
— C'est ce que je vois ! Tu es follement séduisante : je comprends pourquoi Ashley est amoureux pour la première fois de sa vie.
Sarie haussa les épaules en souriant.
— Je parie que Ashley tombera amoureux au moins une douzaine de fois avant d'atteindre la quarantaine !
— Mais c'est toi qu'il veut épouser !
Sarie rejeta une mèche en arrière et examina de nouveau son image dans la grande glace. Ses yeux étaient très brillants. Elle commençait à regretter profondément le Ranch.
Mélanie se tenait derrière elle. Elle portait une longue robe de crêpe fauve, et une série de bracelets d'or, assortis à ses bagues, cliquetaient à ses poignets.
— Tu sais, Sarie, jusqu'à présent maman ne trouvait jamais une fille assez bien pour Ashley. Et maintenant elle ne jure plus que par toi ! Ashley t'aime sincèrement, crois-moi. Il a flirté passablement autrefois, je le reconnais. Mais c'est du passé ! Il désire sérieusement s'établir.
Sarie fit une petite grimace.
— Pas moi !
— Maman est persuadée que ce mariage se fera !
— Je ne veux pas me marier.
— Pourtant tu serais merveilleusement heureuse avec Ashley ! Et puis j'aimerais bien que nous devenions sœurs !
— Ce n'est pas pour te faire plaisir que je vais épouser Ashley, Mélanie ! Il est très sympathique et il m'aime bien, je le sais. Mais il ne m'a jamais parlé d'amour !
— Oh, c'est donc ce qui te tracasse ?
Mélanie eut un mouvement rapide de la main. Elle était déjà prête à se précipiter pour arranger les choses...
— Ma pauvre Sarie. Je comprends !
Sarie avait du mal à ne pas éclater de rire.
— Tu ne comprends rien du tout. Ne parlons plus de cela, Mélanie. Je ne veux pas me marier ! Du moins pas avant d'avoir profité de la vie.
— Alors habille-toi vite et descends avec moi !
Mélanie était sincère lorsqu'elle souhaitait voir son amie épouser son frère. Elle n'avait jamais beaucoup sympathisé avec les nombreuses conquêtes d'Ashley. Avec Sarie, ce serait différent : elle était tellement jolie et joyeuse ! Rien ne pouvait faire plus de plaisir à Mélanie que de la voir devenir sa belle-sœur.
En plus, ce serait l'occasion parfaite de se rapprocher des Dutton qui – à différents degrés chacun – adoraient la jeune femme.
Maman à tord de vouloir accélérer les choses, pensa Mélanie en rejoignant sa famille. Elle souhaite que les fiançailles d'Ashley et de Sarie soient célébrées le plus rapidement possible. Or Sarie déteste être régentée. En plus, elle ne connaît pas John Dutton !
Mélanie était allée au Ranch plusieurs mois auparavant. Elle y avait rencontré John et, depuis, elle n'avait pas réussi à oublier le tuteur de son amie. Aucun des hommes qu'elle connaissait ne lui arrivait à la cheville. Elle avait hâte de le revoir, et elle espérait alors lui faire une meilleure impression. La dernière fois, elle s'était quasiment jetée à sa tête.
John avait été plutôt cynique. Il devait être ainsi avec toutes les femmes, mais cela n'avait pas d'importance. Mélanie était prête à tout pour attirer son attention !
Quel âge avait-il ? Quarante-deux ou quarante-trois ans... Il était terriblement distingué et il suffisait à la jeune femme d'apercevoir sa haute silhouette pour que son cœur se mette à battre la chamade.
En pensant à John, Mélanie était devenue très pâle. Soudain, elle s'agrippa au pied du lit. Sarie la regarda avec étonnement.
— Que t'arrive-t-il, Mélanie ?
— Je pense à ton cousin, John.
Sarie eut un mouvement de surprise.
— C'est sauter du coq à l'âne ! D'Ashley à John...
— Eh bien c'est ainsi ! rétorqua Mélanie en souriant.
Elle n'était pas le moins du monde confuse.
— John est le diable incarné, l'avertit Sarie. Ne songe pas à lui...
— Je ne fais que cela !
— Un tel amour ne peut t'apporter que des déceptions et des souffrances, Mélanie ! Songe à votre différence d'âge. Il a presque le double de ton âge et vous n'avez rien en commun…
— Qu'en sais-tu ? ironisa la jeune femme.
Sarie ne répondit pas. Elle enfila sa longue robe de soie imprimée dans des tons de jade et de saphir. Puis elle mit autour de son cou un collier d'or enchâssé d'aigues-marines. Elle portait déjà des boucles d'oreilles assorties.
Cette parure était un bijou de famille, et John la lui avait offerte récemment. Mais, sans parvenir à analyser la raison de son silence, Sarie s'était bien gardée de le préciser à Mélanie.
Le bleu des aigues-marines s'harmonisait merveilleusement avec la couleur de ses yeux et celle de sa robe.
— Fabuleux ! assura Mélanie d'un air absent.
En réalité, son esprit était à des kilomètres de là...
Elle pensait à John Dutton. Elle se souvenait de lui avec une telle acuité qu'elle aurait pu le dessiner de mémoire. Ses yeux, surtout, étaient extraordinaires : d'un gris si clair qu'on aurait pu croire du cristal...
Il n'était pas affable, drôle et souriant comme Ashley. Mais il avait une classe folle, une personnalité fascinante. En le voyant, on ne pouvait s'empêcher de se dire : « Voilà un véritable homme ! »
Mélanie frissonna et secoua sa blonde chevelure. Il fallait qu'elle obtienne de Sarie une invitation pour le Ranch. Ah, il n'était pas de tout repos d'être une Wilkes et de guetter à chaque instant les occasions de grimper les degrés de l'échelle sociale !
A une époque, Mélanie avait tenté de se rapprocher de Beth, la fille unique de la famille. Mais s'était rapidement rendue compte qu'il lui serait impossible de l'utiliser à son avantage. D'une beauté à rivaliser avec celle des plus belles femmes du pays, Beth était aussi sympathique qu'un serpent à sonnette. Si vous aviez le malheur de lui déplaire, elle vous abreuvait de piques perfides et vous insultait toute les deux phrases. Atteinte d'un complexe d'Œdipe – non officiellement diagnostiqué – elle ne supportait pas qu'une femme s'approche de son père.
Sarie, était la seule exception.
Il n'avait suffit que d'un seul regard aux quatre enfants Dutton pour réaliser que la petite fille recueillie par leur père était plus malheureuse qu'eux. Ils avaient peut-être perdus leur mère, décédée des suites d'une chute de cheval, mais Sarie elle… avait été vendue par la sienne.
Les enfants Dutton étaient tellement attachés et protecteur envers leur cousine que Mélanie était contente qu'ils soient tous retenus au loin : Lee était au Texas pour acheter de nouveaux chevaux, Jamie et Beth étaient respectivement pris l'un par son travail d'adjoint du procureur et l'autre par ses études de droit. Ne restait plus que le dernier de la famille, Kayce qui n'avait que dix-huit et ne représentait donc pas une grande menace pour leurs projets.
Sarie se tenait maintenant au centre de la pièce meublée de bois sombre. Elle avait l'air d'une immense fleur tropicale dans cette robe aux somptueuses couleurs qui mettait en valeur sa chevelure flamboyante.
Elle aussi était très distinguée.
Probablement parce qu'elle est une Dutton, pensa Mélanie.
La jeune femme avait observé un certain changement dernièrement chez son amie. Sarie avait mûri, elle était moins évaporée qu'autrefois, elle avait pris de l'assurance.
Les relations qui existaient entre John et Sarie déconcertaient Mélanie. Sarie paraissait détester son cousin. Elle était sans cesse en révolte contre lui. Avant de faire la connaissance de John, Mélanie l'avait imaginé tout à fait différent, au travers des descriptions de Sarie. Elle s'était attendue à voir un être d'une austérité et d'une sévérité rigoureuses. Un ogre... Et au lieu de cela elle avait rencontré un homme infiniment séduisant.
Si Sarie ne semblait guère estimer son tuteur, lui par contre tenait visiblement beaucoup à elle, avait pu constater Mélanie. Sarie n'était-elle pas une Dutton ? Et pour John, sa famille passait avant tout.
Sarie ne parlait jamais de sa mère. Peut-être était-elle morte ? C'était bien possible car elle ne menait pas une vie de tout repos. Tout ce que Mélanie savait d'elle, c'était qu'elle s'était enfuie avec un Australien. John avait alors pris en charge la petite Sarie, en dépit des furieuses protestations de l'enfant. Etait-ce à partir de ce moment-là qu'était née l'animosité que Sarie éprouvait à l'égard de son tuteur ?
— Que lui reproches-tu exactement ? avait demandé Mélanie à plusieurs reprises à la jeune femme.
— D'être un véritable tyran, répondait invariablement Sarie. Il ne fait pas attention à moi : je ne compte pas.
La porte de la chambre de Sarie était restée entrouverte, et soudain une voix masculine s'éleva, faisant sursauter les deux jeunes filles :
— Vous connaissez la nouvelle ?
Sarie pivota sur elle-même pour faire face au nouveau venu. Il se pencha et déposa un léger baiser sur la joue veloutée de la jeune femme
— Quelle nouvelle, Ashley ?
Mélanie contemplait son frère Ashley ressemblait à leur mère : il était séduisant, élégant... C'était un beau parleur, et il avait toujours l'air sûr de lui.
Ashley prit Sarie par les coudes et l'écarta légèrement de lui, afin de mieux admirer sa robe coûteuse »
— Les Carter viennent ce soir ! annonça-t-il.
Mélanie eut une longue exclamation et se tourna vivement vers le miroir afin de s'inspecter une dernière fois.
Quant à Ashley, il ne pouvait pas détacher son regard de Sarie dont les lumières faisaient briller les cheveux. Les yeux de la jeune femme s'étaient agrandis.
— Quoi ? demanda-t-elle enfin. Emma et Mark vont venir ici ?
Ashley acquiesça, puis il éclata de rire
— Maman est folle de joie !
— C'est bizarre, murmura Mélanie. Les Carter n'ont jamais mis les pieds ici.
— Sarie n'est jamais restée aussi longtemps à la maison non plus !
Les joues de la jeune femme étaient maintenant très rouges.
— Sont-ils déjà arrivés ? questionna-t-elle
— Pas encore. Maman m'a demandé de monter vous mettre au courant... Pour elle, c'est un grand événement ! Elle est tellement snob !
— Oui, c'est un grand événement ! déclara Mélanie en virevoltant autour de la pièce. La réception de ce soir va prendre un éclat inattendu ! Serait-il possible que les Dutton jugent enfin les Wilkes fréquentables?
Sarie sentait le regard d'Ashley posé sur elle et elle s'efforçait de paraître naturelle. Pourtant, intérieurement, elle était bouleversée.
Elle devinait pourquoi Emma rendait visite aux Wilkes; c'était probablement sur l'injonction de John ! Et elle savait qu'il serait inutile de se révolter. Emma se comporterait certainement avec toute la dignité voulue, et Sarie se devait de l'imiter. Les Dutton opposaient toujours un front familial uni, quelles que soient leurs dissensions. Celles-ci, ils les régleraient plus tard en privé.
La réception battait son plein quand les Carter firent leur entrée. Sarie se trouvait alors au milieu d'un groupe animé, mais elle sentit qu'il se passait quelque chose. Il y avait une tension dans l'atmosphère, les conversations tombaient.
Le fait de recevoir les Carter représentait pour les Wilkes un immense pas en avant.
La mère d'Ashley et de Mélanie, Beatrix Wilkes, était une femme toujours habillée à la dernière mode. Elle était très vive, spirituelle, passablement intrigante et suprêmement habile.
Elle était en train de raconter avec force détails une histoire qu'on lui avait confiée sous le sceau du secret, quand elle aperçut soudain un couple dont l'allure suprêmement distinguée frappait immédiatement.
Elle reconnut la femme : c'était Emma Carter, l'épouse de cet homme politique dont on chuchotait qu'il deviendrait prochainement Sénateur.
Le compagnon de Emma Carter lui ressemblait tellement que Beatrix Wilkes devina tout de suite qu'il s'agissait de John Dutton.
Beatrix Wilkes se précipita à la rencontre de ses hôtes. Elle exultait. Si elle s'était écoutée, elle aurait applaudi passionnément ses invités.
Mark Carter apparut à son tour. C'était un homme solidement bâti au menton volontaire et au regard pénétrant. Il devait avoir dix ou douze ans de plus que sa femme.
Le futur Sénateur est impressionnant, se dit Beatrix Wilkes. Mais son beau-frère l'est plus encore.
Le maître du Yellowstone Dutton Ranch était un véritable gentleman, et Mme Wilkes, qui tenait à pousser ses enfants dans le grand monde, jeta un vif coup d'œil à sa fille Mélanie.
John Dutton était un parfait homme du monde ! Il s'inclina devant Beatrix Wilkes avec aisance. Ses yeux gris argent la détaillèrent rapidement, mais il était impossible de deviner ce qu'il pensait.
Cet homme avait une présence indéniable. Et quand il adressa un sourire à Beatrix Wilkes, elle crut défaillir de joie.
Elle avait quelque peu négligé Mélanie ces derniers temps, au profit d'Ashley qu'elle tentait de précipiter dans les bras de Sarie. Mais l'avenir ne s'annonçait-il pas soudain sous les plus brillants auspices ? Mélanie et John... Ashley et Sarie...
Les Dutton avaient appris à Sarie à sauver la face, quelles que soient les circonstances. Sa peur panique s'estompait... De toute façon, elle était obligée de rester et d'attendre la suite des événements : où aurait-elle pu fuir ?
Au lieu de demeurer passive, elle décida de précipiter les choses et elle se hâta vers sa cousine d'un air ravi :
— Emma !
Les yeux de Emma brillaient, malicieux : elle n'était pas dupe !
— Sarie ! fit-elle avec tendresse.
Elle embrassa la jeune femme qui se tournait maintenant vers l'homme politique :
— Mark !
Mark se pencha et déposa un léger baiser sur les doigts rosés de la petite insoumise qui avait pratiquement fait hurler de rage son beau-frère.
— Vous êtes toujours aussi ravissante, ma chère. Savez-vous que nous nous sommes ennuyés de vous ?
Sarie leva ses yeux bleu-violet vers le visage aquilin de son tuteur.
— John !
Elle avait envie d'ajouter : « Quelle surprise de vous voir ici... »… Cependant elle n'osa pas.
John l'examinait et le sourire figé de Sarie disparut. Elle lui tendit sa joue et il l'effleura du bout des lèvres.
Emma devina le désarroi de la jeune femme. Elle la prit par le bras et l'entraîna avec elle, tandis que les invités s'alignaient afin d'être présentés aux hôtes des Wilkes.
Mélanie crispait les mâchoires.
Il faut absolument que je sois invitée au Ranch, se répéta-t-elle pour la centième fois peut-être.
John et Emma étaient en train d'expliquer à Beatrix Wilkes que l'aide de Sarie était indispensable pour l'organisation des ventes aux enchères annuelles. Ils étaient vraiment désolés de devoir emmener la jeune femme, alors qu'elle semblait tellement se plaire sous le toit de ses amis. Mais ces ventes représentaient un énorme travail et tous les Dutton avaient à cette époque-là leur rôle à jouer au Ranch.
Cette année plus que les autres encore, la participation de Sarie était requise, Emma était trop prise par la vie politique. Les enfants de John étaient accaparés par d'autres tâches ou par leurs études. Quant à Stéphanie, elle viendrait en qualité d'acheteuse en compagnie de son mari Sean. Sarie devait donc regagner le Ranch…
John et Emma étaient parfaits dans leur rôle. Pas un instant les Wilkes ne soupçonnèrent qu'il s'agissait là d'un prétexte.
Ashley vint inviter Sarie à danser. La jeune femme le suivit sur la piste. Puis il l'entraîna vers la terrasse, sans lui lâcher les mains.
— Sarie...
Il se pencha et l'odeur de sa coûteuse eau de toilette monta aux narines de la jeune femme.
— Sarie, voulez-vous m'épouser ?
Elle eut un sursaut
— Vous... vous ne parlez pas sérieusement, Ashley ?
— Si.
— Mais, Ashley...
Elle sonda du regard les feuillages sombres, comme si elle craignait d'être épiée.
— Ashley, reprit-elle. L'idée du mariage ne vous fait donc pas peur?
Il secoua la tête.
— Il faut bien se marier un jour ou l'autre. Pourquoi pas maintenant ?
— Eh bien, merci ! s'exclama-t-elle Vous êtes très romantique...
Ashley fronça les sourcils.
— Ne vous moquez pas de moi, Sarie.
Les yeux de la jeune femme étincelaient comme des saphirs dans l'obscurité.
— Je ne me moque pas, mais je me demande pourquoi vous voulez m'épouser. Certes, vous êtes un excellent danseur...
— Le meilleur ! assura-t-il. Mais ce n'est pas une réponse. Dites-moi oui ou non !
Sarie eut un léger soupir.
— Ne pourrions-nous pas reprendre cette conversation plus tard ? Quand nous nous connaîtrons un peu mieux ?
L'idée de précipiter les choses était de la mère d'Ashley. Le jeune homme n'approuvait pas cette tactique. En voulant trop presser Sarie, il risquait de la perdre. Il était sûr de son charme et pouvait se permettre d'attendre.
— Je vous comprends, ma chérie, murmura-t-il en embrassant les doigts de la jeune femme. Je suis trop pressé : c'est impardonnable !
Sarie lui sourit, brusquement soulagée.
— Votre proposition me flatte, Ashley. Mais je ne veux pas me marier avant... disons avant vingt-cinq ans !
— Oh, je ne crois pas que vous aurez la patience d'attendre aussi longtemps !
— Nous verrons... Savez-vous que les pourcentages de divorce augmentent d'une manière inquiétante? dit-elle, mi-sérieuse, mi-plaisantant. Si j'ai des enfants, je ne voudrais pas qu'ils soient élevés loin de leur père! Je suis moi-même orpheline...
Ashley voulut l'embrasser, mais il vit Emma Carter regarder dans leur direction.
— Vous avez une famille fort digne, remarqua-t-il d'une voix acide. Mme Carter est une très belle femme peut-être un peu grande pour mon goût ?
— J'aime beaucoup Emma.
— Elle ressemble énormément à son frère.
— C'est vrai... et elle lui est très dévouée !
Ashley serra les lèvres.
— Mélanie fait des pieds et des mains pour obtenir une invitation au Ranch. Elle adore le Ranch !
— Mélanie sera toujours la bienvenue au Ranch. Et vous aussi, Ashley. Pourquoi ne viendriez-vous pas à l'occasion des ventes ? C'est très animé, alors.
Il enfouit son visage dans les boucles dorées. Il n'avait rien d'un homme de cheval...
— Croyez-vous que votre cousin approuvera votre invitation ?
Sarie releva fièrement le menton.
— Evidemment ! Je peux inviter qui je veux !
Sarie prit un air songeur.
— John est excessivement généreux, comme tous les Dutton, d'ailleurs. Oh, je voudrais que vous fassiez la connaissance de mon grand-oncle Josh ! C'est quelqu'un !
— Je veux bien le croire, après avoir vu les autres... Vous auriez dû nous prévenir, pour votre tuteur Sarie.
La jeune femme le regarda avec surprise.
— Comment cela ?
— Voyez-vous, expliqua-t-il avec une certaine condescendance, je m'attendais à voir une espèce de cow-boy maladroit et pas très malin. Et voilà qu'apparaît un véritable maître !
Une vague de colère submergea Sarie.
— Je ne connais pas de cow-boy maladroit et pas très malin ! lança-t-elle d'une voix dure. John est à sa place partout ! »
Ashley voulut lui prendre la main.
— Je plaisantais, Sarie ! Dites-moi, vous volez au secours des vôtres lorsque vous les sentez menacés ! Vous avez l'esprit de famille !
— Je n'ai pas de vraie famille. John est seulement un lointain cousin.
Ashley l'embrassa.
— Excusez-moi, ma chérie. C'était seulement une plaisanterie, je vous le répète. Une mauvaise plaisanterie. Peut-être suis-je un peu jaloux ? Cela ne vous est pas venu à l'idée ?
— Cela m'étonnerait.
Détournant la conversation, le jeune homme proposa d'aller chercher des boissons fraîches.
— Je reviens tout de suite ! assura-t-il. Attendez-moi ici...
Sarie avait du mal à s'adapter à l'idée du mariage, songeait-il. Elle avait un caractère compliqué, mais comme elle était jolie. De tout son cœur, il espérait qu'elle accepterait un jour de l'épouser.
Même si elle prétendait que les Dutton n'étaient pas sa véritable famille, eux la considéraient comme une des leurs. Tout cela était plein de promesses...
Sarie le regarda s'éloigner. Elle lui en voulait encore de ce commentaire stupide à propos des cow-boys. Elle lui en voulait de façon disproportionnée, et c'était surprenant, car d'ordinaire elle n'attachait pas grande importance à ce qu'il disait.
Comment avait-elle pu s'imaginer qu'elle pourrait passer sa vie auprès d'Ashley ? Maintenant, elle trouvait ses attentions presque agaçantes.
Elle avait eu tort de l'inviter au Ranch. John serait tout à fait capable de le mettre dehors !
John... Il était venu à Helena pour la chercher. Elle sentait sa présence dans cette maison, sans même avoir besoin de tourner la tête. Cet homme dégageait un magnétisme extraordinaire. Il était trop intelligent, trop puissant. Devant lui, Sarie se sentait dans l'état d'esprit d'une écolière appelée chez le proviseur.
Un instant plus tard, elle aperçut John. Il se dirigeait vers elle, suprêmement élégant dans son smoking. Mais n'était-il pas toujours suprêmement élégant ? Même en jeans, il avait cette allure de maître.
Le cœur de la jeune femme manqua un battement. Tout son courage l'abandonna. Elle allait devoir faire face à son terrible tuteur. Seule... car Emma se trouvait monopolisée par Mme Wilkes.
Sarie se leva d'un bond. Elle ressemblait à un chaton terrorisé. Brusquement, elle s'enfuit vers la pelouse. Sa longue robe flottait derrière elle comme une traîne brillante. Ses sandales à talons trop hauts l'empêchaient de courir aussi vite qu'elle l'aurait souhaité, et à chaque instant, elle s'attendait à ce que la main de John s'abatte sur son épaule.
Prestement, elle se déchaussa et reprit sa course à vive allure, telle une nymphe à la chevelure dorée. Sa réaction était ridicule... Elle risquait de ne pas retrouver ses sandales, d'autant plus que les deux petits chiens de Mme Wilkes devaient jouer sur la pelouse !
Les étoiles brillaient dans le ciel, et la lune éclairait le jardin trop bien ordonné d'une lumière fantasmagorique.
Soudain, Sarie s'immobilisa.
— Oh ! dit-elle seulement.
John se tenait devant elle.
— Pauvre petite sotte !
Elle tremblait, éperdue. La nuit exhalait son parfum et la musique parvenait jusqu'à eux. Sarie avait l'impression que les basses résonnaient au plus profond d'elle-même.
— J'ai... j'ai fait une bêtise, je le sais...
Elle leva les yeux vers John. Sa voix mourut... Il la prit par les épaules et la fit pivoter légèrement, de manière à exposer son délicat visage au clair de lune.
— Pourquoi vous sauviez-vous, Sarie ? N'était-ce pas un peu ridicule ?
— Je... je ne sais pas. »
John la tenait maintenant par la nuque. Il semblait immense, soudain. Et il avait la situation totalement en main.
— Serez-vous raisonnable un jour ?
Sarie reprenait haleine. Elle tenta de se dégager, mais il était le plus fort.
— Vous êtes fâché ? s'enquit-elle.
— Ai-je l'air fâché ?
— Je ne peux pas m'en rendre compte : votre visage est dans l'ombre.
— Et le vôtre, dans la lumière. Tout cela est très romantique, Sélène... Dites-moi, j'espère que vous avez fait envoyer la facture de cette jolie robe au Ranch ?
— Oui, avoua Sarie, profondément vexée.
— Allons, remettez vos chaussures !
— Où sont-elles ?
— Les voici.
Il les lui tendit.
— Je n'aurais pas voulu les perdre.
— Je vous comprends : elles sont ravissantes !
Ses doigts tremblaient et elle avait du mal à remettre sa sandale gauche. John la rechaussa, puis l'aida à se relever.
— Pourquoi avez-vous mêlé Scotty et Nathan à cette histoire ? demanda-t-il d'un ton naturel.
— Je n'avais pas le choix. Scotty n'était pas vraiment d'accord... Mais tout cela n'a plus beaucoup d'importance maintenant.
— Et pourquoi donc ?
— Comme si vous pouviez comprendre ! soupira-t-elle, presque pathétique.
Il l'obligea à relever la tête. Ses grands yeux bleu-violet semblaient élargis et sa lèvre inférieure frémissait.
— Vous me croyez donc totalement dépourvu de sensibilité, Sarie ?
Elle baissa les paupières.
— Dites-moi, avez-vous passé un agréable séjour à Helena ? demanda-t-il sèchement.
— Excellent ! assura-t-elle.
— Alors pourquoi semblez-vous aussi mal à l'aise ?
— Parce que vous me faites peur, avoua-t-elle.
II pinça les lèvres.
— Par exemple ! Alors que je n'ai jamais traité qui que ce soit aussi gentiment que vous.
— J'ai eu tort de partir.
Elle releva les yeux et contempla John. Pour une fois, elle se sentait soudain proche de lui...
— Eh bien, disons que vous êtes pardonnée! déclara-t-il d'un ton à la fois léger et moqueur. Maintenant, si vous le voulez bien, nous allons tous rentrer chez Emma. Je tiens à regagner le Ranch demain... Vous m'avez déjà fait perdre beaucoup de temps, je ne veux pas en perdre davantage.
Elle s'accrocha à son bras.
— J'ai quelque chose à vous demander !
— Quoi donc ?
Il se tourna vers elle. Sa morgue habituelle semblait revenue et son visage avait retrouvé toute son autorité.
— J'ai... j'ai invité Ashley et Mélanie au Ranch pour les ventes.
Il ne répondit pas immédiatement et elle tenta de l'adoucir.
— Je travaillerai! assura-t-elle. Autant que je pourrai... J'aiderai à préparer les invitations... C'est long à faire, vous savez !
— Je sais...
Presque désespérément, elle ajouta :
— Je ne vous ai jamais supplié auparavant de m'accorder une faveur !
— Et vous n'avez pas à le faire maintenant.
— Vraiment ? s'étonna-t-elle.
— Vos invités seront bien accueillis au Ranch, Sarie. Je m'attendais d'ailleurs à ce que vous les y conviiez.
— Vous êtes gentil !
— Les raisons qui me valent ce compliment inattendu ne me plaisent guère !
— Je n'ai pas dit cela à cause des Wilkes ! Impulsivement, elle s'empara du bras de John et posa sa joue contre le fin tissu de sa veste.
— Au fond, je vous aime. On peut toujours compter sur vous... Vous êtes toujours là quand il faut !
Sarie avait retrouvé le Ranch...
Elle se sentait en proie à de multiples contradictions. A son grand étonnement, il n'y avait pas eu de luttes ces jours-ci entre John et elle-même. Aucune occasion de conflit ne se présentait et cela la déconcertait.
John était toujours le même, cependant. Etait-ce elle qui avait changé ?
Auparavant, elle le considérait avec méfiance et inquiétude, et maintenant c'était surtout de l'amitié qu'elle éprouvait à son égard.
Elle avait envie d'être près de lui, de se tenir à ses côtés. C'était une impression bizarre ! Elle aurait aimé s'asseoir devant lui et le regarder !
Sa nouvelle attitude n'échappait pas à John. De temps en temps il l'enveloppait d'un regard amusé.
Si Sarie était incapable de s'analyser elle-même, il était évident que John l'avait percée à jour. Souvent, la jeune femme s'immobilisait devant la photo encadrée qui décorait l'un des murs de sa chambre. Cette photo la représentait aux côtés de John. Elle avait été prise par un photographe professionnel à l'occasion de la fête de l'indépendance. Ils n'avaient pas remarqué l'éclair du flash à ce moment-là...
John devait être en train de lui dire quelque chose de drôle, car elle levait les yeux vers lui en souriant. Son visage était radieux !
Cette photographie avait été publiée par différents journaux, et les amies de Sarie n'avaient pas manqué de faire des commentaires.
— Tu as l'air d'une mariée ! lui avait dit l'une d'elles sur le ton de la plaisanterie.
Quand Sarie se souvenait de cette remarque, elle avait envie de déchirer la photo. Bien sûr, il lui était arrivé de passer de bons moments en compagnie de John. Lorsqu'elle se les rappelait, ses yeux s'adoucissaient.
Mais cette photo ne voulait rien dire du tout ! John penchait légèrement la tête de son côté, c'était pour cela qu'il semblait tendre. Et puis, ce demi-sourire...
Lorsqu'elle en arrivait à ce point de ses réflexions, elle s'obligeait à penser à autre chose ou à s'occuper.
Ainsi qu'elle l'avait promis, elle aidait sa famille à organiser les ventes.
Cette année, au lieu du barbecue et du rodéo, il y aurait un pique-nique et des courses de chevaux. De telles réjouissances devaient attirer énormément de monde au Ranch ! Pour les éleveurs qui vivaient isolés au milieu de leur vaste domaine, la perspective d'une fête était toujours attirante.
Une course de chevaux réservée aux cavalières était prévue. Sarie avait décidé d'y participer. Elle aurait des chances de remporter le premier prix, cette fois, puisque Beth ne s'était pas présente. Or Beth la dépassait toujours !
Elle craignait que son cousin n'oppose son veto à sa participation à la course, mais John l'avait laissée faire.
Les ventes auraient lieu dans une semaine. Des piles de lettres s'entassaient : c'étaient les réponses aux invitations lancées par les Dutton.
Tante Althea, une vieille dame originale et imposante, vêtue à l'ancienne mode, tenait à lire attentivement chacune de ces lettres. Sarie estimait qu'il était parfaitement inutile de se donner autant de mal : tous ceux qui avaient reçu une invitation n'étaient que trop heureux de l'accepter. Alors à quoi bon lire les quelques lignes dans lesquelles ils s'annonçaient ?
Mais tante Althea jugeait de son devoir de déchiffrer ces réponses d'un bout à l'autre. Et tante Althea était une femme qui connaissait les obligations de son rang. Elle avait épousé Josh Dutton à dix-neuf ans, après avoir passé son enfance dans l'immense exploitation agricole de son père. Pour tante Althea, un seul homme au monde pouvait rivaliser avec son Josh. Cet homme était John.
Ce matin-là, Sarie la trouva dans la véranda. Cette vaste pièce entièrement vitrée, située à l'arrière de la maison, donnait sur la piscine. Elle était carrelée de fraîches céramiques et meublée de sièges en bois et de coussins beiges.
Quelques cartes de remerciement avaient glissé aux pieds de tante Althea. La vieille dame était en train de signer une lettre d'une main ferme.
— La lumière ne vous dérange pas? s'enquit Sarie.
Sans attendre la réponse, elle baissa un store.
— Vous vous donnez trop de mal, tante Althea, déclara la jeune femme. A quoi bon ?
— Vous devriez jeter un coup d'œil à quelques unes de ces lettres, Sarie. Certaines écritures sont tout bonnement indéchiffrables ! Les jeunes générations ne savent même plus tracer trois mots de manière lisible ! Celle-ci par exemple, qui est Ducky Holland ?
— Denise, corrigea Sarie. C'est une de mes amies.
— Je me suis usé les yeux sur cette signature en me demandant ce qu'il y avait après le « D ». Vous pourrez dire à votre amie qu'elle écrit si mal qu'on lit « Ducky » pour « Denise ».
— Tout le monde écrit mal, de nos jours, déclara Sarie avec détachement.
L'eau de la piscine étincelait au soleil et elle devait plisser les yeux pour la fixer sans ciller.
— Avez-vous bien dormi, tante Althea ?
— Pas très bien, non.
Sarie contempla la vieille dame avec inquiétude. En dépit de son âge, tante Althea avait encore fière allure. Son visage demeurait régulier, bien dessiné, à peine atteint par le passage des années. Pourtant, aujourd'hui, elle semblait fatiguée.
— Allons, tante Althea ! fit la jeune femme. Laissez donc tous ces papiers... Reposez-vous un peu, et je ferai ce travail à votre place, même si j'estime qu'il s'agit là d'une perte de temps ! Toutes les invitations seront acceptées : vous le savez aussi bien que moi.
La vieille dame, sans protester, s'installa dans une chaise longue.
— Si nous prenions un café ? proposa Sarie Je n'ai rien avalé depuis six heures du matin.
— Moi non plus... Mais ne vous dérangez pas, Sarie. J'ai demandé à Jess de nous en apporter.
— Pour moi aussi ? s'étonna la jeune femme.
— Oui. J'avais aperçu de loin vos boucles rousses et j'avais deviné que vous viendriez me rendre une petite visite. Oh, à propos, Sarie.., vous qui avez une bien meilleure vue que la mienne, pouvez-vous m'aider à trouver mes pilules ?
La jeune femme fronça les sourcils.
— Vous voulez en prendre une maintenant ?
— Même si elles ne me font pas beaucoup d'effet, je crois que ce serait plus sage. Les voyez-vous ?
— Ne sont-elles pas dans votre poche ? demanda Sarie, se gardant d'ajouter : « comme d'habitude »
— Je suis sûre que non... commença la vieille dame.
Elle glissa cependant sa main dans sa poche et en ramena une petite boîte d'argent.
— Par exemple, elles y étaient ! s'exclama-t-elle en haussant les épaules.
Le visage de tante Althea se tirait de plus en plus et Sarie se sentait gagnée par la panique
— Je... je vais chercher de l'eau.
— Non, restez avec moi, Sarie ! ordonna la vieille dame en crispant ses doigts sur la boîte à pilules. Je vais vous raconter le mauvais rêve que j'ai fait cette nuit...
— Je vais d'abord chercher de l'eau, tante Althea. Vous me raconterez vos cauchemars après.
La vieille dame eut une brusque plainte et se recroquevilla sur elle-même. L'imposante tante Althea était soudain devenue une minuscule silhouette voûtée. Sarie demeurait figée sur place, épouvantée.
— Oh, mon Dieu, murmura-t-elle en se penchant vers la malade. Tante Althea ?
— Allez chercher John, fit la vieille dame dans un soupir.
Son visage était ravagé, couleur cendre.
— Je ne peux pas vous laisser, tante Althea ! Jess ! appela-t-elle.
Une fraction de seconde plus tard, Jess Philips, la gouvernante qui travaillait au Ranch depuis de nombreuses années, fit irruption dans la véranda. Elle comprit immédiatement ce qui se passait et pâlit en se précipitant vers la vieille dame.
— Les pilules ! lança-t-elle hâtivement à l'adresse de Sarie. Les avez-vous ?
Elle s'empara de la petite boîte d'argent et fit glisser une pilule entre les lèvres exsangues de tante Althea.
— Allez chercher John, demanda Jess à la jeune femme.
— Je ne peux pas la laisser dans cet état, Jess !
— Je suis là, j'ai l'habitude... Elle reviendra à elle d'ici quelques minutes : ce n'est pas la première fois qu'elle a un malaise de ce genre. Elle s'est surmenée ces derniers temps et je m'attendais plus ou moins à un semblable accident...
Sarie frissonna. Elle adorait la vieille dame et était réellement désespérée de la voir dans cet état.
— Ne vous inquiétez pas, Sarie, lui dit Jess d'un ton rassurant. Voyez, elle respire déjà plus librement... Allez vite chercher John. Il doit être avec le vétérinaire : je les ai vus passer tous les deux, il y a moins de dix minutes.
— Il faudrait la mettre au lit ! fit la jeune femme avec anxiété.
— John la portera.
Sarie sortit en courant. Elle était dans un état de nervosité extrême. Tante Althea avait quatre-vingt-neuf ans. c'était un âge avancé que beaucoup d'humains n'avaient pas la chance d'atteindre.
Mille pensées traversaient la jeune femme. A ce moment-là, elle se sentait une vraie Dutton. Tante Althea, John, le Ranch, la famille... tout cela était étroitement lié et elle en faisait partie intégrante. Oh, comme elle regrettait de s'être montrée si désagréable, si difficile depuis son retour au Ranch !
Tante Althea lui avait témoigné beaucoup de tendresse et de compréhension. Elle trouvait toujours des excuses à la « petite charmeuse », ainsi qu'elle l'avait baptisée.
Sarie était hors d'haleine, son visage très rouge, son front moite de sueur et ses boucles en désordre. Les yeux agrandis d'inquiétude, elle poussa la porte du bureau de John. Son tuteur s'entretenait avec le vétérinaire.
En un instant, John fut auprès de la jeune femme.
— Que se passe-t-il ?
Sarie s'appuya au mur, à bout de nerfs et de fatigue.
— Tante Althea...
Elle eut un sanglot. Jeff Allen, le vétérinaire, avala sa salive. Mme Althea Dutton représentait un pilier duRanch, c'était une véritable institution — plus encore, peut-être, que son mari Josh.
— Elle est morte ?
— Non.
— Sarie ! s'exclama John avec fureur.
Il se reprit. La jeune femme semblait parfois tellement fragile qu'il s'en effrayait et s'efforçait de la manier avec précautions.
— Elle a eu une attaque ?
— Oui.
John ne pouvait pas supporter le regard hanté des magnifiques yeux de Sarie. Le ravissant visage de la jeune femme exprimait une détresse totale. Il l'attira contre lui.
— Pauvre petite Sarie... Dites-moi, Jess est-elle avec tante Althea ?
— Oui, répondit-elle d'une voix un peu plus ferme.
— Parfait. Je vous accompagne...
— Puis-je vous aider ? proposa Jeff Allen.
— Ce n'est pas la peine. Merci, Jeff... Vous allez marquer les veaux pendant ce temps ? Nous avons l'habitude des attaques de tante Althea, vous savez. En général les pilules sont efficaces...
Sur le seuil, il se retourna :
— Rip vous aidera, ajouta-t-il à l'adresse du vétérinaire. Je lui ai déjà donné les instructions nécessaires.
Sarie avait le cœur lourd.
— Pour vous, ce qu'il y a de plus important au monde, c'est le Ranch, n'est-ce pas ? lança-t-elle d'un ton accusateur.
John ne répondit pas. II marchait à côté d'elle à longues enjambées et se contenta de lui jeter un coup d'œil. Dans le regard de son tuteur, il y avait de la dureté, de la rigueur, mais aussi infiniment d'inquiétude et de tendresse.
— Pardon, John... murmura la jeune femme. Je... je ne pensais pas vraiment ce que je viens de dire. Je suis méchante ! Je me demande pourquoi vous m'aimez bien, malgré tout !
— Vous croyez que je vous aime bien ? Vous vous trompez, ma chère. Mais ce n'est pas le moment de parler de cela. Courons !
Tante Althea avait repris des couleurs. Jess et Mira, une femme de chambre, l'entouraient. Quand Jess aperçut John, elle eut un soupir de soulagement.
— Grâce au ciel, vous voilà !
— Nous allons te mettre au lit, maman ! déclara John.
— Je ne veux pas qu'on prenne des décisions pour moi ! murmura-t-elle d'une voix à peine audible.
Sans effort, John la prit dans ses bras.
— Tu vas te reposer reposer, sinon tu va me rendre fou d'inquiétude ! Je vais téléphoner et demander à ton médecin de faire un saut jusqu'ici. De toute façon il devait venir la semaine prochaine...
— J'ai honte de moi, tout bonnement !
— Ne dis pas de sottise ! s'exclama John. Tu es adorable quand tu ne te mêles pas de tout régenter.
— Tu es toujours là au moment où il faut, John, déclara la vieille dame avec une certaine fierté. Tu es un homme extraordinaire. II n'y en a pas deux comme toi !
— Et papa ? Où est-il encore passé, lui ?
— Oh, ne l'appelle pas, je t'en prie ! supplia-t-elle. Il se fera trop de souci. Dès qu'il s'agit de moi, il perd la tête.
John se tourna vers Sarie.
— Avez-vous vu mon père ?
— Il est parti avec Kayce.
John déposa la vieille dame sur son lit.
— Tu est toujours très élégante, maman, assura-t-il. Mais cris-tu bien nécessaire de porter des vêtements aussi comprimés ? Je suis sûr que tu as un corset...
— Le corset est un vêtement de base, mon garçon.
— Jess ? demanda John à la gouvernante. Pouvez-vous téléphoner au docteur ?
— Alors, comme cela, je vais rester enfermée dans ma chambre ? Cela ne m'amuse pas du tout !
Malgré ses plaintes, John la força à s'allonger.
— Repose toi pendant un jour ou deux, maman. Et ainsi tu seras en pleine forme pour les ventes ! Tu en seras la reine, comme d'habitude.
— Dis plutôt que ce sera Sarie ! C'est la beauté de la famille. Tous les hommes – quel que soit leur âge – n'auront d'yeux que pour elle !
La vieille dame remarqua soudain la pâleur de la jeune femme. Tout le sang semblait s'être retiré de ses joues et ses yeux étaient devenus d'énormes saphirs au sombre éclat.
— Ne vous inquiétez pas, mon enfant : il s'agissait tout simplement d'une petite attaque.
Sarie s'empara de la main de la vieille dame et, impulsivement, la porta à ses lèvres.
— Vous savez, je vous aime beaucoup... fit-elle très bas.
— Il ne faut pas avoir peur pour si peu ! Je mourrai un jour ou l'autre...
— Pas le jour des ventes ! lança John avec une tendresse moqueuse.
— Oh non, je ne ferai pas cela ! Mais la mort est inévitable et je l'attends sans crainte. N'ai-je pas eu une vie merveilleuse ? Il ne faudra pas me pleurer, mes enfants. Après une existence bien remplie, il est temps de dire adieu à ce monde lorsqu'on a atteint mon âge.
— Ton heure n'est pas encore venue maman, assura John.
Le lit d'Althea Dutton était à baldaquin, avec des draps vert pomme, la couleur favorite de la vieille dame. Des petits coussins en soie imprimée s'entassaient sur les fauteuils. Cette chambre était pleine de couleurs. Elle était décorée de paravents laqués orientaux, de vases de Sèvres et d'une pendule d'un modèle très rare en porcelaine peinte.
John et Sarie ne tardèrent pas à quitter la pièce. Alors Sarie éclata en sanglots. La façon souriante avec laquelle la vieille dame attendait la mort l'avait bouleversée. Soudain la jeune femme avait terriblement peur de la mort. Les larmes coulaient sur ses joues et rien ne semblait pouvoir les arrêter.
— Allons, Sarie ! fit John avec brusquerie.
— Ce... ce n'est pas de ma faute. Je ne possède pas votre force de caractère ! Pauvre Althea... Si elle meurt, je... je ne pourrai pas le supporter
— Pour moi aussi, ce sera dur, Sarie.
— Non ! Vous, vous êtes... invulnérable. Rien ne peut vous atteindre.
— Je ne peux pas vous voir pleurer.., déclara John d'une voix mal assurée.
— Oh si ! gémit-elle. Vous m'avez vue pleurer des dizaines et des centaines de fois. Et cela ne vous a jamais fait le moindre effet !
— C'était différent. Il s'agissait d'accès de colère. Il parlait avec une gentillesse inattendue. Sarie leva vers lui son visage trempé de larmes. Il posa sa main sur le bras de la jeune femme et eut un petit rire.
C'est bizarre, pensa Sarie. Il y a deux John. Celui que je connais, et un autre John, dont je ne sais rien.
Elle le lui avoua naïvement.
— Je... je ne vous connais plus, en ce moment...
— Nous nous sommes tellement battus vous et moi que vous ne devez pas vous sentir très à l'aise à mes côtés...
Sarie était étrangement troublée.
— Du calme ! dit-il, exactement du ton qu'il employait pour venir à bout d'une jument trop nerveuse.
— Pourquoi ? demanda-t-elle en le regardant avec intensité.
— Je vais essuyer vos larmes. Avez-vous un mouchoir ?
Elle le lui tendit. Elle obéissait sans protester aux moindres ordres de John. Il pouvait faire d'elle ce qu'il voulait...
Doucement, il lui essuya les pommettes et les yeux, la tenant par le menton.
Une folle envie submergea la jeune femme. Elle voulait nouer ses bras autour du cou de John et embrasser furieusement cette bouche bien dessinée au sourire railleur.
La pensée qu'un tel désir pouvait s'emparer d'elle, l'exaspéra. Elle se dégagea avec brusquerie. Deux taches rouges marquaient ses joues.
Un peu de tenue ma fille, se gourmanda-t-elle intérieurement en s'éloignant de quelques pas. C'est ton tuteur et il a trente ans de plus que toi !
— Cela suffit !
— Non, cela ne suffit pas. Vous le savez.
— Ne me menacez pas !
Il leva un sourcil et la saisit par le poignet.
— Moi, je vous menace ? Et comment cela?
— De toutes les manières !
— Pourquoi refusez-vous de voir ce qui est devant vous, Sarie ?
— Je ne veux pas accepter cela !
— Cela ? Quoi ?
— De devoir toujours vous obéir.
Il éclata de rire. Ses yeux étincelaient, aussi brillants que des diamants.
— Ma chère Sarie, vous êtes amusante, par moments.
— Pourquoi n'essayez-vous pas de me comprendre ?
— Mais je m'y emploie. Cependant vous ne voulez pas remarquer mes efforts.
— Vous ne savez rien de moi.
— Faux, rétorqua-t-il brièvement.
Soudain, la jeune femme lança avec colère :
— Il n'est pas normal que vos yeux soient aussi clairs dans votre visage bronzé.
Et, brusquement, elle ajouta :
— Pourquoi ne vous remariez-vous pas ?
De nouveau, le rire de John résonna.
— Vous croyez que si je me mariais, la couleur de mes yeux s'assombrirait ?
— Peut-être...
— Dites-moi, Sarie, demanda-t-il doucement, qui me conseillez-vous d'épouser ?
— Quantité de jeunes filles accepteraient de devenir votre femme ! J'avais des caCléodes de classes qui fantasmaient sur vous… Vous pourriez avoir n'importe quelle femme !
— Et vous seriez la première à me féliciter ?
— Evidemment. Moi, j'ai hâte de voir tante Althea rétablie et les ventes commencer, car Ashley Wilkes viendra alors au Ranch...
Il la fixa songeusement.
— Je trouve votre enthousiasme un peu forcé, Sarie.
La jeune femme avait envie de fuir, mais John lui barrait le passage.
Soudain, la colère l'envahit. D'un geste prompt, elle leva la main vers le visage sarcastique de son tuteur. Plus rapide qu'elle, il prévint son geste et lui encercla le poignet, de sa main ferme.
— Ne recommencez jamais !
Sarie réalisait seulement maintenant ce qu'elle avait failli faire.
— John... Oh, John, que se passe-t-il?
— Rien n'est simple, Sarie, répondit-il doucement. Allons, venez, Sélène... Redescendez sur terre : il nous faut trouver mon père !
Sarie le suivit. Elle avait l'impression d'être entraînée par un courant contre lequel elle ne pouvait résister.
Tout en marchant, John distribuait des ordres aux uns et aux autres. Jess lui apprit que le médecin allait sauter dans sa voiture dès que possible pour se rendre au Ranch. Cette nouvelle eut le pouvoir de rasséréner le visage tendu de John.
Dans la cour, Sarie s'immobilisa et le regarda d'un air suppliant.
— C'est bizarre... Je viens de survoler en quelques instants toute ma vie. Et je me suis rendu compte que vous m'avez tous témoigné tant de bonté, de gentillesse... Tous !
— Oh ?
Les prunelles claires de John étincelaient entre ses cils sombres.
— Pourtant j'ai eu à plusieurs reprises l'impression que vous me considériez en ennemi...
— Oh, vous avez dû l'imaginer.
— Non !
Il la détailla sans beaucoup de douceur et elle baissa la tête.
— Vous n'avez pas changé, Sarie : vous êtes toujours une gamine insupportable.
— Quelquefois, admit-elle. Pas toujours !
— Mais vous avez des côtés sympathiques. Si vous épousez Wilkes et quittez le Ranch, vous me manquerez. Plus que vous ne le pensez...
— Pourquoi ? demanda Sarie en soutenant son regard ironique.
— Parce que je vous aime beaucoup, Sarie.
— C'est bien la première fois que vous me parlez ainsi !
Il l'entraîna.
— Allons, venez, Sarie ! N'oubliez pas que nous devons trouver mon père ! Savez-vous de quel côté il a pu aller ?
— Il fait toujours ses recherches au sujet des cérémonies rituelles antiques... Jimmy a dû l'emmener dans un endroit où de telles cérémonies avaient lieu autrefois.
Sarie soupira.
— Pauvre Jimmy... Il se fait vieux lui aussi. Je trouve que c'est injuste de vieillir. Voyez oncle Josh, par exemple... Oh, il a toujours bon pied, bon œil ! Mais quand on le voit maintenant, et quand on regarde le portrait de la grande galerie, peint il y a longtemps déjà... Je comprends que tante Althea soit tombée amoureuse de lui : il était follement séduisant ! Mais il a vieilli et nous ne cessons de nous inquiéter pour lui, du matin au soir, en nous demandant s'il ne s'est pas perdu, ou bien s'il n'est pas tombé de cheval.
John haussa les épaules.
— C'est bien pour cette raison que Jimmy le suit comme une ombre ! Vous savez que nous ne pouvons pas forcer papa à rester à la maison. Il rendra probablement son dernier soupir dans un coin perdu du ranch, en suivant la trace légendaire de quelque tribu perdue...
— On devrait pouvoir vivre plusieurs fois ! »
— Votre existence actuelle ne vous satisfait pas ?
— Je ne voudrais pas en mener une autre ! assura-t-elle avec force. Je voudrais passer ma vie au Ranch…
— Vraiment ?
Il éclata de rire. Prenant conscience de l'ambigüité de ses propos, elle rougit et baissa la tête.
— Sarie, vous êtes déconcertante, par moments !
— J'avoue que j'ai du mal à me comprendre moi-même, déclara-t-elle avec sincérité.
Et, changeant brusquement de sujet, elle demanda :
— Nous prenons la jeep ?
— Bien sûr. Cela ira plus vite.
Alors… Vous avez aimé ?
Merci de laisser un commentaire et à la semaine prochaine pour le chapitre 3
