Valir : Aithusa a réussi à mettre ses oeufs à l'abri, mais donner naissance à cinq enfants et combattre Mordred était impossible. Elle savait depuis longtemps qu'elle mourrait de cette manière, ce qui donne encore plus de valeur à ses actes : elle n'a pas fait que réclamer les sacrifices des autres, elle a aussi offert le sien...
Julie : Anakin est ma référence pour Mordred en effet... la scène où il massacre les enfants sur l'Ile des Bénis, je l'avais en tête depuis longtemps. Je n'ai pas encore vu le Hobbit, mais j'ai hâte ! Je ne peux pas te dire d'avance ce qui va se passer à Camlann... mais il va falloir que tu t'accroches...
Emelyne : les oeufs d'Aithusa sont bien cachés, ne t'inquiète pas; personne ne viendra embêter les petits dragons... du sang et des larmes, il va encore y en avoir, ma Camlann c'est un peu l'apocalypse, MAIS je vous ai promis un twist à la fin et je ne vous laisserai pas dans la déprime, c'est PROMIS. Donc, encore quelques chapitres de douleur, et... (vous verrez)
MagicalMoonStar : merci à toi pour ce com ! ça n'a pas encore fini d'être triste (je vais distribuer les boîtes de mouchoirs...)
Legend : la révélation à Morgane dans la série était jouissive, j'étais en train de danser et de crier : enfin ! Hé oui, Merlin aussi m'énerve parfois, même si je l'adore ;) le mien est en effet plus débrouillard que l'original, encore que... sur ce coup-là ;) c'est pareil, quand Arthur est menacé, il flippe tellement qu'il n'a plus de cerveau !
Merci à tous pour votre soutien. Le chapitre qui vient était intense à écrire ! Mais je pense qu'une fois arrivés à la fin, vous crierez tous "ouiiiiiiiii vas-y"... et je vous assure qu'elle a autant envie de démonter Mordred et les Saxons que vous avez envie de la regarder faire ;)
CHAPITRE 7
Sur le champ de bataille, Arthur cherchait Hengist...
Où diable était le Roi des Saxons ?
Il devait faire vite pour le retrouver. Couper la tête du serpent était toujours une bonne stratégie... même si dans ce cas, hélas, le serpent ressemblait plus à une hydre, et que, sans l'aide de Merlin ni de Morgane, Arthur ne pouvait rien faire contre le second chef de l'armée meurtrière qui s'opposait à lui :Mordred.
Il s'occuperait de son cas plus tard.
Hengist était un objectif suffisant pour l'instant...
D'autant que les sorciers Saxons avaient changé de stratégie.
Ils s'attaquaient à présent un par un aux druides qui maintenaient en place leur bouclier de protection, les faisant tomber sous les coups de leur magie noire pour affaiblir la défense des chevaliers contre les attaques magiques dont ils ne cessaient de les larder.
Les malheureux druides d'Albion se battaient bravement, mais ils étaient submergés par le nombre...
Arthur avait les oreilles vrillées par les cris d'atroces souffrances dans lesquels ils périssaient. A chaque fois que l'un d'eux tombait, il pensait : ça aurait pu être Merlin, ça aurait pu être Merlin, ça aurait pu être Merlin. Et malgré le vide qu'il ressentait à cause de l'absence de son ami, il était heureux qu'il soit quelque part ailleurs, quelque part où le ciel ne se déchaînait pas, crachant des torrents d'éclairs, ou les épées ne s'entrechoquaient pas contre les épées, faisant jaillir des geysers de sang, où les hommes ne tombaient pas morts par centaines, comme si tous les combattants de Camlann étaient destinés à périr, les uns après les autres, sans que nul n'en réchappe...
Par moments, Arthur avait l'impression d'être plongé en plein cauchemar.
Il n'arrivait pas à croire, qu'hier encore, il se trouvait à la tête d'un royaume prospère, prêt à connaître un règne long et heureux en compagnie de tous ceux qu'il aimait...
Comme le glissement de la joie à l'horreur pouvait être rapide, parfois.
Excalibur repoussa une énième attaque, et aux côtés du Roi, Léon et Perceval se jetèrent à bras-le-corps sur les soldats Saxons qui bondissaient de toutes parts pour les pourfendre avec leurs haches afin de les écarter. Alator rugit en déviant de justesse un sortilège qui était destiné à Arthur pendant que Gili frappait un autre sorcier avec une projection de pouvoir bleue...
Arthur remercia le Ciel (et Merlin) de lui avoir laissé les deux magiciens pour le défendre lorsqu'il l'avait quitté...
Il essaya, de toutes ses forces, de ne pas penser à la désertion de son ami.
Au fait, que sur le seuil de la bataille fatidique, Merlin avait perdu l'espoir, Merlin l'avait abandonné.
Il est en sécurité, pensa-t-il, obstinément. C'est tout ce qui importe.
Il fit taire l'espoir qu'il avait, de le voir reparaître avec Morgane, prêt à tous les sauver...
N'y pense pas, Arthur : concentre-toi sur Hengist...
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Gwen courait vers les écuries, encadrée par Mithian et Gauvain. Ils ne parlaient pas... leur temps était compté... il semblait à la Reine que les précieuses secondes qu'elle avait perdues à boucler son armure avaient déjà été de trop. Réussirait-elle à rejoindre Arthur à temps ? C'était la seule chose qui importait à ses yeux maintenant.
Morgane m'a promis, se répéta-t-elle, comme un mantra. Morgane m'a promis, Morgane m'a promis...
Ils déboulèrent à l'intérieur des stalles en catastrophe. Il ne restait que deux chevaux... Gwen enfourcha le sien aussitôt sans consulter ses compagnons. Gauvain échangea un regard avec Mithian, et la princesse bondit en selle, derrière lui.
-Epée et bouclier, murmura-t-elle, et il ne put s'empêcher de sourire.
-Aux remparts, s'exclama la Reine, en éperonnant sa monture.
Elle jaillit des écuries, lancée au grand galop..
Elle avait emporté toutes ses armes lorsqu'elle était passée par l'armurerie : poignards, épée, lance et arbalète de poing. Elle revêtu l'armure de combat allégée qu'elle avait forgée elle-même et fixé son bouclier à son avant-bras gauche. Son heaume était ajusté sur sa tête, libérant son visage pour lui offrir une meilleure visibilité.
Elle était prête.
Elle se pencha sur l'encolure de son destrier, et traversa la cité à toute allure, empruntant les rues désertes et dépassant les maisons vides... Camelot, sa Camelot, ressemblait à une cité fantôme. Les bannières de fête pendaient lamentablement, comme une vision oubliée, et il n'était plus âme qui vive pour marcher dans ses rues... Mais son peuple était en sécurité, à l'intérieur du château, pour l'instant, du moins. Et peut-être, si elle faisait preuve d'assez de courage, réussirait-elle à sauver le Roi de son pays bien-aimé...
Arrivée au pied des escaliers qui menaient aux remparts, Gwen ne se donna pas la peine de mettre pied à terre.
Elle éperonna sa monture qui grimpa vaillamment les marches, et elle arriva sur le chemin de ronde sans ralentir, créant un véritable tourbillon d'exclamations alors qu'elle bousculait les archers qui étaient rassemblés là pour se frayer un passage jusqu'aux créneaux.
Elle devait regarder de l'autre côté.
Elle devait découvrir où était passé Arthur...
-Gwen ? s'exclama Elyan, en jouant des coudes pour remonter vers elle. Gwen, que fais-tu ici ? Solel m'a dit qu'il t'a parlé, et que tu avais décidé de rester avec Arwin, pour veiller sur les habitants du château... Qu'est-ce qui s'est passé pour que tu changes d'avis ?
Gwen adressa à son frère un regard noir.
-Qu'est-ce que tu racontes ? dit-elle, agacée. Solel n'est jamais venu me voir. Arthur m'a droguée pour m'empêcher de monter avec lui au combat, et quand je me suis réveillée, la porte de la chambre était verrouillée de l'extérieur ! Les deux seules personnes que j'ai vues après m'être réveillée sont Gauvain... et Mithian.
-Je ne comprends pas... s'exclama Elyan, confus. S'il n'était pas avec toi, alors, où était-il ?
La jeune femme secoua la tête, agacée.
-Vraiment, c'est le cadet de mes soucis, s'exclama-t-elle. Elyan... où est Arthur ?
-Là-bas. A la pointe du bouclier magique...
Gwen regarda la bataille en contrebas, horrifiée. La violence des combats était meurtrière... Les murs de Camelot en tremblaient. Le bouclier bleu des alliés d'Albion était en train de faiblir face aux assauts de la magie noire... la plaine était semée de cadavres. Elle regarda dans la direction qu'Elyan lui indiquait, et enfin, elle distingua Arthur... il était profondément enfoncé dans le cœur du chaos, et il se battait vaillamment... mais pour combien de temps encore ?
Elle ferma les yeux, un bref instant, en se demandant si elle était vraiment capable de traverser un champ de bataille en chaos, semé de sorciers noirs, et de combattants féroces, qui seraient tous déterminés à lui faire mordre la poussière, pour rallier son mari, avec la seule aide de Gauvain et Mithian... Ne présumait-elle pas de ses forces ?
Puis, elle se souvint de la promesse de Morgane...
Elle prit une profonde inspiration, et dit, d'une voix déterminée :
-Elyan, ordonne à tes hommes d'ouvrir les portes pour moi.
Son frère lui lança un regard horrifié.
-Gwen, qu'est-ce que tu racontes ? Tu n'envisages quand même pas d'aller te battre ?
-Fais ce que je dis, ordonna-t-elle, furieuse. Arthur a besoin de moi, maintenant !
Mais au lieu de lui obéir, il se planta face à elle pour la sermonner.
-C'est de la folie, cria-t-il. Que crois-tu accomplir ? Tu ne peux pas sortir là-dehors toute seule, sans même un magicien pour te protéger !
Ce fut l'instant que choisit Gauvain pour amener sa monture à hauteur de celle de Reine...
Gwen n'aurait pas plus être plus heureuse de ce que son vieil ami répondit à son frère:
-Elle ne sera pas toute seule, Elyan. Mithian et moi, nous serons avec elle.
-Altesse ! s'exclama la voix de Thomas.
Le jeune magicien émergea des rangs des archers pour courir vers la princesse de Nemeth.
-Vous voyez, Sire Elyan nous avons même un magicien, dit Mithian, en saluant son serviteur d'un regard entendu. Ca me fait plaisir de te revoir, Thomas.
-Ca me fait plaisir aussi, ma Dame, répondit celui-ci avec un sourire courageux. Voulez-vous que je chevauche avec vous pendant la bataille ?
-Non, affirma la princesse. Tu iras avec la Reine Guenièvre. Veille sur elle comme tu veillerais sur moi.
-Mais vous..., protesta-t-il, inquiet.
-Gauvain et moi resterons juste à côté de Gwen et toi. Je suis certaine que tu sauras nous protéger tous les quatre..., objecta Mithian.
Thomas hocha la tête, déterminé. Puis, saisissant la main que lui tendait Gwen, il monta en selle derrière elle.
-Tous les cinq, affirma soudain Elyan, en faisant un pas en avant.
Gwen regarda son frère avec étonnement.
-Je croyais que mon initiative n'était pas raisonnable ? dit-elle.
-Tu crois franchement que je vais te laisser charger sans moi ? lui répondit-il. Si ma propre sœur doit monter sur le front, en plus de mon Roi, et de tous mes frères d'armes, il est hors de question que je reste en arrière... à attendre l'issue du combat.
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Mordred se matérialisa face à Ikbaal, son armure, rougie par le sang...
Dans sa main droite, il étreignait sa lame meurtrière et dans la gauche, le cœur d'Aithusa.
Lorsqu'il était revenu à lui-même, sur l'île des Bénis, face au spectacle du massacre qu'il venait de causer, dans le vide de la mort d'Aithusa, l'espace d'un instant, il s'était demandé s'il n'avait pas commis une terrible erreur. Il ne s'attendait pas à ce que les magiciens du Sanctuaire lui offrent une si farouche résistance, il ne s'attendait pas à être obligé de tous les exterminer. Certains d'entre eux n'étaient que des enfants... pourquoi diable s'étaient-ils si stupidement opposés à lui ?
Quant à la dragonne... comme lorsque Kilgarrah était mort, sa disparition avait laissé un creux terrible dans la trame de la magie elle-même... et en réalisant l'étendue de ce vide, Mordred s'était demandé, s'il n'était pas en train de détruire tout ce pour quoi il était en train de se battre.
Puis, il avait senti ses doutes disparaître...
La magie était peut-être affaiblie, mais elle était toujours là. Il ne pouvait plus reculer. Il était allé trop loin, il devait suivre le chemin qu'il avait choisi, à présent... prendre le contrôle des troupes de Saxe, détruire Hengist, se débarrasser d''Arthur... et rétablir la paix avant qu'il ne soit trop tard.
S'il s'arrêtait à mi-chemin, tous les sacrifices qu'il aurait faits pour sauver Ablion, et le futur, auraient été vains...
Il envoya rouler le cœur d'Aithusa aux pieds du sorcier Saxon qui l'observait avec un regard fasciné.
-Voilà ce que tu m'as réclamé, comme prix de ton allégeance, lui dit-il, d'une voix glaciale. Maintenant, tu m'obéiras.
-Je t'obéirai, répondit Ikbaal, en saisissant le cœur. Tous les autres sorciers de Saxe t'obéiront. Tu seras notre Roi, Mordred. Tu as tenu ta parole. Tu as prouvé ta valeur. Maintenant, la bataille peut vraiment commencer... nous allons briser le bouclier d'Arthur, et de ses magiciens de pacotille... et mettre un terme à leur résistance futile.
-Mais souviens-toi, dit Mordred. Arthur est à moi.
-Comme tu voudras, ô mon Roi, répondit Ikbaal en se fendant d'un sourire.
Voilà un titre auquel Mordred pourrait se faire très rapidement.
Avant de s'enfoncer dans le chaos de la bataille, il se demanda si Morgane avait tué Merlin comme il le lui avait ordonné..., et si elle était déjà retournée sur l'Ile.
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Quand Morgane se matérialisa sur l'Ile des Bénis, elle avait les yeux fermés.
Elle compta jusqu'à dix avant de les ouvrir, pour se préparer mentalement à ce qu'elle allait voir...
Elle savait que si elle ne le faisait pas, elle risquait d'être terrassée par l'horreur qui l'attendait.
Elle n'était pas sourde. Elle entendait le silence. Elle sentait l'odeur du sang.
Lorsqu'elle fut prête, elle ouvrit les yeux, et elle comprit qu'avoir essayé de se préparer était ridicule, parce le spectacle qui s'offrait à son regard était pire que le plus noir de ses cauchemars, que la plus terrible de ses visions.
Là où se dressaient autrefois les habitations et les jardins, il n'y avait plus que des ruines carbonisées et sordides.
Le Temple s'était effondré sur lui-même. Les maisons avaient été soufflées, les cerisiers ravagés.
Le Sanctuaire ressemblait à un gigantesque cimetière, où gisaient ses enfants morts, démembrés comme les rêves insensés qu'elle avait pu faire quand elle avait espéré restaurer l'Ancien Culte...
Elle était la dernière prêtresse, la gardienne de la Source, et elle avait échoué.
Tout ce en quoi elle avait espéré, tout ce qu'elle avait lutté pour construire, avait été détruit.
Dans un bref éclair de lucidité, elle réalisa, que le cercle de feu magique qui s'était déchaîné sur le Sanctuaire était le même que celui qu'un sorcier inconnu et terrible avait laissé derrière lui après avoir détruit une petite communauté de druides, des années plus tôt, une communauté dont elle n'avait pu sauver que deux enfants...
Elle sut alors que les Saxons n'étaient pour rien dans le massacre qui avait été perpétré dans ces lieux, et d'une voix sourde, elle murmura :
-Mordred.
Elle regarda le corps sans vie de Wildor, d'Elma... celui de la petite Ninia qui n'avait que trois ans.
L'homme qu'elle avait aimé était devenu un monstre.
Un monstre qu'il ne restait plus personne pour combattre...
Morgane errait comme folle à travers le cimetière de ses rêves.
Elle ne pensait pas pouvoir éprouver plus de haine pour Mordred qu'elle n'en ressentait déjà... avant de voir la fumée se dissiper pour révéler la forme d'Aithusa, qui gisait sur le flanc au milieu du champ de bataille.
Mais quand elle s'approcha, sa haine connut un sursaut d'une violence inimaginable, avant de s'effacer dans l'intensité de la douleur qui la frappait.
La dépouille de la dragonne blanche avait été profanée de la façon la plus impie qui soit.
Son ventre avait été labouré, et son cœur vivant avait été arraché à sa poitrine...
Elle se précipita vers sa Reine, horrifiée par la vue de sa cage thoracique creuse et sanglante.
Ses larmes roulèrent sur ses joues alors qu'elle tombait à genoux devant elle.
Morte, morte.
Aithusa était morte.
Tout était perdu, gâché, fracassé.
La dragonne savait-elle de quelle manière elle mourrait ? Le savait-elle quand elle lui avait demandé de partir ?
-J'ai fait ce que tu m'avais demandé, s'écria-t-elle. Et regarde. Regarde... Tu es morte, ma Reine. Tu es morte...
Morgane fondit en sanglots.
Son cœur bouillonnait de douleur et de rage... et soudain, elle entendit la voix du démon s'élever en elle.
Viens à moi, Morgane, murmurait-il. Je t'offrirai ta vengeance...
L'espace d'un instant, elle fut sur le point de succomber à la tentation... de s'unir à lui, et de se rendre à Camlann pour tout détruire.
Mais elle savait que si elle faisait cela, les Saxons s'empareraient du démon et retourneraient sa haine contre Arthur...
Elle ne laisserait personne la manipuler.
Elle reprit son souffle, et, retrouvant son calme, elle chercha à tâtons les œufs... ils n'étaient plus là... Aithusa avait-elle eu le temps de les cacher ? Ou Mordred les avait-il détruits ?
Elle hésita un instant, puis, elle comprit : non ils sont quelque part, à l'abri, comme Merlin. Nous avons réussi... nous avons réussi...
Le sens des mots qu'avait prononcés Aithusa, quels que soient les sacrifices, lui apparut alors pleinement. Quand la dragonne avait dit cela, Morgane était loin d'imaginer, que les sacrifices en question incluraient ses disciples, ou Aithusa elle-même. Mais maintenant, elle commençait à comprendre.. . Le futur que la Reine Blanche voulait sauver était loin, très loin. La défaite du jour pouvait sembler terrible, mais pour qui jouait plusieurs coups d'avance, elle importerait peu...
Morgane se replia sur elle-même, et ferma les yeux, en proie à une sensation d'inachevé.
-Que suis-je censée faire à présent ? murmura-t-elle.
Elle avait peur, et elle était seule. Elle n'aurait jamais pensé être seule à la fin. Elle avait cru qu'Aithusa serait là jusqu'au bout, pour la guider, pour l'aider. Mais la dragonne blanche le lui avait dit... tout reposait sur ses épaules à présent.
Que devait-elle faire ? Que pouvait-elle faire ?
Si elle se rendait à Camlann, elle savait qu'elle serait détruite... à cause du démon qui sommeillait en elle... pourtant, quand elle s'imaginait demeurer ici, pour attendre le triomphe de Mordred, toutes les fibres de son être se révoltaient.
Pouvait-elle laisser Mordred lui prendre Arthur comme il lui avait pris tout le reste ? Le laisser fêter son grand triomphe à Camlann, et ensuite... le regarder revenir vers elle en lui disant : sois ma Reine....?
Non.
Ce n'était pas ainsi que les choses s'achevaient...
Elle ne laisserait pas Mordred lui arracher son frère comme il lui avait arraché ses enfants, et ses rêves.
Elle sentit une détermination nouvelle prendre racine en elle : elle allait se battre.
Pour Arthur.
Elle se souvint de sa vision, celle où elle tournait son regard vers son frère, à la toute fin, alors qu'ils étaient en train d'agoniser tous deux... et elle comprit soudain que si ses prémonitions lui avaient montré cette image, ce n'était pas pour rien... Le futur lui prouvait 'était qu'elle avait choisi d'aller à Camlann, et qu'elle ne s'était pas pour autant transformée en monstre maléfique ! Dans ses rêves, elle n'était pas gouvernée par le démon au moment où elle mourait...
Cela ne pouvait s'expliquer que d'une seule manière : elle devait avoir trouvé le moyen de le vaincre avant de prendre part à la bataille.
Les pièces du puzzle s'assemblèrent en elle, et elle sut ce qu'elle devait faire.
Fermant les yeux, elle plongea dans son for intérieur.
Et pour la première fois depuis que Morgause l'avait altérée, elle fit face à la bête qu'elle portait en elle.
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Merlin avait beau se jeter contre les parois de la caverne pour tenter de les ébranler avec toute la puissance de son pouvoir, elles lui résistaient toujours. Le filet de Morgane faisait ricocher sa magie, et les cristaux en étaient irradiés... Comme pour ajouter à sa douleur, ils reflétaient en boucle l'entretien que lui, et Arthur, avaient eu avec Mordred, contribuant à le jeter hors de lui-même...
Sans fin, l'homme encapuchonné de noir répétait :
Je suis le souverain légitime d'Albion.
Je suis le souverain légitime d'Albion.
Je suis le souverain légitime d'Albion.
-Menteur ! hurla Merlin.
Ses yeux étaient flamboyants de pouvoir, sa magie se rassembla en lui en hurlant. Il avait l'impression que c'était la Source elle-même qui criait à travers lui, et qu'il atteindrait bientôt le point de rupture tant il concentrait de puissance...
Inutile.
Penser qu'il ne pourrait pas revenir sur le champ de bataille, qu'il ne réussirait pas à sortir de la caverne pour sauver Arthur, qu'il ne pourrait rien empêcher, rien arrêter, rien sauver, le brisait en deux, de douleur et de rage.
Il se souvenait de l'expression qui était passée dans le regard de son Roi au moment où ils s'étaient quittés... Adieu, lui avaient dit ses yeux bleus, adieu, je sais que tu m'abandonnes.
Et Merlin lui avait juré que non, qu'il reviendrait avant la fin, qu'il fallait tenir bon, l'espérer, l'attendre...
Mais Arthur l'attendrait en vain, n'est-ce pas ? Puisqu'il était coincé ici, parce qu'il ne pouvait pas sortir...
Si au moins il avait sauvé les enfants d'Aithusa... mais qui pouvait savoir ce qu'en avait fait Morgane ? Peut-être les avait-elle détruits. Comme elle l'avait détruit, lui.
Pourquoi lui avait-il fait confiance, pourquoi avait-il cru en elle ?
A cause d'elle, Arthur mourrait en se croyant abandonné de Merlin, et de la magie d'Albion, il mourrait en croyant que son magicien avait fui, comme un lâche, il mourrait seul, il mourrait...
La bouche de Merlin s'ouvrit sur le cri de son âme brisée.
Non !
Arthur ne pouvait pas mourir. Il ne laisserait personne l'arracher à lui !
A chaque fois qu'il envisageait la disparition de l'autre moitié de lui-même, de son ami, de son Roi, Merlin sentait son esprit devenir blanc d'horreur, blanc de douleur, blanc de la perte irréparable qu'il ne pouvait imaginer, et un nouveau surgissement de pouvoir montait en lui, incontrôlable, pour le pousser à secouer les barreaux de sa cage magique avec plus de violence.
Toutes les années qu'ils avaient passées côte à côte, toutes les années où ils avaient souffert, ri, aimé, pleuré, combattu ensemble lui revenaient dans un déluge de moments, drôles, tendres, douloureux, cruels, intenses, déchirants, et il savait, au plus profond de son âme, qu'Arthur était sa vie, son destin, son sang, celui sans qui rien n'était possible, celui sans qui il n'avait pas de raison d'être, celui qu'il devait protéger.
Il se mit à essayer toutes les issues possibles, avec désespoir, avec frénésie.
Il tenta d'ouvrir un couloir de déplacement vers l'extérieur, mais celui-ci ne l'amena que jusqu'aux murs de la caverne et il fut rejeté en arrière... il voulut faire éclater les runes de Morgane, mais leur pouvoir démoniaque resta insensible à ses griffes magiques... il tenta de forer un passage dans le temps, mais alors qu'il était sur le point d'y parvenir, il revint à son point de départ sans comprendre ce qui s'était passé. Quand il réalisa que cette garce de Morgane l'avait enfermé dans une boucle temporelle... Il hurla de plus belle, et frappa le mur en répétant : non !
En lui, les sentiments se répétèrent, terreur, douleur, déchirement, désespoir, souffrance, épuisement, comme une boucle sans fin.
Puis il fondit en sanglots, et se recroquevilla sur lui-même.
Les cristaux étincelaient de l'image d'Arthur en train de tomber, mort, transpercé par un Mordred encapuchonné de noir qui se servait d'Excalibur pour le frapper...
Merlin se mit à trembler.
Ses yeux se révulsèrent.
Je suis le souverain légitime d'Albion
Je suis le souverain légitime...
-Silence, silence ! hurla-t-il aux cristaux qui l'entouraient.
Quand soudain, le sens de cette phrase inlassablement répétée vint s'unir avec celui des mots qu'avait prononcés Morgane, à l'entrée de la caverne...
Je pense que, d'une manière ou d'une autre, il se serait distingué même s'il avait décidé de vivre sous l'apparence d'un homme ordinaire...
Je suis le souverain légitime d'Albion...
J'étais là, pendant toutes ces années... j'ai tout vu...
Merlin leva ses yeux flamboyants vers les cristaux, et tout à coup, ce ne fut plus Mordred, encapuchonné de noir, qui transperçait Arthur en plein combat, mais le prince héritier Solel, avec ses boucles sombres, ses yeux bleus pâles, et son sourire victorieux... Solel qui était présent le jour où la lance enchantée s'était élevée dans les airs en plein Conseil, obligeant Merlin à révéler sa magie. Solel qui avait toujours eu une chance insolente en tant que chevalier, dans toutes ses batailles... Solel qui avait toujours accepté la magie sans poser de questions, comme quelque chose de naturel...
Solel qui avait vécu au milieu d'eux, combattu avec eux, et qui deviendrait le souverain légitime d'Albion à la mort d'Arthur parce qu'Arthur en personne avait fait de lui son héritier !
Solel qui était debout tout habillé dans sa chambre quand le tocsin avait sonné, parce qu'il revenait juste des côtes de Gedref, où il avait emprunté l'habit de Mordred pour effrayer Merlin. Solel qui prenait la défense d'Arthur face aux autres souverains d'Albion tout en s'amusant de voir une Morgane complètement perdue face au double jeu qu'il jouait...
Solel était Mordred.
Quel déguisement pour l'enfant vengeur qui était revenu les hanter, que celui du chevalier le plus fidèle de toute la Table Ronde ! Comblé d'honneurs et de la confiance de ses pairs... Mordred avait été plus malin que Merlin, plus malin qu'Arthur, plus malin que tout le monde. Si malin, et si fourbe, qu'à présent plus rien ne pouvait l'empêcher d'obtenir sa vengeance... Ainsi le mal pouvait-il prendre le visage de l'innocence pour abuser ses adversaires.
Merlin eut un hoquet horrifié quand il comprit comment la mort d'Arthur allait arriver...
Il revoyait son ami sourire à Solel en lui demandant : chevaucheras-tu avec moi ?
Et il lui sembla que c'était peut-être la plus horrible des choses qui puisse arriver, qu'après avoir été trahi, ou abandonné un à un par tous ses proches, Arthur le soit, une fois encore, par l'homme qu'il avait lui-même choisi comme héritier, à qui il ferait confiance jusqu'au bout, et qui ne se retournerait contre lui pour le frapper qu'à la toute fin, lui laissant à peine le temps de comprendre, à quel point il s'était trompé une fois.
Mordred se servirait de la confiance qu'Arthur offrait si facilement, de la générosité avec laquelle il se tournait vers les autres, et de la bonté qui était la sienne, pour les retourner contre lui et le tuer avec elles.
Je dois sortir d'ici, pensa Merlin.
S'il ne réussissait pas à trouver d'issue pour empêcher Arthur de mourir ainsi, il était certain qu'il deviendrait fou.
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Dans son fort intérieur, Morgane regardait la bête. La bête affreuse et monstrueuse qui était une part d'elle-même depuis de si longues années, et qui rageait, enchaînée dans les fers où elle l'avait coincée quand elle avait repris le contrôle de son destin. Le démon était laid et informe, et il la regardait de ses yeux rouges, flamboyants de colère...
-Es-tu satisfait d'être là? lui demanda-t-elle, durement. Prisonnier en moi, impuissant, à ma merci ?
-J'étais satisfait quand je te contrôlais, lui répondit-il avec rage. Mais ces dernières années, tu m'as plié à ta volonté. Tu m'as gardé comme un animal, en cage. Comment pourrais-je être heureux de mon sort ?
-Moi non plus, je ne suis pas satisfaite du mien. A cause de toi, je ne peux pas aller me battre.
Le démon la regarda, avec intérêt.
-Nous pourrions nous battre ensemble... autant que toi, je suis avide de faire couler le sang.
-Tu n'as ni amis ni ennemis. Tu ferais couler le sang de tous les hommes sans distinction. Je ne peux accepter que tu me prives de mon libre arbitre pendant la bataille...
-T'est-il donc si cher ?
-Autant que le tien l'est à tes yeux, lui répondit Morgane.
Elle fit un pas vers lui.
-Je veux être libre, autant que tu veux être libre. Il ne nous reste plus qu'à trouver le moyen d'arriver à ce résultat... Mais je ne pourrai pas trouver la solution toute seule. Alors, m'aideras-tu ? Me diras-tu comment nous pouvons être détachés l'un de l'autre ?
-Ce n'est pas si simple, lui répondit-il pensivement.
-Mais il y a un moyen ! triompha Morgane.
-Seule la sorcière qui nous a unis l'un à l'autre peut nous désunir, dit le démon. Et Morgause est morte depuis longtemps...
Morgane plissa les yeux.
-Dans ce cas, affirma-t-elle, nous irons la trouver ensemble parmi les morts, jusque de l'autre côté du voile s'il le faut. Viendras-tu avec moi ?
Il la dévisagea longuement, puis, il hocha la tête.
-Oui, répondit-il. Je veux cela, autant que tu le veux toi-même.
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Arthur vit les derniers des druides qui maintenaient leur bouclier en place tomber dans des hurlements de souffrance, et, soudain, le sortilège qui protégeait les chevaliers d'Albion de la magie noire des Saxons se désintégra...
Le Roi sentit la barrière se dissoudre, et il eut le temps d'entendre Alator s'exclamer : «non !»
Puis il vit, horrifié, une salve de pouvoir noir transpercer le cœur de la Reine Annis qui combattait courageusement non loin de lui.
La magie meurtrière ouvrit la cage thoracique de la Reine du Nord de part en part. Elle s'effondra à genoux, sa hache à la main, et émit un gargouillis sanglant avant de basculer en arrière, morte. Bayard hurla en la voyant tomber, et chargea ses ennemis à l'aveugle, courageux comme un lion. Lui et ses hommes furent enflammés vivants... Transformés en torches incandescantes, ils s'éparpillèrent en hurlant de souffrance jusqu'à s'écrouler tandis que leurs chairs noircissaient sous l'effet du feu magique...
-Alator ! s'écria désespérément Arthur, en voulant monter au secours de Loth, qui était cerné de toutes parts.
Le magicien jura, et envoya une salve de pouvoir pour protéger le dernier des alliés d'Arthur d'une autre attaque meurtrière des sorciers Saxons. Il réussit de justesse à repousser le magma de ténèbres grouillantes qui le menaçait...Au même instant, un soldat ennemi enfiévré par la bataille arriva derrière Loth et planta sa hache dans son dos de toutes ses forces. Le Roi bascula à son tour... mort.
-Non, gronda Arthur.
Il fit volter son cheval pour regarder les chevaliers amassés derrière lui, et le spectacle sur lequel il se retourna le laissa muet de terreur. Maintenant qu'ils ne rencontraient plus aucune résistance, les tentacules meurtriers de la magie noire s'immisçaient partout. Ils cueillaient les cavaliers sur leurs montures pour les projeter dans les airs, ils les démembraient vivants, ils les faisaient brûler de l'intérieur...
Arthur vit l'épée du grand Perceval trembler dans sa main, et le courageux Léon reculer face à l'horreur...
Il prit une inspiration puis s'exclama dans un sursaut d'effroi :
-Alator, Gili... il faut rétablir le bouclier maintenant, ou toutes les forces d'Albion seront massacrées par cette magie affreuse !
-Vous ne comprenez pas, Sire, souffla Alator. Nous ne pouvons pas reconstruire le bouclier à nous deux. Merlin nous a demandé de vous protéger quoi qu'il en coûte... et c'est ce que nous ferons. Mais nous ne pouvons pas défendre aussi vos chevaliers. Cela nous est impossible...
Tout ce qu'il avait achevé était en train d'être détruit sous ses yeux... Arthur allait-il être condamné à regarder amis et alliés tomber, un par un, sans pouvoir les protéger ?
-Je refuse de rester là à regarder mes hommes mourir ! s'écria-t-il, horrifié.
-Je suis désolé, Sire, dit Alator, en baissant les yeux.
-Nous ne pouvons rien faire. Nous ne pouvons rien faire, répétait Léon en tremblant.
Arthur sentit le désespoir l'envahir face au cauchemar. Le champ de bataille était en train de se métamorphoser en scène de massacre. Les troupes d'Albion étaient décimées, éparpillées, déchirées impitoyablement sous les yeux leur souverain impuissant... Il n'était rien qu'Arthur puisse faire pour sauver ses hommes, ses frères d'armes, ses compagnons... il tremblait, à l'agonie.
-Morgane m'avait juré, dit-il, en sentant les larmes couler sur son visage. Elle m'avait juré...
Il pensa : je suis en enfer.
Puis il pensa : Merlin...
Mais Merlin était parti...
Quant à la question : où donc est Morgane ? Comme lors du siège de Nemeth, pas de réponse... Comment avait-il pu être assez stupide pour croire que cette fois-ci, les choses seraient différentes ? Comment avait-il pu espérer que cette bataille ait une issue favorable ?
Les larmes coulèrent le long de son menton alors qu'il étouffait un sanglot...
Morgane, Morgane... comment peux-tu me détester à ce point-là... comment peux-tu me faillir encore, comment peux-tu me trahir encore, m'oublier encore et m'abandonner encore... je suis ton frère... cela n'a-t-il donc aucune importance à tes yeux ? Je t'en supplie, ma soeur. Je t'en supplie. J'ai besoin de toi, maintenant.
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Mère Source, je t'en supplie.
Mère Source, je t'en supplie.
Mère Source, je t'en supplie.
Viens à notre secours.
Est-ce que Thomas priait ?
Gwen espéra que sa Déesse lui répondrait... ils avaient certainement besoin d'une aide divine...
La Reine d'Albion chargeait, à travers le chaos de la bataille, lancée au grand galop sur sa monture, regardant la magie noire assassiner les chevaliers du royaume partout autour d'elle, les yeux dilatés par les horreurs auxquelles elle assistait, et sur lesquelles elle refusait de s'attarder...
Son bouclier était ajusté à son avant-bras, et sa lance tendue devant elle écartait de son chemin les soldats Saxons qui se jetaient en travers de son passage. Son frère chevauchait à sa gauche, Gauvain et Mithian à sa droite. Ils n'avaient aucune chance d'atteindre leur but. Et cependant, ils fonçaient sans hésiter.
Ils slalomèrent à travers les combattants ennemis, lancés à vive allure grâce à Thomas accélérait la course de leurs montures par magie...
Jusqu'ici, tout va bien, se dit Gwen, terrifiée.
Au moment où elle formulait cette pensée, un monstre de fumée noire apparut devant eux pour leur barrer la route, tendant ses tentacules meurtriers pour les écraser sous ses poings.
-Thomas ! cria la Reine. Fais quelque chose !
Thomas incanta, les mains levées au-dessus de sa tête. Ses yeux étaient fermés, son visage, couvert de transpiration. Un filet de lumière dorée emprisonna le monstre, l'empêtrant dans sa trame fine et chatoyante. Il se débattit furieusement, mais plus il essayait de s'échapper, plus les mailles se resserraient...
-Bien joué, mon garçon ! s'exclama Gauvain.
-Virez à gauche ! dit Gwen, les yeux dilatés, en voyant une nouvelle attaque magique fuser vers eux pour les enfoncer par le flanc.
Ils obéirent avec une synchronisation parfaite, et se retrouvèrent pris dans un nœud de cavaliers Saxons qui se referma sur eux.
-En défense ! cria Gauvain à Elyan, et ils se rapprochèrent de la Reine pour former autour d'elle un rempart vivant.
Gwen tira ses poignards, et se mit à les lancer avec dextérité, abattant trois des cavaliers les plus proches en les atteignant à la tête, au cou, et au cœur. Gauvain taillait les ennemis qui se ruaient sur eux de son épée tandis que Mithian absorbait les coups en défendant le chevalier avec son bouclier. Elyan, fou furieux, tourbillonnait sur sa monture en protégeant le flanc gauche de sa soeur.
-Forbearnen ! hurla soudain Thomas, et leurs ennemis prirent feu, dégageant la voie.
-A moi ! cria Gwen, en talonnant sa monture, qui se cabra furieusement.
Et elle reprit sa progression en direction d'Arthur.
Mère Source, pensa-t-elle, je t'en prie, donne-moi de ne pas arriver trop tard.
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Morgane pénétra dans les ruines du Temple de l'Esprit, et se tendit vers la Source qui bondit à son contact.
Saisissant la corne qu'elle avait utilisée à Edel Terek, elle la fit sonner avant d'incanter son sortilège... Il était puissant, et risqué. Si elle déchirait le Voile qui séparait le monde des vivants de celui des morts, au lieu de le distendre, tous les esprits errants se répandraient sur le monde pour l'attaquer... Mais elle n'avait pas le choix. C'était maintenant, ou jamais.
Puisant au coeur du pouvoir bouleversé de la Source en proie à ses courants contradictoires, Morgane appela la Cailleach. Le vent souffla autour d'elle, se transformant en tempête, et ses longs cheveux noirs s'étalèrent autour d'elle comme des serpents. Ses yeux brûlaient comme l'or pur, ses vêtements flottaient autour de son corps rigide... Elle était l'image même du pouvoir embrasé.
Et soudain, le grand tourbillon de lumière du monde des esprits apparut au-dessus de l'autel en ruine, tandis que vers elle s'avançait la Cailleach aux yeux tristes, tout de noir vêtue.
-Bienvenue, Morgane Pendragon, dit la Gardienne. Que viens-tu faire ici ?
-Je suis venue voir ma soeur Morgause, répondit Morgane. Commande-lui de venir jusqu'à moi...
La Cailleach lui adressa un regard insondable.
-Et quel est le prix que tu me donneras en échange de ce service ?
-N'ai-je pas payé assez, et assez cher à tes yeux ? lui répondit Morgane.
-Oui, tu as payé. Mais... pas à moi... dit la Cailleach, avec un sourire calculateur.
Morgane vit l'ombre de deux ailes gigantesques se dessiner au-dessus de la gardienne, et elle sentit distinctement la présence furieuse de l'esprit d'Aithusa à l'intérieur du Temple. La voix embrasée de la dragonne blanche s'exclama: le sang de Morgane Pendragon n'appartient qu'à la Source ! Et la Cailleach recula, une expression de peur sur son visage habituellement impassible... Puis, la présence d'Aithusa se dissolut, et de l'eau se mit à jaillir en geyser de la pierre fendue de l'autel... la silhouette de la Dame du Lac émergea victorieusement de la source liquide, nimbée de lumière. Freya se retourna pour faire face à la Cailleach... ses yeux étincelaient de colère.
-Tu as entendu la Reine. Le prix que tu exiges a déjà été payé, dit la gardienne des Portes d'Avalon à la gardienne du monde des Esprits. Nul ne se mettra en travers de l'élue de la magie. J'y veillerai personnellement... Donne à la Grande Prêtresse Morgane ce qu'elle te réclame, immédiatement !
La Cailleach dévisagea Freya, puis répondit :
-Comme tu voudras.
Elle se retourna vers Morgane, d'un air mystérieux, et ajouta :
-Te souviens-tu de ce que je t'ai dit la dernière fois que nous nous sommes rencontrées ? Emrys est ta destinée, et il est ta perte. Jamais aucune destinée ne sera plus ardemment aimée, jamais aucune perte ne sera plus douloureusement ressentie...voilà le prix que tu paieras.
Morgane regarda la Cailleach, et un fragment de la discussion enfiévrée qu'elle avait eue avec Aithusa, lorsqu'elles étaient enserrées toutes deux dans l'obscurité de sa caverne, se détacha dans sa mémoire, d'une clarté limpide...
-Dans tes visions de la grande bataille..., depuis le premier jour. Ce n'est pas Merlin qui est étendu à l'agonie auprès d'Arthur. C'est toi, Morgane. C'est pourquoi je sais que j'ai raison de te faire confiance : le seul avenir dont tu aies jamais rêvé est aussi celui pour lequel je me suis battue.
Sa destinée, et sa perte.
Soudain, Morgane comprit quel était son véritable rôle...
Elle était censée écarter Merlin pour une raison : prendre sa place, se substituer à lui, et mourir de la mort qui aurait été la sienne, s'il avait été libre au moment de Camlann. Ainsi la prophétie s'accomplirait-elle. Emrys serait sa destinée. Emrys serait sa perte.
Quels que soient les sacrifices impliquait aussi le sien.
Elle accueillit cette révélation avec calme.
Elle était prête.
La gardienne du Temple de l'Esprit s'effaça, Freya disparut dans le murmure de l'eau, et la lumière irradia les ruines.
Morgane se retourna vers le Portail étincelant, les yeux éblouis...
Une silhouette gracieuse était en train d'en émerger... Vêtue de sa robe rouge et grise, les boucles de ses cheveux blonds dansant dans son dos, Morgause était exactement semblable à ses souvenirs. Elle s'approcha de Morgane, en la dévisageant de ses yeux noirs et insondables. Celle-ci resta immobile, attendant qu'elle la rejoigne, le vent, agitant ses cheveux noirs, l'or, brûlant dans son regard irradié de magie.
-Ma soeur, dit Morgause, d'une voix tremblante, alors qu'une émotion puissante transparaissait sur ses traits.
Morgane la regarda en silence. Que lisait-elle sur le visage de la morte ? De l'amour ? Du repentir ? Il était un peu trop tard pour ça... Elle ne ressentait aucune tendresse pour Morgause. Elle se souvenait trop bien de la manière dont celle-ci l'avait rejetée la dernière fois qu'elles s'était vues... elle avait refusé de la faire passer en Avalon. Elle l'avait condamnée aux abysses éternelles...
-Bonjour, Morgause, dit-elle, d'une voix froide.
-Je suis tellement désolée, souffla Morgause.
La grande prêtresse sentit la colère monter en elle en entendant ces mots.
-Je me moque que tu sois désolée, répondit-elle, glaciale. Tu as causé tant de mal. Tu as commis de telles erreurs de jugement. Arthur et Merlin, que tu condamnais, ont accompli à eux deux tout ce que tu n'as pas su faire lorsque tu étais la Grande Prêtresse d'Albion. Rétablir la magie. Ramener la paix...Comment aurais-tu pu réaliser toutes ces choses, alors que tu n'étais gouvernée que par ta soif de revanche ? Et cependant, tu étais persuadée d'avoir raison. Tu avais tort.
Morgause hocha la tête, lentement, les yeux baissés sous le poids de son regard.
-Je sais que je te dois des excuses.
-Ce n'est pas pour entendre tes excuses que je suis venue, s'exclama Morgane, avec colère. Je veux que tu corriges ce que tu m'as fait. A cause de toi, je ne peux pas affronter mes ennemis sans risquer de perdre mon libre arbitre. A cause de toi, je ne peux pas combattre avec toute ma puissance sans risquer de me retourner contre les miens. Je suis venue t'ordonner de me rendre mon âme, puisque tu es la seule à pouvoir le faire. Si tu as jamais eu la moindre once d'amour en toi pour la magie, et pour la Source, tu feras ce que je te commande. Détache-moi de ce démon. Restitue-moi ma liberté.
Morgause hocha lentement la tête.
-Je vais le faire, acquiesça-t-elle.
Les yeux de Morgane étincelèrent.
-Tu es prêt, demanda-t-elle à son démon.
-Oui. Il est temps, lui répondit-il.
Morgause ferma les yeux, et commença à incanter. Bien qu'elle ne soit plus qu'un esprit immatériel, sa magie était restée puissante. Morgane sentit le démon se dissocier d'elle, peu à peu, sa matière noire et grouillante se détachant du bleu translucide de son âme. C'était une opération douloureuse. Elle avait l'impression qu'une part d'elle-même lui était arrachée. Elle ne s'était pas rendue compte, à quel point elle s'était accoutumée à leur cohabitation silencieuse. Ni à quel point redouter le monstre en elle, le surveiller, et l'amoindrir, lui était devenu coutumier. Ni la somme de pouvoir qu'elle avait dû dépenser en permanence, pour y parvenir...
Lorsque la magie de Morgause eut opéré, l'âme de Morgane avait retrouvé sa lumière bleue originelle, et celle du démon, son noir grouillant. Ils étaient tous deux, côte à côte, connectés par un mince filament de matière spirituelle qui les rattachait encore l'un à l'autre... Morgane regarda ce lien avec méfiance.
-Pourquoi sommes-nous encore liés ?
-Je vous ai séparés autant que c'était possible, expliqua Morgause, en rouvrant les yeux. Mais le sortilège d'union par lequel je vous ai mêlés était très puissant, et jusqu'à ta mort physique, Morgane, vous resterez liés l'un à l'autre. C'est seulement lorsque tu rendras ton dernier souffle, que vous serez tous deux libérés. D'ici là, toutefois, sache que le démon obéira à tous tes commandements... Nul ne pourra le retourner contre toi. Nul ne pourra l'utiliser pour te détruire... Sais-tu ce que cela signifie, ma sœur ?
Morgane hocha la tête, et elle sourit sombrement.
-Que tu m'as donné une arme, répondit-elle. Pour changer l'issue de la bataille de Camlann, pour détruire Mordred. Et pour sauver la magie.
L'esprit de sa sœur hocha gravement la tête.
-Pour que ma faute d'hier soit ta force d'aujourd'hui, et que rien n'ait été fait en vain. C'est ma manière de te demander pardon, Morgane. Quand je vois la femme que tu es devenue, respectée des esprits et des dragons, prête à tous les sacrifices pour protéger la Source, je regrette la manière dont je t'ai traitée. Et je regrette, aussi, d'avoir vécu aveuglée par la haine... Autrefois, je croyais que ton amour pour Camelot t'empêcherait d'accomplir ton devoir envers la magie. C'est pourquoi je t'ai utilisée, et manipulée. Mais tu as été une meilleure prêtresse, en suivant ton propre chemin, que moi ou Nimue ne l'avons jamais été en empruntant la route de la vengeance. Tu as lutté pour l'Ancien Culte avec plus de cœur et de bravoure que nous n'en aurions été capables... Tu seras remémorée comme la dernière d'entre les nôtres, et comme la plus grande. Et lorsque ton heure sera venue, les Portes d'Avalon s'ouvriront pour te laisser entrer, car tu auras mérité plus de cent fois ta place au sein de notre Panthéon.
Morgane regarda Morgause.
Ses paroles auraient dû la soulager. Elle se souvenait de sa douleur, quand elle avait été rejetée dans les abysses, lors de sa première mort... Elle se souvenait d'avoir pensé, qu'elle resterait maudite pour l'éternité... A présent, elle savait que sa condamnation ne serait pas éternelle. Les Portes d'Avalon s'ouvriraient pour elle. Elle entrerait dans la lumière...
Pourtant, elle n'était pas soulagée. Elle ne pourrait pas l'être, tant que la magie serait menacée, tant que la Source souffrirait sous les assauts des nécromanciens, tant que le futur risquait de terminer noyé dans la grisaille... Elle se moquait bien d'être sauvée elle-même si elle ne réussissait pas d'abord à sauver l'avenir.
Cela, Morgause ne pouvait pas le comprendre, parce qu'elle avait toujours suivi ses propres ambitions, sa propre satisfaction. Mais sa soeur avait raison. Elle était une plus grande prêtresse que Morgause, ou Nimue l'avaient été. Elle avait maîtrisé tous les mystères de l'ancien culte, et elle avait approché la Source de bien plus près qu'elles.
-Sache que je n'aurai pas de repos avant que la magie soit sauvée, dit-elle, en lançant à Morgause un regard implacable.
-Emrys est ta destinée, et ta perte, dit sa soeur, répétant mystérieusement les paroles de la Caeillach.
Puis l'image de Morgause s'effaça lentement, Morgane se retrouva seule dans le Temple de l'Esprit en ruines, et elle se retourna vers son démon, le coeur déterminé.
-Camlann nous attend, lui dit-elle, en le regardant avec calme. Allons sauver mon frère à présent.
