CHAPITRE 4

Prophéties et légendes

Hélia Habenaria

La cabane était à l'abandon mais elle ne regardait que la colline devinable à travers les arbres. Ses souvenirs la transportèrent, un moment, à travers le temps. A une époque où elle était une enfant qui se rendait, chaque semaine, à cette construction spartiate et sommaire pour prendre une pause après une longue balade éreintante.

Un bruit léger se fit entendre sur sa gauche. Elle pointa aussitôt sa baguette en direction de l'écureuil qui avait osé déranger sa méditation. L'animal se figea soudainement, l'oreille aux aguets. Elle n'abaissa pas sa baguette et commença à scruter les alentours.

_ « Il est fou que tu parviennes toujours aussi facilement te déplacer avec une jambe abimée » clama-t-elle assez fort pour être entendu de loin.

_ « Et toi à reconnaître mon pas malgré ton âge avancé, petite ».

Elle éclata de rire au moment où la silhouette massive de Maugrey Fol'œil se détachait de la frondaison pour devenir aisément reconnaissable. Le jeune homme qu'elle avait connu avait été remplacé par un homme au visage marqué par les épreuves et le temps. Boitillant jusqu'à elle d'une démarche pataude et lourde, il ouvrit largement les bras et l'entraina dans une étreinte bourrue et courte. L'écartant, il la tint par les épaules et affirma de sa voix rauque :

_ « Tu n'as pas changé ! ».

_ « Toi non plus ».

Son visage passa d'une expression presque affable à un air morose :

_ « J'aurai aimé te revoir en d'autres circonstances ».

_ « Moi aussi ».

C'était un véritable regret, non un reproche.

Tout comme elle, il aurait préféré tenir la promesse qu'ils s'étaient faites, bien des années plus tôt : celle de ne jamais se recroiser. Trop de fois, le destin les avait réuni pour leur faire frôler la mort.

_ « Mais c'est reparti » soupira-t-elle, amère d'avoir échoué.

Même quinze ans après, le goût âpre de leur erreur continuait à pourrir leur existence.

Ils avaient échoué.

_ « J'ai l'impression de reprendre à zéro » avoua Alastor en fixant la cabane, reflétant parfaitement le tourbillon de ses noires pensées. Elle soupira en réponse et se détacha de lui pour entrer dans la cabane. Un pas à l'intérieur suffit à la faire éternuer.

_ « Évidement Albus n'a pas pensé à faire le ménage » s'agaça-t-elle en observant, avec répréhension, la couche de poussière qui recouvrait l'unique pièce était épaisse et duveteuse.

_ « Il n'a jamais été doué pour cela » maugréa Alastor en entrant derrière elle. Après avoir été pris du même éternuement, il jeta un sort qui obligea la poussière à rejoindre l'air extérieur par la porte. Il accompagna son geste d'une douce odeur de fleurs.

Elle sourit, retrouvant là les vieilles habitudes. Elle nettoya les quelques tasses et verres qu'ils avaient laissés après leur dernière réunion. C'était drôle de voir comme le temps s'était figé. Les dessins ridicules sur les tasses s'étaient effacés, abimés par des années d'inactivité. Alastor, lui, prépara le café en réussissant à faire fonctionner l'appareil moldu, vieux de plusieurs décennies. Elle n'avait jamais compris comment il y parvenait.

Comme dans le temps, ils attendirent un long moment avant que les autres n'arrivent. Minerva fut la première sur les lieux. A sa vue, elle s'arrêta sur le seuil et, pendant un instant, la colère et la haine déformèrent ses traits. Elle l'ignora superbement et s'installa sur une chaise en bois dans un coin, marquant sa volonté de rester distante. Elle respecta son souhait silencieux et resta près de l'entrée. Elle savait qu'elle ne pourrait pas balayer le ressentiment de l'animagus à son encontre en un sourire.

_ « Comme au bon vieux temps » affirma Sirius Black en entrant à son tour, James Potter sur les talons. Les deux hommes avaient changé avec une drôle de symétrie. La dernière fois qu'elle les avait croisés, c'était Black qui semblait sur le point de défaillir et Potter qui l'obligeait à sortir. A croire que le destin avait un drôle d'humour.

Remus Lupin fut le dernier à se présenter. Comme d'habitude, il se glissa derrière ses deux amis et partit se placer dans un coin pour se faire oublier. La dynamique de leur trio n'avait pas changé et c'en était presque désolant.

L'unique fait nouveau fut de regarder Sirius saluer avec bonhomie Alastor qui répondit, presque avec entrain avant d'accepter de converser, à voix basse, avec lui. Pour une fois, la Gazette n'avait menti : le duo Black-Fol'œil fonctionnait réellement. James fut pris à parti par son ami d'enfance pour se joindre à la conversation. Il le fit avec une réticence visible.

Un silence total accueillit l'arrivée d'Albus Dumbledore et de son espion. Il n'avait pas changé. Severus Snape arborait le même air renfrogné. Ils s'installèrent tous autour de la table ronde, lubie étonnante d'Albus durant la Première Guerre. Elle s'était moquée de la référence lorsqu'il avait habillé la pièce vide d'un tel objet. Ils retrouvèrent, naturellement, leurs vieilles places.

Elle aurait aimé de ne pas lire tant de fantômes sur leurs visages.

Ils étaient tous hantés.

Ils n'étaient que les maigres restes que l'inhumanité de Tom leur avait laissé. Des bouts d'être humain tenant debout uniquement par habitude.

_ « J'aurais aimé que nous soyons réunis pour une autre raison mais je crains que la guerre ne nous ait rattrapé » lança Albus en guise de préambule.

Elle avait connu plus encourageant comme entrée en matière pourtant ils gardèrent tous un visage neutre. Contrairement au reste du monde sorcier, le retour de Tom n'était pas une surprise. Le tatouage avait été un avertissement plus que suffisant, sans compter la mort de Cédric Diggory.

_ « Nous devons reconstruire un groupe efficace, destiné à la lutte armée » ajouta-t-il d'un ton tranquille. Le nous signifiant que c'était lui qui choisirait les membres acceptés dans leur cercle.

Elle vit Sirius Black ouvrir la bouche mais James lui intima de se taire en posant une main autoritaire sur son épaule. L'ombre du passé planait au-dessus d'eux.

La dernière fois, ils avaient accepté un traitre.

Et l'une des leurs était morte en cherchant à innocenter son époux.

_ « Que proposez-vous ? » demanda Alastor.

Le passé explosa telle une bulle de savon et tous retournèrent au présent.

Ils se sentirent obligés de faire des propositions mais elles se révélèrent inutiles et un peu futile.

_ « Nous sommes obligés de nous faire confiance ».

Un rire sec accueillit l'intervention d'Albus.

Un rire sec, bref et sans joie.

Un rire amer destiné à rappeler le prix que la confiance leur avait coûté.

A tous.

_ « J'insiste sur ce point : nous devons nous faire confiance » appuya Albus d'un ton plus ferme.

Ce ton qui signifiait qu'il ne supporterait pas une discussion plus longue sur cet aspect.

Le message fut saisi et un silence tendu accueillit sa déclaration.

Le bon vieux temps pensa-t-elle avec amertume.

_ « Je veux que chacun de vous établisse une liste de personne qu'il juge digne d'intégrer notre groupe. Nous étudierons ensemble les propositions. En attendant, je vous propose de permettre à Kingsley Shacklebolt, aux époux Tonks et leur fille ainsi qu'à quelques Weasley ».

Proposition qui avait valeur d'ordre.

Ils hochèrent la tête, uniquement pour faire semblant de consentir, d'avoir encore la main.

_ « Et Augusta ? » proposa Minerva.

_ « Elle déclinera cette fois. Lors de ma dernière visite, elle a anticipé notre demande et m'a confié ne pas vouloir mettre en danger la vie de son petit-fils en mourant trop tôt » expliqua-t-elle.

Albus hocha la tête. Il avait certainement anticipé ce développement et répondit aussitôt :

_ « Nous pouvons nous permettre, pour le moment, de ne pas la solliciter ».

Ils savaient qu'aucune autre personne n'aurait pu obtenir cette garantie mais Augusta Londubat n'était pas le genre de femme à se laisser impressionner, pas même par Albus Dumbledore. Il ne dirait rien tant que l'urgence n'était pas absolue. Il valait donc mieux qu'Augusta ne soit jamais dérangé.

Il aurait mieux valu que cette question ne se pose jamais.

A nouveau, l'amertume de son échec s'imposa.

Comme s'il avait compris ses pensées, Albus la fixa un instant puis se détourna.

Elle savait que ce bref échange n'était dû qu'aux liens entremêlés de leur existence pourtant elle occluda plus profondément.

Elle revint à elle au moment où Alastor affirmait en sortant une liste de sa poche :

_ « Il serait bon d'établir une liste précise des anciens et nouveaux Mangemorts ».

_ « C'est la liste du Mi … » s'étonna Rémus en se penchant vers l'Auror pour lire par-dessus son épaule.

_ « J'ignore totalement comment elle a pu sortir de nos services » le coupa Sirius avec un sourire de connivence à l'encontre de son acolyte.

Albus tendit la main, parcourut la liste négligemment avant de la lui passer. Elle nota mentalement chaque nom, particulièrement ceux dont elle n'avait jamais entendu parler. Il n'y en avait que trois. Les rangs de Voldemort ne s'était pas encore renouvelé mais cela ne tarderait pas. Les couards se joindraient aux fanatiques quand ils sentiraient le vent tourner.

_ « Nous devons également mettre en place une surveillance du Ministère. Nous ne pouvons prendre le risque de le voir tomber » énonça-t-elle d'un ton calme.

Elle se rappelait parfaitement comment Tom avait réussi à corrompre une partie des fonctionnaires, vingt ans plus tôt, et ne doutait pas qu'un même plan soit déjà en place. La peur s'installait dans les esprits. Or ce qui n'avait pas fonctionné lui indiquait désormais un chemin à suivre. Il ne commettrait pas, une deuxième fois, les mêmes erreurs.

_ « Pour le moment, je pense qu'il faut continuer de pousser Fudge à démissionner et le remplacer par Scrimgeour » ajouta Dumbledore.

Sa déclaration fut accueillie par un silence tendu.

Elle savait cet aspect nécessaire mais Remus résuma, dans un souffle choqué, ce que la plupart pensait :

_ « C'est de l'ingérence ».

_ « Une toute petite ingérence » contra Albus, minimisant comme à son habitude l'impact de ses décisions.

_ « Une ingérence est une ingérence » répliqua Sirius d'un ton mauvais.

Elle fut surprise de ne pas entendre Severus Snape répliquer et s'énerver contre l'Animagus. Au contraire, il approuva la remarque d'un hochement de tête discret.

Percevant la tension chez les autres, elle soupira et affirma :

_ « Albus n'a pas tort. La dernière fois, il a failli réussir à cause de Tuft. Il est hors de question de réitérer les mêmes erreurs en laissant le Ministère aux mains d'un homme qui préfère croire à ses propres mensonges plutôt que de regarder la vérité en face ».

Un silence suivit sa déclaration.

Ils savaient tous qu'elle avait raison.


Albus Dumbledore

La réunion se termina dans un silence tendu.

Encore un pensa-t-il avec amertume.

Il avait anticipé quelques difficultés mais il n'aurait pas cru que leurs liens soient devenus si fragiles. Le groupe semblait sur le point de se dissoudre alors que la guerre pointait le bout de son nez.

Il retint un soupir.

Sirius continuait de lui en vouloir pour sa nouvelle année de cavale. James n'était plus que l'ombre de lui-même et était resté, la plupart du temps, indifférent à leurs discussions. Remus, comme à son habitude, était resté dans son coin comme s'il cherchait à disparaître dans le mur. Alastor avait été attentif, notant tout ce qui se disait derrière son air mauvais. Minerva, fidèle au poste, avait fait des remarques pertinentes tout en évitant de regarder Hélia. Quant à cette dernière, elle restait la même : à la fois capable de le soutenir ou de le poignarder dans le dos dans une même phrase.

Severus était le seul à n'avoir quasiment pas ouvert la bouche tout en le couvrant d'un long, intense et fatiguant regard noir.

L'homme était parti aussitôt la réunion terminée, manquant encore et toujours ces étranges moments flottants où les gens discutaient de tout et de rien jusqu'à trouver une excuse pour s'effacer.

_ « Cessez de fixer cette porte, Albus. Il ne reviendra pas » commenta Hélia à voix basse alors qu'elle se glissait à sa gauche. Il refuse d'entrer dans son jeu et conserva le silence. « Nous devons parler » affirma-t-elle avec autorité.

_ « Que diriez-vous de … ».

_ « Maintenant ! » exigea-t-elle d'un ton qui ne souffrirait pas un refus.

Il inspira pour contenir son agacement puis tendit son bras. Il acceptait uniquement parce que repousser une conversation pénible avec la Gryffondor lui avait laissé un souvenir cuisant.

Or il n'avait aucunement envie de paraître à la Une des journaux sans sa barbe savamment entretenue.

Il tenait à sa mise !

Ils sortirent pour transplaner hors du champ protecteur. L'air était frais pour un mois d'août. Voldemort commençait à étendre son manteau.

Il sentait sa présence dans l'air.

Ou peut-être était-ce un effet de son imagination ?

Ou peut-être anticipait-il simplement ?

Une seule certitude : l'Angleterre se recouvrait d'un manteau froid qui allait lentement cristalliser leur oxygène dans l'intention de les paralyser.

C'était une option inenvisageable.

Ils atterrirent dans le jardin de Poudlard, près de la cabane d'Hagrid. Le demi-géant était absent en raison d'une visite à Madame Maxime. Il avait été heureux de voir ces deux-là se trouver. L'homme méritait d'être heureux.

Penser à son garde-chasse l'amena sur un autre chemin. Son regard se tourna, un instant, vers la forêt interdite. Il espérait que Graup s'était tenu tranquille pour une fois. Il n'avait pas envie que les centaures viennent, à nouveau, le trouver pour régler un différend avec le géant.

Il allait monter vers le château mais la voix d'Hélia l'arrêta net :

_ « Inutile de nous installer confortablement pour cette conversation. Je préfère avoir toute la latitude pour vous faire comprendre que c'est la dernière fois que vous vous attaquez à ma petite-fille ».

Il se retourna, peu surpris de voir qu'elle avait sorti sa baguette et qu'elle le maintenait en joue. Il ne fit pas un geste. C'était inutile.

_ « Hélia » s'agaça-t-il face à ce développement inattendu. Il avait oublié ce détail. « J'ai simplement voulu faciliter cet évènement ».

_ « J'ai toujours détesté votre art de l'euphémisme, Albus » s'énerva la femme en agitant sa baguette, uniquement pour la forme.

Elle n'en avait pas besoin.

Le bâton n'était là que pour lui permettre de contrôler la magie qui électrisait l'air.

_ « Vous êtes-vous imaginer, un instant, de ma réaction lorsqu'elle s'est effondré par votre faute ! ».

_ « Je n'avais pas l'intention de … ».

_ « Ce n'est jamais votre intention » le coupa-t-elle avec colère tout en abaissant sa baguette. « Ne refaites plus jamais cela ou je jure de m'attaquer directement à votre visage la prochaine fois ».

_ « L'avertissement est noté » affirma-t-il en se caressant la barbe.

Ils échangèrent, le temps d'une seconde, un sourire de connivence.

Il allait rentrer quand elle l'arrêta, à nouveau :

_ « Maintenant passons à Severus ».

Il occluda son agacement tout en jetant un œil déçu à la silhouette du château qui se dessinait dans la nuit noire.

_ « Pouvez-vous m'expliquer la raison de sa présence chez les Granger ? » cingla-t-elle.

_ « C'était nécessaire » répondit-il d'un ton sec.

Il n'avait pas envie de s'expliquer.

_ « Ça ne l'était pas ! ».

Un silence tendu s'installa. Hélia le fusilla du regard depuis sa petite taille, n'hésitant pas à recourir à sa magie pour se grandir.

_ « Comment a-t-il réagi ? ».

Il ne répondit pas, n'osant énoncer à voix haute le silence qui habitait le château depuis quelques jours. L'homme n'était pas revenu, se contentant de lui envoyer le résumé de sa dernière réunion auprès de Voldemort par le biais d'un courrier savamment crypté. Il lui avait fallu, quelques heures, pour la comprendre. Il ne doutait pas que son espion en avait fait exprès.

_ « Et je ne doute pas que vous avez décidé de faire d'une pierre deux coups, ce garçon n'avait certainement pas besoin d'apprendre la vérité de cette manière ».

_ « Je ne lui ai encore rien dit ».

Un rire sec lui échappa.

_ « Évidemment » cracha-t-elle d'un ton empli de fiel. « En bon stratège, vous comptez le laisser comprendre seul, n'est-ce pas ? ».

Par moment, il aurait aimé qu'elle ne le connaisse pas aussi bien.

_ « Vous ne pouvez continuer ainsi, Albus » murmura-t-elle. « Votre amour du secret va finir par vous tuer ».

Sur ces mots, elle transplana.

Peut-être avait-elle raison après tout.

Rien n'avait bougé.

Rien ne bougeait jamais dans son bureau.

Il y veillait.

C'était un moyen de s'assurer que personne n'était venu.

Personne ne venait jamais.

En tout cas, pas une personne qui oserait déranger son petit univers farfelu.

La lettre était toujours là.

Cachetée d'une cire rouge marquée d'un sceau qu'il n'avait pas vu depuis cinquante-deux ans.

Cinquante-deux années de silence.

Cinquante-deux.

Et la douleur était toujours là.

Enfoui.

Mais vivante.

Il avait commencé à ouvrir le courrier avant d'arrêter.

Par lâcheté.

Et finalement la terreur lui avait rongé les intestins tout l'après-midi.

Il s'assit, ignorant les questions de Nigellus.

Il savait que l'homme allait se lasser et finir par se taire.

Il ouvrit la lettre et parcourut fébrilement les mots notés à l'encre bleue par le directeur de Nurmengard.

Son allemand était rouillé.

C'était l'une des rares langues qu'il n'avait pas entretenues, s'obligeant à correspondre avec ses rares amis allemands en anglais.

Il avait choisi d'oublier comment les mots de la langue de Goethe pouvaient rouler sous ses lèvres.

Il comprit pourtant l'essentiel et son cœur se figea.

Une crise cardiaque provoquée par une pneumonie mal guérie.

Un arrêt qui avait tué Gellert pendant une minute.

Une minute …

Imaginer cette minute lui fit prendre conscience du poids de son absence, du poids qu'aurait représenté une absence définitive.

Au bout d'un moment, il se leva et se dirigea droit vers l'armoire où il cachait ses biens les plus précieux derrière une apparente collection de bibelots et de livres rares. L'illusion se métamorphosa en trois objets : un journal ensanglanté et perforé, une épée et une bague.

Il prit l'objet entre ses doigts, observa quelques secondes la pierre noire enchâssée dans le métal doré et ciselé. De son autre main, il attrapa l'épée et retourna à son bureau.

Il les posa sur ses affaires éparpillées.

La lettre attendait une réponse.

Il ne savait pas quoi répondre.

Venir immédiatement pour remuer un passé qu'il avait savamment enfoui ?

Considérer que ce même passé devait rester ce qu'il était : le passé ?

Un rayon de soleil frappa l'épée et l'éblouit un instant, l'obligeant à retrouver le fil de ses pensées.

Il répondrait plus tard à la lettre.

Il répondrait lorsqu'il serait prêt.

Son cœur brisé n'avait jamais été au cœur de ses préoccupations.

Il glissa la bague doucement à son doigt.

Il allait la retirer, presque déçu mais, à la place, il poussa un cri surpris.

Une gouttelette de sang glissa le long de son doigt.

Un mécanisme venait de se déclencher et une aiguille venait de le piquer.

_ « Bonjour Professeur ».

Ce n'était qu'une image, un reflet du passé mais il sentit une colère sombre et ancienne l'envahir.

Tom Jedusor.

A une époque où il était encore un séduisant jeune homme.

A une époque où il avait rappelé à quel point le mal pouvait se cacher derrière un joli visage.

_ « Je me doutais que vous devineriez. Combien d'années avez-vous mis ? ».

_ « Trop, Tom. Bien trop » reconnut-il.

_ « Cette bague n'était pas pour vous » cracha l'Horcruxe avec colère.

_ « Pour qui était-elle ? » demanda-t-il en devinant la réponse au moment où la question passait ses lèvres.

Évidemment pensa-t-il.

Il lui arrivait trop souvent d'oublier à quel point il avait lié leur destin.

_ « Elle a donc refusé » déduisit le souvenir d'une voix où perçait une pointe de tristesse.

Il refusa de confirmer.

Blesser un être fait de souvenirs était inutile.

La créature qu'il avait face à lui ne pouvait imaginer tout le mal qu'il avait fait à la femme qu'il pensait aimer.

Ça n'avait jamais été de l'amour entre eux.

Ou alors une version racornie et malsaine.

_ « Elle aurait dû la porter. Avec elle, le mécanisme ne se serait jamais déclenché. Vous avez commis une grave erreur, Professeur ».

Et là, il comprit.

Il comprit qu'il n'était pas le seul à posséder un esprit tortueux.

Il comprit que la vieillesse avait amoindri ses réflexes.

Ou peut-être était-ce la tristesse qui emprisonnait son cœur depuis le matin.

Il comprit que la mort resserrait lentement sa prise autour de sa gorge.

La discussion n'avait été destiné qu'à une chose : laisser le temps au maléfice de s'implanter dans ses veines.

Son cœur rata un battement.

Puis un autre.

Pendant une seconde, il pensa à ouvrir les bras à la mort qui l'appelait.

Faire un geste vers l'épée lui parut une épreuve longue et douloureuse.

L'organe fragile dans sa poitrine se serrait puis desserrait avec violence.

Il n'en avait jamais pris grand soin.

Il le regrettait presque désormais.

C'était fou comme soudain il prenait une importance vitale.

Le sang peinait à circuler dans ses veines. Trop liquide ? Trop épais ?

Il ne savait pas très bien. Réfléchir était compliqué.

Sa vue se brouilla.

L'épée tomba sur le parquet dans un bruit clinquant alors que sa main refusait de se refermer sur sa poigne.

_ « Albus ? ».

Il entendit l'inquiétude dans la voix de Nigellus. Un bruit incertain passa ses lèvres, mélange de douleur et d'exclamation ravie. Il n'aurait jamais cru que le vieux Black se soit attaché à lui. Sa tête rencontra durement son bureau. Il sentit son front s'ouvrir contre son coupe-papier.

Un bête accident pensa-t-il en cédant face à la lourdeur qui l'étranglait.

_ « ALBUS ! ».

Son prénom, mélangé au cri triste de Fumseck, le tira de sa torpeur. Ou peut-être était-ce les griffes que l'animal enfonçait dans son cou afin de le tirer vers l'arrière dans ce qui ressemblait à une tentative de le secouer. Il grogna tandis que l'oiseau tirait davantage pour l'obliger à se redresser et à adopter une position assise.

_ « E … E … Épée » grommela-t-il difficilement.

_ « L'épée ! L'épée, oiseau de malheur, donnez-lui l'épée ! » ordonna Nigellus d'un ton sec.

Fumseck lâcha son col en poussant un cri agacé. Il détestait recevoir des ordres. A travers les larmes, il vit l'animal attraper le tranchant de la lame avec son bec avant de voler au-dessus de lui pour déposer l'arme, avec maladresse, sur ses genoux.

Sa main gauche se referma, avec une force inutile, sur la lame alors qu'elle glissait, à nouveau, vers le sol.

Il sentit le tranchant s'enfoncer dans sa paume.

Fumseck couina d'inquiétude.

Il se souvenait de cette lame.

Pourtant le venin n'était pas le plus urgent malgré la rapidité de son action. Une rapidité qu'il n'avait pas anticipée.

Il leva l'épée, en continuant de la tenir par le tranchant, et l'abattit sur son autre main avec l'impression de soulever un poids mort.

Un cri retentit.

Le sien ? Celui d'un autre ?

Une fumée épaisse et noire s'échappa de la pierre fendue en deux. Maintenir la lame contre la pierre réclama toutes ses forces mais il refusa de lâcher prise.

Un dernier cri déchira ses tympans.

Puis ce fut le calme.

Le calme après la tempête.

Il l'avait eu.

Un instant, il s'autorisa à laisser une forme de soulagement l'envahir.

Avant de comprendre que son cœur continuait de se serrer, de plus en plus violemment, dans sa poitrine.

Fumseck, posé sur son accoudoir, couina tout en frappant son épaule avec sa tête. Il sourit distraitement, peinant à percevoir les couleurs chatoyantes de l'animal dans le brouillard.

Il ouvrit la main.

Un frémissement le traversa lorsque les larmes du phénix rencontrèrent la plaie qui découpait sa paume.

Il se laissa aller contre le dossier de son fauteuil.

Un sourire étira ses lèvres, il avait réussi.

Son cœur se figea, tordant étrangement son sourire victorieux.


Severus Snape

_ « Je vais finir par rendre cette maison incartable » grommela-t-il à travers la porte entrouverte à l'intention de l'homme qui avait osé le déranger. Ce dernier ignora sa remarque et continua d'observer la façade de sa maison avec intérêt.

_ « Je comprends pourquoi » répliqua-t-il en abaissant son regard pour le fixer.

_ « Bien. Maintenant que vous avez donné un avis que je ne vous ai pas réclamé, pouvez-vous m'expliquer la raison de votre présence avant que je ne vous claque cette porte au nez ! ».

_ « Vous avez changé, Severus. Fut-un temps où vous auriez exécuté votre menace avant de l'émettre » répondit Marius Bulstrode d'un ton tranquille.

Il s'écarta en soupirant avec ostentation. L'homme entra en mimant un sourire poli.

_ « Que faites-vous là ? » répéta-t-il d'un ton mauvais, maintenant qu'ils étaient en sécurité à l'intérieur.

_ « Ma petite-fille ». Une pierre rejoignit son estomac. « Ou votre fille, comme vous préférez ».

_ « Elle n'est pas … ».

_ « Je n'ai pas l'intention de vous laisser vous voiler la face. Je n'ai pas le temps pour vos sentiments » le coupa l'homme d'un ton sec.

Il occluda.

Le corps de Bulstrode se tendit soudainement. Il fronça le nez et étrécit son regard tout en le fixant intensément.

_ « Je comprends mieux ce qui vous a permis de tenir toutes ces années mais je crains que votre technique pour survivre ne devienne un handicap ». Il conserva le silence, ne saisissant pas ce que l'homme voulait dire. Marius Bulstrode frappa alors sa tempe avec son index.

_ « Vous savez ce que je suis, c'est nécessaire ».

_ « Vous êtes bien plus qu'un espion, Severus ».

_ « Est-ce une thérapie ? » railla-t-il, mal à l'aise.

_ « Non. Je n'ai ni le temps, ni l'envie de vous écouter ».

Un silence tendu s'installa. Il décida de profiter de ce répit pour se rendre dans son salon. C'était une fuite ridicule uniquement destiné à lui permettre d'occluder encore plus profondément. L'homme le suivit et jeta un regard neutre à la pièce. Il conserva le silence jusqu'au moment où il se glissa vers sa bibliothèque.

_ « Vous avez des goûts pour le moins éclectique » nota-t-il.

_ « Encore une fois, je me passe de votre avis » cingla-t-il en retour, agacé de le voir fouiller.

_ « Et encore une fois, vous êtes bien plus qu'un espion » contra l'homme en se saisissant d'un ouvrage à la couverture bleu foncé, vieille et élimée. Il traversa la pièce en quelques pas secs et lui arracha l'ouvrage des mains. L'homme sourit, le laissant faire. « Elle vous avait choisi ». Il inspira bruyamment. « Parmi tous ceux qui la courtisait, elle vous avait choisi. Je n'ai pas compris pourquoi à l'époque mais elle a toujours eu un instinct bien meilleur que le nôtre. Contrairement à nous, elle a su refuser son appel jusqu'à sacrifier sa vie pour celle de son enfant ».

Cette fois-ci, occluder ne lui servit à rien. Il sentit ses traits tomber d'eux-mêmes sous le coup de la douleur. Un vieux sentiment de culpabilité lui serra la gorge : celui qui lui rappelait qu'il aurait dû être là, qu'il aurait dû mourir à sa place.

_ « Vous devriez cesser de culpabiliser » affirma l'homme d'un ton tranquille.

_ « Plus facile à dire qu'à faire » ironisa-t-il.

L'homme approuva avant d'expliquer :

_ « A la naissance d'Hermione, elle m'a supplié de ne rien vous dire, de ne pas vous chercher pour mettre fin à vos jours ». Un rire, destiné à cacher le coup porté à son cœur, passa la barrière de ses lèvres. A l'époque, il aurait apprécié que l'homme mette un terme à son existence. « N'imaginez pas que c'était par haine pour vous. J'aurais largement préféré qu'elle m'oblige à lui promettre de ne pas vous tuer parce qu'elle comptait le faire elle-même. J'aurais préféré que cette promesse ne soit pas basée sur l'amour qu'elle vous portait … à tous les deux ».

Il marqua un recul, ne sachant s'il voulait fuir en courant ou entendre la suite. Bulstrode choisit pour lui. La porte de son salon se ferma dans un claquement sec. Magie sans baguette pensa-t-il tout en faisant discrètement glisser la sienne dans sa sienne. L'homme lui adressa un sourire amusé avant d'ouvrir sa cape noire, brodée d'argent, pour plonger sa main à l'intérieur. La pointe de bois glissa entre ses doigts. Il était prêt.

L'homme sortit sa main puis ouvrit largement sa paume pour laisser pendre un collier. Le lourd médaillon, presque grossier, tomba subitement vers le sol mais fut retenu par la lourde chaine en or à laquelle il était accroché.

Il comprit le message et s'en empara de sa main libre. Ce qu'il avait pris pour un objet grossier se révéla finement sculpté. Il s'agissait d'un rubis sphérique d'une pureté rare. Il n'en avait jamais vu de pareil. Il était entouré deux anneaux, collés l'un à l'autre. Six petites pointes sertissaient les anneaux. Il en manquait une mais l'encoche, marquant l'ancienne présence, était aisément visible.

_ « Il n'est pas cassé. La pointe s'est enfoncée dans la pierre ».

Il retourna le pendentif entre ses doigts. Ce qu'il avait d'abord pris pour l'ombre de l'entourage était en réalité une noirceur qui amoindrissait la beauté du rubis.

_ « Qu'est-ce que c'est ? » demanda-t-il.

_ « Le médaillon de Rê-Atoum ».

Il fouilla sa mémoire quelques secondes. Il avait entendu parler de ce mythe pendant son adolescence. C'était le genre d'histoire dont Lily raffolait à la bibliothèque, celle destiné à se faire. Le médaillon faisait partie de ces objets tout aussi mythique que les Reliques de la Mort.

_ « C'est une légende » contra-t-il, refusant l'évidence.

_ « J'aurais préféré » railla Bulstrode.

_ « Pourquoi me présenter un objet aussi rare ? » l'interrogea-t-il tout en voulant le lui rendre. Ce dernier refusa d'un signe net du menton. Il fronça les sourcils.

_ « Parce que vous allez en avoir besoin ».

Il ricana tout en affirmant :

_ « Je ne compte pas me mesurer à un feudeymon prochainement ». L'homme haussa un sourcil pour marquer un sarcasme silencieux. Il semblait penser qu'il avait tort. Pire il était convaincu qu'il avait tort. « Crachez le morceau » exigea-t-il sèchement.

_ « Hermione est un feudeymon ».

_ « Non » refusa-t-il aussitôt dans un cri du cœur. « C'est une … ».

_ « Légende » termina Bulstrode à sa place en le coupant avec autorité. « Vous êtes le mieux placé pour savoir que les légendes ont souvent une part de vérité » ajouta-t-il d'un ton froid. « Le médaillon est un mécanisme destiné à la protéger de la malédiction ».

_ « Comment fonctionne-t-il ? » demanda-t-il, cachant derrière une couche supplémentaire d'occlumencie.

_ « A chaque fois qu'elle déclenche le feudeymon, le collier contient sa magie pour l'empêcher de se consumer ».

_ « Un sort en sept temps » constata-t-il. « Quand s'est-il déclenché pour la première fois ? ».

_ « A sept ans ». Il frissonna. « Je vous l'ai dit : les légendes comportent toujours une part de vérité ».

_ « Le collier fonctionne alors » souffla-t-il, soulagé. « Comment l'avez-vous … ».

_ « Fayed El'Ahmed » répondit Bulstrode avant même qu'il ait terminé sa question. Le nom de l'Égyptien le ramena en arrière, en un temps où il avait pu être jaloux de l'étudiant souriant et amical. « Helena a fait appel à lui après la naissance d'Hermione lorsqu'elle a découvert la marque. Nous étions persuadés qu'elle se trompait, que c'était un espoir vain mais elle nous répondait toujours qu'on ne pouvait contrer une légende qu'avec une autre légende. Fayed nous a apporté le collier après son décès » expliqua-t-il.

_ « Le collier est une protection suffisante alors pourquoi m'expliquer tout cela maintenant ? ».

_ « Il l'aurait été dans un autre contexte. Tom connait la malédiction. Il cherchera à savoir si elle en est atteinte et lorsqu'il l'apprendra, il voudra l'utiliser ».

Il blêmit. Contrôler un feudeymon était une idée stupide, particulièrement sous forme humaine. Les sorciers qui se transformaient ainsi étaient fous, généralement suicidaires. L'immolation sorcière était dévastatrice, un geste désespéré dont le dernier exemple connu avait presque failli réduire Londres en cendres en 1666.

_ « Il veut en faire une arme » affirma-t-il d'un ton neutre malgré la trouille qui commençait à broyer ses entrailles.

_ « Et imaginez qu'une protection vous permet de profiter six fois de cette arme ».

_ « Il ne peut pas le savoir ». La blancheur soudaine de l'homme lui donna envie de vomir. « Comment ? » l'interrogea-t-il.

_ « Un accès privilégié aux archives familiales des Gryffondor ».

_ « Hélia » clarifia-t-il.

_ « Hélia » confirma l'homme.

_ « Qu'attendez-vous de moi ? ».

_ « Des informations premièrement et surtout un entrainement. A mon grand regret, vous êtes un excellent duelliste et un bon professeur. Je sais que vous ne transigerez pas et n'hésiterez pas à lui apprendre à se défendre. Formez-là et profitez-en pour former les autres également. Albus a tort, ce n'est certainement pas l'amour qui les sauvera d'un Avada ».

_ « C'est tout ? » ironisa-t-il.

_ « J'aurais aimé ajouter : jouer votre rôle de père mais je crains que ça ne soit au-dessus de vos forces » cingla l'homme.

Il allait répondre quand un vent impressionnant les obligea à se recroqueviller à terre. Une seconde plus tard, Fumseck se posait calmement au milieu de leur duo en poussant des cris effrayés.

Une autre seconde et le bureau d'Albus Dumbledore se matérialisait sous ses yeux.

Ils mirent, tous les deux, quelques secondes à se repérer et à comprendre ce qui venait de se passer. Il se ressaisit plus rapidement, habitué à devoir évoluer dans un environnement nouveau sans crier gare. Le Seigneur des Ténèbres adorait les envoyer au milieu d'une bataille rangée sans les prévenir. A travers les lumières qui dansaient devant ses yeux, il aperçut l'homme, complètement avachi dans un fauteuil qui paraissait désormais trop grand pour lui.

Il se releva et se précipita vers lui. Il attrapa ses épaules et le secoua avec violence, se moquant de lui faire mal. Bulstrode le rejoignit et lança plusieurs sorts de diagnostic. L'homme le bouscula pour se placer devant le Directeur avachi et planta sa baguette dans sa poitrine. Trois arcs électriques en sortirent pour s'enfoncer directement sous la peau.

Dumbledore fut lourdement secoué avant qu'il ne prenne une longue inspiration rauque et pénible. Le son le fit frissonner de terreur. La quinte de toux qui suivit le fit grimacer. Violente, longue et éraillée, elle semblait mettre le vieil homme au supplice.

_ « Ne me dites pas … » grogna Bulstrode en attrapant franchement la main à moitié cachée par la robe bordeaux. Il la découvrit. Ils retinrent un haut-le-cœur face à l'état de la peau. Elle était noircie, les doigts recroquevillés sur eux-mêmes dans une tension extrême. Les os se dessinaient sous sa peau parcheminée et les veines, d'une couleur blanche suspecte, ressortaient. L'homme attrapa son index et tira violemment sur la bague qui le sertissait. Une ligne fine, rouge sang, se dessina jusqu'à l'ongle.

_ « Il faut trouver un moyen d'arrêter ce maléfice où il sera mort dans une dizaine de minutes » tempêta Bulstrode tout en lançant la bague avec un geste brusque sur le bureau.

Il commença à psalmodier, d'abord sans réfléchir pour contenir le sort mais c'était pire que ce qu'il avait cru. Le sang était déjà empoisonné et le cœur, formidable machine, continuait de pomper le maléfice et le libérait dans l'ensemble du corps.

_ « Merde » grommela-t-il entre ses dents, la sueur perlant déjà sur son front. « Il nous faut une autre stratégie » expliqua-t-il en cessant de contenir le maléfice qui prenait naissance dans la main du directeur.

_ « Faites quelque chose, Severus ! ».

_ « Je réfléchis » persiffla-t-il en retour tout en fusillant l'homme du regard

_ « Lie le sort du confinement au maléfice. Oblige-le à refluer jusqu'à sa main et enferme-le à l'intérieur » suggéra Helena en se matérialisant à leur côté.

Il hocha la tête et obéit.

De toute son existence, il n'avait jamais eu à lancer un sort aussi complexe et surtout long. Alors que le temps s'étirait, il sentit les muscles de son corps se nouer à mesure qu'il se vidait de sa magie. Le maléfice était fort et luttait, bec et ongles, pour s'accrocher aux veines du vieil homme dont la tête dodelinait contre son torse. De temps en temps, ce dernier laissait échapper un râle douloureux mais Bulstrode l'empêchait de bouger en le maintenant contre son fauteuil avec force.

_ « Fini » souffla-t-il au terme d'une lutte difficile.

Il était en nage et dû chasser, d'une main tremblante, les mèches qui s'étaient collées contre son visage poisseux. Il s'adossa au bureau, heureux de sentir quelque chose le soutenir. Bulstrode fit apparaitre une chaise sommaire puis lui indiqua, avec un geste autoritaire, de s'asseoir. Elle n'était qu'une dizaine de centimètres mais la distance lui paraissait impossible à parcourir. Un vent puissant le bouscula vers la chaise. Il s'y écroula puis fusilla l'homme du regard.

_ « Reposez-vous, moi, je l'interroge » cingla ce dernier.

Helena flottait non loin d'eux mais restait silencieuse. Il faisait tout pour éviter de croiser son regard.

Pour le réveiller, Bulstrode commença par tapoter doucement la joue de Dumbledore en l'appelant à voix basse puis agacée, il lui assena une claque magistrale qui fit rouler sa tête sur le côté :

_ « ALBUS ! ».

Ce dernier eut un sursaut et s'éveilla en papillonnant des yeux. Il jeta un regard perdu à la pièce et tomba sur lui. Il lui adressa un sourire grimaçant. Il n'eut pas le temps de s'appesantir longtemps sur sa présence à cause d'Hélia.

Bulstrode attrapa le col de sa robe dans son poing et approcha dangereusement son visage. Il avait entendu parler et comprit que sa réputation n'était pas usurpée. Marius Bulstrode était dangereux.

Voir Albus Dumbledore loucher quelque chose d'incongru. Il ne savait pas comment réagir. Un éclat lumineux attira son attention. Il baissa le nez et vit, en partie cachée sous la robe pourpre, l'épée de Gryffondor. Il fronça les sourcils, un doute horrible commençant à naître.

Non.

Il se trompait forcément.

Non …

Bulstrode attrapa la bague qu'il avait jeté sur le bureau et l'interposa entre leurs deux visages.

_ « Pouvez-vous m'expliquez quand vous êtes entré en possession d'un objet qui est censé appartenir à Hélia ? ». demanda-t-il d'une voix grondante.

_ « Elle me l'a donné ».

_ « C'est ce que nous verrons » affirma sèchement l'homme en l'attrapant par l'épaule pour forcer le Directeur à se relever. Il l'aida à tenir debout puis le traina jusqu'à la cheminée. « Suivez-nous ».


Hermione Granger

Trois jours qu'elle était là et elle s'ennuyait. Elle avait écrit une longue lettre à ses parents pour s'excuser de ne pas leur avoir dit au revoir convenablement pour finalement la rouler en boule et la laisser sur le bureau. Elle n'avait pas pour habitude de laisser du bazar mais elle trouvait à sa présence une certaine vérité. Comme elle, elle était déplacée et chiffonnée.

Elle referma son livre en soupirant, agacée de ne même pas parvenir à faire son activité favorite. La découverte de la bibliothèque avait été le seul point positif de son installation au Manoir. L'immense bâtisse l'avait laissé indifférente ou plutôt elle avait feint l'indifférence. Les lieux étaient magnifiques. Enfant, elle aurait rêvé de vivre dans un tel endroit. Elle avait même envié le Manoir Potter à Harry la première fois qu'elle y avait mis les pieds. Là, c'était plus grand, plus beau, plus anglais …

Et finalement plus décevant. Les lieux lui semblaient vides et froids sans la présence habituelle de ses parents. Elle regrettait sa petite chambre, ses couleurs douillettes et tout ce qu'elle avait accumulé au fil des ans.

Elle se sentait seule. Elle avait pensé écrire à Harry mais craignait que sa lettre ne reste lettre morte. Son meilleur ami l'ignorait et écrire à Ron n'était pas une option. Elle craignait que le roux ne s'arrête que sa richesse soudaine sans comprendre à quel point elle allait mal. Elle savait que Ron avait parfois honte de l'indigence de sa famille et, même s'il le montrait rarement, il était jaloux de leur argent de poche. Les sorties à Pré-au-Lard étaient souvent tendues au moment de payer l'addition.

Elle chassa ces idées noires de son esprit en se levant pour reposer l'ouvrage qu'elle avait emprunté. Un vieux livre de conte qu'elle ne connaissait pas et qu'elle n'avait pas réussi à trouver passionnant. Elle s'était arrêtée à l'avant dernier conte : Babbitty Lapina et la Souche qui gloussait.

Une souche qui gloussait vraiment … C'en avait été trop.

Elle n'était plus une enfant et pourtant elle avait la drôle impression de l'être redevenue. Perdue au sein d'un espace qui la mettait mal à l'aise, elle sursautait au moindre bruit et ne cessait de faire descendre sa baguette entre ses doigts.

_ « Madame, souhaite-t-elle une collation ? » l'interrogea l'elfe de maison, un plumeau à la main.

_ « Euh … » hésita-t-elle.

_ « Un Earl Grey et un scone ? » proposa Lair de sa voix aiguë.

Elle hocha la tête en silence. L'elfe disparut dans un plop et revint quelques secondes plus tard avec un petit plateau sur lequel reposait son goûter. Elle le plaça sur le bureau, placé devant l'une des baies vitrées offrant une vue imprenable sur le parc.

L'elfe s'apprêtait à repartir quand elle lui proposa :

_ « Voulez-vous goûter avec moi ? ».

La créature se figea, surprise.

_ « Madame m'avait dit que vous risquiez de me proposer de telles choses. Elle m'avait dit de répondre ce que je voulais. Elle m'a dit que si je ne savais pas quoi répondre, je ne devais pas me faire du mal et … ».

_ « Partageons le scone, je n'ai pas très faim et j'ai besoin d'une … amie » la coupa-t-elle, un peu surprise par la litanie verbale de la créature.

Elle déplaça le plateau sur la table du salon qui jouxtait la cheminée et indiqua à l'elfe de s'asseoir à ses côtés. Indécise, la petite créature hésita longtemps avant d'obéir. Elle grimpa en s'appuyant sur ses petits bras et lui adressa un sourire incertain.

Un silence gênant s'installa. Les deux seuls elfes avec lesquels elle avait eu une conversation était Kreattur et Dobby. L'un passait son temps à les insulter, l'autre à babiller sans queue ni tête.

_ « Euh … Ça fait longtemps que tu es au service de ma … Madame ? ».

Elle n'arrivait pas à qualifier Hélia sans hésiter. Étrangement, elle trouvait Marius plus affable et avait réussi à parler un peu avec lui. Les éviter n'était pas difficile. Ils avaient quasiment disparu depuis le début de la matinée.

_ « Je l'ai connu enfant » répondit l'elfe avec fierté dans la voix. Elle grandit son petit corps et lui adressa un sourire tordu.

_ « Et comment était-elle ? ».

_ « C'était une enfant sage, Madame. Un peu comme vous … Elle lisait beaucoup. Elle était sérieuse. Elle souriait seulement quand Monsieur était là ».

_ « Monsieur ? ».

_ « Votre arrière-grand-père ».

Percevant son étonnement, la petite créature sauta sur ses jambes et trottina jusqu'au bureau où elle attrapa un petit cadre ovale qu'elle avait déjà observé. Un homme moustachu était représenté en costume rebrodé d'or, décoré de plusieurs médailles vraisemblablement militaires. Elle revint et le lui tendit. Elle le prit et observa le visage avenant de plus près.

_ « Il s'agit de Monsieur Galfridus Habenaria. Je travaillais pour Madame la Duchesse puis, quand elle est morte, je suis entré au service de Madame votre grand-mère. Elle avait un an ».

_ « Je … Je ne savais pas qu'elle était orpheline ».

_ « Madame n'est devenue orpheline qu'à seize ans ».

La symétrie était presque comique pensa-t-elle amèrement.

_ « Et qu'a-t-elle fait alors ? ».

_ « Elle a intégré Poudlard à la demande de Monsieur Dumbledore » répondit l'elfe, ne comprenant pas qu'elle lui offrait là une information essentielle. « Elle est revenu au Manoir que douze ans plus tard. C'était vide sans elle » compléta Lair d'une voix triste.

Elle allait l'interroger pour savoir plus quand sa grand-mère les interrompit :

_ « Lair, n'oublie pas l'heure du dîner ».

La voix était douce mais l'ordre clairement distinct. La créature s'inclina, s'excusa et partit préparer le repas.

_ « Elle ne faisait que répondre à mes questions » se sentit-elle obliger de dire, ne souhaitant pas que la créature ne soit punie.

_ « Et elle en avait parfaitement le droit. J'aurais préféré que tu me le demandes plutôt à elle » expliqua la femme en venant la rejoindre. Elle tendit la main vers le portrait. Elle le lui donna et la laissa observer tranquillement le portrait de son père avec une émotion visible.

_ « Il était comment ? ».

_ « La syntaxe se perd » fit remarquer sa grand-mère en souriant.

_ « Comment était-il ? » se rattrapa-t-elle, bien décidé de ne pas lui laisser la possibilité de fuir ses questions.

_ « C'était un père aimant, toujours présent, intelligent et fin. Il aimait jouer avec moi. Il m'a tout appris et … ».

_ « Il te manque ? ».

_ « Tous les jours » avoua cette dernière avec tristesse.

_ « Et ma … mère, comment était-elle ? ».

La douleur qui traversa le visage de sa grand-mère la laissa indifférente. Elle l'étudia comme elle aurait étudié un problème parce qu'elle ne la comprenait pas. Depuis dix jours, elle ne cessait de réfléchir à ce qu'elle n'avait pas connu et, étrangement, elle n'arrivait pas à ressentir autre chose que de la colère.

_ « J'aimerais avoir de grands discours, un texte fabriqué à réciter pour réussir à t'expliquer qui elle était mais les mots me manquent. Ils m'ont toujours manqué avec elle. Nos dernières années ensemble n'ont pas été simples et je l'ai perdu à un moment avant de réussir à tout lui dire ».
_ « Qu'est-ce que tu ne lui as jamais dit ? ».

_ « Que je l'aimais profondément ».

Le regret aisément perceptible lui serra le cœur.

_ « Pourquoi ? ».

_ « Parce que c'étaient des choses qu'on ne disait pas ».

Elle n'avait jamais entendu excuse plus ridicule que celle-ci. Et, comme la première fois, que sa grand-mère maternelle lui avait expliqué qu'elle n'avait dit je t'aime à sa mère, elle se demanda pourquoi les anciennes générations ne savaient pas exprimer leurs sentiments. Mais, dans le même temps, elle se rappela qu'elle n'avait jamais dit aux garçons les sentiments qu'elle avait pour eux. En fait, elle n'était pas mieux …

_ « Est-ce qu'elle m'aimait ? ».

_ « Évidemment ! » répondit sa grand-mère sur un ton presque défensif. Elle mit quelques secondes à se radoucir et ajouta, tout en replaçant une mèche de ses cheveux derrière son oreille : « A ta naissance, elle n'a pas hésité un instant sur ton prénom. Il signifie très grand dans le monde germanique et elle était certaine que tu réaliserais de grandes choses. Elle t'admirait, te berçait, te parlait constamment … C'était un spectacle dont je n'arrivais pas à me lasser. Elle t'aimait profondément, c'est une chose dont tu ne dois pas douter ».

Et c'était justement ça le problème, elle en doutait. Elle aurait aimé croire en ce récit mais elle peinait à croire ce qu'elle n'avait pas vu de ses yeux. Sa mère n'avait aucune existence tangible hormis de rares photos. Elle n'avait aucune chair dans leur récit aseptisé. Elle devinait aisément qu'il existait des zones d'ombres à travers leurs silences, leurs gênes passagères et le portrait trop parfait qu'ils dessinaient d'elle.

_ « Et mon père ? ».

_ « J'ignore qui c'est ».

_ « Je ne vous crois pas » avoua-t-elle enfin alors que cette réponse passait leurs lèvres pour la sixième fois.

_ « Je ne t'oblige à rien » répondit sa grand-mère d'un ton tranquille.

La tension dans la pièce était à couper au couteau. Chacune de leur conversation s'était terminé ainsi : dans un silence tendu. Elle voulait des réponses et ne comprenait pas pourquoi ils ne les lui offraient pas. Elle soupira, se leva et affirma d'un ton sec tout en sortant de la pièce :

_ « Je monte. Je n'ai pas faim ».


Severus Rogue

_ « Es-tu certaine de ne pas vouloir appeler Poppy ? » demanda Bulstrode à son épouse qui psalmodiait, dans sa barbe, au-dessus de la poitrine d'Albus.

Allongé dans un grand lit à baldaquin, l'homme paraissait petit et ce n'était pas une image qu'il appréciait. Sa main noircie détonnait sur le drap blanc. Hélia Habenaria avait longuement pesté avant de commencer à le soigner.

_ « Poppy va le séquestrer jusqu'à la fin de l'année si nous l'appelons » répondit enfin la vieille femme après avoir cessé son diagnostic.

Il ne pouvait qu'acquiescer. La médicomage pouvait se montrer particulièrement embêtante avec ses patients et elle était capable d'enfermer Albus jusqu'à trouver une solution. Ce dernier se réveilla après un enervatum énergique d'Hélia sur sa poitrine.

_ « Lorsque j'ai dit que vos secrets allaient finir par vous tuer, Albus, vous auriez pu prendre votre temps » s'énerva la femme tout en lui tendant un verre d'eau.

Il l'attrapa un peu maladroitement avec sa main valide, en renversant sur la couverture qui le diminuait.

_ « J'ai pensé vous faciliter la vie » répondit l'homme après avoir bu.

_ « A d'autres. Vous avez surtout voulu vérifier votre théorie stupide ! » cingla-t-elle.

_ « C'en est un, n'est-ce pas ? » demanda-t-il à son mentor.

Ce dernier adopta l'air contrit d'un jeune enfant pris sur le fait. Cette expression ne seyait pas à son visage parcheminé. Il n'était plus un enfant et avait dû être conscient des risques lorsqu'il avait passé la bague à son doigt.

Les trois visages blêmes lui donnèrent envie de vomir. Albus avait eu l'occasion de lui faire part de sa folle théorie, quelques semaines plus tôt. Il l'avait balayé dans un rire sec et nerveux. C'était impossible … Si le Seigneur des Ténèbres possédait un Horcruxe, il était imbattable et lui serait condamné à jouer à l'espion jusqu'à la fin de ses jours.

_ « C'est l'un d'entre eux » confirma Bulstrode d'un ton grave.

_ « L'un d'entre eux ? » répéta-t-il un peu bêtement, uniquement pour ne pas rire nerveusement et perdre la face devant eux.

_ « Nous supposons qu'il y en a plusieurs ».

_ « Combien ? ».

_ « Sept » répondit Albus avec une franchise peu habituelle.

_ « Sept » répéta-t-il d'une voix blanche.

C'était certain maintenant : il allait mourir sans jamais connaître la paix.

_ « Alors pourquoi faire de Harry votre élu ? Ce petit ne pourra pas le battre sept fois ! ».

_ « Ce n'est pas ce que nous attendons de lui » répondit tranquillement Albus bien que visiblement vaseux.

_ « Qu'attendez-vous de lui ? » gronda-t-il tout en occludant, sentant la magie enfler dans ses veines à cause de la colère qui cherchait à sortir.

_ « Qu'il parte à la recherche des morceaux d'âmes restants ».

_ « C'est insensé. Lily ne vous laissera jamais faire ! » attaqua-t-il avant de se rappeler que la rousse était actuellement dans le coma et que Potter était au trente-sixième dessous. En l'état actuel des choses, l'homme était capable de laisser son fils aux mains d'un homme en qui il avait confiance. Ne les avait-il pas sauvés, seize ans plus tôt ? « Pourquoi lui ? Pourquoi pas nous ? L'Ordre pourrait parfaitement réaliser cette mission » argumenta-t-il.

Les trois visages fermés répondirent parfaitement à sa proposition.

_ « La nuit où nous avons sauvé les Potter : il s'est passé quelque chose » commença Bulstrode avant de se taire pour observer sa femme.

Albus, lui, fuyait son regard comme à chaque fois qu'il devait avouer quelque chose de pénible à quelqu'un. Il utilisait les gens mais n'aimait pas le reconnaître. Il aimait se croire meilleur qu'il ne l'était.

_ « Et que s'est-il passé ? » insista-t-il, fatigué de les voir hésiter inutilement.

_ « Helena ».

Une pierre rejoignit son estomac. Que faisait-elle dans cette affaire ? Elle était morte ce soir-là, à des milliers de kilomètres de Godric's Hollow … A moins que …

_ « Nous pensions qu'il attaquerait à un autre moment. Or ce soir-là, les Potter n'étaient pas chez eux. Helena avait tenu à offrir à Lily une soirée en amoureux pour lui permettre d'annoncer à James qu'elle était, à nouveau, enceinte » commença à raconter Hélia en le fixant d'un air grave. « C'est elle qu'il a trouvé quand il est arrivé. Il s'est battu contre elle et l'a stupefixé. J'ignore comment elle a réussi à s'échapper mais les souvenirs des petits nous ont montré qu'elle est arrivée en trombe dans la chambre et qu'elle s'est jetée entre l'Avada et eux … ».

_ « Les petits ? » la coupa-t-il, une fois remis du choc.

_ « Hermione était là. C'est elle qu'elle a voulu protéger » répondit Bulstrode en venant se placer derrière son épouse pour lui tenir l'épaule.

_ « L'infanticide est l'un des actes les plus horribles qui soit. Helena a dressé entre eux sa propre vie comme bouclier. Le sortilège de Mort a ricoché sur Voldemort. (La Marque se serra sur son bras). Un fragment de son âme lui a été arraché. Ce fragment s'est accroché à la seule âme vivante qui ne portait pas son sang … ». Albus s'arrêta et le fixa avec gravité. « Une partie de lui vit à l'intérieur de Harry. C'est pour cela qu'il parle aux serpents et qu'une connexion s'est établie entre eux depuis son Retour ».

Il ignorait s'il était soulagé ou effrayé. Son cœur hésitait entre les deux sentiments. Il chassa ses sentiments à propos de la jeune fille pour se concentrer sur ceux concernant Harry. Le fils de Lily. Celui qu'il avait regardé grandir. Celui qu'il avait presque appris à apprécier malgré son horrible père.

_ « La prophétie » souffla-t-il finalement pour confirmer le doute qui commençait à se former dans son esprit. Il détestait lorsqu'ils conservaient le silence. C'était rarement bon signe. « Harry en est un, n'est-ce pas ? C'est pour cela que le Seigneur des Ténèbres ne peut pas mourir ? Il le protège, n'est-ce pas ? ».

Sa vision se troubla. Il aurait aimé que son mentor n'hoche pas la tête. Il occluda encore plus violemment que d'habitude.

_ « Alors, il … il doit mourir ? » leur demanda-t-il avec un certain calme.

_ « Et Voldemort devra le tuer de sa main, Severus. C'est essentiel » compléta Dumbledore.

A nouveau, un long silence s'installa.

_ « J'ai cru … toutes ces années … que nous le protégions … ».

_ « Nous l'avons protégé parce qu'il était fondamental d'assurer son enseignement, de l'élever, de lui permettre d'éprouver sa force » poursuivit Dumbledore. « Pendant ce temps, la connexion qui existait entre eux s'est développée, comme une excroissance parasitaire : parfois, j'ai pensé qu'il le soupçonnait lui-même. Si je le connais bien, il aura fait ce qu'il faudra pour que, le jour où il ira à la rencontre de sa propre mort, ce soit aussi la fin véritable de Voldemort ».

Son cœur se serra avec violence. Il pensa à Lily, allongée seule dans son grand lit. Il pensa à son amie d'enfance qui s'était battu, depuis la naissance de son fils, pour qu'il reste en vie et qu'il grandisse à l'abri du danger. Il pensa à tous les sacrifices que le couple Potter avait fait pour défendre les intérêts de leurs enfants.

_ « Vous l'avez maintenu en vie pour qu'il puisse mourir au bon moment ? ».

_ « Ne soyez pas choqué, Severus. On pourrait presque croire que vous avez finalement un cœur » persiffla Hélia.

Il n'était que trop conscient des nombreux motifs de sa rancune.

Il l'ignora et fixa son regard dans celui d'Albus.

_ « Vous vous êtes servi de moi ».

_ « Que voulez-vous dire ? ».

_ « Que j'ai espionné pour vous, menti pour vous, que j'ai couru des dangers mortels pour vous. Tout pour assurer la sécurité du fils de Lily et la sienne par extension. Et maintenant, vous m'annoncez que vous l'avez élevé comme un porc destiné à l'abattoir ! ».

Il n'attendit pas leur réponse, incapable de supporter leur présence et tourna les talons. Il sortit et claqua la porte derrière lui. Les murs du Manoir tremblèrent. C'était cela ou il les tuait sur place. Incapable de continuer son chemin, il s'adossa à une commode pour se soutenir. Le tourbillon des révélations lui donnait envie de vomir.

Entre le feudeymon et l'Horcruxe, il ignorait ce qui était le pire.

A croire que la vie s'amusait à glisser le plus d'embûches sur sa route.

A croire que la vie souhaitait qu'il se lie uniquement à des gens sur le point de mourir.

_ « Pro … Professeur ? » bégaya l'adolescente d'une voix endormie.

Il sursauta puis la fusilla du regard, agacé qu'elle ait pu le voir dans un instant de détresse. Il se redressa en notant mentalement le ridicule de son pyjama trop grand pour elle. Il faillit lui en faire la remarque mais se mordit les joues.

_ « Vous allez bien ? » l'interrogea-t-elle pour combler le silence qui s'étirait.

Il allait répondre quand la porte de la chambre s'ouvrit derrière lui.

_ « Hermione ? » fit semblant de s'étonner Bulstrode. « Il est tard, tu devrais être au lit » la gronda-t-il gentiment en sortant et refermant derrière lui.

_ « Que se passe-t-il ? ».

_ « Rien d'important. Albus a fait une petite chute et … ».

_ « Dumbledore ? » gronda-t-elle.

Il fronça les sourcils. Jamais il ne l'avait entendu prononcer le nom du Directeur avec une telle défiance.

_ « Il repart demain matin, ne t'inquiète pas » compléta son grand-père en l'attrapant par les épaules pour la forcer à retourner dans sa chambre. Elle accepta de se laisser faire, presque pressée de s'éloigner de l'homme. Avant de disparaitre, elle fixa la porte de la chambre avec inquiétude.

Il ressortit quelques minutes plus tard. Il n'avait pas bougé.

_ « Que s'est-il passé entre eux ? ».

_ « Rien qui ne vous regarde » répondit Bulstrode en le toisant, menaçant.

_ « Je suis … » commença-t-il mais les mots peinaient à passer la barrière de ses lèvres.

_ « Vous avez raison, Severus. Bégayez … Un père, elle en a déjà un. Contentez-vous de la protéger, ça sera déjà pas mal » cingla l'homme avant de retourner dans la chambre.

Dans la poche de sa cape, le médaillon semblait peser plus lourd.

Ou peut-être était-ce son cœur ?