CHAPITRE 2

LA PROPHÉTIE PERDUE

Harry Potter

Il n'entendait rien.

Strictement rien.

Il perçut vaguement le discours sec et froid de Dumbledore. Jamais l'homme n'avait été si autoritaire devant lui. Une part de lui en fut alarmé. L'autre n'en avait rien à faire, uniquement tourné vers l'inquiétude qui lui rongeait les sangs. Dumbledore posa une main ferme sur son épaule, chuchota quelque chose contre son oreille tout en plaçant un objet entre ses mains.

L'exigence dans la voix le poussa à obéir. Il attrapa la pierre cassée, elle était lourde dans sa main. La sensation d'aspiration qui le cueillit dans le ventre était désagréable. « Je te retrouve dans une demi-heure » ajouta l'homme dans sa tête tandis qu'il disparaissait. Le murmure se noya dans la douleur. Tiré par un crochet invisible, le Ministère disparut dans un tourbillon de sons et de couleurs.

Ses pieds heurtèrent une surface dure. Ses genoux fléchirent légèrement pour absorber le choc. Il laissa la pierre tomber lourdement à ses pieds. Il mit plusieurs secondes à comprendre qu'il avait atterri dans le bureau de Dumbledore. Il s'approcha de la fenêtre et découvrit qu'une ligne orangée se dessinait à l'horizon. L'aube approchait. Il cligna des yeux. Il n'avait même pas eu conscience du temps passé …

Il se tourna vers la pièce et nota que le silence, l'immobilité, seulement rompus par le grognement ou le reniflement occasionnel d'un portrait endormi, lui état insupportable. Si la scène avait reflété ses sentiments alors les tableaux auraient dû se mettre à hurler de douleur. Il se décida finalement à bouger et fit le tour du bureau, indifférent à la beauté paisible de la pièce. La respiration précipitée, il essayait de ne pas penser … Mais son esprit retors ne cessait d'y revenir … Il n'avait aucun moyen d'échapper à ce qui s'était passé …

Sa mère … Sa mère …. Sa mère …

Il orienta ses pensées vers un autre chemin, tenta de suivre les consignes délivrées par Severus pour occluder. Il … il était bêtement tombé dans le piège de Voldemort. Si seulement il avait écouté Hermione et son hypothèse : Voldemort connaissait son penchant pour l'héroïsme. Il ferma les yeux, mais il ne pouvait pas échapper à sa propre bêtise. C'était insoutenable. Il n'y avait en lui qu'un vide terrifiant qu'il ne voulait ni ressentir, ni analyser, une sorte de trou noir … Il commença à se gratter nerveusement le cou …

_ « Ah … Harry Potter … ».

Phineas Nigellus bailla longuement et s'étira en le regardant de ses yeux étroits et pénétrants.

_ « Qu'est-ce qui vous amène ici, au petit matin ? Ce bureau est censé être interdit d'accès à quiconque d'autre que le directeur légitime. Ou bien est-ce Dumbledore qui vous a envoyé ? » l'interrogea-t-il.

Il frissonna tandis que le portrait étouffait un nouveau bâillement dans son poing. Il fut incapable de répondre. Le portrait de l'ancien directeur le fixait, mais il n'arrivait pas à se résoudre à parler. Prononcer à voix haute les conséquences de ses actes rendrait les choses définitives, absolues, irrémédiables. D'autres portraits se réveillaient, à présent. Sa terreur à l'idée d'être interrogé l'incita à traverser la pièce et à poser la main sur la poignée de la porte. Elle refusa de tourner.

Il était enfermé.

_ « Cela signifie, j'espère, que Dumbledore sera bientôt de retour parmi nous » affirma le sorcier corpulent au nez rouge, dont le portrait était accroché derrière le bureau directorial.

Harry l'ignora et essaya, à nouveau, d'actionner la poignée de la porte mais elle demeurait immobile. Face à l'insistance des portraits, il souffla un oui à peine audible.

_ « Oh, tant mieux ! » continua le portrait, un sourire affable sur les lèvres. « C'était très ennuyeux, sans lui, vraiment très ennuyeux ! ». Sur ces mots, il se réinstalla confortablement dans son fauteuil peint, l'air heureux. « Dumbledore pense le plus grand bien de vous, comme vous devez déjà le savoir ! ».

Il lui répondit par un sourire forcé. Le sentiment de culpabilité qui envahissait sa poitrine lui donnait à présent l'impression d'étouffer. Il s'aperçut dans le reflet d'une vitrine et se détourna. Jamais il ne s'était sentit autant enfermé à l'intérieur de sa propre tête, de son propre corps, jamais il n'avait éprouvé un désir aussi intense d'être quelqu'un d'autre, n'importe qui …

Des flammes vertes jaillirent soudain dans la cheminée vide. Il fit un bond en s'écartant de la porte, les yeux fixés sur la forme humaine qui tourbillonnait dans l'âtre. La longue silhouette de Dumbledore s'éleva du feu. Les portraits encore endormis s'éveillèrent en sursaut. Ils furent nombreux à lancer des exclamations de bienvenue.

_ « Merci » dit Dumbledore à mi-voix.

Il ne lui accorda pas un seul regard tandis qu'il s'approchait du perchoir derrière son bureau. Il sortit d'une poche intérieure de sa robe un Fumseck minuscule, disgracieux et dépourvu de plumes. Il le posa en douceur sur le plateau de cendres. « Eh bien, Harry, je pense que tu seras content d'apprendre qu'aucun de tes camarades de classe n'aura à subir de conséquences durables des évènements de cette nuit ».

Il essaya de répondre, mais aucun son ne sortit de sa bouche. Il ne comprenait pas comment Dumbledore pouvait le regarder avec une expression aimable. Il aurait préféré un visage accusateur. Il n'arrivait pas à lui faire face.

_ « Madame Pomfresh est en train de rafistoler tout le monde » assura le directeur. Il se contenta d'acquiescer d'un signe de tête sans quitter le tapis des yeux. « Je sais ce que tu ressens, Harry » ajouta l'homme avec beaucoup de douceur.

Et ça lui fit mal.

_ « Non, vous ne savez pas » rejeta-t-il avec fermeté. Sa poitrine se gonfla. Il eut l'impression de sentir une fureur intense réchauffer ses veines. Personne ne pouvait le comprendre.

_ « Vous voyez, Dumbledore ? » lança Phineas. « N'essayez jamais de comprendre les jeunes. Ils détestent ça. Ils préfèrent de très loin rester des incompris tragiques, s'apitoyer sur eux-mêmes, se complaire dans leur … ».

_ « Ça suffit, Phineas » l'interrompit Dumbledore.

Harry se détourna, refusant de les écouter, pour regarder par la fenêtre. Au loin, il aperçut le stade de Quidditch. Un jour, sa mère était venu lui rendre visite alors qu'il avait avoué dans une lettre ne pas se sentir bien … Il ne lui avait jamais demandé comment elle avait réussi à entrer dans le château. « Tu ne dois pas culpabiliser, Harry. Au contraire, le fait que tu sois capable de ressentir quelque chose constitue ta plus grande force ».

Il jeta un oeil noir au sorcier avec l'envie de lui faire payer ces paroles creuses dans le creux de son ventre.

_ « Ma plus grande force, vraiment ? » railla-t-il d'un ton méchant sans le regarder. « Vous n'avez aucune idée … Vous ne savez pas … ».

_ « Qu'est-ce que je ne sais pas ? » l'interrogea l'homme, de la même voix calme. C'en était trop. Il fit volte-face, frémissant de rage.

_ « Je ne veux pas parler de ce que je ressens ».

_ « Harry » soupira le sorcier en posant une main compatissante sur son épaule. « Souffrir ainsi prouve que tu es toujours un homme ! Cette douleur fait partie de l'être humain … ».

_ « ALORS JE NE VEUX PAS ÊTRE HUMAIN » rugit-il. Il attrapa la première chose qui lui passa sous la main et la jeta à travers la pièce. L'objet se brisa en mille morceaux contre le mur. Plusieurs portraits poussèrent des exclamations outrées. « JE M'EN FICHE » leur hurla-t-il. « J'EN AI ASSEZ … J'EN AI VU ASSEZ … JE VEUX QUE ÇA SE TERMINE … JE NE VEUX PLUS METTRE EN DANGER … ».

_ « Tu ne t'en fiches pas du tout » assura Dumbledore. Il n'avait même pas tressailli, ni esquissé le moindre mouvement pour l'empêcher de démolir son bureau. Il paraissait très calme, presque détaché.

_ « CE N'EST PAS VRAI » hurla-t-il, si fort qu'il eut l'impression que sa gorge allait se déchirer.

Un instant, il pensa à s'en prendre au vieil homme. Il voulait le briser … Mettre fin à ce visage serein afin de l'obliger à ressentir une minuscule part de l'horreur qui était en lui.

_ « Ta mère est en vie, Harry ».

_ « VOUS N'EN SAVEZ RIEN ! » gronda-t-il, prononçant enfin sa pire crainte. « VOUS ÊTES LÀ À PARLER … VOUS … ».

Il regarda autour de lui. Il voulait fuir. Courir. Courir loin sans jamais s'arrêter et ne plus jamais regarder en arrière. En cet instant, il aurait voulu être quelque part où il ne verrait plus ces yeux bleus et limpides … il se retourna vers la porte, saisit la poignée et la secoua violemment. La porte ne s'ouvrit pas.

_ « LAISSEZ-MOI SORTIR ! ».

Il tremblait des pieds à la tête.

_ « Non » répondit simplement le vieux sorcier avec fermeté. Pendant quelques secondes, ils se regardèrent sans bouger.

_ « Laissez-moi sortir » répéta-t-il d'une voix grondante, mais basse.

_ « Non ».

_ « Si vous m'enfermez ici … » commença-t-il, menaçant, sans vraiment savoir ce qu'il comptait faire.

_ « Si ça peut te faire plaisir, je t'autorise à casser mes objets. De toute façon, j'en ai trop » annonça l'homme d'un ton serein. Il s'écarta, contourna son bureau et alla s'asseoir derrière sans cesser de l'observer. « Mais je refuse de te laisser sortir ».

_ « Laissez moi sortir » affirma-t-il d'un ton froid.

_ « Pas avant que tu aies écouté ce que j'ai à te dire ».

_ « Vous … Vous pensez que j'ai envie … Vous pensez que je m'intéresse à … JE ME FICHE COMPLÈTEMENT DE CE QUE VOUS AVEZ À ME DIRE ! » rugit-il. « JE NE VEUT RIEN ENTENDRE ! »

_ « Tu m'écouteras quand même » répliqua le directeur d'un ton ferme. « Parce que tu devrais être beaucoup plus en colère contre moi que tu ne l'es déjà. Si après cela, tu m'attaques, comme je te sens sur le point de le faire, je l'aurais totalement mérité ». L'incompréhension le fit redescendre légèrement sur terre.

_ « Qu'est-ce que vous racontez ? »

_ « C'est ma faute si ta mère est en ce moment en danger de mort » déclara Dumbledore sans détour. « Je devrais plutôt dire presque entièrement ma faute. Je n'aurai pas la prétention de revendiquer toute la responsabilité de ce qui est arrivé. Ta mère est une femme courageuse, énergique et de telles personnes n'ont pas coutume de rester chez eux à se cacher pendant que d'autres courent des risques. Mais tu n'aurais pas dû croire un seul instant qu'il était nécessaire pour toi de te rendre au Département des mystères. Si j'avais été plus franc avec toi, Harry, comme j'aurais dû l'être, tu aurais su depuis longtemps que Voldemort essayerait sans doute de t'attirer là-bas et tu ne serais jamais tombé dans le piège en y allant hier soir. Et Lily n'aurait pas été obligé de venir à ton secours. C'est moi et moi seul qu'il faut blâmer pour cela ». Le souffle coupé, il regardait fixement Dumbledore en écoutant sans vraiment les comprendre les paroles qu'il l'entendait prononcer. « Assieds-toi, je te prie » l'invita-t-il.

Il hésita puis traversa lentement la pièce. Il prit place face au bureau directorial. Du coin de l'oeil, il vit Phineas disparaître de son portrait. Il savait que l'homme peint allait se rendre au Square Grimmaurd pour se promener de toile en toile à la recherche d'informations.

_ « Harry, je te dois une explication » reprit le sorcier. « L'explication des erreurs d'un vieil homme. Car je me rends compte à présent que tout ce que j'ai fait, ou que je n'ai pas fait, en ce qui te concerne porte le sceau des insuffisances de la vieillesse. La jeunesse ne peut savoir ce que pense et ressent le vieil âge. Mais les hommes âgés deviennent coupables s'ils oublient ce que signifie être jeune … Et il semble bien que je l'ai oublié, ces derniers temps … ».

Harry ne sut pas quoi répondre à cet étrange déballage. A travers les vitraux, il regarda le soleil se lever. Une clarté orange, éblouissante, apparaissait au sommet des montagnes et le ciel brillait d'un éclat incolore. Un rayon de lumière frappa Dumbledore, éclairant ses sourcils et sa barbe argentée. Les rides profondes de son visage ressortirent.

_ « Il y'a quinze ans, lorsque j'ai vu ta cicatrice sur ton front, j'ai deviné ce qu'elle pouvait signifier » expliqua-t-il. « J'ai deviné que c'était peut-être là le signe d'un lien qui s'était forgé entre Voldemort et toi ».

_ « Vous me l'avez déjà dit » grommela-t-il en se rencognant dans le fauteuil.

_ « C'est vrai » admit Dumbledore sur un ton d'excuse. « Mais, vois-tu, il est nécessaire de commencer par ta cicatrice. Car il est apparu, peu après ton entrée ici, que je ne m'étais pas trompé et que ta cicatrice t'avertissait lorsque Voldemort se trouvait près de toi ou qu'il ressentait une émotion intense ». Harry soupira, il savait déjà tout cela. « Plus récemment, j'ai eu peur que Voldemort réalise qu'un tel lien existait entre vous. Et en effet, il est arrivé un moment où tu as pénétré si loin dans son esprit et ses pensées qu'il a fini par sentir ta présence. Je parle évidemment de la nuit où tu as assisté à l'attaque de Mr Weasley ».

_ « Ouais, Severus m'en a parlé » marmonna-t-il distraitement.

_ « Le professeur Rogue, Harry » rectifia Dumbledore à mi-voix.

Il refusa de rectifier. Severus faisait partie de sa vie depuis son enfance. Il refusait de nier ce lien.

Il l'écouta sans se concentrer. L'homme lui expliquait les craintes qu'il avait eu quant à leur proximité, ses craintes que Voldemort ne comprenne que leur esprit était lié. Il faillit lui faire remarquer que son plan avait échoué mais il n'avait plus la force de rien.

Il était vidé.

Vide.

_ « Dans les rares occasions où nous nous sommes retrouvés ensemble, toi et moi, j'ai cru voir l'ombre de Voldemort remuer au fond de tes yeux … ».

Son esprit se rebella, mais son corps refusa de réagir. Cette information était sans importance par rapport à ce qu'il avait fait … Les paroles de Dumbledore glissaient sur lui. Savoir tout cela quelques mois auparavant l'aurait aidé maintenant c'était sans importance. Son esprit revenait sans cesse sur sa mère pour mieux fuir son image …

_ « Severus m'a dit que tu avais senti la présence de Voldemort en toi la nuit même où tu as vu Mr Weasley se faire attaquer. Mes pires craintes étaient donc fondées. Voldemort s'était rendu compte qu'il pouvait t'utiliser. J'espérais que l'occlumencie … ».

Il s'interrompit.

Harry continua de regarder ailleurs.

Il savait que les portraits autour d'eux étaient parfaitement réveillés et écoutaient avec passion les explications du sorcier. Phineas n'était toujours pas revenu pour les rassurer. Il lui parla de la porte du département des Mystères et de la prophétie. Il lui avoua qu'il aurait dû maîtriser l'occlumencie. Il ouvrit la bouche pour se justifier puis la referma. Il sentait quelque chose déborder dans sa tête, un besoin de se justifier, de s'expliquer … Mais ses lèvres demeuraient closes.

_ « Quand Miss Granger a donné l'avertissement codé au professeur Rogue, dans le bureau de Dolores Ombrage, il a compris que tu avais eu une vision de ta mère prisonnière dans les entrailles du Département des mystères. Comme toi, il a tout de suite essayé de contacter tes parents, mais la cheminée avait été bloqué. Il a ensuite contacté les autres membres de l'Ordre avant de se rendre chez toi. Ensemble, ils sont revenus à Poudlard … Ne vous voyant pas revenir de la Forêt interdite et constatant l'absence d'Emily, ils ont compris que vous aviez pris la direction du Ministère »

_ « Pourquoi n'étiez-vous pas là ? » l'accusa-t-il.

Dumbledore ferma les yeux et enfouit son visage dans ses longs doigts. Harry le regarda, mais cette manifestation, inhabituelle chez lui, de fatigue, de tristesse, ou d'il ne savait quoi ne parvint pas à l'attendrir. Au contraire, voir Dumbledore montrer des signes de faiblesse ne fit qu'accroître sa colère. Il se reprit après une longue inspiration, posa ses mains sur son bureau et l'observa à travers ses lunettes en demi-lune.

_ « Le moment est venu » reprit-il. « Je vais te révéler tout ce que j'aurais déjà dû te dire il y a cinq ans. Je te demande simplement un peu de patience, tu pourras te mettre en colère contre moi - ou faire ce que tu voudras - quand j'aurais fini. Je ne t'en empêcherai pas ».

Il lui lança un regard noir puis lui fit signe de poursuivre. Dumbledore ne lui laisserait pas le choix que de l'écouter.

_ « Il y a cinq ans, tu es arrivé à Poudlard vivant et en bonne santé comme c'était mon intention » affirma-t-il. « Je savais qu'en te permettant de venir ici, j'allais te faire courir de grands dangers. Je savais qu'il n'avait pas été totalement vaincu même si j'ai caché cette intuition à tes parents. Je savais également qu'il ne trouverait pas le repos tant qu'il n'aurait pas réussi à te tuer. Je savais que sa connaissance de la magie dépasse celle de tous les sorciers actuels. Je savais que même mes sortilèges les plus complexes et les plus puissants ne seraient pas invincibles s'il retrouvait tous ses pouvoirs. Mais ce que je savais aussi, c'est que Voldemort a une faiblesse. J'ai donc pris une décision. Obliger tes parents à vivre loin de tout jusqu'à ton onzième anniversaire, ce qui a permis à la magie qui te protégeait de te maintenir loin des dangers. Tant que tu remets régulièrement les pieds au Manoir, Voldemort ne pourra pas t'atteindre là-bas ». Dumbledore s'arrêta pour reprendre son souffle. « Il y a cinq ans, tu es arrivé ici. Jeune, innocent et prêt à croquer la vie à pleine dents. Tu t'es malheureusement retrouvé plus tôt - beaucoup plus tôt - que je ne l'avais prévu, face à Voldemort. A nouveau, tu as survécu. Mieux, tu l'as même battu. Je … J'étais fier de toi. Mon plan était parfait. Pourtant, il y avait un défaut dans ce merveilleux plan que j'avais établi. Un défaut manifeste dont je n'ignorais pas qu'il pourrait tout détruire ».

_ « Je ne suis sûr de tout comprendre » l'interrompit-il, un peu perdu face à ce long monologue.

_ « Après ton premier combat, te souviens-tu de ta question : ce jour-là, tu m'as demandé pourquoi Voldemort avait voulu te tuer quand tu étais bébé ? ». Il hocha la tête. « J'aurais dû te répondre. Je n'aurais pas dû empêcher tes parents de t'en parler ». Il sentit son cœur accélérer sa course dans sa poitrine. « J'ai décidé de ne pas répondre à ta question, car je te pensais trop jeune. Je craignais que cette révélation soit trop lourde pour un enfant de onze ans … A chaque fois que tu l'as rencontré, j'ai refusé de te dire la vérité … Je me trouvai des excuses : ton bonheur, ta tranquillité … Parce que je me suis attaché à toi. Je n'avais jamais rêvé que je serais un jour responsable d'un être tel que toi. Alors qu'importe le nombre de morts violentes, du moment que toi, dans l'instant présent, tu étais vivant, en bonne santé, et heureux. Chaque année, une nouvelle excuse s'ajoutait à la précédente. Chaque année, le Gryffondor qui est en moi se dérobait … Mais, ce soir, j'ai compris que tu es prêt depuis longtemps à entendre la vérité. Tu m'as donné la preuve que j'aurais dû placer ce fardeau sur tes épaules bien avant ».

_ « Je ne comprends toujours pas ».

_ « Voldemort a essayé de te tuer quand tu étais bébé à cause d'une prophétie faite peu avant ta naissance. Il connaissait son existence, mais pas tous les détails. En voulant te tuer, il y'a quinze ans, il croyait accomplir ce qu'elle annonçait. Il a appris à ses dépens qu'il s'était trompé lorsque le sort qu'il a jeté sur toi s'est retourné contre lui. Depuis l'an dernier, il était résolu à entendre cette prophétie dans son intégralité. Il voulait connaître le moyen de te détruire ».

Harry sentit son cœur s'arrêter et repartir. Lui aussi rêvait de détruire Voldemort. Le soleil avait fini de se lever, à présent, baignant de lumière le bureau de Dumbledore. L'épée de Gryffondor brilla un instant. Fumseck se mit à gazouiller dans son nid de cendres.

_ « La prophétie s'est brisée » avoua-t-il, l'air interdit. « J'essayais d'aider ma mère contre Lucius Malefoy … (Il n'arriva pas à terminer, pensant au corps de sa mère s'effondrant après avoir reçu un sort de Bellatrix). Ma veste s'est déchiré et la boule est tombée … ».

_ « Ce n'était qu'une copie destinée aux archives du Département des mystères » affirma le sorcier. « La prophétie a été faite à quelqu'un qui possède un moyen de se la rappeler parfaitement ».

_ « Qui ? » demanda-t-il même s'il se doutait de la réponse.

_ « Moi » répondit Dumbledore. « Je l'ai entendu, il y a seize ans, par une nuit froide et humide, dans une chambre située au-dessus du bar de la Tête de Sanglier. J'étais là-bas pour y voir une candidate au poste de professeur de divination, malgré mes réticences à l'égard de cette matière que j'envisageais de supprimer. Il se trouvait que cette candidate était l'arrière-arrière-petite-fille d'une voyante très célèbre et très douée ; la courtoisie m'obligeait à la rencontrer. J'ai été très déçu. Il me semblait qu'elle ne possédait pas le moindre don. Je lui ai donc annoncé, poliment, que je ne pensais pas pouvoir lui confier ce poste et je me suis levé pour prendre congé ».

Dumbledore se leva, passa devant lui, et se dirigea vers une petite armoire de couleur noire, à côté du perchoir de Fumseck. Il se pencha, souleva un loquet et sortit du meuble la bassine de pierre, gravée de runes, dans laquelle Harry avait aperçu son père malmener Severus l'an passé. Dumbledore revint derrière son bureau, y posa la Pensine et leva l'extrémité de sa baguette magique vers sa tempe d'où il retira de longs filaments argentés, semblables à une toile d'araignée, qu'il déposa dans le récipient. Puis il se rassit à son bureau et regarda pendant un moment ses pensées s'étirer et tournoyer au fond de la Pensine.

Enfin, après un soupir, il remua doucement la substance argentée du bout de sa baguette. Une silhouette s'en éleva, enveloppée de châles, les yeux énormes derrière ses lunettes. Sibylle Trelawney parla d'un ton dur et rauque que Harry l'avait déjà entendue employer un jour :

_ « Celui qui a le pouvoir de vaincre le Seigneur des Ténèbres approche … Il naîtra de ceux qui l'ont pas trois fois défié, il sera né lorsque mourra le septième mois … Et le seigneur des Ténèbres le marquera comme son égal mais il aura un pouvoir que le Seigneur des Ténèbres ignore … et l'un devra mourir de la main de l'autre car aucun d'eux ne peut vivre tant que l'autre survit … Celui qui détient le pouvoir de vaincre le Seigneur des Ténèbres sera né lorsque mourra le septième mois … ».

La silhouette disparut parmi les filaments argentés. Un silence absolu s'installa.

_ « Qu'est-ce que ça signifie ? » demanda-t-il au bout d'un moment, refusant de comprendre.

_ « Cela signifie que la seule personne qui ait une chance de vaincre définitivement Lord Voldemort est née il y a près de seize ans, à la fin du mois de juillet. Et que ce garçon est né de parents qui, par trois fois déjà, avaient eux-mêmes défié Voldemort » clarifia le vieux directeur d'un ton doux.

Harry eut soudain l'impression que quelque chose se resserrait autour de lui. Il eut, à nouveau, du mal à respirer. Il ne voulait pas comprendre, pas entendre, pas …

_ « Ça veut dire … moi ? ».

Dumbledore prit une profonde inspiration.

_ « Ce qui est étrange, Harry, c'est qu'il ne s'agissait pas forcément de toi. La prophétie de Sybille pouvait s'appliquer à deux jeunes sorciers, nés tous deux à la fin de juillet cette même année et dont chacun avait pour parents des membres de l'Ordre du Phénix qui, à trois reprises, avaient échappé de justesse à Voldemort : Toi … et Neville Londubat ».

_ « Alors … pour … pourquoi moi ? Pour … Pourquoi pas Neville ? ». Il se sentit mal de désigner ainsi son ami. L'espace d'un instant, il s'imagina libre de la menace perpétuelle que représentait le Mage noir. Dumbledore blêmit légèrement.

_ « Tu oublies une partie de la prophétie, le signe distinctif de celui qui pourra vaincre Voldemort … Voldemort en personne « le marquera comme son égal ». Et c'est ce qu'il a fait, Harry. C'est toi qu'il a choisi, pas Neville. Il t'a marqué de la cicatrice qui s'est révélée à la fois une bénédiction et une malédiction » répondit le directeur lentement comme si chaque mot lui coûtait un effort considérable.

_ « Peut-être s'est-il trompé ? ».

Albus Dumbledore

Il vit l'espoir dans les yeux du garçon. Un instant, il fut tenté de l'ensorceler, de lui faire oublier ces douloureuses révélations, de lui redonner son existence paisible … Il balaya sa culpabilité. Harry devait apprendre, grandir … douloureusement. Il exposa alors la théorie qu'il avait formulé avec Hélia, bien des années plus tôt :

_ « Il a choisi celui dont il pensait qu'il représentait pour lui le plus grand danger. Et remarque bien ceci, Harry, son choix ne s'est pas porté sur celui qui avait le sang-pur mais sur le sang-mêlé, comme lui. Il s'est vu en toi avant même de te connaître. Et, en te marquant de cette cicatrice, il ne t'a pas tué comme il en avait l'intention, mais t'a donné un avenir et des pouvoirs qui t'ont permis, jusqu'à présent de lui échapper quatre fois ».

Il faillit ajouter que personne n'avait survécu à un affrontement avec Voldemort, mais cela aurait été nier les nombreux exploits d'Hélia au cours des décennies.

_ « Pourquoi a-t-il fait ça ? Pourquoi a-t-il tenté de me tuer lorsque j'étais encore bébé ? Il aurait pu attendre pour … vérifier lequel de nous deux était le plus dangereux ».

Tenir son esprit loin de l'enfant était difficile. Sa volonté de tout contrôler le poussait à atténuer sa peur toutefois il refusa de céder à cet appel dangereux. Harry devait traverser cette épreuve.

Seul.

_ « Cela aurait été plus rationnel » admit-il. « Cependant Voldemort n'avait connaissance que d'une prophétie incomplète. Ce soir-là, des oreilles indiscrètes ont trainées alors que Sibylle me révélait sa prophétie. Notre chance est qu'il fut jeté dehors avant de pouvoir l'entendre entièrement … ».

_ « Le début » devina l'adolescent. Il fut tenté de lui offrir des points mais l'instant était trop grave pour exprimer une idée si légère. Il hocha la tête pour confirmer.

_ « L'espion n'a donc pas pu avertir son maître qu'en t'attaquant, il risquait de te transférer des pouvoirs et de te marquer comme son égal. Il n'a jamais su que tenter de te tuer serait dangereux … il ne savait pas que tu posséderais un pouvoir qu'il ignore … ».

_ « Je n'ai aucun pouvoir ! » s'étrangla Harry. « Je ne peux pas me battre comme vous contre lui ! ». Il leva la main pour l'interrompre. L'adolescent se tut, tendu à l'extrême dans son fauteuil encore trop grand pour sa frêle silhouette.

_ « Il s'agit de ton cœur » assura-t-il.

Un rire dédaigneux passa les lèvres du Gryffon.

_ « C'est mon cœur qui m'a mené à croire ses mensonges et … ». Il referma ses lèvres et les tint closes, comme s'il refusait de prononcer à voix haute les conséquences de la veille. Il le comprenait, bien plus que ce que le gamin le pensait … Il ne dit rien et le laissa se calmer. « Et la fin de la prophétie ? « Aucun d'eux ne peut vivre … ».

_ « Tant que l'autre survit » le coupa-t-il.

Il attendit.

Longtemps.

Harry prit le temps de réfléchir avant d'aller chercher son courage à deux mains et de prononcer la phrase qui scellerait son destin :

_ « Alors, cela signifie que … l'un de nous deux devra tuer l'autre ? ».

Il résista à son envie de fermer les yeux, de se lever pour tenter de fuir le destin et regarda l'enfant avec calme.

_ « Oui ».

Pendant un long moment, ils restèrent silencieux.

Ils se regardèrent.

Loin au-delà des murs de son bureau, il entendait le bruit des élèves qui se rendaient dans la Grande Salle pour un petit-déjeuner matinal. Il lui semblait étrange qu'il existe encore dans le monde des gens qui aient envie de manger, de rire, des gens qui ignoraient ce que traversait l'enfant face à lui …

Harry était parti depuis un moment mais il n'arrivait pas à bouger de son fauteuil. Il fixait la porte de son bureau, conscient que le monde extérieur prenait de l'ampleur. Dans la cour, les élèves riaient, heureux d'être libre en ces premières heures matinales après les Buses. Chaque année, le même schéma se répétait : les élèves et leurs professeurs se laissaient glisser lentement vers le mois de juillet, son grand soleil et ses journées de farniente.

Chaque année, le même schéma se répétait : il resterait seul dans un immense château vide.

_ « Albus » toussota Nigellus Black.

Il les entendait chuchoter dans son dos, parler de ce qu'il avait révélé. Il entendait leurs théories, certaines farfelues, certaines s'approchant dangereusement de la vérité. Il leva la main et ils se turent. Il leur tournait le dos mais il pouvait deviner leurs regards outrés. L'avertissement d'Armando Dippet lui revint en mémoire. A l'époque, il n'avait pas saisi : les tableaux sont une bénédiction comme une malédiction. Ne vous les mettez jamais à dos, Albus.

Il avait appris à ses dépens que Nigellus Black tenait à tout savoir, à tout comprendre. En bon Serpentard, il aimait avoir l'impression de contrôler les choses, même par-delà la mort.

Il se leva en s'aidant des accoudoirs. Sa vieille carcasse craqua sinistrement. Il avait utilisé trop de magie contre Voldemort et son corps le lui rappelait.

Un cri aigu et triste attira son attention.

Fumseck.

_ « J'espère que tu es heureux de retrouver ta maison, mon ami » murmura-t-il en avançant vers l'oiseau, la main en avant. L'animal caressa son bec contre le dos de sa main, poursuivit le long de son poignet avant de s'écarter pour le mordiller gentiment. D'un doigt, il caressa le dessous de sa tête et l'observa la lever vers le ciel pour offrir son cou à ses caresses. « Montons »-lui ordonna-t-il.

Fumseck obéit et voleta pour se poser sur son épaule. Derrière leur sort de silence, les tableaux hurlaient leur rage. Seul Nigellus Black se contentait de le fusiller du regard, préparant sans doute son petit discours pour le moment où il devrait reprendre son travail et qu'il serait obligé de mettre fin au sort. Il les ignora, contourna son bureau et se dirigea vers le paravent qui cachait l'escalier menant à ses appartements.

Il n'y avait que quelques marches pourtant il eut l'impression de monter l'Everest. Fumseck pesait lourd sur son épaule alors qu'il venait à peine de renaître. Une fois dans son salon, l'oiseau partit se percher parmi les voûtes de bois, soulageant son épaule. Il envisagea de grimper jusqu'à son lit mais l'idée même l'épuisait. Il se traina donc jusqu'au canapé et s'y laissa tomber. Alors qu'il laissait Morphée l'emporter, il nota distraitement que Severus était rentré.

Severus Rogue

Il s'écroula contre la table basse puis le sol. Ses genoux claquèrent durement sur le carrelage mais la douleur la plus insupportable était logée dans ses côtes. Une main contre son flanc droit, il grimaça en se relevant. Seule l'occlumencie lui permit de ne pas flancher et de ne pas céder aux étoiles qui dansaient devant ses yeux.

Il redressa brusquement, en alerte.

Quelqu'un était là.

_ « Je n'ai pas envie de vous voir, Albus » grogna-t-il entre ses dents.

_ « Ce n'est pas lui, Severus ».

Il se figea en sifflant de douleur.

_ « Tu es morte. Il y a longtemps » affirma-t-il lentement sans oser se retourner.

Cette voix, il n'en y avait qu'une qui pouvait faire remuer le passé jusque dans ses os.

_ « Je suis morte ».

Et son cœur se serra parce qu'un instant, un fol instant, il avait espéré que ces quatorze années n'aient été qu'un long et douloureux cauchemar.

Il se retourna et cette bulle de bonheur explosa.

Il occluda.

_ « Cette teinte ne te sied pas » affirma-t-il froidement en fixant le fantôme dans les yeux.

_ « Que veux-tu j'ai voulu essayer pour voir et je crains qu'elle ne soit définitive » ironisa Helena.

_ « Je n'ai jamais goûté ton humour » gronda-t-il, peu ravi de sentir ses vieux souvenirs se battre contre ses boucliers.

_ « Je me moque de ton avis. Pas aujourd'hui alors que … ».

Elle s'arrêta brusquement, gonflant ses joues comme elle l'avait toujours fait pour ne pas exploser de colère et livrer tout ce qu'elle avait sur le cœur.

_ « Crache la raison de ta présence et va-t'en, Helena ».

Un rire froid enfla dans l'appartement, empli d'une tension à laquelle il aurait aimé mettre le feu.

Quelque chose remua.

Un coup au cœur.

Il occluda.

_ « Quatorze ans et notre première conversation ressemble à ça ».

La déception était clairement lisible sur ses traits.

La même déception qui avait marqué les derniers instants qu'il avait partagé avec elle.

Il ne le supporta pas.

_ « TU ES MORTE ! ».

Il sentit ses boucliers mentaux exploser sous cette vérité et laissa, involontairement, sa magie lui échapper. La table basse craquela sous la déflagration avant de voler en éclats. Il se protégea instinctivement des éclats de bois mais Helena ne bougea pas, laissant plusieurs d'entre eux la traverser. Son corps éthéré retrouva sa forme naturelle au bout de quelques secondes.

_ « Enfin une réaction normale » soupira-t-elle. Il avança d'un pas, le poing gauche serré contre sa cuisse. Une réaction primaire qu'il regretta aussitôt et qui doucha sa colère. « Alors comme cela, tu es devenu ce que tu haïssais : un être plein de colère, plus prompt à utiliser ses poings que sa tête ».

Peu de personne était capable de le blesser en une seule et unique pique. Helena avait toujours su manier les mots. Elle avait toujours su appuyer là où il avait le plus mal.

_ « Je suis … ».

_ « Tu n'es pas prêt, Severus. C'est moi qui suis désolé ».

Et elle disparut.

Laissant derrière elle un vide incommensurable.

Hermione Granger

_ « Ah ! Voilà, on parle de toi. J'étais sûre qu'ils trouveraient le moyen de te mettre dans le coup » s'agaça-t-elle après avoir lu, à voix haute, la première page du Sorcier du dimanche. Harry, assis au pied du lit de Ron, haussa ses épaules.

Il s'en moquait, il avait l'habitude. Ginny, dont la cheville avait été guérie un clin d'œil, s'était pelotonnée au pied de son lit. Neville, lui, avait préféré s'installer sur une chaise entre les deux lits. Luna était resté dans son lit pour lire la dernière édition du Chicaneur. Hermione s'était demandé si elle cherchait à les éviter ou si lire le journal à l'envers était encore une de ses étranges inventions.

Emily Potter avait disparu, une heure plus tôt, afin de rendre visite à sa mère à Ste Mangouste. Harry avait refusé de la suivre. Ils n'avaient pas commenté son choix. Alexandre et Violet avaient disparu, en début de matinée, avec leur père. Elle ne doutait pas que le Manoir Black allait résonner de quelques cris indignés, particulièrement entre Alexandre et son père qui s'entendaient comme chien et chat. Elle espérait qu'à leur retour, le lendemain, Alexandre serait tout de même de bonne humeur.

_ « Ça y est, tu es redevenu « le Survivant » grommela Ron d'un air sombre. « Ce n'est plus le cinglé qui cherche uniquement à se faire remarquer ». Il se pencha pour attraper une poignée de Chocogrenouille dans l'énorme tas de friandises posé sur son meuble de chevet puis en jeta quelques-uns autour de lui. Il déchira le papier du sien avec ses dents. Ses poignets avaient conservé les traces de la corde. Pomfresh avait hurlé lorsqu'elle avait aperçu leur état, la veille au petit matin.

_ « Oui maintenant, ils sont très élogieux envers toi » confirma-t-elle en parcourant l'article rapidement. « La voix solitaire de la vérité … Perçu comme un déséquilibré, il n'a pourtant jamais varié dans son récit … Obligé de supporter railleries et calomnies … C'est marrant comme il prenne soin de ne pas préciser qu'ils t'ont eux-mêmes raillés ».

Elle s'était tournée un peu vite vers son ami et grimaça en portant une main à ses côtes. Les nombreux vols planés avaient meurtri son corps. Elle s'en voulait toujours d'avoir été protégé par la mère de son meilleur ami et de n'avoir pu la protéger. Elle s'était jurée de se renseigner le plus vite possible sur ce type de sort ; elle n'avait encore jamais entendu parler de sorts rebondissants lorsqu'il avait atteint une première cible. Harry lui avait juré que rien n'était de sa faute, mais la culpabilité n'était pas partie pour autant. En attendant, Pomfresh avait placé dix bouteilles de potions sur sa table. Elle allait déjà mieux, mais elle serait tout de même obligée d'avaler les dix mixtures deux fois par jour jusqu'à la fin de l'année scolaire. « La dernière tentative de Vous-Savez-Qui pour prendre le pouvoir, page … Une interview exclusive de Harry Potter, page 9… ». Elle ouvrit le journal à ladite page et commença à lire avant de s'arrêter : « C'est celle que tu as donné au Chicaneur !» s'étonna-t-elle.

_ « Papa la leur a vendue » expliqua Luna de son habituel ton absent en tournant une page du Chicaneur. « Il en a tiré un bon prix, alors on va pouvoir organiser une expédition en Suède, cet été, pour essayer d'attraper un Ronflak Cornu ».

Hermione se mordit les joues et se força à la féliciter pour cette idée saugrenue.

_ « Qu'est-ce qui se passe de beau à l'école ? » demanda Ron. Elle profita de leur attention détournée pour se redresser en grimaçant sur ses oreillers. Elle ne voulait pas accabler Harry de son mal-être alors que sa mère se trouvait entre la vie et la mort pour l'avoir sauvé.

_ « Flitwick a débarrassé le couloir du marécage de Fred et George » expliqua Ginny en mangeant son chocolat. « Il a fait ça en trois secondes mais il en a laissé un petit carré sous la fenêtre, entouré par un cordon … ».

_ « Pourquoi ? » s'étonna-t-elle.

_ « Il a dit que c'était vraiment de la très belle magie » répondit la rousse en haussant les épaules.

_ « Et depuis le retour de Dumbledore, c'est mieux ? » l'interrogea son frère.

_ « Oui, tout semble redevenu normal » assura Neville.

_ « Sauf pour Rusard, il n'arrête pas de dire qu'Ombrage était la meilleure chose qui soit jamais arrivé à Poudlard ».

Ils tournèrent leur regard vers le rideau tiré à l'autre bout de l'infirmerie. Ginny leur avait raconté que Dumbledore était allé seul dans la forêt pour l'arracher aux centaures. Personne ne savait comment il avait réussi à ressortir de leur territoire sans aucune égratignure, tout en soutenant la femme rose bonbon. Depuis son arrivée à l'infirmerie, Pomfresh l'avait plongé dans un lourd sommeil afin de la soustraire aux cauchemars.

_ « Est-ce que Firenze va rester ? » demanda-t-elle à son amie.

_ « Apparemment, Trelawney et lui vont enseigner tous les deux » répondit cette dernière.

_ « J'imagine que Dumbledore aurait bien voulu se débarrasser de Trelawney pour de bon » commenta Ron en entamant son quatorzième Chocogrenouille. « Si vous voulez mon avis, c'est cette matière qu'il faudrait supprimer … ».

_ « Comment peux-tu dire ça ? » s'indigna Ginny. « Alors qu'on vient de s'apercevoir qu'il existe de véritables prophéties ».

Les autres continuèrent de se disputer gentiment sur l'utilité d'une telle matière à Poudlard sans voir Harry blêmir. Elle nota mentalement cette information sans parvenir à se joindre au débat. L'état de son meilleur ami l'inquiétait. Elle se doutait qu'il culpabilisait pour sa mère, mais elle avait l'étrange impression qu'il y avait autre chose …

_ « Où tu vas ? » demanda Ron avec un mélange de surprise et de déception en voyant Harry se lever.

_ « Heu … Chez Hagrid » répondit ce dernier d'un ton hésitant. « Il vient de rentrer et je lui ai promis d'aller le voir pour lui donner de vos nouvelles ».

_ « Ah bon d'accord » grogna Ron d'un air renfrogné. « J'aimerais tant venir avec toi ». Elle allait lui demander de passer le bonjour au garde-chasse, mais l'adolescent avait déjà presque disparu derrière la lourde porte de l'infirmerie.

Harry Potter

Lorsque Hagrid s'était mis à parler de sa mère, il avait lâchement pris la fuite en arguant d'une visite à l'infirmerie. Le garde-chasse l'avait laissé partir un peu surpris par ce départ précipité. Il avait évité les élèves qui s'intéressaient à nouveau à lui pour courir jusqu'au bord du lac. Il avait fini par s'allonger dans l'herbe, à l'ombre d'un chêne majestueux. Le silence l'aidait à ne plus penser. Il aurait voulu que le monde disparaisse … Qu'il n'y ait plus personne.

Qu'il soit enfin seul.

Ironie du sort, il aurait tout donné pour, que quelques jours plus tôt, le monde le croit enfin. Il aurait tout donné pour ne plus être le paria du monde sorcier et voir sa famille pointée du doigt par sa faute.

Il aurait tout donné … et redonné.

Depuis sa conversation avec Dumbledore, il ne supportait plus la proximité des autres. Une barrière invisible semblait s'être dressé entre le monde et lui. Plus haute encore que la veille. Il avait toujours été un être à part. Son enfance, loin d'être normale, avait néanmoins été heureuse. Il s'était habitué à tout : aux regards, aux murmures … Il s'était habitué à tout sauf aux morts qui commençaient à émailler son chemin. Aujourd'hui, il comprenait qu'il n'avait simplement pas réalisé ce que cela signifiait vraiment que d'être l'Élu.

Il se releva en position assise pour fixer l'eau calme et apaisante du lac. Il sentait le poids terrible du chagrin sur ses épaules, mais il n'arrivait pas à éprouver de la peur. Il n'arrivait toujours pas à croire qu'un meurtre se produirait inéluctablement dans sa vie, qu'un moment viendrait où il lui faudrait tuer ou être tué …

Il resta un long moment à contempler l'eau en essayant de ne pas penser à sa mère, de ne pas penser au fait qu'elle avait encore une fois risqué sa vie pour la sienne.

Il serra sa baguette et se jura que, dorénavant, se serait lui qui les protégerait.

Il n'était plus un enfant.

Il ne pouvait plus être un enfant.

Il avait commencé à le comprendre l'an passé dans le cimetière puis, lentement au cours de l'année, cette conviction s'est plantée dans son cœur : il devait grandir.

Et vite.

Le soleil s'était déjà couché lorsqu'il se rendit compte qu'il avait froid. Il se leva alors et retourna au château en s'essuyant le visage avec sa manche.

_ « Où sont tes valises ? » demanda Emily en se jetant sur son lit. Il se redressa en soupirant puis adressa un faible sourire à sa petite sœur. Cette dernière lui répondit en plaçant sa tête sur ses avant-bras dont les coudes s'enfonçaient dans son matelas. Elle releva ses jambes, battant ses pieds en l'air d'avant en arrière. « Tu n'as pas l'intention de rentrer ? » le taquina-t-elle.

Il se sentit rougir. Il avait sérieusement envisagé cette idée. Il ne se sentait pas capable d'affronter la colère de son père. Puis il s'était souvenu de sa discussion avec Dumbledore, le Manoir restait protégé de Voldemort tant qu'il le considérerait comme sa maison et qu'il y revenait aussi souvent que possible. Il s'était résolu à revoir sa famille, mais s'était montré incapable de préparer son départ de l'école. Sa sœur le fixa longtemps sans rien dire, se contentant d'être là, une présence silencieuse. Il nota qu'elle avait maigri depuis l'épisode du Ministère. Son visage était marqué par de grosses cernes et ses yeux verts étaient rougis. Ses cheveux, mélange de brun et de roux, semblaient ternes.

_ « J'ai procrastiné » finit-il par répondre pour combler le silence trop lourd qui s'était installé. L'avantage et le désavantage était qu'Emily n'avait pas besoin de parler pour lui dire ce qu'elle avait sur le cœur. Elle hocha la tête distraitement, jouant avec l'une de ses mèches de cheveux. Voyant qu'il ne dirait rien de plus, elle se releva en douceur. Elle rajusta son uniforme chiffonné puis vint l'embrasser sur le front. Alors qu'elle s'apprêtait à sortir, elle se tourna et chuchota :

_ « Tu sais Maman, c'est une battante ».

Elle disparut sur ces mots alors qu'une larme coulait sur ses joues blêmes.

Une fois dans le train, il s'installa dans le même compartiment que Ron, Hermione, Ginny, Neville et Luna. Emily avait disparu avec Violet comme d'habitude. Alexandre, lui, avait disparu avec ses amis pour fêter la fin de l'année, non sans adresser un sourire complice à Hermione. Il avait fait semblant de ne pas avoir perçu le rapprochement entre eux … Il préférait ne pas mettre la main dans l'horrible sac de nœuds qui se profilait.

Ron lui proposa une partie d'échecs magiques. Il accepta ; se concentrer sur autre chose lui permettait toujours de fuir ses pensées parasites. Hermione, elle, se plongea dans La Gazette dont la Une éditoriale avait complètement changé. Les conseils pour se protéger pleuvaient tandis que l'Angleterre replongeait dans la peur de Voldemort …

_ « Hé, Harry ! » chuchota Ron à voix basse en montrant le couloir d'un signe de tête. Il leva le nez et vit Cho passer en compagnie de Marietta, la tête cachée sous une cagoule. Pendant un instant, il croisa le regard de son ancienne petite amie qui se mit à rougir avant de poursuivre son chemin. Il s'intéressa à nouveau à l'échiquier lorsque Ron chassa un de ses pions par un cavalier. « Qu'est-ce qui se passe entre vous deux ? »

_ « Rien » répondit-il, en toute sincérité.

_ « J'ai … (Elle toussota) … entendu qu'elle sortait avec quelqu'un d'autre maintenant » annonça Hermione timidement, le journal refermé sur ses genoux. Il se redressa légèrement pour mieux la regarder. Il attendit puis comprit que cette information ne l'affectait en aucune manière. L'envie d'impressionner Cho appartenait à un passé révolu auquel il ne se sentait plus vraiment lié. D'ailleurs, il en était ainsi de beaucoup de choses qu'il avait désiré avant … La semaine écoulée lui avait paru extrêmement longue …comme si elle s'était étendue entre deux mondes … entre celui où il était encore un enfant et celui où il allait devoir devenir un adulte meurtrier.

_ « C'est une bonne chose » commenta alors Ron, s'attirant une exclamation outrée d'Hermione. « Quoi ! Il lui faut quelqu'un d'un peu plus joyeux ! ».

Sa réflexion le fit rire avec légèreté puis il s'arrêta soudainement. C'était la première fois que ce son passait la barrière de ses lèvres depuis le Ministère.

_ « Et avec qui est-elle maintenant ? » demanda Ron à Hermione.

Ce fut Ginny qui répondit.

_ « Michael Corner ».

_ « Ce n'est pas toi qui sortais avec lui ? » s'étonna son frère.

_ « Plus maintenant » balaya Ginny avec désinvolture. « Il n'était pas content que Gryffondor ait battu Serdaigle au Quidditch. Il me prenait la tête alors je l'ai laissé tomber. Cho a dû le récupérer ». Sur cette révélation, elle retourna à son magazine de jeu sorcier.

_ « J'ai toujours pensé qu'il était un peu idiot » indiqua Ron tout en avançant sa reine vers l'une de ses tours. « C'est très bien pour toi, la prochaine fois, tu choisiras peut-être quelqu'un … de mieux ».

Il lui jeta un coup d'œil étrangement furtif.

_ « Maintenant, j'ai choisi Dean Thomas. Tu le trouve mieux ? » demanda Ginny sans détacher ses yeux de sa page.

_ « Quoi ? » s'écria Ron en se relevant précipitamment, renversant le plateau d'échecs au passage. Harry échangea un regard exaspéré avec Hermione qui riait sous cape. Le reste du trajet passa rapidement, les disputes entre Ron et Ginny comme distraction.

Lorsque le train commença à ralentir à l'approche de King's Cross, il songea que jamais il n'avait eu aussi peu envie d'en descendre. Il se demanda même pendant un bref instant ce qui se passerait s'il refusait de sortir et restait obstinément assis là jusqu'au 1er septembre.

Mais, dès que le convoi se fut immobilisé, il prit sa valise et se prépara, comme d'habitude, à quitter le wagon en la traînant derrière lui.

Une fois sur le quai, il repéra vite l'habituel comité d'accueil et se dirigea à pas lents vers eux. Alors qu'il s'approchait de son père qui serrait sa sœur dans ses bras, Hermione lui attrapa le coude pour l'arrêter.

_ « Écris-moi ce qui ne va pas, Harry » le supplia-t-elle en le regardant avec une expression sérieuse.

Il hocha gravement la tête, mais fut incapable de le lui promettre. Pouvait-il réellement mettre sur ses épaules la lourdeur de son destin. Il jeta un œil à sa sœur et à son père. Tous l'attendaient l'air de rien. Il traîna des pieds jusqu'à eux.

_ « Bonjour » grommela-t-il à son père en conservant une distance entre eux. Ce dernier lui répondit par un sourire tremblant, mais accepta de jouer le jeu. Sirius et Rémus tentèrent de lui adresser la parole avant d'abandonner face à son mutisme. Les au-revoir furent vite expédiés contrairement aux années précédentes.

Une fois seuls sur le quai, James leur tendit la main. Avec réticence, il cala sa paume contre celle de son père. Presque aussitôt, il sentit son nombril rejoindre sa colonne vertébrale tandis que le monde disparaissait dans un tourbillon noir. L'atterrissage fut brusque, mais il parvint à tenir sur ses jambes. Il fut brusquement tiré en arrière alors qu'un moldu s'apprêtait à le bousculer. Perdu, il mit du temps à comprendre que son père les avait mené devant St Mangouste.

_ « Elle a besoin de savoir que tu es là » commenta-t-il en se dirigeant droit vers l'entrée de l'hôpital.

Emily le suivit naturellement, mais lui fut incapable d'avancer. Il regardait la façade du bâtiment, invisible aux rares Moldus qui passaient, sans arriver à respirer convenablement. Il sentit des larmes inonder ses yeux en même temps que ses mains se mettaient à trembler. Il revint à la réalité alors qu'une main se glissait dans la sienne. Emily lui adressa un sourire rassurant.

_ « Pour moi aussi, ça a été dur la première fois » avoua sa petite soeur en l'entrainant en douceur. Leur père les attendait devant l'entrée sans impatience.

Une fois à l'intérieur, il retrouva la même ambiance que lors de sa visite à Arthur Weasley, six mois auparavant. Son père navigua aisément entre les sorciers présentant des pathologies normales et ceux qui avaient joué avec la magie. Les sorciers en robe verte leur jetèrent un œil rapide avant de les laisser passer. La sorcière qui les avait accueillis lors de leur visite à Arthur leur fit signe de passer devant ceux qui attendaient leur renseignement. Après avoir suivi le couloir du rez-de-chaussée, ils montèrent quatre volées de marches avant d'arriver devant le département des pathologies des sortilèges.

A chaque marche, il avait eu l'impression de lever le poids du monde avec ses pieds. Son père se dirigea droit vers la troisième porte. Il s'arrêta devant et observa la carte glissée sur la plaque : « Guérisseuse-en-chef : Ambre Flutnuk ». Il se demanda pourquoi il n'y avait pas de guérisseur stagiaire comme pour Arthur puis Emily le bouscula.

La pièce était agréable. Éclairée par une vaste fenêtre, une lumière douce caressait les meubles et sa mère endormie. Elle était seule, branchée à une machine moldue qui l'aidait à respirer. Il n'arriva pas à retenir ses larmes face à ce spectacle. Allongée sur ce lit trop grand pour elle, elle semblait frêle et fragile.

_ « Je suis désolé » hoqueta-t-il en commençant à effectuer un demi-tour, mais son père le retint fermement par le bras.

_ « Elle a besoin de toi » affirma ce dernier avec émotion. « J'ai besoin de toi » ajouta-t-il après quelques instants. Tout en le prenant entre ses bras, il chuchota à son oreille : « Ce n'est pas ta faute ».

Il aurait tellement aimé le croire. La gorge obstruée par l'envie de crier, il préféra cacher son visage dans le torse de son père. Il portait son parfum habituel, une odeur de miel et d'herbe fraiche. Faute de pouvoir sortir du domaine depuis le retour de Voldemort, James Potter s'était reconverti dans le paysagisme et passait ses journées à créer de merveilleux décors naturels pour les sorciers pourvu d'un jardin. Malheureusement, il n'avait jamais l'occasion de voir en vrai ses réalisations. Il disait souvent qu'il préférait déléguer cet aspect de son activité à ses ouvriers, mais Harry savait qu'il mentait. Il savait que son père regrettait le temps où il pouvait vivre normalement sans sortir sa baguette au moindre bruit …

Enfant, il avait eu du mal à comprendre leur nervosité permanente ; celle-ci avait d'ailleurs fini par se calmer avant de revenir au galop au terme de sa première année à Poudlard. Depuis plus rien n'avait été pareil. Il se détacha lentement, finalement gêné par cette étreinte paternelle. Emily s'était installée sur le lit et chuchotait à voix basse contre l'oreille de sa mère en s'efforçant de ne pas pleurer.