CHAPITRE 3
PREMIERS CONTACTS
Hélia Habenaria
Un cri primaire s'échappa de ses lèvres. Dans un geste rageur, elle jeta l'épais ouvrage qu'elle lisait depuis le matin dans l'intention de réaliser une potion permettant d'atténuer la sénilité. Elle se leva finalement et retourna le livre qui s'était écrasé sur le sol. D'une main tremblante, elle saisit le bout de parchemin qui était apparu entre les pages. Marius ouvrit la porte tandis que ses yeux parcouraient fébrilement l'écriture fine. En quelques secondes, il avala la distance qui les séparait et se laissa tomber à ses côtés sans grâce. Son regard se voilà tandis qu'elle chassait les larmes qui glissaient le long de ses joues blêmes. L'écriture était imprimée sur ses rétines :
« Il commence à comprendre ».
Lily Potter
Elle hurlait.
Hurlait.
Hurlait et hurlait encore.
Elle hurlait même si elle avait compris l'inutilité de la chose.
Elle hurlait pour ne pas l'entendre.
Pour ne pas comprendre ce qu'il susurrait à son esprit.
Elle hurlait pour tenter de contrôler la peur qui étreignait son âme.
Elle se souvenait confusément de ce qui s'était passé … Son esprit ne cessait de la ramener à l'instant où Bellatrix l'avait frappé mais elle refusait de la laisser l'emmener.
Elle refusait et refusait.
Encore et encore.
Alors elle hurlait …
Hermione Granger
Elle avait accepté de partir uniquement pour leur faire plaisir, pour tenter d'oublier ce qui s'était passé au Ministère. Elle n'était pas rassurée de s'éloigner des protections mises par les membres de l'Ordre, mais elle n'avait pas réussi à leur refuser un séjour en France sans expliquer ce qui se passait réellement chez les Sorciers. Pour éviter une énième bataille à la rentrée, elle avait capitulé et avait plié bagage.
Dès leur arrivée, elle avait entouré leur cottage de tous les sorts de protection qu'elle connaissait en se promettant d'en apprendre davantage dès la rentrée, quitte à aller faire un tour du côté de la Réserve.
Entendant du mouvement au rez-de-chaussée, elle marqua la page de son livre avec sa photo préférée. La première capture de leur trio, la première d'une longue série … Elle sourit un instant avant que son cœur ne serre face à leurs mines insouciantes et juvéniles. Ils avaient grandi depuis ce premier Noel, bien plus vite qu'ils ne l'auraient dû. Ses pensées se tournèrent vers Harry. Elle lui avait écrit dès son arrivée, mais le brun n'avait pas daigné répondre. Elle lui accordait encore quelques jours avant de lui envoyer une beuglante. Ronald, de son côté, avait donné de ses nouvelles avec le moins de détails possibles, à croire qu'il développait un talent pour les réponses sibyllines. Elle avait insisté dans sa dernière lettre pour qu'il rende visite à Harry, mais elle n'était pas certaine qu'il le ferait. Le roux n'était pas doué avec les sentiments et faisaient toujours tout pour éviter les situations émotionnellement difficiles. Depuis deux jours, elle guettait régulièrement le ciel dans l'espoir de voir apparaître Erol.
En vain.
_ « Hermione ! ».
Elle sursauta bêtement puis se leva précipitamment en secouant la tête. Ses pensées étaient trop sombres ces derniers temps et le regard suspicieux de ses parents ne l'aidait pas à se détendre. Une tension inexplicable régnait entre eux. Elle descendit les escaliers rapidement, sautant les deux dernières marches avec souplesse. Elle s'arrêta dans l'entrée de la cuisine pour attacher ses cheveux bouclés. Elle vit le coup d'œil de sa mère mais ignora sa demande silencieuse ; elle détestait avoir les cheveux lâchés. Elle continua de les tresser maladroitement tout en s'installant à table. Son père lui servit les œufs et le bacon qu'il s'évertuait à préparer, chaque matin, pour leur petite famille. La conversation s'amorça presque naturellement autour de leurs activités du jour : nage, lecture, musée, balades à pied et nage encore.
_ « Il est tard petite puce » clama son père en la rejoignant à bout de souffle auprès de la bouée orange jusqu'à laquelle elle avait nagé sans difficulté. Il prit l'objet flottant entre ses bras, profitant de l'aide pour détendre ses jambes et laisser son corps épuisé se reposer. Elle sourit sans pouvoir s'en empêcher. Elle aimait nager depuis l'enfance. L'eau avait toujours eu un effet calmant sur ses nerfs. « A croire que tu t'entraines tous les jours … » soupira son père qui tentait de reprendre son souffle. Elle rit et avoua :
_ « Moins régulièrement que je ne le voudrais, mais le lac de Poudlard offre de nombreuses possibilités ».
Elle lut la désapprobation dans son regard. Une désapprobation toute parentale qui diminua lorsqu'elle lui affirma qu'elle avait toujours été prudente. Elle se mordit les joues pour ne pas ajouter qu'elle avait toujours été plus en sécurité avec les sirènes que dans l'école et son lot de Mangemorts en herbe.
Son père et réclama, à nouveau, de rentrer. Il abandonna à regret la bouée pour retourner vers la plage où sa mère leur faisait de grands signes de la main. Contrairement à eux, elle n'avait jamais particulièrement apprécié la mer. Nager en piscine passait encore, mais les grands fonds l'effrayaient. Hermione n'avait jamais compris pourquoi. Plus l'eau était profonde, insondable et froide, plus elle l'appréciait d'y plonger la tête. Par respect pour son père, elle nagea tranquillement à ses côtés, profitant du rythme lent pour bien étirer ses jambes. Harry et Ron avait le vol en balai.
Elle, elle avait l'eau.
Une fois sur le sable, ils marchèrent tranquillement jusqu'à leur serviette. En cette heure tardive, la plupart des vacanciers avaient quitté le sable pour rejoindre un restaurant. Eux s'installèrent pour grignoter les sandwichs achetés dans l'après-midi.
_ « Maman ? » s'inquiéta-t-elle en apercevant le regard rougi de cette dernière lorsqu'elle abaissa ses lunettes pour s'essuyer l'œil.
_ « Un grain de sable » grommela cette dernière avant de l'attirer à elle pour un câlin intempestif. Hermione protesta pour la forme avant de se laisser faire.
Ils regardèrent le soleil se coucher sur l'horizon tout en discutant de tout et de rien.
Elle se coucha le sourire aux lèvres, le cœur léger. Son père frappa contre sa porte pour la sortir de l'ouvrage qu'elle était déjà en train de lire et lui adressa une bonne nuit chaleureuse. Elle lui répondit distraitement trop absorbée par les affaires de cœur d'Elisabeth Bennet et de Mr Darcy. Elle s'endormit sans même s'en rendre compte. Au départ, elle rêva de bals, de robes et de discussions faussement alambiquées avant que ses pensées ne s'enfoncent. Elle avait l'impression de flotter comme lorsqu'elle plongeait dans le lac au côté des sirènes. Les créatures s'étaient habituées à sa présence au fil des ans et avaient appris à respecter son désir d'intimité.
Au bout d'un moment, elle voulut remonter. Elle allait manquer d'oxygène après tout. Elle avisa une lumière au-dessus de sa tête et d'un mouvement élégant vers l'eau s'élança vers elle. Quelque chose se referma avec douceur sur sa cheville, refusant de laisser la panique la gagner, elle redoubla ses efforts pour monter quand son corps, lui, descendait de plus en plus profondément dans le lac. Elle reconnaissait ces ténèbres. Décidée à gagner la partie, elle ne cessa de se débattre jusqu'à ce que, dans un réflexe bêtement humain, elle n'ouvre la bouche pour respirer. Elle ferma les yeux, attendit que l'eau pénètre dans son corps et ne déferle dans ses poumons douloureux … Seul l'oxygène les emplit.
Un oxygène qu'elle inspira goulûment dans un râle rauque et inélégant.
Elle prit alors conscience que ses pieds nus reposaient sur une surface dure et transparente. Elle tourna sur elle-même à la recherche d'un repère. Des pas claquèrent bientôt contre la surface de verre. Le son gagna en puissance tandis qu'une silhouette émergeait lentement de l'ombre, éclairée par la lumière d'une baguette. Elle prit soudain conscience de sa stupidité et commença à tâtonner ses poches. Au moment où elle mettait la main sur le bout de bois, il se défila et vola droit vers la main osseuse de l'inconnu. Elle pouvait à présent deviner ses traits. Il avait la trentaine, un visage avenant bien que légèrement maigre et la détaillait de ses yeux noirs.
_ « Je suis ravie de te revoir » susurra-t-il, le visage tordu par un sourire carnassier. Son instinct lui hurla de reculer. Elle n'en fit rien. « Gryffondor » constata l'homme. Elle ignorait si c'était un compliment ou une insulte. Elle se mordit les joues pour ne pas répondre. « Un jour, tu viendras à moi » affirma-t-il en s'approchant davantage. Ses yeux brillèrent d'un éclat de certitude. Elle ouvrit la bouche pour l'interroger, cédant à sa curiosité naturelle …
Une boucle folle lui fit oublier la scène. Le regard plongé dans les yeux sombres du Mr Darcy de son imagination, elle se laissa entrainer dans une autre danse avec plaisir.
Severus Rogue
Le ricanement très léger, aussi léger qu'une plume, le réveilla en sursaut. Il fusilla aussitôt du regard l'intru. Debout, au pied de son canapé, Albus Dumbledore l'observait avec un air curieux. Il se frotta le visage pour tenter de contrôler l'envie de lui faire ravaler son sourire et se réveiller par la même occasion.
_ « Vous auriez pu me dire que votre lit est devenu si confortable que vous dormez sur votre canapé, garçon ».
_ « Vous auriez pu me dire, plus tôt, que j'ai promu au poste que je vous réclame depuis de nombreuses années, Albus » grinça-t-il en indiquant les notes réunis en tas, en fonction des années d'enseignement. Le Directeur se pencha, attrapa un parchemin au hasard et le parcourut.
_ « Vous connaissez les raisons de ce refus, Severus. Je n'aurais pas cru que vous m'en teniez rigueur, pas après tout ce temps ».
_ « Je connais effectivement vos raisons mais je dois avouer que je n'ai pu m'empêcher de remarquer vos incuries dans la nomination des professeurs, particulièrement il y a deux ans » rétorqua-t-il en refusant d'avouer qu'il ne lui en voulait pas véritablement, plus depuis des années.
_ « Remus était un excellent professeur … ».
_ « Un loup, Albus ! Vous avez nommé un loup-garou pour aider ces gosses à retenir quelque chose ».
_ « Eh bien, ils auront retenu que les loups-garous sont parfois des gens parfaitement fréquentables ».
_ « Avez-vous véritablement compris l'intérêt de cette matière ou vous moquez-vous de moi ? ».
_ « Ni l'un, ni l'autre. Je n'oserais pas, Severus » répondit l'homme avec un sourire légèrement plus large.
Il grogna dans sa barbe et se frotta la tempe, agacé de devoir jouer avec les mots si tôt le matin.
_ « Bien maintenant que nous avons joué et que j'ai déjà mal à la tête, comptez-vous m'expliquez la raison de votre présence ou dois-je la deviner ? ».
Dumbledore sembla déçu qu'il mette fin si rapidement à leur échange mais accepta tout de même sa défaite. Le sorcier débarrassa sa table de basse, faisant voleter ses parchemins jusqu'à son bureau. Il haussa un sourcil de manière à lui faire comprendre que si un seul papier avait été déplacé d'une pile à l'autre, il lui en cuirait. Dumbledore laissa échapper un petit rire puis convoqua un elfe de maison pour lui commander un petit-déjeuner rapide : un café bien serré, un thé au citron bien chaud et quelques biscuits.
_ « Je n'ai pas l'attention de vous laisser dans le brouillard plus longtemps. J'ai décidé de rendre visite à un couple et j'aurais besoin que vous m'accompagniez ».
_ « Un couple ? Quel couple ? ».
Dumbledore balaya sa question d'un geste vague comme si cette information n'avait aucune importance, ce qui signifiait que cette information avait une haute importance. Il but son café en deux gorgées, avala un biscuit tout rond et observa l'homme qui avait, lui, décidé de prendre de son temps. Conscient qu'il ne lui offrirait pas l'information recherchée, il décida d'orienter la conversation dans un autre sens. Une conversation avec Albus Dumbledore était semblable à un labyrinthe : vous saviez quand vous y entriez, jamais quand vous en sortiez. Pour tenter de conserver la main, le mieux était de trouver son propre chemin.
_ « Vous rendez vous compte, Albus, que je ne vais certainement pas vous suivre sans connaître notre destination » affirma-t-il en lui jetant un œil sombre.
_ « La France et sa magnifique côte d'Azur ».
_ « Non merci ».
_ « Oh ! Moi qui pensais qu'un petit voyage nous ferait du bien ».
_ « Je n'ai jamais dit que vous devriez décliner votre rendez-vous. J'ai simplement dit que je ne vous accompagnerai pas ».
_ « Je vois ».
Un silence tendu s'installa. Il savait que cette demande en apparence anodine cachait quelque chose et là, tout de suite, il n'avait pas envie de jouer au jeu habituel d'Albus Dumbledore. Le vieil homme poussa un soupir à fendre l'âme, lui jeta un regard déçu et opéra un demi-tour. Il se leva, laissant sur la table le thé auquel il n'avait même pas touché et se dirigea vers la sortie. Avec le temps, il avait appris à ne plus croire en ces tours de passe-passe et attendit donc le chantage qui ne tarda pas à venir.
_ « Je vous laisse donc en compagnie d'Helena. Elle vous expli … » commença-t-il alors qu'il s'apprêtait à disparaitre dans la cheminée pour rejoindre son bureau pour transplaner.
_ « Vous avez gagné » grinça-t-il en faisant signe à l'homme qu'il comptait le suivre. « Et ravalez ce sourire » grogna-t-il alors qu'il réapparaissait dans le bureau directorial.
Dumbledore inclina, chevaleresquement, la tête, cacha sa joie derrière un voile d'occlumencie et tendit son bras. Il referma sa main sur la cape soyeuse de l'homme et sentit son nombril se coller à sa colonne. Avec le temps, les effets du transplanage perdait en puissance mais il n'avait jamais réussi à apprécier ce moyen. Tout au plus lui reconnaissait-il une efficacité avec laquelle le meilleur balai du monde ne pourrait jamais rivaliser.
Le paysage se stabilisa sur une mer calme, éclairée par un soleil déjà perçant et trop lumineux à son goût. Il plissa le nez, agacé à la vue des moldus qui s'égaillaient déjà sur la plage malgré l'heure matinale. Certains remontaient la légère pente qui glissait vers le sable et l'eau turquoise en titubant. Le groupe, composé de trois jeunes hommes et deux jeunes femmes les dépassa en leur jetant de nombreux regards curieux, s'arrêtant particulièrement sur la tenue magenta et argent d'Albus Dumbledore.
Un geste de sa part les força à se détourner et à oublier leur existence même. Le groupe poursuivi sa route en titubant davantage, perturbé par l'usage de la magie. Il jeta un regard lourd de sens à l'homme qui venait enfin de trouver sa route.
_ « Ça ne fera qu'accentuer leur mal de tête, Severus, rien de plus » balaya-t-il en les entourant d'une bulle de silence. « Deviendrez-vous sentimental ? ».
_ « Certainement pas » répliqua-t-il froidement.
La conversation retomba. Dumbledore les guida vers une rue adjacente à la plage en prenant soin de saluer chaque passant pour leur faire oublier leur présence sans même utiliser sa baguette. Le sorcier faisait rarement étalage de la puissance qui coulait dans ses veines. Alors qu'ils arrivaient au bout de l'impasse, il fronça ses sourcils. Une autre magie se mélangeait à celle du Directeur. Plus légère, fragile. Une magie qu'il connaissait déjà.
_ « Cette enfant est ingénieuse » commenta Dumbledore en commençant à traverser les protections placées là pour protéger les lieux. Une à une, il les pervertit pour ne pas les déclencher.
Une dizaine de questions se bousculaient contre ses lèvres mais il refusait d'offrir ce plaisir à l'homme qui marchait, deux pas devant lui. S'il fut déçu par son manque de réaction, Dumbledore le dissimula savamment derrière son habituelle expression affable. Par moment, il lui arrivait d'avoir envie de lui faire ravaler ce sourire.
La barrière qui marquait l'entrée s'ouvrit seule comme si elle avait été bousculée par un coup de vent. Ils remontèrent la petite allée de graviers à pas lents. L'endroit avait tout du cottage des rares magazines de tourisme qu'il apercevait, parfois, entre les mains de ses collègues.
Ses pensées dérivèrent, un instant, vers le dernier instant de bonheur qu'il avait connu sur une autre plage, en un autre temps …
Une fois devant la porte d'entrée bleu lavande, Dumbledore leva le bras pour frapper trois fois contre le bois. Il soupira et appuya sur la sonnette. Trois fois. Il le fusilla du regard, lui indiquant silencieusement qu'il ne voulait entendre aucun commentaire sur l'ingéniosité des moldus. Par moment, Albus Dumbledore ressemblait étrangement à Arthur Weasley. Il se décala derrière lui, de manière à ne pas être immédiatement visible. Il envisagea très sérieusement de transplaner en entendant quelqu'un venir à leur rencontre mais un poids écrasa ses épaules.
_ « C'était inutile » grommela-t-il.
_ « Simple précaution » rétorqua Dumbledore aimablement.
Il cessa de fusiller son dos du regard quand une masse hirsute de cheveux châtains se dessina à travers la porte entrebâillée.
Aussitôt son corps se tendit à l'extrême. Elle blêmit violemment tandis que le silence s'étirait. Il n'était pas dur de sentir son esprit bouillonner et de savoir dans quel sens ses pensées allaient.
_ « Inutile d'imaginer le pire, Miss Granger. Vos amis vont bien. Nous sommes ici pour une visite de … courtoisie ».
Il se mordit les joues pour ne pas laisser échapper un rire ironique. Une visite d'Albus Dumbledore était rarement un signe de courtoisie. D'autant que ce dernier avait l'art de minorer l'importance de ses annonces et de piétiner l'existence des gens pour le plus grand bien. Néanmoins sa curiosité était maintenant entièrement tournée vers la suite des évènements. L'adolescente se décala pour les laisser entrer.
_ « Hermione, qu'est-ce qui … ».
La voix se fit s'arrêter net sur le seuil.
_ « Professeur Dumbledore ? » s'étonna Katerina Shaks d'une voix tremblante. Elle se décala d'un pas vers sa fille, l'aperçut et devint livide. Elle ouvrit la bouche, prête à l'appeler mais son regard noir eut l'effet escompté. Elle se tut et observa l'adolescente comme si on venait de lui annoncer son décès.
De son côté, il occludait.
Violemment.
_ « Kat', qu'est-ce qui … ».
Il n'avait jamais rencontré l'homme qui se tenait devant lui mais la première chose qui lui passa par la tête fut un seul et unique terme : gentil. Tout en lui criait la bonté, le cœur généraux et l'empathie. Il comprenait mieux pourquoi Granger était devenu cette agaçante sorcière ayant fait de l'amélioration du sort des elfes de maison un combat. Il avait grandi parmi les moldus et savait à quel point ces derniers pouvaient se montrer cruel envers ceux qu'ils considéraient comme différent. L'indo-britannique leur adressa un sourire naturellement affable avant de percevoir la tension dans le corps de son épouse et de sa fille.
_ « Peut-être devrions-nous passer au salon » leur proposa-t-il en se rapprochant de sa famille. Il leur indiqua d'un geste poli la direction à suivre. Il mena sa femme gentiment, la poussant dans le dos pour la forcer à bouger. Granger suivit ses parents telle une automate. Dumbledore, lui, approuva cette idée en complimentant la décoration. Personne ne répondit à sa politesse. Severus envisagea de lui rappeler qu'il s'agissait d'une location de vacances et que les époux Granger n'étaient donc pas responsable du choix des meubles mais l'occlumencie était efficace : rien ne l'atteignait.
Ces derniers prirent place dans le canapé, entourant naturellement l'adolescente que son père avait obligé à se placer entre eux. Derrière le masque affable de l'homme, il perçut une sourde détermination à défendre les intérêts de la jeune fille. Il en fut presque heureux. Dumbledore venait de se faire deux nouveaux adversaires.
L'adolescente observait son Directeur en tentant de garder un visage neutre mais l'inquiétude se lisait aisément dans ses iris sombres. Il se détourna vers le jardin afin de ne pas se laisser attirer par sa détresse. En bonne première de classe, elle avait commencé à s'entrainer seule à l'occlumencie. Le résultat n'était pas terrible. Pour le moment.
_ « Que faites-vous ici ? » demanda finalement la gamine d'une voix qui démontrer sa tentative de contrôler sa peur. Gryffondor pensa-t-il.
Il cessa de s'intéresser au paysage paradisiaque pour observer le sordide spectacle qui s'apprêtait à ce déroulé dans ce charmant petit salon. Albus ouvrit la bouche pour expliquer la raison de leur présence mais le moldu l'en empêcha en lui indiquant de se taire avec un geste apaisant, mais ferme.
_ « C'est à nous de le dire, monsieur Dumbledore ».
Il le regarda prendre les mains de l'adolescente entre les siennes. Elle tourna son visage vers son père, ses maigres boucliers mentaux en ruine. A l'instant, un simple coup de vent aurait pu la briser en mille morceaux. Une part de lui, derrière ses boucliers, se révolta contre la situation.
Il occluda.
Elle serra la main de son père avec force et ce dernier faisait de même.
Ils étaient l'image même d'une famille aimante et unie.
Une famille comme les Evans.
Une famille qu'il avait longtemps envié à Lily.
Il refoula ce vieux sentiment inutile de jalousie.
_ « Alors que tu venais d'entrer à l'école, un soir, tu es revenu avec une question. T'en souviens-tu ? ».
_ « Pourquoi ta peau avait la couleur du chocolat quand la mienne ressemblait à du lait ? ».
Ridicule question pensa-t-il.
L'indo-britannique, lui, adressa un sourire à sa fille en approuvant sa réponse.
_ « Et qu'avais-je répondu alors ? ».
Il prenait trop de gants.
Trop de temps.
Il voulait savoir.
Il voulait l'entendre cracher le morceau.
Il voulait comprendre la raison pour laquelle Dumbledore l'avait trainé jusqu'ici alors qu'il aurait parfaitement pu réaliser ce voyage seul.
Il voulait comprendre pourquoi l'un de ses vieux souvenirs hantait la pièce et ne pouvait s'empêcher de lui jeter des regards en coin.
_ « Que le plus important était ce que je ressentais, que nos sentiments respectifs faisaient de nous une famille et que nos différences ne devraient jamais avoir d'importance, que nous étions les mêmes qu'importe notre couleur de peau ».
Il se mordit les joues pour ne pas rire.
Pas étonnant qu'elle ait fait des elfes un combat.
Son père approuva et continua :
_ « Je sais que cette question t'est sortie de la tête parce que tu as retenu l'essentiel : nous sommes une famille parce que ce qui compte ce sont nos sentiments. En grandissant, tu as compris que nos liens sont une construction ». L'homme s'arrêta, adressa un sourire tremblant à son épouse puis déglutit péniblement : « Maintenant tu vas devoir apprendre à en construire d'autres … ». Il inspira et avoua : « Tu vas devoir construire des liens avec tes véritables grands-parents ».
L'adolescente devint livide, prenant lentement une teinte qui lui en rappela une autre.
Il occluda.
_ « Qui … Qui sont-ils ? ».
_ « Hélia Habenaria et Marius Bulstrode » répondit calmement Albus d'un ton formel.
Sa seconde réaction fut de créer un bouclier mental. Son visage, le temps d'une seconde, se fit dur, distant avant de se craqueler sous le coup de la colère, du rejet et de la tristesse. Elle sauta sur ses pieds, leur cria qu'elle refusait de le croire et sortit précipitamment de la pièce.
La porte d'entrée claqua violemment derrière elle, faisant trembler les murs de la maison. Katerina sursauta puis se mit à pleurer. Son époux se décala aussitôt pour la prendre dans ses bras. Lui non plus n'en menait pas large.
Refusant d'assister plus longtemps à ce pitoyable spectacle, il opta pour la fuite vers la cuisine. Albus n'avait toujours pas levé le sort antitransplanage. Il aurait pu le briser mais cela aurait signifier amoindrir son contrôle sur ses boucliers et il n'était pas prêt à affronter ce qui se dessinait dans sa tête.
Avisant une cafetière encore à moitié pleine, il décida de se servir une tasse. Il avait besoin d'accomplir un acte simple, de se concentrer sur quelque chose d'anodin.
_ « Si ma mémoire est bonne, tu préférais les remontants plus corsés à l'époque ».
Il sursauta puis pesta en sentant le liquide chaud rencontrer le dos de sa main. Katerina ignora son regard noir et se dirigea droit vers un placard. Elle l'ouvrit et en sortit une bouteille au liquide ambré. Elle l'ouvrit, en versa une longue rasade dans sa tasse puis but deux gorgées, coup sur coup, à même le goulot.
_ « Puis-je savoir ce que tu fais ici ? » l'interrogea-t-elle durement en s'adossant contre l'évier de la petite pièce.
_ « On m'a forcé la main » avoua-t-il.
_ « Toi ! » cracha-t-elle en le fusillant du regard tout en riant sèchement. « C'est que tu as bien changé alors ». Il fut étonné de sentir de la déception dans ses paroles et cette idée l'agaça. La colère déforma un instant ses traits. « Quel rôle comptes-tu jouer dans sa vie ? ».
_ « Je suis son professeur ».
_ « Je vois ».
Il détourna le regard.
Il ne voulait pas voir.
Il ne voulait pas comprendre.
Surtout pas.
Elle s'approcha et s'arrêta près de lui. Trop près de lui.
Il allait l'invectiver avant que sa magie ne lui échappe et ne l'envoie voler contre l'un des placards quand elle l'ouvrit la bouche pour affirmer d'une voix sèche :
_ « Je connais les limites de mon monde par rapport au votre, Severus. Je les connais depuis bien longtemps ». Il tiqua à l'entente de cette familiarité. Ils n'étaient pas amis. Ils ne l'avaient jamais été. « Pourtant je ne reculerai devant rien pour protéger ma fille. Parce que, oui, elle est ma fille et si tu trouves une chose à redire à ce fait, je te jure de trouver le moyen de te faire souffrir ». En un autre moment, il aurait ri de cette menace. En un autre temps, il n'aurait jamais cru possible de croire en la capacité d'une moldue de lui régler son compte. Là, il la crut. « Helena me l'a confiée par-delà la mort. Je sais que quelque chose se prépare dans votre monde parce que ma fille n'est pas aussi bonne cachotière qu'elle le croit. Je me doute que l'homme qui est actuellement dans le salon est trop vieux pour ne pas ourdir un plan pour te faire venir ici sans même t'indiquer avant la raison de ta présence. Je sais que derrière ce masque tu es certainement en train de paniquer mais vois-tu je me moque de tout cela. Je ne veux qu'une chose, une seule et unique chose : je veux être certaine que tu feras passer ses intérêts avant ceux des autres ».
Il ouvrit la bouche, prêt à dire n'importe quoi pour ensuite fuir loin mais l'empêcha de parler en assenant, avec gravité :
_ « Je ne veux pas de tes paroles creuses, je veux des actes ! Protège-là parce qu'elle est l'être le plus précieux que nous ayons. Pas pour moi. Pas pour Helena ou même toi. Uniquement pour elle ».
Elle s'arrêta, la gorge lourde de sanglots. Il ne doutait pas que ses paroles devaient lui coûter. Elle venait d'avouer son impuissance à protéger l'enfant qu'elle avait élevé. Elle venait de la lui confier … Il occluda ce fait pour se concentrer sur le courage dont elle venait de faire preuve. A chaque fois qu'il découvrait que le courage pouvait revêtir plusieurs visages, il en restait pantois.
Il tint ses lèvres closes, incapable d'émettre la moindre promesse pourtant il eut l'impression de sceller une alliance au cours de leur long échange silencieux. Il n'aurait su dire ce qu'il promettait, ni à qui.
Hermione Granger
Assise face à la mer, elle observait les badauds qui s'amusaient depuis le début de la matinée. L'endroit reculé était heureusement peu bondé. Elle avait réussi à trouver un coin où elle pouvait faire semblant de lire tout en essuyant régulièrement ses larmes derrière ses lunettes de soleil.
_ « Tu es la parfaite description de la tristesse en cette journée ensoleillée ».
Elle sursauta avant de lever le nez vers le jeune homme qui lui faisait de l'ombre. Il lui adressa un sourire. Elle le trouva doux même s'il l'obligeait à se tordre le cou pour l'apercevoir. Il s'abaissa, prenant place à sa gauche sans lui demander son avis.
_ « Pardonne-moi d'être si cavalier, mais je n'ai pas pu m'empêcher de noter ton intéressante lecture ».
Elle se sentit blêmir face à sa stupidité et veilla à cacher le livre qu'elle avait convoqué sans réfléchir sous sa serviette.
_ « Inutile de le cacher mais si j'ai rarement croisé un sorcier capable d'oublier qu'il se trouve en compagnie de moldus. Mes excuses si je t'ai fait inutilement peur … Antoine. Antoine Clannon » se présenta finalement avec une expression contrite. Elle soupira théâtralement, sentant la peur se dégonfler dans sa poitrine. « Tu es anglaise, n'est-ce pas ? ».
_ « Comment … ».
_ « Je connais peu de gens qui possèdent un exemplaire de l'histoire de Poudlard de Tourdesac uniquement pour le plaisir ».
_ « J'adore cet ouvrage » s'énerva-t-elle, prête à défendre l'ouvrage qu'elle avait le plus lu et relu de toute son existence.
_ « Moi aussi jusqu'à ce que mon père m'envoie à Durmstrang ».
_ « Mais alors tu étais là quand … ».
_ « J'ai adoré vivre un an à côté du château, mais tu n'avais yeux que pour ton ami : Harry Potter et Krum ». Il prononça le nom du bulgare avec une colère palpable. « Et donc si ma mémoire est bonne : tu es Hermione Granger ».
Elle approuva, un peu perdue d'avoir été reconnue par un inconnu sur une plage française. Un peu stressé également. Elle révisa mentalement les rares sorts informulés qu'elle était capable de réaliser grâce aux préparations de cours qu'elle avait effectué pour l'AD. Malheureusement elle ne connaissait rien de bien utile en cas d'attaque.
_ « Je ne te veux pas de mal tu sais » affirma l'adolescent d'un ton agacé. « On peut lire en toi comme dans un livre ouvert » l'informa-t-il alors qu'elle fronçait les sourcils, agacée d'avoir été prise en flagrant délit de réflexion militaire. « Es-tu toujours aussi méfiante ? ».
_ « Cela dépend mais je crois naturel de se méfier d'un inconnu qui vous aborde en connaissant votre identité » répliqua-t-elle. Il eut un rire bref, un peu sec.
_ « Je reconnais que c'est étrange mais si tu le souhaites tu peux me fouiller, je n'ai aucune baguette sur moi ». L'indécence de la proposition la fit rougir violemment.
_ « La magie informulée te permettrait d'agir sans d'autant que tu es plus âgé que moi et que Durmstrang ne rechigne pas sur ce genre d'apprentissage » s'obligea-t-elle à répliquer en tenter de contrôler les battements nerveux de son cœur.
_ « Je ne savais pas que Dumbledore acceptait de l'enseigner à ses élèves ».
_ « Il ne le fait pas ».
_ « Oh ! Aurais-je affaire à une rebelle ? » ricana-t-il.
_ « Peut-être » répondit-elle, ignorant pourquoi elle entrait dans son jeu.
Il parla. Longtemps. Il parla de tout et de rien, parvenant à lui faire oublier la raison de sa présence sur cette plage jusqu'à ce que son père les rejoigne. Elle l'avait aperçu au loin mais elle avait refusé d'arrêter la conversation d'Antoine jusqu'à ce qu'il arrive à leurs pieds.
_ « Bonsoir Hermione, je crois qu'il est temps que tu rentres » dit-il d'une voix douce où perçait une pointe d'autorité. Elle connaissait ce ton. Elle savait ce qu'il signifiait … Il ne comptait pas lui demander son avis et était disposé à lui imposer sa décision.
_ « Je n'ai pas vu le temps passer, on se recontacte » annonça Antoine en se relevant. Il prit soin d'épousseter son short du sable qui s'y était collé avant de s'éloigner en lui adressant un signe de la main. Elle serra entre ses doigts le bout de papier où il avait noté son adresse dans l'après-midi.
_ « Qui était-ce ? ».
_ « Un camarade. Il m'a aperçu et on a parlé » avoua-t-elle en se levant à son tour.
_ « Tu as l'air de bien t'entendre avec lui » nota son père d'un ton faussement distrait. Elle sourit, pensant qu'il cachait ses réflexions.
_ « Je n'ai pas de petit-ami … papa ».
Il fit semblant de ne pas entendre son hésitation.
_ « D'accord » capitula-t-il. « Nous avons négocié avec Dumbledore. Il viendra te chercher à la fin de la semaine et t'emmener chez tes grands-parents ».
Ses oreilles se mirent à siffler. Elle ne voulait pas entendre cette vérité. Elle ne voulait pas y aller. Elle ne voulait pas … Il prit sa main entre les siennes et chuchota :
_ « Tu n'as pas le choix, Hermione. Ces gens ont accepté de ne pas te rencontrer avant ton seizième anniversaire dans le but de te protéger ».
_ « Je refuse de croire que … ».
_ « Ne prononce pas des choses que tu ne penses pas. Nous sommes et resterons une famille quoiqu'il arrive » affirma-t-il d'un ton autoritaire.
Elle baissa le nez, honteuse.
Il disait vrai.
Elle savait depuis longtemps que leurs liens étaient différents des autres familles. Elle l'avait compris lorsqu'à l'école un camarade lui avait fait remarquer la couleur de peau de son père. Le soir, elle était rentrée en pleurs et avait posé la question qu'il venait de lui rappeler … Avec le temps, elle l'avait oublié, décidé à faire abstraction de leurs différence et à ne tenir compte que de leurs liens, à tout ce qui faisait d'eux une famille. Elle serra finalement sa main aussi fort qu'elle le pouvait, cherchant à lui signifier qu'elle voulait encore croire en leurs liens, en leur histoire.
Severus Rogue
Il était rentré de son côté. Refusant à Dumbledore une discussion qu'il avait certainement anticipé. Il ne voulait pas entendre ses fades excuses et préférait ruminer sa rancœur dans son coin. A son retour à Spinner's End, il avait couru à l'épicerie miteuse du coin, avait acheté une bouteille de whisky premier prix et l'avait ramené, cachée dans sa cape, honteux d'agir ainsi.
Il était rentré et c'était installé dans son canapé inconfortable. Il observait le liquide ambré depuis deux jours, le fusillant du regard. Il n'avait pas cédé. Il avait occludé, occludé et encore occludé mais son corps commençait à lui rappeler doucement qu'il n'avait pratiquement pas bougé. Il n'avait jamais pris le temps de changer les meubles et regrettait, à l'heure actuelle, le moelleux et le confort de ses appartements de professeur.
Un coup sec contre sa porte d'entrée le tira de ses cauchemars. Il se leva en grommelant et se dirigea vers l'entrée. Il ouvrit sèchement le battant de bois bringuebalant, prêt à invectiver l'importun afin de lui montrer ce que mauvais caractère pouvait signifier toutefois aucun mot ne passa la barrière de ses lèvres. Toute sa colère fut douchée par le regard bleu clair de Narcissa Malefoy. Elle ôta son capuchon en tremblotant.
_ « Narcissa » souffla-t-il, surpris.
Elle fit une moue, lui faisant comprendre que chuchoter son identité à voix haute était stupide. Il s'effaça pour la laisser entrer. La lumière jaunâtre du couloir ajouta de drôles de couleurs à son teint livide. Elle leva le nez et observa, avec réprobation, l'ampoule en fin qui pendait du plafond.
_ « Quelle bonne surprise ! » se força-t-il à dire afin de maintenir les politesses habituelles.
_ « Es-tu sûr que tu vas bien ? » l'interrogea-t-elle avec méfiance. Il occluda tout en la fixant du regard. Percevant son changement d'attitude, elle affirma durement : « Je dois te parler ».
_ « Bien » soupira-t-il en l'invitant à le suivre jusque dans son salon.
_ « Nous … Nous sommes seuls, n'est-ce pas ? » demanda-t-elle à voix basse en s'installant sans même réfléchir dans son canapé miteux.
_ « Oui » répondit-il en se crispant, prenant soudain conscience qu'il venait de l'inviter dans son intimité. Un autre jour, il l'aurait certainement envoyé promener. Il n'osait imaginer ce qu'elle devait penser de son lieu de vie.
Personne n'était jamais venu ici. Pas même Helena ou Lily. Il avait toujours refusé que la rousse aille plus loin que le carrefour qui jouxtait sa maison d'enfance. Il avait toujours refusé que son amie comprenne l'ampleur de son indigence. Et là, il était gêné que Narcissa puisse s'en rendre compte. Pourtant la blonde était loin de s'en préoccuper.
Saisissant qu'elle ne comptait pas se livrer immédiatement sur la raison de sa présence, il soupira et sortit de la pièce. Une fois dans la cuisine, il fouilla parmi les rares bouteilles correctes qu'il possédait et choisit son plus vieux Whisky Pur-Feu. Il attrapa deux verres au passage, les nettoya à l'aide d'un sort et retourna dans le salon.
Narcissa n'avait pas bougé. Il plaça le verre avec autorité entre ses mains. Elle fixa l'alcool avec incertitude puis porta le verre à ses lèvres pour l'avaler tout rond. Il haussa un sourcil, leva son verre et clama :
_ « Au Seigneur des Ténèbres ».
Du coin de l'œil, il la vit grimacer légèrement. A peine un tressaillement qui lui donna des sueurs froides. Ce fut à son tour d'avaler son verre d'une traite.
Il les resservit.
Cette fois-ci, elle se contenta d'y tremper ses lèvres fines.
_ « Je te prie de m'excuser de me présenter à l'improviste mais je devais te voir » affirma-t-il en cessant de fixer son verre pour le regarder gravement. Un craquement retentit. Elle sursauta nerveusement puis reprit : « J'ai conscience que je ne devrais pas être ici. On … Bella m'a bien fait comprendre que je ne devrais rien révéler à personne mais … ».
Une pierre rejoignit son estomac. Ou peut-être était-ce le verre qu'il venait de boire d'une traite alors qu'il n'avait rien avaler depuis son retour de France. Narcissa continua sa litanie, indifférente à ses états-d 'âmes.
_ « Depuis le Ministère, Lu … Lucius … Il … ». Un sanglot étouffa le reste de ses paroles. « Lucius est en prison et … Je … Je pense que tu es le seul à pouvoir m'aider. Je … Je n'ai personne à qui m'adresser ». Elle ferma les yeux pour tenter de retenir ses larmes. Geste inutile puisqu'elles glissèrent le long de ses joues blêmes. « Il m'a interdit d'en parler … mais … ». Elle inspira et expira lourdement. Elle perdait pied. « C'est … très secret … mais … ».
_ « S'il te l'a interdit, tu dois te taire » la coupa-t-il d'un ton impérieux.
Elle sursauta comme s'il l'avait aspergé d'eau froide. Il soupira et marcha droit vers la fenêtre pour fermer les rideaux sur la rue déserte en cette heure tardive. Il revint vers Narcissa et s'installa à sa droite. Il la regarda longuement, hésitant sur la bonne décision à prendre. Ce fut son air désespéré qui le poussa à abonder dans son sens. Ils se connaissaient depuis l'enfance et, même si leur amitié était arrivée sur le tard, il ne pouvait l'ignorer. Pas alors que le passé avait ressurgi pour le laisser à terre.
_ _ « Il se trouve que je connais ce plan » déclara-t-il à voix basse. « Je suis l'un des rares à qui le Seigneur des Ténèbres l'ait révélé. Seulement si je n'avais pas été dans le secret, Narcissa, tu te serais rendue coupable de haute trahison » la disputa-t-il.
_ « J'ai bien pensé que tu devais être au courant » soupira-t-elle, visiblement soulagée. Elle inspira plus librement et lui adressa un sourire incertain. « Il a tellement confiance en toi, Severus … ».
Il occluda pour conserver un masque neutre. Cette idée ne lui plaisait pas. Elle lui disait encore moins depuis son retour. Il savait à quel point cette confiance était fragile et susceptible de lui coûter la vie. C'était la raison pour laquelle il ne s'attachait pas, pour laquelle il ne devait surtout pas s'attacher.
_ « Qu'attends-tu de moi ? Si tu imagines que je vais pouvoir le convaincre de changer d'avis, j'ai bien peur qu'il n'y ait pas le moindre espoir ».
Un hoquet violent lui échappa. Les larmes reprirent leur route.
_ « Mon fils, Severus … Mon fils unique … ».
Évidemment pensa-t-il. Puisqu'il ne pouvait plus humilier le père, il cherchait à s'en prendre au fils.
_ « Comment le prend-t-il ? » l'interrogea-t-il.
_ « Il n'a que seize ans ! Il le prend comme un défi » s'énerva-t-elle, laissant, pour la première fois, transparaître sa colère derrière son masque aristocratique. « Pourquoi, Severus ? Pourquoi lui ? Pour se venger de Lucius ? De son échec ! » Cracha-t-elle avec violence et haine.
Il resta silencieux un long moment, préférant fixer le manteau cassé de sa cheminée plutôt que de voir la colère qui défigurait les traits aristocratiques de la blonde. Il n'avait aperçu cette lueur sombre qu'une seule fois, longtemps auparavant … Un instant, il se revit vingt ans plus tôt lorsqu'elle avait eu le fol espoir de ramener son aînée à la raison et qu'elle avait hurlé sa haine dans la nuit noire.
_ « Tu dois cesser de pleurer » lui intima-t-il avec douceur.
Elle attrapa sa main et la serra fort entre les siennes. Il resta silencieux, incapable de la réconforter convenablement. Elle devait à tout prix cesser de pleurer. Pleurer n'était jamais bon signe dans leur milieu. Pleurer signifiait douter … Douter signifiait mourir.
Il comprit que Narcissa avait pris un chemin d'où elle ne reviendrait pas.
Pour son fils.
Elle était prête à tout pour lui.
Elle avait toujours été prête à tout pour lui.
_ « Il ne réussira pas, Severus. Je le connais … Je sais qu'il n'y arrivera pas ! ».
_ « Et pourquoi pas ? » la défia-t-il pour tenter de la faire sortir de sa torpeur, pour la provoquer. « Ce n'est qu'une armoire » ironisa-t-il.
Même Dumbledore avait jugé l'entreprise réalisable. Le but étant que le Mage noir ne touche pas au jeune homme dans l'attente de sa réussite et qu'il se désintéresse de Harry pour se concentrer sur le projet absurde d'envahir Poudlard pendant qu'eux préparerait leur défense.
_ « Ce n'est pas l'armoire qui m'inquiète, mon fils est parfaitement capable de la réparer » rétorqua-t-elle, laissant percer un instant la fierté maternelle. « Je veux parler de cette gamine » cracha-t-elle grossièrement, ce qui ne lui seyait pas.
Il s'écarta brusquement, retirant sa main de la sienne pour qu'elle ne le sente pas trembler. Il resserra sa prise sur ses boucliers mentaux de manière à ne rien laisser filtrer mais Narcissa était une femme redoutable lorsqu'elle cessait d'offrir au monde la façade de la parfaite aristocrate.
_ « Tu vois donc de qui je parle » affirma-t-elle d'une voix sèche.
Cette gamine …
Il ne pouvait s'agir que d'une seule gamine.
Celle dont le prénom revenait un peu trop souvent ces derniers temps. Celle dont Bellatrix avait murmuré le prénom avec crainte, à l'abri, après avoir été torturé pendant des heures par leur Maître. Celle qui ne cessait de hanter ses pensées.
Son cœur figea sa course dans sa poitrine pour reprendre à toute vitesse comme s'il cherchait à rattraper les battements manqués. Narcissa confirma ses craintes en prononçant silencieusement Hermione Granger. Trop occupé à tortiller sa robe entre ses doigts tremblants, elle ne remarqua pas son inspiration.
_ « Elle ne voudra jamais le suivre. Comment une enfant qui le combat avec Potter depuis ses onze ans voudrait se joindre à nous ? ».
Elle cracha le dernier mot puis serra durement ses mâchoires comme si elle souhaitait retenir d'autres paroles derrière ses lèvres closes.
_ « Tu n'en sais rien » s'obligea-t-il à lui dire pour tenter de la rassurer.
_ « Je sais une chose, Severus. Il rêve de notre échec … Drago ne réussira jamais à … Il doute … et si … Il veut se venger … ».
Il l'empêcha de poursuivre la route qu'elle avait commencé à prendre.
_ « Ne prononce jamais ces choses à voix haute, Narcissa » la supplia-t-il.
_ « Alors je ne me trompe pas, il a choisi Drago par vengeance » souffla-t-elle, défaite.
Perdant le peu de retenue qui lui restait, elle se rapprocha de lui et attrapa sa robe noire pour amener son visage près du sien. Elle le supplia, criant à moitié :
_ « Aide-le, Severus … Aide-le ! Toi, tu peux réussir et … et … il te récompenserait pour ta réussite … ».
Il attrapa en douceur ses poignets. Son regard sombre vrillé dans le sien, il l'obligea à reculer. Cette proximité était interdite dans leur monde. Il ignora la tentation de la prendre dans ses bras et continua à la repousser, à remettre une distance polie entre leurs deux corps.
_ « Je crois qu'en définitive, il a l'intention de me confier la tâche. Mais il est décidé à ce que Drago essaye d'abord. Granger ne se laissera jamais approcher par un professeur aussi facilement que par un camarade. Je peux simplement te garantir … d'aider ».
Un faible sourire éclaira, un instant, son visage tiraillé.
_ « Vraiment ? ».
_ « Je vais essayer » lui promit-il, ignorant ainsi toutes les lois qui régissait leur monde.
_ « Es-tu prêt à faire un Serment ? ».
Seul le mur qu'il avait érigé dans son esprit l'empêcha de laisser filtrer ses doutes. Elle planta dans ses yeux noirs ses deux prunelles de glace et attendit, avec le plus grand calme, qu'il prenne sa décision.
_ « Oui » souffla-t-il, ignorant tout ce que son instinct lui hurlait de faire.
Albus serait furieux mais Narcissa était une amie. La seule de l'autre côté. Il s'autorisa uniquement à ravaler péniblement sa salive pour marquer son appréhension. Elle sortit sa baguette de la manche de sa chemise en soie blanche et, avec un air déterminé, la planta dans son avant-bras avec un air décidé. Elle accrocha ensuite vivement son avant-bras.
_ « Severus, t'engages-tu à veiller sur mon fils Drago lorsqu'il tentera de réaliser les souhaits du Seigneur des Ténèbres ? ».
_ « Oui ».
Une mince flamme étincelante jaillit alors de la baguette et s'enroula autour de leurs mains comme un fil de fer chauffé au rouge. La flamme s'imprima dans sa peau. Il grimaça sans flancher.
_ « T'engages-tu à faire tout ton possible pour le protéger du danger ? ».
_ « Oui ».
Une deuxième langue de feu fusa et s'entrelaça à la première, formant comme une chaîne fine et luisante autour de son avant-bras.
_ « Et si cela était nécessaire … (Elle inspira) … s'il semblait que Drago ne puisse réussir … t'engages-tu à accomplir toi-même la mission que le Seigneur des Ténèbres a confié à Drago ? ».
_ « Oui ».
La baguette brilla d'une lumière rouge sombre lorsque jaillit la troisième flamme. Entortillée autour des deux autres, elle s'écrasa contre sa peau, grillant le tissus de sa robe au passage. Il laissa échapper un gémissement. Il savait que Dumbledore le tuerait pour ce qu'il venait d'accepter mais, en cet instant, rien d'autre n'importait que le maigre sourire qui ourlait les lèvres fines de Narcissa.
Lily Potter
Hurler
Hurler.
Hurler et hurler.
Encore et encore.
Sa voix n'était plus qu'un amas rauque et fragile quand la sienne prenait de l'ampleur. Elle le sentait gagner du terrain mais refusait de le laisser faire.
Elle refusait de le …
Tout s'arrêta.
Le silence manqua de lui briser les tympans et accéléra la course de son cœur dans sa poitrine. La respiration sifflante et douloureuse, elle prit conscience qu'elle avait déchiré ses cordes vocales.
Tout cela se passait dans sa tête. Elle avait fini par le comprendre au bout de quelques heures. Pourtant la douleur lui semblait bien réelle. En tant que Médicomage, elle connaissait le fonctionnement du cerveau et savait qu'un bon legilimens était capable de manipuler toutes les zones du cerveau, particulièrement celle liées à la gestion de la douleur. Être coincé dans son propre corps et sentir une partie de son esprit se retourner contre soi était une expérience qu'elle aurait théoriquement qualifié de désagréable avant de la vivre. Là, c'était un enfer.
Elle ne voulait plus hurler ou plutôt quelque chose dans sa tête l'empêchait désormais de se concentrer sur son cri pour ne pas entendre son fiel, pour ne pas se laisser endormir et lui céder.
_ « Rares sont ceux qui me résistent si longuement » affirma le Mage noir. « Je dois avouer que ton procédé m'a déstabilisé et me donne mal à la tête depuis quelques jours. C'est ce qui m'a poussé à agir plus rapidement que prévu. Je comptais laisser les choses pourrir mais vous avez toujours été un caillou dans ma chaussure, sang-de-bourbe. Un caillou terriblement nuisible ».
_ « A votre service » ricana-t-elle méchamment.
_ « La bravade est tout ce qui vous reste » affirma-t-il.
Il marquait un point.
Il la tenait.
Son cœur accéléra encore sa course dans sa poitrine. Dans le lointain, elle l'entendait tambouriner lourdement contre ses côtes. C'était drôle comme elle avait désormais conscience de son corps, de la prison qu'il pouvait représenter.
_ « Dois-je vous rappeler que cette bravade vous a déjà coûté la vie ? ».
Il balaya son argument d'un geste agacé.
_ « Dois-je te rappeler que je te tiens en mon pouvoir ? » se gourmanda-t-il.
Elle refusa d'entrer dans son jeu. Elle savait qu'il tenait son esprit prisonnier de son corps, ce qu'elle ne comprenait pas c'était comment il parvenait à la maintenir ainsi sans contact physique.
_ « Question judicieuse » approuva-t-il d'un ton rieur. « Savais-tu que l'esprit est faible lorsqu'un corps est blessé ? Savais-tu que toutes les barrières mentales tombent parce que l'esprit fait tout pour contrôler la douleur et survivre ? Il n'a pas été dur de pénétrer le tien tandis que tu te vidais de ton sang grâce à Bellatrix ». Elle déglutit péniblement.
Harry.
Harry était donc en vie.
_ « Évidemment » cracha le Mage Noir avec dégoût d'un ton sifflant. Son cœur accéléra encore sa course. « Ce sale gosse a une chance insolente ». Harry était en vie. « Tes espoirs sont vains, Lily. Tu ne le retrouveras pas » assura-t-il avec confiance. « Enfin pas vraiment … ».
_ « Que me voulez-vous ? ».
_ « Oh ! De nombreuses choses » susurra-t-il en commençant à se rapprocher. « Il se trouve que ce que je préfère dans la magie c'est sa capacité à détruire pour mieux créer. Et vois-tu détruire des esprits est un véritable nectar, une opération lente et délicieusement douloureuse pour celui qui perd petit à petit pied avec la réalité. Lorsque ton esprit rencontrera son point de rupture, je m'en emparerai et je prendrai possession de ton corps. Après cela je détruirai ta famille de l'intérieur ».
Une vague noire suivi ses paroles tandis que son rire emplissait son esprit. La solitude étreignit son cœur et accéléra encore sa course. Les battements étaient presque douloureux. Elle sentait l'organe cogner contre ses côtes.
Lentement une certitude s'ancra en elle.
Il allait s'emparer d'elle.
Son premier réflexe fut de se recroqueviller, loin en elle-même.
De se retirer pour mieux survivre.
Il était étrange de noter qu'elle reposait sur un sol de verre. Severus l'avait toujours raillé pour la faiblesse de ses protections mentales. Elle ne pouvait qu'amèrement constater qu'il avait eu raison.
Encore une fois.
Ses pensées dérivèrent vers la douleur qui envahissait peu à peu sa cage thoracique. Elle eut du mal à s'en détourner, à se concentrer puis une phrase résonna soudainement …
Une vague apaisante la traversa.
De la magie. De la belle magie.
Quelqu'un prenait soin de son corps.
Savais-tu que toutes les barrières mentales tombent parce que l'esprit fait tout pour contrôler la douleur et survivre ?
Et si son esprit cessait de s'occuper de son corps ?
Et si elle laissait son corps au main d'un autre pour permettre à son esprit de survivre ?
Et si …
Elle se concentra sur une idée : cesser de vivre pour quelqu'un la maintienne en vie.
Son cœur accéléra encore sa course.
Une vague apaisante.
Elle l'ignora.
C'était une expérience insupportable. De toute sa vie, elle n'avait jamais eu aussi mal. Les coups résonnaient, frappaient ses côtes … Elle se tourna vers la voix qui cherchait à attirer son attention dans le lointain.
_ « Lily, n'abandonne pas … ».
James ?
Abandonner ?
Jamais.
C'était un pari pour mieux vivre.
Bam. Bam. Bam. Bam. Bam …
Douleur.
Douleur.
Douleur.
La noirceur gagna en épaisseur. Elle comprit alors que c'était sa conscience qui sombrait pour permettre à son corps de survivre à la douleur qui étreignait sa poitrine.
Elle n'allait pas abandonner. Le noir s'épaissit encore. Elle comprit alors que c'était sa conscience qui sombrait pour permettre à son corps de survivre à la douleur qui étreignait sa poitrine.
Savais-tu que toutes les barrières mentales tombent parce que l'esprit fait tout pour contrôler la douleur et survivre ?
Elle n'allait pas abandonner.
_ « Mon coeur, respire ! ».
La douleur dans la voix de James lui fit mal. D'autant plus mal qu'elle allait suivre son instinct.
_ « RESPIRE ! ».
La douleur dans la voix de James lui fit mal. D'autant plus mal qu'elle allait suivre son instinct.
Savais-tu que toutes les barrières mentales tombent parce que l'esprit fait tout pour contrôler la douleur et survivre ?
Non, elle ne le savait pas.
Et oui, elle ne le laisserait pas gagner.
Elle ne deviendrait jamais son pantin mais elle pouvait accepter de devenir celle de Pomfresh. La médicomage la sauverait, la maintiendrait en vie … Elle obligea son corps à lâcher prise pour protéger son esprit. Autour d'elle, le verre gagna en épaisseur. Elle n'était peut-être pas une bonne occlumens mais, en tant que moldu, elle connaissait assez bien les propriétés du verre. Suffisamment épais, il la protégerait des intrusions.
Assourdi par ses protections mentales qui gagnaient en épaisseur, elle entendit quelque chose craquer sinistrement dans les ténèbres en même temps que des cris mélangés lui parvenaient.
Lily.
James.
Qu'est-ce qui se passe ?
Un cri traversa le néant.
Sirius Black
_ « Tu devrais quitter cette chambre » chuchota Sirius en se glissant sur la chaise vide à côté de lui. « Tu as l'air plus mal en point qu'elle » insista-t-il face à son silence. « James » s'énerva-t-il finalement en secouant son meilleur ami pour le sortir de sa torpeur.
Un sanglot désespéré passa la barrière de ses lèvres. Au moins avait-il eu droit une réaction contrairement à Rémus. Il s'obligea à se concentrer sur la situation et à ne pas penser à l'état général de leur trio.
Lily reposait dans son lit, indifférente au délitement de sa famille, le visage entouré d'une bulle qui l'aidait à respirer péniblement. Lui ne pouvait assister qu'impuissant à l'état de sa famille d'adoption depuis quelques semaines. Le retour des adolescents avait été difficile. Leur cohabitation avec une mère dans le coma encore plus. Mais tout cela s'était empiré depuis sa crise cardiaque. Harry refusait de sortir de sa chambre. James n'avait apparemment pas quitté le lit de son épouse depuis. Quant à Emily, désespérée, elle avait fini par le contacter en pleurs de leur venir en aide. Il était presque vexé que l'adolescente ait pensé d'abord à Remus avant de le contacter. Il l'était encore plus depuis qu'il avait appris l'échec du loup-garou.
_ « Elle est en vie, James » s'énerva-t-il dans le but de le faire réagir. « Elle est en vie » cria-t-il en le secouant. « Elle est en vie ! ».
Il faillit ajouter l'évidence. Lily respirait quand sa femme était morte depuis quatorze ans.
_ « Laisse-moi » s'agaça James en cherchant à le repousser sans force.
_ « Non » refusa-t-il tout net.
_ « Tu dois bouger ton cul de cette putain de chaise, James » assena-t-il en l'attrapant par le col pour le relever.
A bout de force, James s'écrasa plus qu'il ne se leva contre lui. Il le retint comme il le put. De l'extérieur, la scène devait donner l'impression de deux hommes se câlinant étrangement. Agacé, il le repoussa avec violence dans le siège avant de le rattraper in extremis lorsque son ami commença à basculer.
_ « Tu as des enfants ! Vous avez des enfants et ils n'attendent qu'une chose : que tu joues ton rôle de père ! ».
James ricana et dans ce rire, il entendit tout ce qu'il lui avait reproché, bien des années plus tôt. Mais il refusait que son meilleur ami commette les mêmes erreurs que lui. Il refusait que James détruise sa relation avec ses enfants. Il ne savait que trop bien à quel point les disputes permanentes étaient éreintantes. Finalement il le relâcha, osa jeter un œil à Lily, retint un sanglot puis commença à partir. James le retint d'une voix frêle, fragilisée par la douleur dans laquelle il s'était enfermé.
_ « Attends … ».
Il s'arrêta, la main sur la poignée de la porte.
_ « Sors de cette pièce » lui ordonna-t-il avant de suivre l'ordre qu'il venait d'émettre.
Il trouva Emily, assise sur le sol, dans le couloir.
Elle pleurait silencieusement.
_ « Je vais … » affirma-t-il en commençant à refermer la porte derrière lui avant de s'arrêter en sentant une résistance.
Il lâcha la poignée et observa James le rejoindre. Ce dernier s'arrêta sur le seuil et porta aussitôt son regard noisette sur sa fille. Le portrait craché de Lily à quinze ans, à l'exception de son regard. Ils avaient souvent rigolé de l'étrange ressemblance des deux enfants avec leurs parents. Le fils ressemblait à son père. La fille ressemblait à sa mère. A l'exception notable de leurs regards et de leurs caractères.
James s'approcha de l'adolescente et s'abaissa aussitôt à sa hauteur. Il la prit dans ses bras et chuchota un long discours qu'il ne saisit pas contre son oreille. Discours qui sembla fonctionner tant les traits de la jeune fille se détendirent petit à petit.
_ « Et si je vous préparais une boisson chaude ? » leur proposa-t-il, le cœur allégé d'avoir réussi à redonner un semblant de vie à sa famille.
Il était rassuré de voir celui qu'il considérait comme son frère agir comme l'homme qu'il n'avait jamais su être. James avait toujours été meilleur que lui, bien plus noble.
_ « Je m'en occupe. J'ai envie de garder un estomac valide si cela ne te dérange pas » affirma le brun en aidant l'adolescente à se relever.
Il sourit face à cette taquinerie qui n'avait pourtant pas la morgue habituelle. Il sourit uniquement parce que ce semblant de normalité signifiait que James avait peut-être fait un bout de chemin vers la vie.
_ « Il a raison » approuva Emily.
_ « Hey ! » fit-il semblant de s'énerver tout en portant une main à son cœur comme si elle l'avait touché avec sa pique.
Elle rit un instant.
Un rire fragile et incertain qui laissait pourtant deviner qu'elle était soulagée. Son père avait accepté de revenir parmi eux.
Hermione Granger
Faire semblant fut bien plus facile que ce qu'elle avait cru. L'approche de leur séparation était telle une épée de Damoclès au-dessus de leur tête. Elle était là mais ils l'ignoraient sciemment. Elle les appelait parfois avec hésitation pourtant un sourire franc de leur part suffisait à balayer ses peurs. Son père la sortait souvent de ses réflexions quand sa mère avait veillé à les occuper le plus possible. Ils avaient couru d'activité en activité.
Dimanche était arrivé bien trop vite à son goût. Elle rejeta le drap dans lequel elle s'était enroulée toute la nuit sans jamais trouver le sommeil et se leva. Il était encore tôt mais sa mère était déjà là, dans la cuisine, à préparer un petit-déjeuner gargantuesque. Elle grimaça en apercevant les pancakes déjà cuits ; elle n'avait pas faim mais pour lui faire plaisir, elle se forcerait.
Un peu.
_ « Café ? » lui proposa sa mère. Elle haussa un sourcil, surprise par la proposition. « Tu as la tête de quelqu'un qui n'a pas dormi » s'expliqua cette dernière en lui tendant une tasse rempli du liquide noir. « Je te conseille d'ajouter du sucre pour un premier essai ». Elle suivit son conseil et préleva deux morceaux dans la boite. « J'ai besoin d'une pause. M'accompagnerais-tu jusqu'à la plage pour voir le lever du soleil ? ».
Elle sourit avant d'avaler sa première gorgée de café. Elle se força tout en faisant la grimace. Sa mère rit avant de l'entrainer en la crochetant par le bras. Elle conserva sa propre tasse dans son autre main et sortit dans le jardin. Un mince chemin, mélange de sable et d'herbe, serpentait jusqu'à une petite plage depuis laquelle il était dangereux de se baigner mais qui offrait un magnifique point de vue sur l'horizon. Elles prirent place sur le petit banc de bois branlant, installé là depuis longtemps et, les pieds dans l'eau, elles observèrent le soleil poursuivre sa course dans le ciel tout en sirotant leur boisson désormais tiède.
_ « Te souviens-tu des Habenaria ? ».
Elle fit non de la tête. Sa mère eut un sourire triste puis sortit une photo de la poche de son short. Une photo moldue, vieille et abimée par le temps. Elle avait capturé un couple de quinquagénaire qui souriait poliment à l'appareil. Elle eut alors la vague impression de les avoir déjà vu. Une impression fugace, très légère … comme si ce moment avait été à moitié effacé. « Ils habitaient le village de mes parents » poursuivit sa mère sans se rendre compte de son malaise. « Helena … ta mère … était leur fille. Elle a intégré l'école au cours de ma deuxième année. Des rumeurs courraient sur leur famille et les raisons de leur installation. Ils étaient différents, étrangement différent pour une raison que nous percevions sans véritablement la comprendre. Un jour, alors qu'elle se faisait chahuter par les brutes de l'école sans réagir, je suis intervenue et l'ai défendue ».
_ « C'était courageux » commenta-t-elle, sentant un sentiment de fierté emplir sa poitrine. Sa mère lui tapota la main tout en riant doucement.
_ « Oui et non. La brute en question était ton oncle et j'avais plusieurs raisons de ne pas avoir peur de lui. L'une d'entre elle était le petit ourson rose qu'il me piquait régulièrement. (Elle lui adressa un clin d'œil complice. Elle eut un sourire. Elle imaginait bien son grand-oncle avec une petite peluche rose entre les mains). Une simple allusion a suffi à le détourner. C'est ainsi que je suis entré dans la vie d'Helena. Nous avons grandi ensemble … ».
_ « Et tu savais pour … ».
_ « La magie ? » termina sa mère à sa place. « Oui ».
Elle inspira et raconta comment lors de l'une de leur dispute, Helena l'avait fait léviter pour la chasser de sa chambre. Hélia avait alors tenté d'effacer sa mémoire mais sa mère biologique l'en avait empêché.
_ « J'ignore encore quels sont les arguments qui l'ont convaincu mais Hélia a accepté ».
Un silence s'installa.
Hermione en profita pour tenter de s'imaginer sa mère, bien plus jeune et vivante. Elle n'arrivait pas à savoir ce qu'elle ressentait depuis qu'elle avait appris le décès de ses parents biologiques. Comment pleurait-on des gens que l'on n'avait jamais connus ? Était-ce même normal ?
_ « A seize ans, Helena est partie aux Etats-Unis sans qu'elle n'arrive à m'expliquer la raison de cette orientation scolaire subite. Je l'ai revu, chaque année, au cours des vacances d'été. L'été de nos vingt ans, j'ai rencontré ses nouveaux amis, des sorciers. Elle était différente. Plus confiante. Plus en colère également. A la fin du séjour, nous nous sommes disputés. Pour une raison un peu bête. J'étais jalouse … Je ne reconnaissais plus mon amie. Une amie désormais à l'aise dans un monde qui m'était inaccessible alors je l'ai provoqué et insulté. C'est ce qui a déclenché notre rupture amicale. A la fin de l'été, ses parents ont déménagé et je n'ai plus eu aucune nouvelle d'elle jusqu'à ta naissance. Elle m'a envoyé une lettre pour m'apprendre qu'elle était heureuse, mariée et qu'elle vivait quelque part en France. Au cours de ta première année de vie, nous nous sommes écrit régulièrement. Elle venait de m'inviter lorsqu'un soir quelqu'un a sonné à ma porte : c'était ta grand-mère. Hélia. Avec un charmant petit bébé dans les bras. Une petite fille qui avait son nez. Son sourire et une petite bouille toute ronde. Hélia m'a demandé deux choses, cette nuit-là : de prendre soin de toi en souvenir de sa fille et de ne poser aucune question. J'ai accepté ».
Elle posa sa tête contre l'épaule de sa mère et laissa échapper un sanglot. Un unique sanglot. Ce récit l'aidait à s'imaginer des choses tout en soulevant de trop nombreuses questions. Elle n'aimait pas la sensation d'avancer dans le noir. Elle détestait ne pas savoir et savait qu'elle chercherait les réponses à toutes ses questions quel qu'en soit le prix.
_ « Pourquoi n'avoir rien dit lorsque je vous racontais les insultes que je subissais à Poudlard ? ».
_ « Ton père m'a de nombreuses fois supplier de tout t'avouer mais j'avais fait une promesse : t'élever le plus loin possible de la magie et ne rien te dire. Crois-moi, à chacune de tes larmes, de tes lettres, c'était de plus en plus dur … ».
Malgré la colère qui serrait son cœur, elle resta contre sa mère. L'ambivalence de ses sentiments ne changeait rien à son besoin de se sentir protéger, d'encore avoir une famille …
Depuis la fin du petit-déjeuner, elle était montée dans sa chambre pour observer les rares photos confiées par sa mère à leur retour. La photo de ses grands-parents déclenchait toujours un étrange sentiment dans sa poitrine quand celle de sa mère ne lui laissait qu'un vide amère. Elles se ressemblaient vaguement. Elles avaient la même couleur de cheveux, un châtain aux reflets foncés, le même visage. Elle devait tenir ses yeux sombres et ses cheveux bouclés de son père supposa-t-elle en notant finalement leurs différences.
La sonnette retentit.
Elle trouva que le bruit strident résonna tristement dans la maison. Elle entendit quelqu'un bouger en bas puis des voix … Elle déposa les papiers glacés dans sa valise et la referma avant de rejoindre les adultes présents. Snape était absent cette fois-ci. Sans qu'un seul mot ne soit prononcé, elle comprit qu'elle allait entrer dans un monde radicalement différent du sien. Le couple qui se tenait au pied de l'escalier se tenait comme seuls certains sorciers le faisait. Elle en conçut de la rage et se mordit les joues pour ne pas leur cracher sa colère.
_ « Bonjour » lui lança sa grand-mère en lui adressant un sourire timide.
Elle n'y répondit pas mais renvoya la salutation.
Par politesse uniquement.
_ « Peut-être devrions-nous passer au salon » proposa Dumbledore.
Les adultes approuvèrent sa proposition et commencèrent à suivre sa mère. Son père s'attarda et lui tendit la main, une fois qu'ils furent seuls.
_ « Je sais que c'est difficile mais essaye de faire un effort, chérie. Ces gens sont ta famille ».
_ « C'est vous ma famille » lui rappela-t-elle dans un grommellement.
Il sourit puis l'attira contre lui pour lui embrasser le front.
_ « Mais eux aussi maintenant » insista-t-il tout bas avant de l'entrainer gentiment dans la pièce suivante. Elle prit place à côté de sa mère face aux trois adultes. Dumbledore occupait l'un des fauteuils quand ses grands-parents avaient pris place sur le second canapé. Elle ignora sciemment Dumbledore et se tourna directement vers le couple âgé.
_ « Pourquoi vous êtes-vous cacher pendant toutes ces années ? ».
La femme ouvrit la bouche, prête à répondre quand elle perçut une main levée du coin de l'œil.
_ « C'est une longue histoire, Miss Granger, qui nécessite d'être raconté à l'abri d'oreilles indiscrètes » répondit Dumbledore d'un ton qu'elle trouva faussement poli.
Elle comprit le sous-entendu sous ses paroles et fut déçu de voir les adultes lui obéir. Sa grand-mère referma la bouche et tint ses lèvres closes en une mince ligne étroite. Elle se tourna donc vers le vieux sorcier, prête à poser les questions qui se bousculaient dans son esprit et à refuser de partir jusqu'à obtenir toutes les réponses. Elle ouvrit la bouche mais aucun son n'en sortit.
Elle sentit une caresse, entendit un murmure qui lui commanda de se détendre … et sans savoir pourquoi elle obéit. Elle observa les adultes discuter tranquillement de tout et de rien une large partie de l'après-midi. C'était creux, vide … un semblant de civilité qui lui soulevait parfois l'estomac avant que tout ne redevienne calme.
Étrangement calme.
Quand ils se levèrent, elle suivit le mouvement. Une fois dans l'entrée, sa mère la prit entre ses bras et chuchota à son oreille :
_ « Nous serons toujours là pour toi ».
Elle n'eut aucune réaction.
Elle laissa son père la prendre entre ses bras. Elle aurait voulu effacer le pli inquiet qui barrait ses traits mais elle en fut incapable. Elle demeura silencieuse quand elle lisait dans leurs yeux le besoin de l'entendre énoncer l'évidence : elle les aimerait toujours.
Son grand-père la crocheta fermement. Elle n'eut pas le temps de refuser de partir qu'ils avaient déjà transplané. L'homme la soutint fermement lorsqu'elle chancela à l'atterrissage. Ils discutèrent peu de temps avec le Directeur avant que ce dernier ne disparaisse. Elle se força à rester droite tout en les écoutant d'une oreille distraite.
_ « Houla ! » s'écria son grand-père en la rattrapant maladroitement tandis qu'elle s'écroulait sur elle-même. Il la posa délicatement sur le sol, dans une herbe légèrement humide sous ses jambes nues. Le visage doux et ridé de sa grand-mère envahit son champ de vision. Elle se laissa faire lorsqu'elle pinça son menton entre ses mains froides et observa de plus près ses iris. Ses pensées étaient emmêlées et elle n'arrivait plus à réfléchir … enfin plus vraiment. « Que lui arrive-t-il ? ».
Le mot que prononça sa grand-mère la fit frissonner : Albus.
Hélia Habenaria
_ « Comment va-t-elle ? ».
_ « Mieux grâce à la potion, mais elle se réveillera avec un mal de crâne carabiné ». Marius s'approcha et lui tendit un verre de Bordeaux, son vin préféré. Elle le remercia puis avala l'alcool d'une traite.
_ « Pourquoi a-t-il fait cela ? ».
_ « Parce qu'elle voulait des réponses or Albus déteste en offrir » répondit-elle dans un soupir las.
_ « Je croyais cette époque révolue » commenta Marius d'une voix faussement détachée.
_ « Nous savions que ces temps reviendraient » rétorqua-t-elle en se rapprochant de lui jusqu'à pouvoir le toucher. Elle caressa son visage d'une main tremblante, incertaine.
Ils avaient vieilli.
Bien plus qu'elle n'osait l'avouer.
_ « Mais sommes-nous prêts ? ».
_ « Il le faut ».
