Naoya se posait des questions depuis un certain temps. Depuis qu'il avait disparu dans l'espace rejoindre Shouko et qu'il avait failli ne pas en revenir, eût été la déflagration d'énergie qui s'était produite au contact de leurs mains.

Qu'adviendrait-il de son frère si jamais il ne rentrait pas de son prochain voyage astral ? Il aimait Naoto, de tout son cœur, mais il se savait distrait et il avait peur de perdre sa consistance trop vite, trop sournoisement, et de ne s'en rendre compte que lorsqu'il serait trop tard. Il n'avait pas envie que son frère se retrouve seul un jour dans ce monde. Il lui fallait des amis !

C'est ainsi que le jeune homme résolut de laisser Yoshimi, l'une des lycéennes à laquelle ils étaient venus en aide, retrouver leur trace dans cet appart-hôtel dans la banlieue de Tokyo. Ils avaient aidé d'autres personnes mais il considérait que c'était elle le meilleur choix, parce qu'elle était entrée en partie dans leur monde et qu'elle n'avait pas dénié l'existence de ce surnaturel et cet effroi. Elle pourrait les comprendre… en tout cas, elle ne refuserait pas qu'ils passent une heure ou deux à faire un pique-nique !

Naoto, lui, ne comprenait absolument pas ce qu'il faisait là, de l'autre côté de la nappe à carreaux verts, en col roulé gris et avec une bande de lycéens qui buvaient du thé glacé au citron dans des thermos. Il avait essayé de jeter des regards d'incompréhension avec Naoya, mais celui-ci avait laissé habilement passer ses yeux au-dessus de ceux de son frère et fait comme si tout était normal. Dans son enthousiasme, il avait même failli se brûler avec les récipients alors qu'ils étaient froids.

L'aîné des deux frères avait donc haussé les épaules et attrapé machinalement le mini-sandwich que l'un des amis de Yoshimi lui tendait. Il y avait de la salade et du thon dedans et il était délicieux.

Petit à petit, Naoto se détendit et Naoya aussi en sentant les vagues d'apaisement et de tranquillité qui arrivaient vers lui. Allons, ce pique-nique se passait bien ! La nourriture sentait bon, les copains de leur hôtesse semblaient faire peu cas de leurs quelques années de plus par rapport à eux et c'était le printemps. Il y avait des fleurs partout, sur les arbres, dans l'herbe, dans les cheveux des autres jeunes filles et des enfants qui passaient dans le parc, aux mains des amoureux, dans le bec des oiseaux qui utilisaient de l'herbe pour consolider leurs nids… Ça faisait beaucoup de bourgeons roses et blancs, à la réflexion, et Naoya se sentit comme incommodé par leur parfum.

Ça semblait trop coloré, tout ça. Trop parfait, alors que la froideur bleu foncé et le silence du cosmos étaient si attirants. Pas attirants comme quelque chose qu'il regrettait et qu'il voulait retrouver, mais attirants comme une force qui l'appelait. Qui lui disait qu'il ne serait jamais vraiment « à la maison » sans ces immensités infinies.

Naoya lâcha le thé qu'il était en train de boire et hoqueta, sous le coup d'un spasme nauséeux qu'il ne put réprimer. Il s'accrocha à la manche de Yoshimi, qui était à côté de lui; son frère n'avait rien remarqué. La jeune fille baissa les yeux vers lui, un peu étonnée. Ce n'était pas du charme, ça c'était sûr. Mais alors, qu'est-ce qu'il voulait lui dire ?

Naoya avait préparé cette rencontre dans l'appréhension d'un jour où il se ferait absorber par la puissance qui dormait dans son cerveau et ne serait plus là pour Naoto, mais il ne voulait pas que ça arrive aussi vite ! Il n'était, en fait, pas prêt pour ça ! Qu'est-ce qui lui avait pris d'envisager l'idée de partir pour toujours dans les autres dimensions, déjà ?

« Naoya ? Que se passe-t-il ? s'enquit Yoshimi en le voyant commencer à tomber sur le côté avec raideur. Naoya ?

-Il y a un problème ? s'inquiéta Naoto en se redressant – il était en train de parler avec deux jeunes femmes de vingt-quatre et vingt-cinq ans qui l'avaient complimenté sur ses vêtements.

-Oui, je… je crois que Naoya ne digère pas très bien la sauce à la crème fraîche et au céleri.

-Le céleri ? Mon frère n'est pas allergique au céleri. »

Naoya était à moitié dans les vapes et tombait complètement sur Yoshimi, qui n'osait pas le toucher après la réaction violente qu'il avait eue, la première fois, lorsqu'elle avait essayé de lui prendre le bras.

« Heu, je… je ne sais pas trop ce que je dois faire, avoua-t-elle à Naoto en lui lançant un regard de détresse, les deux mains en l'air.

-Ça ira, maintenant, affirma l'aîné des deux frères. Il peut se contrôler. Naoya ?

-Il a peut-être la gastro, suggéra Yokio en reposant le mini-sandwich aux tomates et aux graines de sésame qu'il mangeait, dégoûté par transfert avec l'état du jeune homme.

-Je ne sais pas si tu voulais dire qu'il pouvait contrôler son estomac, mec, lança Youji à Naoto, mais là, j'en ai pas vraiment l'impression.

-Mais non, il parlait de ce truc qu'ils faisaient avec leurs cerveaux, tu te souviens pas ? le reprit son ami. Ça irait mieux si on s'éloignait un peu du monde ? Il y a pas mal de gens dans ce parc, maugréa-t-il quand le cerf-volant bleu d'un enfant lui rafla le cuir chevelu.

-Je ne sais pas…, avoua Naoto, surpris par leur prévenance. Je vais voir ça… Naoya ? Tu m'entends ? »

L'homme aux cheveux noirs attrapa le visage de son cadet dans ses mains et l'arracha des genoux de Yoshimi pour l'allonger sur le siens. Il sursauta, son niveau d'inquiétude augmentant sensiblement lorsqu'il s'aperçut qu'il avait les yeux vides et presque révulsés.

« Oh, mon Dieu ! s'exclama Yoshimi en se redressant, imitée par ses deux amis. Qu'est-ce qui se passe ? Il faut qu'on appelle une ambulance ?

-J'ai des médicaments anti-convulsions dans mon sac, affirma Yokio en commençant déjà à vider tout le contenu de sa sacoche sur la nappe à carreaux. »

Naoto, pour sa part, qui pratiquait son frère depuis plus de vingt ans, avait des méthodes plus expéditives. Il attrapa Naoya par le col de son hoodie et lui administra plusieurs paires de claques sur les joues.

Yoshimi, Yokio et Youji le dévisagèrent, stupéfaits. Naoya prit soudain une profonde inspiration, comme s'il avait manqué d'oxygène.

« Hé. Ça va ? s'inquiéta le frère aîné en déboutonnant sa veste en jean pour la lui ôter.

-Je suis toujours là ? hoqueta le jeune homme en regardant autour de lui – toujours allongé sur les genoux de Naoto – et en apercevant Yoshimi et ses deux amis autour de lui.

-Oui, rétorqua son frère d'une voix tendue, une main sur sa poitrine. Naoya. Est-ce que ça va ?

-Je crois… Est-ce que je pourrais avoir de l'eau, des chewing-gums et de quoi me faire de l'ombre ?

-De l'eau ! Il y a une fontaine publique là-bas.

-Des chewing-gums ! J'ai vu un distributeur pas loin !

-Une ombrelle ! Mes parents en ont toujours une de rechange ! »

Les trois amis détalèrent au quart de tour dans le parc à la recherche des objets que Naoya avait demandés.

« Depuis quand tu profites de ta condition pour faire faire des choses aux gens ? demanda Naoto d'une voix douce, le sourcil haussé, en faisant glisser son doigt le long de sa joue.

-Je voulais qu'on soit seuls, répondit l'intéressé. Grand frère…

-Quoi ?

-Je t'ai dit que je pourrai me retenir d'aller retrouver Shouko, que je serai toujours à tes côtés… Mais, la vérité, c'est que je ne suis pas sûr de pouvoir y arriver très longtemps. Grand frère… Je n'ai pas envie que tu te retrouves seul un jour…

-Ah… Je vois d'où vient ce pique-nique, alors. »

Naoya sentit que son frère était incroyablement serein – quoi qu'un peu stressé – lorsqu'il le souleva de ses genoux pour le serrer dans ses bras. Le jeune homme ne voulait pas avoir l'air plus faible qu'il l'était déjà, alors il ne retournait jamais le geste, mais il savourait la chaleur naturelle de cette étreinte. Il connaissait les bras de Naoto mieux que personne. Et il s'y sentait en sécurité. Ça sentait meilleur que les fleurs. Meilleur que toute l'éternité que le cosmos lui proposait.

« Je te promets de continuer à essayer, jura-t-il contre le pull de son aîné. De faire en sorte que ce pouvoir ne puisse jamais nous séparer… Je refuse qu'il puisse me séparer aussi de toi.

-Et moi, je ferai en sorte de te maintenir dans ce monde aussi longtemps que ce sera possible, promit Naoto en resserrant ses bras autour de lui.

-J'imagine qu'ensemble, on devrait arriver à faire ça…

-Et nous avons de nouveaux amis pour nous aider. Merci d'avoir voulu penser à moi, Naoya. »

Le jeune homme hocha la tête sans répondre. Il avait vraiment eu peur, pendant quelques minutes. Pourquoi ne pas rester dans les bras de son frère encore un instant ? Un tout petit instant…