Et si le sombre maître des cachots n'était pas doué de ses mains que pour les potions ? Ou quand une filature ne tourne pas comme prévu…
L'univers et les personnages appartiennent à J.K. Rowling. Les citations sont référencées à la fin du texte.
L'Aurore Tonks tournait en rond.
« Une mission de la plus haute importance » …mon œil oui !
Un bizutage pour Aurors maladroits fraîchement sortis d'apprentissage plutôt. Comme si ça n'avait pas à voir avec la cape de son instructeur à laquelle elle avait malencontreusement mis le feu lors d'un entraînement l'année passée. Dans un soupir agacé, elle jeta brièvement un regard en coin aux alentours avant de marmonner un vague Tempus, les dents serrées, la main crispée sur sa baguette au fond de la poche de son blouson moldu. Par la barbe de Merlin ! Une heure trente qu'elle poireautait sous la fine pluie qui crachotait sur Londres. Ses cheveux étaient trempés et l'humidité la prenait jusqu'aux os. Elle marmonna une bordée d'injures très imagées entre ses dents, impliquant notamment diverses parties sensibles de l'anatomie du chef du Bureau des Aurors, à cause de qui elle se gelait les fesses ce soir-là au lieu d'être bien au chaud dans son canapé.
Elle s'apprêtait à transplanner lorsqu'un pop caractéristique la surprit, à moitié relevée derrière le tas de poubelles où elle planquait. Une silhouette noire apparut au milieu de la ruelle déserte, jeta un coup d'œil furtif aux alentours, et s'engagea vers la sortie de l'impasse. Alors qu'elle tournait les talons, le couvercle de la poubelle la plus proche de l'Aurore, qui glissait inexorablement depuis que cette dernière s'était à moitié relevée, acheva sa descente du monticule d'ordures pour atterrir dans un Klong retentissant sur les pavés. L'Aurore se figea en jurant tout bas. Quelle idée de planquer dans une impasse en attendant de démarrer sa filature…erreur de débutante, lui aurait dit Maugrey. Elle se força à l'immobilité la plus totale, s'efforçant de ne plus respirer, lorsqu'un chat famélique détala d'entre son tas de poubelles en direction du milieu de la ruelle. Visiblement rassurée, la silhouette noire se remit en marche. Il faudrait vraiment qu'elle se lance dans la transformation animagus, songea-t-elle. Avec ses dons de métamorphomage cela devrait faciliter la chose, qui pouvait toutefois s'avérer une entreprise dangereuse étant donné sa maladresse chronique. Elle compta jusqu'à dix puis sprinta jusqu'au bout de la ruelle, où elle stoppa net, avant de prudemment oser jeter un œil à l'angle de la rue. La silhouette était une trentaine de mètres plus loin. Celle-ci se retourna brusquement, sans cesser d'avancer. Tonks n'eut que le temps de se rejeter en arrière à l'abri du mur, manquant s'étaler de tout son long dans le mouvement. Elle étouffa un juron. Si elle était moldue, elle aurait dit que l'homme avait un radar derrière la tête. Elle put simplement constater que l'homme avait l'ouïe surdéveloppée d'une chauve-souris.
Ils avancèrent ainsi progressivement, l'homme se retournant par à-coups, Tonks se figeant derrière un quelconque abri de fortune avant de s'élancer de nouveau à sa poursuite. Elle repensa à ce jeu moldu auquel ils jouaient enfants avec ses petits-cousins. 1, 2, 3, soleil ? Elle grimaça. C'était plutôt 1, 2, 3, Avada ce jour-là si jamais l'homme la repérait. Bientôt, les rues se firent plus fréquentées, et elle put se fondre dans la foule pour le suivre, sans devoir jaillir de derrière une poubelle comme un diablotin de sa boîte. Pouvoir se métamorphoser à sa guise en un quelconque moldu lambda avait ses avantages ! Quelques passants la dévisagèrent avec étonnement et elle réalisa que ses mèches de cheveux alternaient entre le brun, le bleu et le vert, clignotant comme un sapin de Noël. Elle se morigéna, se reprit et pressa l'allure de peur de ne se faire semer.
Soudain, la silhouette pivota dans une petite ruelle sur sa droite et l'Aurore faillit le manquer. Le temps qu'elle revienne sur ses pas et s'y engouffre à son tour, la ruelle était déserte. Elle s'assura d'un Hominum revelio qu'elle était seule. Avait-t-il transplanné ? La double porte noire devant laquelle elle s'était arrêtée s'ouvrit brusquement dans un grincement métallique, et une version moldue de Goyle senior grogna :
« Mot de passe ?
– Heu… chocogrenouilles ? » tenta-t-elle avec une grimace contrite.
Anticipant le froncement de sourcils du gorille, elle lança discrètement un sortilège de confusion depuis la poche de son blouson.
« Bonne soirée, miss Davies ! » le videur s'entendit-il répondre, tandis qu'il s'effaçait pour la laisser passer, tout en notant vaguement dans un coin de sa tête qu'il connaissait son nom alors que c'était la première fois qu'elle venait au club. Tonks pénétra dans le hall et haussa les épaules. Quitte à avoir raté sa filature et perdu sa soirée, autant noyer sa déception dans un verre au chaud avant de rentrer au ministère. Elle reprit son apparence habituelle avant de descendre les escaliers menant au caveau.
Elle s'accouda au bar et commanda un Gin Veracrasse. Devant les yeux ronds du serveur, elle soupira avant de corriger : « Un Gin Fizz ». Elle laissa son regard parcourir les lieux. La salle était petite, elle devait pouvoir accueillir quelques centaines de personnes tout au plus. Le sol descendait en pente douce jusqu'à une scène visiblement montée et prête à accueillir un quelconque groupe de musique moldu. Groupe qui avait pour effigie, si elle en croyait la tenture tendue au fond de la scène, une tête de mort tenant une rose entre ses dents, affublée de deux ailes de chauve-souris et surmontée d'un chapeau haut de forme. Le public était plutôt jeune, la moyenne se situant dans sa tranche d'âge probablement. Leur look ne correspondait pas tout à fait aux standards moldus si elle en jugeait par son expérience, et se rapprochait davantage de celui de Myron Wagtail, le chanteur des Bizzar' Sisters. Plusieurs hommes avaient de longs cheveux noirs noués en queue de cheval ou tombant librement dans le dos. La plupart des filles portaient des jeans déchirés et bottes compensées. Tonks se fondait à merveille dans le décor et songea qu'elle devrait y revenir avec Charlie à l'occasion de l'une de leurs nombreuses soirées dans le Londres moldu. « Qu'est-ce qui se joue ce soir ? » demanda-t-elle au Barman qui l'avait servie. Il la regarda comme si elle était décidément tombée sur la tête. « Les Greasy Git Bats, évidemment ... ! » La fin de la phrase fut noyée par la clameur s'élevant de la foule désormais amassée devant la scène. Les lumières s'éteignirent et Tonks se retourna pour assister à l'entrée sur scène qui suscitait une telle ferveur.
Et sa mâchoire se décrocha. Elle ne remarqua même pas que son verre avait quitté sa main pour se fracasser à ses pieds dans un tintement cristallin.
Severus Snape se tenait sous le feu des projecteurs, au milieu de l'estrade, la bandoulière d'une Fender électrique autour du cou, la tête baissée, le visage à moitié dissimulé derrière un rideau de cheveux noirs. Elle l'avait pris en filature de trop nombreuses fois pour ne pas le reconnaître malgré son accoutrement pour le moins… inattendu. Autant pour les réunions clandestines d'aficionados de Voldemort drogués à la magie noire. Ce n'était sûrement pas ça que Scrimgeour avait en tête lorsqu'il l'avait assignée à la filature de Severus Snape afin de découvrir où celui-ci disparaissait lorsqu'il quittait le château tous les vendredis soir après le dernier cours de potions.
Elle détailla le maître des potions tandis que la clameur de la foule en délire laissait place aux premières notes de guitare électrique. Il portait une chemise noire à moitié ouverte, laissant entrapercevoir un torse musclé sur lequel se balançait au rythme de la musique un pendentif argenté, sans qu'elle ne puisse distinguer sa forme de là où elle se tenait. La manche droite était retroussée jusqu'au coude, dévoilant un tatouage à l'effigie de la chauve-souris flottant sur la bannière derrière lui. Elle frissonna à l'idée de ce que la manche gauche de la chemise, baissée, devait dissimuler… une tête de mort d'un tout autre genre. Le regard de Tonks quitta le torse de l'homme et glissa plus bas. Un jean délavé, qui avait dû être noir fut un temps, usé et partiellement troué, complétait la tenue du musicien, révélant une silhouette bien bâtie qu'elle n'avait jamais soupçonnée sous les épaisses robes noires habituelles. Les deux jambes étaient fermement campées dans une paire de bottines Santiago noires en cuir, dont les motifs argentés arrivaient à mi-mollet. Tandis que les autres musiciens s'adjoignaient les uns après les autres au morceau, la voix grave de Snape s'éleva dans le micro sous les sifflets et applaudissements du public.
« You're a cruel device
Your blood, like ice
One look, could kill
My pain, your thrill
I wanna love you but I better not touch »[1]
Sa voix chaude était envoûtante. Elle passait tour à tour des basses les plus profondes aux aigus déchirants. Comme en transe, Tonks traversa la foule lentement pour se rapprocher de la scène. Sac à gargouilles ! L'homme était incroyablement doué. Ses mains… Nom d'un gobelin mal léché, ça ne pouvait pas être Snape. Ce devait être un jumeau, un sosie, un imposteur sous polynectar… Et pourtant lorsqu'elle vit ses longs doigts fins danser sur les cordes, elle sut qu'aucun doute n'était permis. La guitare était comme ensorcelée, mais la seule magie qu'elle détectait était celle de ces mains parcourant le bois de l'instrument. Bientôt, les autres instruments se turent et le rythme de la guitare électrique s'accéléra tandis que les doigts fins du maître des potions couraient de plus en plus frénétiquement d'une corde à l'autre. Quelques instants plus tard, l'homme se déhanchait sur scène comme s'il avait avalé un saule cogneur. Autour de Tonks, le public s'était lancé dans une danse endiablée. Les cheveux de Tonks commençaient à s'agiter d'eux-mêmes au rythme de la musique, lorsque soudain une épaisse fumée blanchâtre envahit la scène. Alarmée, l'Aurore se dévissa le cou pour tenter d'apercevoir l'origine de la fumée, un Aguamenti sur le bout des lèvres. Un court-circuit electrik ? Non, la fumée continuait à se diffuser en salves bien trop régulières pour être d'origine accidentelle. Une diversion d'ex-Mangemorts trompant l'ennui en attaquant le bar moldu ? Elle ne détectait aucun signe de magie pourtant. Plus étrange encore, aucun des moldus autour d'elle ne semblait s'inquiéter. Ils continuaient au contraire à se trémousser tels des hippogriffes enragés tandis que les ovations marquaient l'apex de la chanson. Tonks desserra peu à peu les doigts autour de sa baguette. Ça alors, qui eut cru que ces moldus pouvaient faire de la fumée sans feu ? On ne leur avait décidément pas tout dit durant les cours d'Étude des Moldus du second cycle de formation ! L'Aurore se détendit peu à peu et baissa la garde envers et contre tous les préceptes de son mentor, s'autorisant à fermer les yeux pour mieux se laisser envahir par la mélodie. Elle se fiait au précepte auror suprême : son instinct. Son corps ondula bientôt au rythme de la musique, en communion avec la foule massée aux pieds de la scène. Lorsqu'elle rouvrit les yeux, les projecteurs qui jusqu'ici balayaient la scène étaient désormais braqués sur Severus Snape. Le silence s'était fait autour d'elle, la foule semblant retenir son souffle, en expectative. Sous les feux des projecteurs, la tête baissée, la sombre figure ressemblait à un ange déchu. La silhouette leva lentement la tête et son regard d'onyx parcourut la salle. Tonks baissa la tête précipitamment, mais n'eut pas le temps d'éviter les deux orbes brûlants qui plongèrent dans les siens. L'instant ne dura qu'une fraction de sablier, durant laquelle elle se sentit comme mise à nue, comme si le regard noir pouvait pénétrer son âme et lire ses pensées les plus intimes. Puis les deux iris sombres poursuivirent leur course jusqu'au fond de la salle. Un souffle ténu rompit le silence dans le micro, et l'homme entama les premières notes d'un ultime solo.
« Angel, put sad wings around me now »
Le chanteur s'avança jusqu'à la limite de la scène sous les sifflets et applaudissements du public. Bientôt le refrain fut repris par la salle entière, électrifiant la foule. La jeune femme sentit un frisson lui parcourir l'échine.
« Put sad wings around me now, so that we can rise again
Put sad wings around me now
Angel take me far away
Put sad wings around me now, so that we can rise again » [2]
Alors que les dernières notes de la mélodie déchiraient l'air, le chanteur acheva la chanson sur un solo de guitare, une bottine posée sur le caisson de basse, la tête rejetée en arrière, les yeux fermés. Lorsque, sous les applaudissements, baguettes et médiators se mirent à voler sur le public, Tonks se joignit à l'ovation mais ne fit rien, absolument rien, pour attraper un quelconque artefact volant. Pourtant, une des baguettes fonça droit sur elle à toute allure et elle fut bien obligée de refermer les deux mains dessus afin de ne pas finir éborgnée. Avec la chance qui lui collait aux bottes, il faudrait réellement qu'elle prenne garde à filer en douce lors du lancer de bouquet au mariage de Charlie l'été suivant. Elle examina la baguette, perplexe. « Ensorcelée », songea-t-elle avec un regard noir pour le chanteur qui s'inclinait sur scène pour saluer son public. Elle aurait mis sa baguette au feu qu'il adressa dans sa direction un sourire en coin -ou plutôt un rictus, si jamais elle devait être précise dans son rapport concernant sa filature nocturne.
Les musiciens, bras et instruments tendus vers le ciel dans un dernier salut, quittaient un à un la scène. Tonks baissa la tête et fit rouler la baguette entre ses doigts. Soudain, une inscription y apparut. « La curiosité est un vilain défaut » put-elle y déchiffrer. Se mordant la lèvre, elle étudia ensuite l'autre côté.
« Loge 1 – S. »
Elle fronça les sourcils. La scène était désormais déserte.
« Nom d'un Scrout à pétards, était-elle sous Imperium ? » se demanda-t-elle, trop tard, alors que ses jambes l'entraînaient vers l'entrée des artistes.
Décidément, cette filature ne s'annonçait pas comme les autres.
Décidément, le rapport concernant cette dernière ne serait peut-être pas totalement exhaustif…
[1] Alice Cooper, 1989, « Poison », Trash, Epic Records
[2] Judas Priest, 2005, « Angel », Angel of Retribution, Epic Records
