CHAPITRE 1
L'obscurité.
-Sais-tu quelle est la fin de cette histoire ?
-Non. Non, je l'ignore.
-Aimerais-tu que je te la raconte ?
-Oui, Aithusa. J'aimerais beaucoup.
-Merlin s'interpose pour empêcher Arthur de mourir à Camlann, et il meurt à sa place. La moitié d'une pièce ne peut condamner l'autre moitié qui fait d'elle un tout. Elle la sauve... Quand Merlin disparaît, la magie disparaît avec lui, à tout jamais. C'est le début d'un nouvel âge. Mais cet âge est condamné par l'amour.
Agenouillée auprès de la dragonne blanche, tout au fond de la grotte où elle l'avait rejointe, Morgane écoutait sa Reine lui parler d'avenirs d'une voix fiévreuse. Elle avait les mains posées sur son abdomen tendu, qu'enflaient cinq œufs prêts à être mis au monde, et, de temps à autre, elle relâchait un peu de sa magie s'efforcer de la soulager. Mais il était peu de choses qu'elle puisse faire pour l'aider même si elle aurait aimé en être capable. Aithusa délirait, en proie à la douleur. Bien que sa magie soit presque entièrement transférée au trésor qu'elle portait dans son ventre, le moment de sa délivrance n'était pas encore là. Morgane avait peur pour la dragonne. Ces cinq oeufs étaient trop, beaucoup trop, même pour un coeur aussi vaillant que le craignait qu'elle n'ait surestimé ses forces, et qu'elle ne se tue dans la fin de cette gestation.
-Aimerais-tu entendre une autre alternative ?
-Oui.
-Arthur est tué, à Camlann. Et Merlin décide d'échanger sa vie contre celle d'Arthur... il a ce pouvoir, tu sais... le pouvoir de vie et de mort. Il l'a acquis quand il a vaincu Nimueh sur l'Ile des Bénis, il y a bien des années de cela, avant même que je n'éclose...Merlin échange sa vie contre celle d'Arthur. La moitié d'une pièce ne peut condamner l'autre moitié qui fait d'elle un tout. Elle la sauve... Quand Merlin disparaît, la magie disparaît avec lui...à tout jamais. C'est le début d'un nouvel âge. Mais cet âge est condamné par l'amour...
Morgane frissonna.
Aithusa faisait cela depuis des heures, depuis que l'aube s'était levée, depuis que Mordred avait quitté l'Ile des Bénis pour repartir vers Camelot.
Sauter d'un avenir à un autre, pour lui raconter un à un chaque dénouement. Il y avait tant de fins dans lesquelles Merlin mourait, pour sauver Arthur... Il y en avait des centaines... Si Morgane s'était écoutée, elle aurait supplié la Reine de se taire. Mais parler apaisait Aithusa dans ses souffrances, alors Morgane continuait de l'écouter.
Même dans cet état, elle préférait passer son dernier jour sur terre auprès d'Aithusa, qu'auprès de qui que ce soit d'autre.
-Mais il y a un avenir où Merlin survit, murmura la prêtresse.
-Un seul, sur des milliers. C'est celui que j'ai préparé. Celui où tu interviens. Cet avenir-là a plusieurs variantes. Et parmi elles une seule est satisfaisante. Même si ce n'est probablement pas le mot que tu utiliserais pour la décrire. A cause des sacrifices qu'elle réclame...
Morgane hocha la tête.
Elle savait déjà toutes ces choses.
-Camlann sera remémorée comme une grande défaite. Mais tu n'as pas à avoir peur.
-Parce que je vais réussir.
Morgane ne savait pas si elle réussirait, mais elle savait qu'elle était prête à essayer.
De toutes ses forces.
-Je sais comment faire pour que Merlin reste à l'écart, dit-elle à Aithusa. Mais j'aurai besoin de ton aide. Il faut que tu me donnes un sortilège que je ne pourrai pas maîtriser seule. Peux-tu faire ça pour moi ?
Les yeux d'Aithusa étincelèrent.
-Je suis un dragon blanc, Morgane. Je peux faire tout ce que tu demanderas.
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Le soir tombait.
La grande bataille ne commencerait pas avant demain midi.
Mordred resterait à Camelot aux côtés d'Arthur jusqu'à ce que la guerre soit déclarée.
Morgane avait du temps devant elle.
Elle l'avait mis à profit pour réfléchir.
Et maintenant, le moment était venu de passer à l'action.
Elle s'était résolue à quitter Aithusa, l'abandonnant seule, à ses tourments, pour rejoindre l'Antre de Cristal.
Elle caressa du bout des doigts la paroi rocheuse qui se trouvait à l'entrée de la caverne.
C'est l'endroit idéal, pensa-t-elle, avec détachement. La charge de pouvoir qui se trouve contenue dans la grotte m'aidera à créer l'illusion...
Elle en aurait besoin, de ce pouvoir, parce que son illusion devrait être solide, pour être crédible...
Si Merlin s'apercevait du subterfuge avant qu'il ne soit trop tard, tout son plan s'écroulerait...
Sa main retomba le long de son corps, et, le regard plongé dans les ténèbres de la caverne, elle frissonna.
C'était un choix d'endroit ironique pour l'exécution de ses sombres projets.
Cinq ans auparavant, c'était ici que Merlin l'avait emmenée, lorsqu'ils avaient entrepris ensemble leur grand voyage dans le passé; et c'était sous ces mêmes voûtes, que le plus grand magicien de tous les temps l'avait rappelée, des ténèbres à la lumière, avec tout son amour.
Lorsque commencerait Camlann, ce serait elle qui le ramènerait en ces lieux... pour pouvoir le trahir, sur le même site où jadis il l'avait sauvée.
La disciple se retournerait contre son mentor, l'élève tromperait son maître bien-aimé...
Ce serait un moment cruel, un moment de choc et de colère mêlées.
Mais le temps que Merlin comprenne qu'il était tombé dans un piège, il serait trop tard pour qu'il puisse s'en extraire.
Morgane savait par avance l'expression qui passerait dans son regard bleu au moment où il comprendrait qu'elle l'avait trompé.
Elle savait la peine qu'elle lui causerait, elle savait la rage qui serait la sienne quand il réaliserait l'étendue de sa manipulation.
Il l'appellerait "traîtresse" quand elle se détournerait de lui pour l'abandonner dans sa prison.
Après ça, il la haïrait jusqu'à la fin des temps... et elle ne pourrait pas le lui reprocher.
Le déchirement qu'elle ressentait était presque physique...
Toutes les fibres de son être criaient : non, non, je ne veux pas qu'il me haïsse ! parce que, de tout son cœur, elle l'aimait. Il l'avait sauvée, il lui avait partagé son savoir. Des années durant, il l'avait soutenue dans ses projets, il l'avait instruite, il l'avait entraînée... Le sentiment d'allégeance qu'elle éprouvait envers lui était si puissant, que par moments, elle redoutait de se retrouver incapable, lorsque le moment serait venu, d'aller jusqu'au bout de son projet, de se retourner vraiment contre lui.
Mais elle avait promis.
Quels qu'en soient les sacrifices, se répéta-t-elle, pour se donner du courage.
Et au milieu de tout le reste, même l'estime que Merlin avait pour elle devait être sacrifiée, alors, tant pis.
Elle ne reculerait devant rien pour le sauver.
Sa décision était prise, qu'importait si deux coeurs en étaient brisés.
Parce que certaines fois, il fallait juste... faire ce qui devait être fait.
Elle l'avait juré à Aithusa, à la Dame du Lac, et à Galaad, le Prince de la lumière.
Elle avait pris sa décision.
Son camp serait celui du dragon blanc, maintenant et toujours.
Elle ne reviendrait pas en arrière.
Elle serra les dents et redressa la tête, chassant de son esprit tous ses doutes pour se concentrer sur ce qu'elle s'apprêtait à faire.
(oooooooooooooooooooooooooooo oooooooooooooooooooooooooooo oooooooooooooooooooooo)
Elle avait réfléchi à son piège pendant des heures, en écoutant Aithusa délirer dans la grotte, parce qu'elle savait qu'il lui faudrait toute son ingéniosité pour le construire.
La moindre faille, et tout s'effondrerait.
La moindre erreur, et tout aurait été inutile.
Pour que le stratagème soit parfait, elle devrait prendre garde à deux choses.
Merlin ne devait trouver aucune issue pour s'échapper par lui-même.
Et aucun autre magicien que Morgane ne devait ni pouvoir pénétrer la caverne de Cristal pour le rejoindre à l'intérieur, ni être capable de lui ouvrir la porte depuis l'extérieur pour l'en faire sortir.
C'était à ces seules conditions qu'il serait en sécurité.
Il n'était pas question qu'il trouve le moyen de s'évader pour rejoindre le champ de bataille et se mettre en danger.
Et il n'était pas non plus question que Morgane se donne tant de mal pour le mettre à l'abri, si c'était pour que Mordred soit capable de venir le débusquer à l'intérieur de sa cachette lorsqu'il découvrirait qu'elle ne l'avait pas tué comme elle l'avait promis...
Elle devrait le protéger, à la fois de lui-même, et des autres.
Pour cela, elle entourerait l'endroit de marques magiques qui fonctionneraient comme un verrou dont elle seule aurait la clé.
Ce verrou ne pourrait se débloquer qu'en réponse à son seul contact.
Lorsqu'elle avait imaginé son piège, pour la première fois depuis qu'elle avait découvert ce que lui avait fait Morgause, Morgane avait été heureuse d'avoir pour caractéristique unique de porter un démon dans son for intérieur. Parce qu'elle avait ce démon, son empreinte magique ne ressemblait à celle d'aucun autre sorcier, et ne pourrait être contrefaite.
Elle se servirait de la créature, et de ses pouvoirs, pour concevoir son verrou magique, et, grâce à cela, il serait inviolable.
Maintenant, il était temps de travailler à la création de son filet.
Elle entreprit de déposer ses runes tout autour de la caverne, les incorporant à la structure de la roche elle-même pour qu'elles fonctionnent comme les barreaux incassables d'une prison étanche.
Elle n'utilisait pas sa magie propre pour les imprimer, mais celle de la bête qu'elle portait en elle.
La créature rageait et se tordait dans son for intérieur, tandis qu'elle la pliait à sa volonté pour l'obliger à lui obéir.
Lorsqu'elle eut terminé de quadriller l'Antre, Morgane posa le verrou final, qui contrôlait l'ensemble du filet, juste à côté de l'entrée de la caverne.
C'était une oeuvre soignée, sans aucune faiblesse.
Aucun sort de déplacement instantané ne fonctionnerait plus s'il était lancé depuis l'intérieur de l'Antre.
Aucune magie ne réussirait à ébranler les murs de pierre pour les faire s'écrouler.
Et il serait impossible à quiconque, en-dehors d'elle, d'effacer les runes qu'elle avait tracées.
La prison était parfaitement hermétique.
Excepté en un point : le temps.
L'Antre présentait certains dangers, de par la nature des cristaux qui s'y trouvaient.
Ici, les déplacements dans le temps, pour compliqués qu'ils puissent être, l'étaient moins que n'importe où ailleurs sur la terre d'Albion.
Aithusa avait confirmé à Morgane que le sort qu'elle avait donné à Merlin autrefois pour voyager dans le passé ne lui serait d'aucune utilité si Morgane n'était pas à ses côtés pour le lancer, parce que ses dons de voyance n'étaient pas suffisants.
Il ne pourrait pas donc pas, en principe, s'échapper en retournant dans le passé ou en remontant vers l'avenir...
Merlin, ceci dit, était plein de surprises.
Morgane ne voulait rien laisser au hasard...
Avec méthode, elle passa à l'étape suivante de la construction de son filet.
Pour éviter qu'il trouve la moindre échappatoire, elle n'allait pas seulement l'enfermer dans un lieu précis, mais aussi dans une boucle temporelle.
Elle n'était pas assez puissante pour arrêter le temps d'une manière globale, mais son enchantement ne serait circonscrit qu'à l'espace confiné de la caverne.
Et parce qu'ici, le temps était plus fragile, l'opération serait plus facile à réaliser.
D'une voix sourde, Morgane incanta le sortilège qu'Aithusa lui avait donné. C'était certainement la magie la plus puissante qu'elle ait jamais lancée de son vivant. Elle replia les secondes sur elles-mêmes à l'intérieur de la caverne, les courbant jusqu'à refermer la boucle qu'elle la scella en se servant des pouvoirs du démon comme d'un loquet.
Le temps cessa de s'écouler dans l'Antre de Cristal... totalement suspendu, il tournait sur lui-même.
Pour parachever son oeuvre, Morgane raccorda le sortilège de la boucle au premier verrou qu'elle avait posé, à l'entrée de la caverne.
Elle dissimula les marques apparentes sous une illusion solide.
Elle dissimula l'illusion sous un bouclier de contre-sorts.
Puis elle hocha la tête.
Le subterfuge était désormais indécelable à tout magicien, même averti.
La bulle qu'elle avait créée était parfaite : isolée de toute intrusion extérieure, en-dehors du temps.
Rien ne pourrait atteindre Merlin une fois qu'il se trouverait à l'intérieur.
Rien ne pourrait chercher à le détruire.
Elle fit une pause, épuisée par l'intensité avec laquelle elle avait employé sa magie.
Maintenant, il ne lui restait plus qu'à construire la toute dernière partie de son piège. Il s'agissait de l'illusion qui pousserait Merlin à pénétrer à l'intérieur de l'Antre de Cristal le moment venu. Elle ne devrait la mettre en place qu'au tout dernier moment. Juste avant de prendre contact avec lui, pour lui demander de la rejoindre. Si elle réussissait à le convaincre, il entrerait dans la caverne de son plein gré, et il le ferait même avec impatience.
